Poèmes de ce thème
Foyer et maison
Alphonse de Lamartine
La vigne et la maison
Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,
Ou rends-le-moi semblable à celui d’autrefois,
Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre
De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits !
À l’heure où la rosée au soleil s’évapore,
Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur,
Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sous les beaux traits d’enfants nichés dans la maison.
Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne,
Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,
Jetaient des cris de joie à l’écho des montagnes,
Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
Quand, au rayon d’été qui vient la réveiller,
L’hirondelle au plafond qui les abrite encore,
À ses petits sans plume apprend à gazouiller.
Et les bruits du foyer que l’aube fait renaître,
Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix,
Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles,
Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,
Les claviers résonnaient ainsi que des cigales
Qui font tinter l’oreille au temps de la moisson !
Puis ces bruits d’année en année
Baissèrent d’une vie, hélas ! et d’une voix ;
Une fenêtre en deuil, à l’ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits.
Printemps après printemps, de belles fiancées
Suivirent de chers ravisseurs,
Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
Partirent en baisant leurs sœurs.
Puis sortit un matin pour le champ où l’on pleure
Le cercueil tardif de l’aïeul,
Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure
Un vieillard morne resta seul !
Puis la maison glissa sur la pente rapide
Où le temps entasse les jours ;
Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
Et l’ortie envahit les cours !…
Ou rends-le-moi semblable à celui d’autrefois,
Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre
De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits !
À l’heure où la rosée au soleil s’évapore,
Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur,
Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sous les beaux traits d’enfants nichés dans la maison.
Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne,
Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,
Jetaient des cris de joie à l’écho des montagnes,
Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
Quand, au rayon d’été qui vient la réveiller,
L’hirondelle au plafond qui les abrite encore,
À ses petits sans plume apprend à gazouiller.
Et les bruits du foyer que l’aube fait renaître,
Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix,
Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles,
Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,
Les claviers résonnaient ainsi que des cigales
Qui font tinter l’oreille au temps de la moisson !
Puis ces bruits d’année en année
Baissèrent d’une vie, hélas ! et d’une voix ;
Une fenêtre en deuil, à l’ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits.
Printemps après printemps, de belles fiancées
Suivirent de chers ravisseurs,
Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
Partirent en baisant leurs sœurs.
Puis sortit un matin pour le champ où l’on pleure
Le cercueil tardif de l’aïeul,
Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure
Un vieillard morne resta seul !
Puis la maison glissa sur la pente rapide
Où le temps entasse les jours ;
Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
Et l’ortie envahit les cours !…
Charles Le Quintrec
Ce monde ancien
Cette ici le pays des pluies et des chataignes
Le bocage bourru du vent et du hibou
Ah les arbres, les feux feuillus de leurs prunelles!
J’étais enfant, je commandais a tous les ciels
Et la nuit m’attachait a la herse des houx.
La lune avait un vieux visage de victime
On rencontrait des loups, des lépreux en chemin
Une clochette au cou, une chaine aux chevilles,
Ils s’en allaient mourir en des pays païens
Et les bergers roulaient chandelles de résine
Pour éclairer le purgatoire des défunts.
Il y avait de longs oiseaux sur les labours
Des flaques d’eau dans les sillons depuis septembre
Je voulais quitter mon village pour toujours
Ne plus garder moutons et vaches dans la lande
Et je n’entendais plus les bombardes du bourg...
Ma paroisse priait le ciel chaste de l’aube
Les paysans savaient parler a leurs poulains
C’est ici l’arrière-pays d’avant la faute
Ou Dieu vient chaque jour boire un verre en voisin
J’y retrouve la paix capitale du pain
Et amour haletant des étoiles qui sautent.
Le bocage bourru du vent et du hibou
Ah les arbres, les feux feuillus de leurs prunelles!
J’étais enfant, je commandais a tous les ciels
Et la nuit m’attachait a la herse des houx.
La lune avait un vieux visage de victime
On rencontrait des loups, des lépreux en chemin
Une clochette au cou, une chaine aux chevilles,
Ils s’en allaient mourir en des pays païens
Et les bergers roulaient chandelles de résine
Pour éclairer le purgatoire des défunts.
Il y avait de longs oiseaux sur les labours
Des flaques d’eau dans les sillons depuis septembre
Je voulais quitter mon village pour toujours
Ne plus garder moutons et vaches dans la lande
Et je n’entendais plus les bombardes du bourg...
Ma paroisse priait le ciel chaste de l’aube
Les paysans savaient parler a leurs poulains
C’est ici l’arrière-pays d’avant la faute
Ou Dieu vient chaque jour boire un verre en voisin
J’y retrouve la paix capitale du pain
Et amour haletant des étoiles qui sautent.
