Thèmes
Poèmes de ce thème

Séparation et rupture

Conon de Béthune

Conon de Béthune

Le pèlerin d’outre-mer

Hélas ! Amour, quelle dure séparation
il me faudra souffrir de la meilleure
qui fut jamais aimée ni servie !
Que Dieu me ramène à elle par sa bonté
aussi vraiment que je m’en éloigne avec douleur !
Las ! qu’ai-je dit ? Je ne m’en éloigne pas :
si mon corps va servir Notre Seigneur,
mon cœur tout entier reste en son pouvoir.

Pour lui je m’en vais soupirant en Syrie,
car je ne dois pas faillir à mon Créateur :
qui lui fera défaut dans ce besoin d’aide,
sachez qu’il manquera dans un plus grand besoin.
Et sachent bien les grands et les petits
qu’on doit là-bas faire acte de chevalerie,
où l’on conquiert paradis et honneur
et prix et gloire et l’amour de sa mie.

Dieu ! si longtemps nous avons été preux dans l’oisiveté !
Maintenant on verra qui était vraiment preux ;
nous irons venger la honte douloureuse
dont chacun doit être irrité et honteux,
car en notre temps est perdu le saint lieu
où Dieu souffrit pour nous mort angoisseuse ;
si maintenant nous y laissons nos ennemis mortels,
à tout jamais sera notre vie honteuse.

Qui ne veut avoir ici vie ennuyeuse,
qu’il aille pour Dieu mourir content et joyeux,
car cette mort est douce et savoureuse,
dont on conquiert le royaume précieux.
Non, de mort n’en mourra pas un seul,
mais tous naîtront à une vie glorieuse :
qui reviendra sera bien heureux,
à jamais en sera l’honneur à son épouse.

Tout le clergé et tous les hommes d’âge
qui demeureront pour faire l’aumône et le bien
prendront tous part à ce pèlerinage,
ainsi que les dames qui vivront chastement,
en étant loyales envers ceux qui y vont,
et si par mauvais conseil elles font folie
ce sera avec lâches et mauvaises gens,
car tous les bons iront dans ce voyage.

Dieu est assis en son saint héritage ;
or on verra comment ceux-là le secourront
qu’il jeta hors de la sombre prison
quand il mourut sur la croix qu’ont les Turcs.
Sachez que ceux-là seront honnis qui n’iront
s’ils n’ont pauvreté, vieillesse ou maladie ;
et ceux qui sont sains, jeunes et riches
ne peuvent pas demeurer sans honte.

Las ! je m’en vais, pleurant des yeux,
là où Dieu veut amender mon cœur,
et sachez bien qu’à la meilleure femme du monde
je penserai plus que je ne fais au voyage.
Jean Racine

Jean Racine

Acte IV, Scène 5. — Bérénice, Titus

BÉRÉNICE
Hé bien, il est donc vrai que Titus m’abandonne ?
Il faut nous séparer ; et c’est lui qui l’ordonne.

TITUS.
N’accablez point, madame, un prince malheureux.
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux.
Un trouble assez cruel m’agite et me dévore,
Sans que des pleurs si chers me déchirent encore.
Rappelez bien plutôt ce cœur, qui tant de fois
M’a fait de mon devoir reconnaitre la voix.
Il en est temps. Forcez votre amour à se taire ;
Et d’un œil que la gloire et la raison éclaire
Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur.
Vous-même contre vous fortifiez mon cœur :
Aidez-moi, s’il se peut, à vaincre sa faiblesse,
À retenir des pleurs qui m’échappent sans cesse ;
Ou si nous ne pouvons commander à nos pleurs,
Que la gloire du moins soutienne nos douleurs,
Et que tout l’univers reconnaisse sans peine
Les pleurs d’un empereur et les pleurs d’une reine.
Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer.

BÉRÉNICE.
Ah ! Cruel, est-il temps de me le déclarer ?
Qu’avez-vous fait ? Hélas ! Je me suis crue aimée.
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois,
Quand je vous l’avouai pour la première fois ?
À quel excès d’amour m’avez-vous amenée !
Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée,
Où vas tu t’engager, et quel est ton espoir ?
Ne donne point un cœur qu’on ne peut recevoir. »
Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre,
Quand de vos seules mains ce cœur voudrait dépendre ?
Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous.
Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ?
Mille raisons alors consolaient ma misère :
Je pouvais de ma mort accuser votre père,
Le peuple, le sénat, tout l’empire romain,
Tout l’univers, plutôt qu’une si chère main.
Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,
M’avait à mon malheur dès longtemps préparée.
Je n’aurais pas, Seigneur, reçu ce coup cruel
Dans le temps que j’espère un bonheur immortel ;
Quand votre heureux amour peut tout ce qu’il desire,
Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,
Lorsque tout l’univers fléchit à vos genoux,
Enfin quand je n’ai plus à redouter que vous.

