Seigneur comte, j’ai viellé…

Seigneur comte, j’ai viellé
devant vous en votre maison,
et vous ne m’avez rien donné
ni n’avez payé mes gages :
c’est honteux !
Par ma foi en Sainte Marie,
je ne vous suivrai donc plus.
Mon aumônière est mal garnie
et ma bourse peu rebondie.

Seigneur comte, commandez-moi
ce que vous voulez.
Seigneur, si c’est votre plaisir,
faites-moi donc un beau don
par courtoisie !
Car je désire, n’en doutez pas,
retourner chez moi :
si j’y reviens la bourse dégarnie,
ma femme ne me sourit guère.

Mais elle me dit : « Maître empoté,
en quelle terre avez-vous été
pour ne rien rapporter ?
Vous avez fait la noce
à travers la ville.
Voyez comme votre malle plie !
Elle est de vent bourrée.
Honni soit qui a envie
d’être en votre compagnie ! »

Quand je viens en ma maison
et que ma femme a remarqué
derrière moi le sac gonflé,
et que je suis bien habillé
d’une robe fourrée,
sachez qu’elle a vite posé
sa quenouille, sans hésiter ;
elle me sourit de bon cœur
et me noue au cou ses deux bras.

Ma femme va déballer
ma malle sans perdre de temps ;
mon valet va abreuver
et panser mon cheval ;
ma servante, pour me fêter,
va tuer deux chapons,
saucés d’ail ;
ma fille m’apporte en personne
un peigne pour m’honorer.
Alors je suis maître chez moi
dans la joie et l’allégresse,
plus qu’on ne saurait le dire.
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