Colin Muset
Quand je vois le temps…
Quand je vois le temps
se refroidir et geler
et les arbres se dépouiller
et l’hiver s’installer,
alors je veux me mettre à l’aise
et me reposer
près du brasier d’un bon feu,
avec du vin clair,
dans une maison chaude,
à cause du temps mauvais.
Qu’il ne connaisse jamais de pardon,
celui qui n’aime pas son bien-être !
Je ne veux pas chevaucher
et aller mettre le feu,
car je hais faire la guerre
et lever des cris
et enlever du bétail
et faire du brigandage :
voilà une bien folle occupation
que de tout dévaster.
Les barons s’y mettent
à toute occasion ;
par suite de conseils déloyaux
ils suscitent guerres et conflits.
Il vaut bien mieux participer aux tournois
et jouter
et briser de grosses lances
et s’affronter avec art
et recommencer la fête
et tout distribuer,
et dépenser sans hésitation,
et gaspiller de l’argent.
L’argent en prison
ne vaut pas un bouton.
Plus un prud’homme a de biens,
plus les biens lui arrivent en quantité.
Quand je suis près du brasier
et que j’entends souffler le vent,
et que je vois la broche toute chargée
tourner sur le feu
et que l’on monte le bon vin
du cellier,
alors je veux boire et manger
et me reposer
près du feu de charbons.
Si j’ai un chapon bien gras,
je n’éprouve pas de démangeaison
de partir à l’assaut d’un donjon.
Il n’y a même pas un grèbe
tendu sur une motte :
je n’aurai pas de protection
par cette froide saison.
À Sailly, à Guy
qui comprend bien la raison
j’envoie ma chanson,
que je fasse bien, à vrai dire, ou non.
se refroidir et geler
et les arbres se dépouiller
et l’hiver s’installer,
alors je veux me mettre à l’aise
et me reposer
près du brasier d’un bon feu,
avec du vin clair,
dans une maison chaude,
à cause du temps mauvais.
Qu’il ne connaisse jamais de pardon,
celui qui n’aime pas son bien-être !
Je ne veux pas chevaucher
et aller mettre le feu,
car je hais faire la guerre
et lever des cris
et enlever du bétail
et faire du brigandage :
voilà une bien folle occupation
que de tout dévaster.
Les barons s’y mettent
à toute occasion ;
par suite de conseils déloyaux
ils suscitent guerres et conflits.
Il vaut bien mieux participer aux tournois
et jouter
et briser de grosses lances
et s’affronter avec art
et recommencer la fête
et tout distribuer,
et dépenser sans hésitation,
et gaspiller de l’argent.
L’argent en prison
ne vaut pas un bouton.
Plus un prud’homme a de biens,
plus les biens lui arrivent en quantité.
Quand je suis près du brasier
et que j’entends souffler le vent,
et que je vois la broche toute chargée
tourner sur le feu
et que l’on monte le bon vin
du cellier,
alors je veux boire et manger
et me reposer
près du feu de charbons.
Si j’ai un chapon bien gras,
je n’éprouve pas de démangeaison
de partir à l’assaut d’un donjon.
Il n’y a même pas un grèbe
tendu sur une motte :
je n’aurai pas de protection
par cette froide saison.
À Sailly, à Guy
qui comprend bien la raison
j’envoie ma chanson,
que je fasse bien, à vrai dire, ou non.
Colin Muset
Seigneur comte, j’ai viellé…
Seigneur comte, j’ai viellé
devant vous en votre maison,
et vous ne m’avez rien donné
ni n’avez payé mes gages :
c’est honteux !
Par ma foi en Sainte Marie,
je ne vous suivrai donc plus.
Mon aumônière est mal garnie
et ma bourse peu rebondie.
Seigneur comte, commandez-moi
ce que vous voulez.
Seigneur, si c’est votre plaisir,
faites-moi donc un beau don
par courtoisie !
Car je désire, n’en doutez pas,
retourner chez moi :
si j’y reviens la bourse dégarnie,
ma femme ne me sourit guère.
Mais elle me dit : « Maître empoté,
en quelle terre avez-vous été
pour ne rien rapporter ?
Vous avez fait la noce
à travers la ville.
Voyez comme votre malle plie !
Elle est de vent bourrée.
Honni soit qui a envie
d’être en votre compagnie ! »
Quand je viens en ma maison
et que ma femme a remarqué
derrière moi le sac gonflé,
et que je suis bien habillé
d’une robe fourrée,
sachez qu’elle a vite posé
sa quenouille, sans hésiter ;
elle me sourit de bon cœur
et me noue au cou ses deux bras.