TITUS.
Et c’est moi seul aussi qui pouvais me détruire.
Je pouvais vivre alors et me laisser séduire.
Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir
Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir.
Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible ;
Je n’examinais rien, j’espérais l’impossible.
Que sais-je ? J’espérais de mourir à vos yeux,
Avant que d’en venir à ces cruels adieux.
Les obstacles semblaient renouveler ma flamme.
Tout l’empire parlait ; mais la gloire, madame,
Ne s’était point encor fait entendre à mon cœur
Du ton dont elle parle au cœur d’un empereur.
Je sais tous les tourments où ce dessein me livre ;
Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt à s’éloigner ;
Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.

BÉRÉNICE.
Hé bien ! Régnez, cruel ; contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien ; et pour jamais, adieu.
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera t’il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.
Jean Racine

Jean Racine

Acte V, Scène 7.

BÉRÉNICE, se levant
Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,
Partout du désespoir je rencontre l’image.
Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler
Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.
(À Titus.)
Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire
Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars
N’a point, vous le savez, attiré mes regards.
J’aimais, seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avoûrai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.
Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,
Ni que par votre amour l’univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d’un véritable amour.
Ce n’est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste.
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
(À Antiochus.)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous même
Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime,
Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(À Titus.)
Pour la dernière fois, adieu, seigneur.

ANTIOCHUS.
Hélas !
Marceline Desbordes-Valmore

Marceline Desbordes-Valmore

Élégie

Ma sœur, il est parti! ma sœur, il m’abandonne !
Je sais qu’il m’abandonne, et j’attends, et je meurs,
Je meurs. Embrasse-moi, pleure pour moi. pardonne.
Je n’ai pas une larme, et j’ai besoin de pleurs.
Tu gémis? Que je t’aime! Oh! jamais le sourire
Ne te rendit plus belle aux plus beaux de nos jours.
Tourne vers moi les yeux, si tu plains mon délire ;
Si tes yeux ont des pleurs, regarde-moi toujours.
Mais retiens tes sanglots ; il m’appelle, il me touche;
Son souffle en me cherchant vient d’effleurer ma bouche.
Laisse, tandis qu’il brûle et passe autour de nous,
Laisse-moi reposer mon front sur tes genoux.

Écoute! ici, ce soir, à moi-même cachée,
Je ne sais quelle force attirait mon ennui :
Ce n’était plus son ombre à mes pas attachée,
Oh! ma sœur, c’était lui!
C’était lui, mais changé, mais triste. Sa voix tendre
Avait pris des accents inconnus aux mortels,
Plus ravissants, plus purs, comme on croit les entendre
Quand on rêve des cieux aux pieds des saints autels.

Il parlait, et ma vie était près de s’éteindre.
L’étonnement, l’effroi, ce doux effroi du cœur,
M’enchaînait devant lui. Je l’écoutais se plaindre,
Et, mourante pour lui, je plaignais mon vainqueur.
Il parlait, il rendait la nature attentive ;
Tout se taisait. Des vents l’haleine était captive ;
Du rossignol ému le chant semblait mourir ;
On eût dit que l’eau même oubliait de courir.

Hélas! qu’avait-il fait alors pour me déplaire ?
Il gémissait, me cherchait comme toi.
Non, je n’avais plus de colère,

Il sait pleurer, ma sœur!

«Je ne te verrai plus! »
Paul Claudel

Paul Claudel

Ballade

Nous sommes partis bien des fois déjà, mais cette fois-ci est la bonne.
Adieu, vous tous à qui nous sommes chers, le train qui doit nous prendre n’attend pas.
Nous avons répété cette scène bien des fois, mais cette fois-ci est la bonne.
Pensiez-vous donc que je ne puis être séparé de vous pour de bon ? alors vous voyez que ce n’est pas le cas.
Adieu, mère. Pourquoi pleurer comme ceux qui ont une espérance ?
Les choses qui ne peuvent être autrement ne valent pas une larme de nous.
Ne savez-vous pas que je suis une ombre qui passe, vous-même ombre et apparence ?
Nous ne reviendrons plus vers vous.

