Pierre Mac Orlan

Pierre Mac Orlan

1882–1970 · a vécu 88 ans FR FR

n. 1882-02-26, Péronne · m. 1970-06-27, Saint-Cyr-sur-Morin

Le garde-voies rêve d’une marche de nuit immobile

Le garde-voies rêve d’une marche de nuit immobile.
Appuyé sur son fusil Remington, il rêve
En remuant les pieds, le nez et la peau du front.
Il rêve d’une marche immobile
Dans la nuit rayée comme une glace par des coups de sifflet.
Il chante, en dormant, les chansons de marche immobile :
« Non, je n’aurai pas les tétons de Marie-Madeleine ;
Je n’aurai pas le cotillon de Margot
Je n’manierai. pas les tétons
Je-ne-mi je-ne-ma je-ne-mi ne-manierai pas
Les joyeux tétons de Marie-Madeleine.
Mais je deviendrai aiguilleur sur la Voie Lactée numéro 7
Ou, peut-être encore, une corbeille à papiers et à pitié,
En bordure de la voie numéro 7
Pour les trains de « la classe seize »,
Et la chanson de la locomotive. »
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Poèmes

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Le garde-voies rêve d’une marche de nuit immobile

Le garde-voies rêve d’une marche de nuit immobile.
Appuyé sur son fusil Remington, il rêve
En remuant les pieds, le nez et la peau du front.
Il rêve d’une marche immobile
Dans la nuit rayée comme une glace par des coups de sifflet.
Il chante, en dormant, les chansons de marche immobile :
« Non, je n’aurai pas les tétons de Marie-Madeleine ;
Je n’aurai pas le cotillon de Margot
Je n’manierai. pas les tétons
Je-ne-mi je-ne-ma je-ne-mi ne-manierai pas
Les joyeux tétons de Marie-Madeleine.
Mais je deviendrai aiguilleur sur la Voie Lactée numéro 7
Ou, peut-être encore, une corbeille à papiers et à pitié,
En bordure de la voie numéro 7
Pour les trains de « la classe seize »,
Et la chanson de la locomotive. »

Le manège d’aéroplanes

A la fête de Montmartre, au milieu de l’année 1906, Guillaume Apollinaire, Salmon, Jacques Vaillant, Julien Callé et moi, nous montâmes sur ce manège de monoplans dans le but de participer au progrès tout en restant attachés au sol par des traditions littéraires et par le pignon de ce manège.
Comme nous étions riches et naturellement bienveillants, nous jetâmes sur la foule qui criait « Noël » des cigares allumés, des épluchures de bananes, des oranges sucées et des billes de bil-

Une musique angélique nous entraînait dans son vertige et les monoplans tournaient comme les volants d’un jupon de dan-

Il fallut enfin descendre. Et c’est depuis ce jour que j’ai fait l’acquisition d’un râtelier, de deux béquilles en bois et d’une perruque discrète. A cette époque nous savions accumuler les souvenirs.

Manège d’enfants

Encore une chanson populaire annotée par Gérard de Nerval. On y rencontre des personnages charmants avec des cerveaux à un cylindre : des lapins russes venus de l’Ukraine par les airs, des autos en forme de sabots de Noël et les cygnes qui conduisirent Lohengrin quand il eut consommé toute gloire.
Les enfants adorent les choses compliquées. C’est pourquoi ils ‘aiment d’un amour qui nous échappe les lapins savants du pays de la neige toujours neuve et les cygnes dont le col harmonieux se courbe sur la baignoire, qui reçoit le corps peint par Renoir d’une Léda de la petite bourgeoisie.
Les lapins tournent dans un sens, et les enfants tournent dans l’autre. Les mamans crient et la vapeur siffle, un orgue, sentimental comme un petit ramoneur, joue : « Il était une bergère ! »
Le marchand reçoit les sous. C’est le désordre d’un jeune jardin, la première matinée d’été d’une jeune guerre.