Ma femme va déballer
ma malle sans perdre de temps ;
mon valet va abreuver
et panser mon cheval ;
ma servante, pour me fêter,
va tuer deux chapons,
saucés d’ail ;
ma fille m’apporte en personne
un peigne pour m’honorer.
Alors je suis maître chez moi
dans la joie et l’allégresse,
plus qu’on ne saurait le dire.
devant vous en votre maison,
et vous ne m’avez rien donné
ni n’avez payé mes gages :
c’est honteux !
Par ma foi en Sainte Marie,
je ne vous suivrai donc plus.
Mon aumônière est mal garnie
et ma bourse peu rebondie.
Seigneur comte, commandez-moi
ce que vous voulez.
Seigneur, si c’est votre plaisir,
faites-moi donc un beau don
par courtoisie !
Car je désire, n’en doutez pas,
retourner chez moi :
si j’y reviens la bourse dégarnie,
ma femme ne me sourit guère.
Mais elle me dit : « Maître empoté,
en quelle terre avez-vous été
pour ne rien rapporter ?
Vous avez fait la noce
à travers la ville.
Voyez comme votre malle plie !
Elle est de vent bourrée.
Honni soit qui a envie
d’être en votre compagnie ! »
Quand je viens en ma maison
et que ma femme a remarqué
derrière moi le sac gonflé,
et que je suis bien habillé
d’une robe fourrée,
sachez qu’elle a vite posé
sa quenouille, sans hésiter ;
elle me sourit de bon cœur
et me noue au cou ses deux bras.
Ma femme va déballer
ma malle sans perdre de temps ;
mon valet va abreuver
et panser mon cheval ;
ma servante, pour me fêter,
va tuer deux chapons,
saucés d’ail ;
ma fille m’apporte en personne
un peigne pour m’honorer.
Alors je suis maître chez moi
dans la joie et l’allégresse,
plus qu’on ne saurait le dire.
Francis Ponge
Maison à vendre
Tant de gens ont vécu là, qui aimaient
l’amour, le réveil et enlever la poussière.
Le puits est sans fond et sans lune,
les anciens sont partis et n’ont rien emporté.
Bouffe le lierre sous le soleil d’hier,
reste la suie, leur marc de café.
Je m’attelle aux rêves éraillés.
J’aime la crasse de l’âme des autres,
mêlée à ces franges de grenat,
le suint des entreprises manquées.
Concierge, j’achète, j’achète la baraque.
Si elle m’empoisonne, je m’y flambe.
On ouvrira les fenêtres… Remets la plaque.
Un homme entre, il flaire, il recommence.
l’amour, le réveil et enlever la poussière.
Le puits est sans fond et sans lune,
les anciens sont partis et n’ont rien emporté.
Bouffe le lierre sous le soleil d’hier,
reste la suie, leur marc de café.
Je m’attelle aux rêves éraillés.
J’aime la crasse de l’âme des autres,
mêlée à ces franges de grenat,
le suint des entreprises manquées.
Concierge, j’achète, j’achète la baraque.
Si elle m’empoisonne, je m’y flambe.
On ouvrira les fenêtres… Remets la plaque.
Un homme entre, il flaire, il recommence.
Honorat de Bueil de Racan
Stances
Tircis, il faut penser à faire la retraite :
La course de nos jours est plus qu’à demi faite,
L’âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde ;
Il est temps de jouir des délices du port.
Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable.
Plus on est élevé, plus on court de dangers ;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois que des toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire
Dont l’inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui, loin retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison, content de sa fortune,
À selon son pouvoir mesuré ses désirs !
Il laboure le champ que labourait son père ;
Il ne s’informe point de ce qu’on délibère
Dans ces graves conseils d’affaires accablés ;
Il voit sans intérêt la mer grosse d’orages,
Et n’observe des vents les sinistres présages
Que pour le soin qu’il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu’il désire ;
Son fertile domaine est son petit empire ;
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
Et, sans porter envie à la pompe des princes,
Se contente chez lui de les voir en tableau.
Il voit de toutes parts combler d’heur sa famille,
La javelle à plein poing tomber sous la faucille,
Le vendangeur ployer sous le faix des paniers,
Et semble qu’à l’envi les fertiles montagnes,
Les humides vallons et les grasses campagnes
S’efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
Il suit aucunesfois un cerf par les foulées
Dans ces vieilles forêts du peuple reculées
Et qui même du jour ignorent le flambeau ;
Aucunesfois des chiens il suit les voix confuses,
Et voit enfin le lièvre, après toutes ses ruses,
Du lieu de sa naissance en faire son tombeau.
