Rémy Belleau

Rémy Belleau

1528–1577 · a vécu 49 ans FR FR

n. 1528, Nogent-le-Rotrou · m. 1577-03-06, Paris

Douce et belle bouchelette

Douce et belle bouchelette
Plus fraische et plus vermeillette
Que le bouton aiglantin
Au matin,

Plus suave et mieux fleurante
Que l’immortel Amaranthe,
Et plus mignarde cent fois
Que n’est la douce rosee,
Dont la terre est arrosee
Goute à goute au plus doux mois.

Baise-moy ma douce amie,
Baise-moy ma chère vie,
Autant de fois que je voy
Dedans toy

De peurs, de rigueurs, d’audaces,
De cruautez, et de graces,
Et de sous-ris gracieux,
D’amoureaux, et de Cyprines
Dessus tes lèvres pourprines
Et de morts dedans tes yeux.

Autant que les mains cruelles
De ce dieu qui a des aelles
A fiché de traits ardans
Au dedans

De mon cœur : autant encore
Que dessus la rive More
Y a de sablons menus :
Autant que dans l’air se jouënt
D’oiseaux, et de poissons nouënt
Dedans les fleuves cornus.

Autant que de mignardises,
De prisons, et de franchises,
De petits mors, de doux ris,
Et doux cris,

Qui t’ont choisi pour hostesse :
Autant que pour toy, maistresse,
J’ay d’aigreur et de douceur,
De soupirs, d’ennuis, de craintes :
Autant que de justes plaintes
Je couve dedans mon cœur.

Baise-moy donc, ma sucree,
Mon désir, ma Cytheree,
Baise-moy, mignonnement,
Serrement,

Jusques à tant que je die :
Las, je n’en puis plus, ma vie,
Las, mon Dieu, je n’en puis plus !
Lors ta bouchelette retire,
Afin que mort je soupire,
Puis me donne le surplus.

Ainsi, ma douce guerriere,
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons,
Et suivons

Les doux sentiers de Jeunesse :
Aussi bien une vieillesse
Nous menace sur le port,
Qui toute courbe et tremblante
Nous attraine chancellante
La maladie et la mort.
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Poèmes

2

Douce et belle bouchelette

Douce et belle bouchelette
Plus fraische et plus vermeillette
Que le bouton aiglantin
Au matin,

Plus suave et mieux fleurante
Que l’immortel Amaranthe,
Et plus mignarde cent fois
Que n’est la douce rosee,
Dont la terre est arrosee
Goute à goute au plus doux mois.

Baise-moy ma douce amie,
Baise-moy ma chère vie,
Autant de fois que je voy
Dedans toy

De peurs, de rigueurs, d’audaces,
De cruautez, et de graces,
Et de sous-ris gracieux,
D’amoureaux, et de Cyprines
Dessus tes lèvres pourprines
Et de morts dedans tes yeux.

Autant que les mains cruelles
De ce dieu qui a des aelles
A fiché de traits ardans
Au dedans

De mon cœur : autant encore
Que dessus la rive More
Y a de sablons menus :
Autant que dans l’air se jouënt
D’oiseaux, et de poissons nouënt
Dedans les fleuves cornus.

Autant que de mignardises,
De prisons, et de franchises,
De petits mors, de doux ris,
Et doux cris,

Qui t’ont choisi pour hostesse :
Autant que pour toy, maistresse,
J’ay d’aigreur et de douceur,
De soupirs, d’ennuis, de craintes :
Autant que de justes plaintes
Je couve dedans mon cœur.

Baise-moy donc, ma sucree,
Mon désir, ma Cytheree,
Baise-moy, mignonnement,
Serrement,

Jusques à tant que je die :
Las, je n’en puis plus, ma vie,
Las, mon Dieu, je n’en puis plus !
Lors ta bouchelette retire,
Afin que mort je soupire,
Puis me donne le surplus.

Ainsi, ma douce guerriere,
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons,
Et suivons

Les doux sentiers de Jeunesse :
Aussi bien une vieillesse
Nous menace sur le port,
Qui toute courbe et tremblante
Nous attraine chancellante
La maladie et la mort.

Le désir

Celuy n’est pas heureux qui n’a ce qu’il désire,
Mais bien-heureux celuy qui ne désire pas
Ce qu’il n’a point : l’un sert de gracieux appas
Pour le contentement, et l’autre est un martyre.

Désirer est tourment qui bruslant nous altere
Et met en passion : donc ne désirer rien
Hors de nostre pouvoir, vivre content du sien,
Ores qu’il fust petit, c’est fortune prospere.

Le Désir d’en avoir pousse la nef en proye
Du corsaire, des flots, des roches et des vents :
Le Désir importun aux petits d’estre grands,
Hors du commun sentier bien souvent les dévoye.

L'un poussé de l’honneur, par flatteuse industrie
Désire ambitieux sa fortune avancer :
L'autre se voyant pauvre, à fin d’en amasser
Trahist son Dieu, son Roy, son sang et sa patrie.

L'un pippé du Désir, seulement pour l’envie
Qu’il a de se gorger de quelque faux plaisir,
En fin ne gaigne rien qu’un fascheux desplaisir,
Perdant son heur, son temps, et bien souvent la vie.

L'un pour se faire grand et redorer l’image
A sa triste fortune, espoind de ceste ardeur,
Soupire après un vent qui le plonge en erreur,
Car le Désir n’est rien qu’un périlleux orage.

L’autre esclave d’Amour, désirant l’avantage
Qu’on espère en tirer, n’embrassant que le vent,
Loyer de ses travaux, est payé bien souvent
D’un refus, d’un dédain et d’un mauvais visage.

L’un plein d’ambition, désireux de parestre
Favorit de son Roy, recherchant son bon-heur,
Avançant sa fortune, avance son malheur,
Pour avoir trop sondé le secret de son maistre.

Désirer est un mal, qui vain nous ensorcelle ;
C’est heur que de jouïr, et non pas d’espérer :
Embrasser l’incertain, et tousjours désirer
Est une passion qui nous met en cervelle.

Bref le Désir n’est rien qu’ombre et que pur mensonge
Qui travaille nos sens d’un charme ambitieux,
Nous déguisant le faux pour le vray, qui nos yeux
Va trompant tout ainsi que l’image d’un songe.

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