Et nous laissons toutes les femmes derrière nous, les vraies épouses, et les autres, et les fiancées.
C’est fini de l’embarras des femmes et des gosses, nous voilà tout seuls et légers.
Pourtant à ce dernier moment encore, à cette heure solennelle et ombragée,
Laisse-moi voir ton visage encore, avant que je ne sois le mort et l’étranger,
Avant que dans un petit moment je ne sois plus, laisse-moi voir ton visage encore ! avant qu’il soit à un autre.
Du moins prends bien soin où tu seras de l’enfant, l’enfant qui nous était né de nous,
De l’enfant qui est ma chair et mon âme et qui donnera le nom de père à un autre.
Nous ne reviendrons plus vers vous.

Adieu, amis ! Nous arrivions de trop loin pour mériter votre croyance.
Seulement un peu d’amusement et d’effroi. Mais voici le pays jamais quitté qui est familier et rassurant.
Il faut garder notre connaissance pour nous, comprenant, comme une chose donnée dont l’on a d’un coup jouissance,
L’inutilité de l’homme et le mort en celui qui se croit vivant.
Tu demeures avec nous, certaine connaissance, possession dévorante et inutile !
« L’art, la science, la vie libre »… – ô frères, qu’y a-t-il entre vous et nous ?
Laissez-moi seulement m’en aller, que ne me laissiez-vous tranquille ?
Nous ne reviendrons plus vers vous.

ENVOI
Vous restez vous, et nous sommes à bord, et la planche entre nous est retirée.
Il n’y a plus qu’un peu de fumée dans le ciel, vous ne nous reverrez plus avec vous.
Il n’y a plus que le soleil éternel de Dieu sur les eaux qu’il a créées.
Nous ne reviendrons plus vers vous.
Pierre Jean Jouve

Pierre Jean Jouve

Adieu

Noir. Noir. Sentiment noir.
Frappe image noire un coup retentissant sur le gong
du lointain
Pour l’entrée à l’épaisseur bien obscure de ce cœur
L’épaisse cérémonie à la longue plaine noire
De l’intérieur et de l’adieu, de minuit et du départ!
Frappe, comme un gong noir à la porte d’enfer!
Un aigre vent soulève les roseaux des sables
Confond les monts
Sous les nuées de mauvais temps de la mémoire
Fait retomber la vague en éclatante blancheur dans
le néant.

C’est la journée épaisse intime où Elle part
Jetant un dernier œil aux prouesses d’amant,
Où il quitte, quelques maigres longueurs encor de faible sable
Et poussant la vieillesse de l’âge un aigre vent.

Noir, noir, sentiment noir, oh frappe clair et noir
Pour l’épaisse cérémonie à la terre sans lendemain
Portant comme un socle divin le monument de leur:
départ.

De longues lignes de tristesse et de brouillard
Ouvrent de tous côtés cette plaine sans fin
Où les monts s’évaporent puis reprennent
A des hauteurs que ne touche plus le regard :
Là où nous sommes arrivés, donne ta main,

Puis aux saules plus écroulés que nos silences
A l’herbe de l’été que détruisent tes pieds
Dis un mot sans raison profère un vrai poème,
Laisse que je caresse enfin tes cheveux morts
Car la mort vient roulant pour nous ses tambours
loin,

Laisse que je retouche entièrement ton corps
Dans son vallon ou plage extrême fleur du temps
Que je plie un genou devant ta brune erreur
Ta beauté ton parfum défunt près du départ
Adorant ton défaut ton vice et ton caprice
Adorant ton abîme noir sans firmament.

Laisse ô déjà perdue, et que je te bénisse
Pour tous les maux par où tu m’as appris l’amour
Par tous les mots en quoi tu m’as appris le chant.

Adieu. La nuit déjà nous fait méconnaissables
Ton visage est fondu dans l’absence. Oh adieu
Détache ta main de ma main et tes doigts de mes
doigts arrache
Laissant tomber entre nos espaces le temps
Solitaire étranger le temps rempli d’espaces ;
Et quand l’obscur aura totalement rongé
La forme de ton ombre ainsi qu’une Eurydice
Retourne-toi afin de consommer ta mort
Pour me communiquer l’adieu. Adieu ma grâce
Au point qu’il n’est espoir de relier nos sorts
Si même s’ouvre en nous le temple de la grâce.