Tel était Paris avec sa grande tour où, chaque nuit, crépite la che-

Tel était Paris avec sa grande tour où, chaque nuit, crépite la che-

et ses étincelles qui laissent sur le mur de la nuit
des traces d’allumettes chimiques ;
avec ses vieux meubles en pierre de taille,
ses parapets où les suicidés bleus et roses
font des rétablissements sur les poignets
et ratent leur numéro;
avec son grand cirque où le public descend sur la piste,
où les femmes, folles de l’odeur des chevaux,
jaillissent du Moulin Rouge
comme les grains d’une grenade aux muqueuses amarante.
Et maintenant que les minutes nous échappent
en fine poussière,
maintenant que nous les serrons de toute la force de nos doigts,
Paris dresse sa tour
ainsi qu’une grande girafe inquiète,
sa tour
qui, le soir venu,
craint les fantômes
et promène dans tous les coins les jets de ses projecteurs
transformant le ciel parisien en une épure adroitement lavée.
Et l’Arc de Triomphe n’est plus qu’un petit banc
où Tamerlan en vareuse kaki
rêve de reboucler ses leggins.
Et l’étudiante attentive hésite
entre le Bouic ou la Sorbonne,
non pour le’plaisir de se faire remarquer,
mais afin de passer inaperçue,
le temps de terminer son livre.
Oh Paris!
Ici la reine Dactylo
se mêle comme l’eau tiède au vin généreux des hommes.
Les petites filles d’autrefois
qui rêvaient du Prince d’Annam,
en traversant les bois peuplés de satyres médiocres,
ne voient plus,
sur la route tendre de leur avenir en fleurs,
que le bonheur industriel
qu’elles pourront créer de leurs dix doigts
sur l’Underwood
d’où sortira la circulaire
qui arrêtera, encore une fois, le sang de nos artères
et le tic tac familier de la montre ou du cœur.
Si nous regrettons un coin paisible : c’est l’étuve
où Colin de Cayeux jargonnait le jobelin,
où Jacquot de la Mer meurtrissait les fillettes
où Jean d’Arras affirmait : « Menys vous chante. »;
c’est La Courtille où les tonnelles sentaient le raisin sur,
où les Gardes-Françaises remouchaient Petit-Louis
(dit Cartouche) baisant, le soir, en godinette
les lèvres parisiennes de Madame Bourguignon ;
c’est le dangereux passé de notre vieille Europe
déballant ses trésors charmants et surannés
sous le pied délicat des gousses patriotes
que les révolutions chassent de leurs foyers.

Ainsi c’est pour la gloire des filles cérébrales ;
celles de Berlin W.,
celles de la Cinquième Avenue,
celles qui, à peine nubiles, fréquentent Hyde-Park
pour des spasmes à cran d’arrêt ;
ainsi c’est pour la gloire des femmes de Paris
dont l’éducation paraissait si raisonnable
c’est pour la reine des abeilles sur l’Europe régnant
qu’un soir de printemps, au bord de la route de Béthune,
sous un ciel noir d’âmes de Parpaillots fanatiques,
quand les obus se répandaient comme des cruches de feu,
que nous avancions, ô Agrippa d’Aubigné! fantômes parmi les morts
à la conquête d’un vieil arbre tragique
figurant un gibet avec une âme d’enfant.
Les morts déculottés dans l’eau des fossés de la route
craignaient les mains des fossoyeurs de l’Époque Élisabeth,
La nature sans femmes gardait sa dignité.
Une fille, une seule fille égarée, morte, dans cette bagarre
et la route de Béthune n’était plus qu’une foire saccagée.

Dans ces conditions,
à d’autres de faire le militaire.
Retournons à la source de tant d’émotions…
les maisons de la rue ancienne et familière,
comme les conscrits de village,
arborent à leurs chapeaux des numéros géants.
Mais, le soir, au bord de l’eau, tous leurs feux allumés,
Les maisons lèvent l’ancre pour la grande course nocturne,
(tangage à domicile et roulis)
Madame à la passerelle, autoritaire et souriante,
rappelle ces dames à leurs postes de combat.
Et la petite veilleuse intime
qui, dans notre tête, met un peu de la lumière de l’enfer
tout doucement se ranime.
A quel havre, Seigneur, irons-nous aborder!

Un rat est venu dans ma chambre

Un rat est venu dans ma chambre.
Il a rongé la chandelle.
Il a fait trembler la table branlante,
Et renversé le pot à bière.
Je l’ai pris dans mes bras blancs.
Il était chaud comme un enfant.
Je l’ai bercé tendrement
Et je lui chantais doucement :
« Dors mon rat, mon petit flic, mon petit agent
«Oh! ne m’arrête pas ce soir, sous la lune.
« Ferme les yeux quand je serai là avec mon amant. »

Un’ Bell’ Dam’ vint à passer

Un’ bell’ dam’ vint à passer, tournez les gros sous république, empire au plus profond de la poche; sur le fleuve de vos yeux, l’étoile ricoche et le soleil est un décime en cuivre roux.

Un’ bell’ dam’ vint à passer en triples croches au coup d’archet parmi les bocks et les sirops et les flons-flons avec des plumes au chapeau toutes ses dents, et les deux mains sur le sein gauche.

N’irons-nous plus au bar cueillir les prétentaines carguons la nef, l’aiguille au cœur, la voile aux yeux la barque frêle a vent d’espoir sur les flots bleus.

Comme un long sanglot d’orgue hydraulique et chrétien avec nos sous coiffés de leur bonnet phrygien un’ bell’ dam’ vint à passer sur le gazon des plaines.

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