Tantôt il se promène au long de ses fontaines,
De qui les petits flots font luire dans les plaines
L’argent de leurs ruisseaux parmi l’or des moissons ;
Tantôt il se repose avecque les bergères
Sur des lits naturels de mousse et de fougères,
Qui n’ont d’autres rideaux que l’ombre des buissons.
Il soupire en repos l’ennui de sa vieillesse
Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse
A vu dans le berceau ses bras emmaillotés ;
Il tient par les moissons registre des années,
Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées
Vieillir avecque lui les bois qu’il a plantés.
Il ne va point fouiller aux terres inconnues,
À la merci des vents et des ondes chenues,
Ce que Nature avare a caché de trésors,
Et ne recherche point, pour honorer sa vie,
De plus illustre mort, ni plus digne d’envie,
Que de mourir au lit où ses pères sont morts.
Il contemple du port les insolentes rages
Des vents de la faveur, auteur de nos orages,
Allumer des mutins les desseins factieux,
Et voit en un clin d’œil, par un contraire échange,
L’un déchiré du peuple au milieu de la fange,
Et l’autre en même temps élevé dans les cieux.
S’il ne possède point des maisons magnifiques,
Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques,
Où la magnificence étale ses attraits,
Il jouit des beautés qu’ont les saisons nouvelles,
Il voit de la verdure et des fleurs naturelles,
Qu’en ces riches lambris l’on ne voit qu’en portraits.
Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude,
Et vivons désormais loin de la servitude
De ces palais dorés où tout le monde accourt.
Sous un chêne élevé les arbrisseaux s’ennuient,
Et devant le soleil tous les astres s’enfuient
De peur d’être obligés de lui faire la cour.
Après qu’on a suivi sans aucune assurance
Cette vaine faveur qui nous paît d’espérance,
L’envie en un moment tous nos desseins détruit.
Ce n’est qu’une fumée, il n’est rien de si frêle ;
Sa plus belle moisson est sujette à la grêle,
Et souvent elle n’a que des fleurs pour du fruit.
Agréables déserts, séjour de l’innocence,
Où loin des vanités, de la magnificence,
Commence mon repos et finit mon tourment ;
Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude,
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
Soyez-le désormais de mon contentement.
La course de nos jours est plus qu’à demi faite,
L’âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde ;
Il est temps de jouir des délices du port.
Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable.
Plus on est élevé, plus on court de dangers ;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
Et la rage des vents brise plutôt le faîte
Des maisons de nos rois que des toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire
Dont l’inutile soin traverse nos plaisirs,
Et qui, loin retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison, content de sa fortune,
À selon son pouvoir mesuré ses désirs !
Il laboure le champ que labourait son père ;
Il ne s’informe point de ce qu’on délibère
Dans ces graves conseils d’affaires accablés ;
Il voit sans intérêt la mer grosse d’orages,
Et n’observe des vents les sinistres présages
Que pour le soin qu’il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu’il désire ;
Son fertile domaine est son petit empire ;
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
Et, sans porter envie à la pompe des princes,
Se contente chez lui de les voir en tableau.
Il voit de toutes parts combler d’heur sa famille,
La javelle à plein poing tomber sous la faucille,
Le vendangeur ployer sous le faix des paniers,
Et semble qu’à l’envi les fertiles montagnes,
Les humides vallons et les grasses campagnes
S’efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
Il suit aucunesfois un cerf par les foulées
Dans ces vieilles forêts du peuple reculées
Et qui même du jour ignorent le flambeau ;
Aucunesfois des chiens il suit les voix confuses,
Et voit enfin le lièvre, après toutes ses ruses,
Du lieu de sa naissance en faire son tombeau.
Tantôt il se promène au long de ses fontaines,
De qui les petits flots font luire dans les plaines
L’argent de leurs ruisseaux parmi l’or des moissons ;
Tantôt il se repose avecque les bergères
Sur des lits naturels de mousse et de fougères,
Qui n’ont d’autres rideaux que l’ombre des buissons.
Il soupire en repos l’ennui de sa vieillesse
Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse
A vu dans le berceau ses bras emmaillotés ;
Il tient par les moissons registre des années,
Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées
Vieillir avecque lui les bois qu’il a plantés.
Il ne va point fouiller aux terres inconnues,
À la merci des vents et des ondes chenues,
Ce que Nature avare a caché de trésors,
Et ne recherche point, pour honorer sa vie,
De plus illustre mort, ni plus digne d’envie,
Que de mourir au lit où ses pères sont morts.
Il contemple du port les insolentes rages
Des vents de la faveur, auteur de nos orages,
Allumer des mutins les desseins factieux,
Et voit en un clin d’œil, par un contraire échange,
L’un déchiré du peuple au milieu de la fange,
Et l’autre en même temps élevé dans les cieux.
S’il ne possède point des maisons magnifiques,
Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques,
Où la magnificence étale ses attraits,
Il jouit des beautés qu’ont les saisons nouvelles,
Il voit de la verdure et des fleurs naturelles,
Qu’en ces riches lambris l’on ne voit qu’en portraits.
Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude,
Et vivons désormais loin de la servitude
De ces palais dorés où tout le monde accourt.
Sous un chêne élevé les arbrisseaux s’ennuient,
Et devant le soleil tous les astres s’enfuient
De peur d’être obligés de lui faire la cour.
Après qu’on a suivi sans aucune assurance
Cette vaine faveur qui nous paît d’espérance,
L’envie en un moment tous nos desseins détruit.
Ce n’est qu’une fumée, il n’est rien de si frêle ;
Sa plus belle moisson est sujette à la grêle,
Et souvent elle n’a que des fleurs pour du fruit.
Agréables déserts, séjour de l’innocence,
Où loin des vanités, de la magnificence,
Commence mon repos et finit mon tourment ;
Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude,
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
Soyez-le désormais de mon contentement.
Jacques Brel
Ces gens-là
D’abord
D’abord, y a l’aîné
Lui qui est comme un melon
Lui qui a un gros nez
Lui qui sait plus son nom
Monsieur, tellement qu’i boit
Ou tellement qu’il a bu
Qui fait rien d’ses dix doigts
Mais lui qui n’en peut plus
Lui qui est complètement cuit
Et qui s’prend pour le roi
Qui se saoule toutes les nuits
Avec du mauvais vin
Mais qu’on retrouve matin
Dans l’église qui roupille
Raide comme une saillie
Blanc comme un cierge de Pâques
Et puis qui balbutie
Et qui a l’œil qui divague
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas, Monsieur
On ne pense pas
On prie
Et puis, y a l’autre
Des carottes dans les ch’veux
Qui a jamais vu un peigne
Qui est méchant comme une teigne
Même qu’il donnerait sa ch’mise
À des pauv’gens heureux
Qui a marié la Denise
Une fille de la ville
Enfin, d’une autre ville
Et que c’est pas fini
Qui fait ses p’tites affaires
Avec son p’tit chapeau
Avec son p’tit manteau
Avec sa p’tite auto
Qui aimerait bien avoir l’air
Mais qu’a pas l’air du tout
Faut pas jouer les riches
Quand on n’a pas le sou
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne vit pas, Monsieur
On ne vit pas on triche
Et puis, y a les autres
La mère qui n’dit rien
Ou bien n’importe quoi
Et du soir au matin
Sous sa belle gueule d’apôtre
Et dans son cadre en bois
Y a la moustache du père
Qui est mort d’une glissade
Et qui r’garde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands slurp
Et ça fait des grands slurp
Et puis, y a la toute vieille
Qui en finit pas d’vibrer
Et qu’on attend qu’elle crève
Vu qu’c’est elle qui a l’oseille
Et qu’on n’écoute même pas
C’que ses pauv’mains racontent
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne cause pas, Monsieur
On ne cause pas, on compte
Et puis, et puis
Et puis, y a Frida
Qui est belle comme un soleil
Et qui m’aime pareil
Que moi j’aime Frida
Même qu’on se dit souvent
Qu’on aura une maison
Avec des tas d’fenêtres
Avec presque pas d’murs
Et qu’on vivra dedans
Et qu’il f’ra bon y être
Et que si c’est pas sûr
C’est quand même peut-être
Pa’c’que les autres veulent pas
Pa’c’que les autres veulent pas
Les autres, ils disent comme ça
Qu’elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
À égorger les chats
J’ai jamais tué d’chats
Ou alors y a longtemps
Ou bien j’ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin, ils veulent pas
Enfin, ils veulent pas
Parfois, quand on se voit
Semblant qu’c’est pas exprès
Avec ses yeux mouillants
Elle dit qu’elle partira
Elle dit qu’elle me suivra
Alors, pour un instant
Pour un instant seulement
Alors moi, je la crois, Monsieur
Pour un instant
Pour un instant seulement
Parce que, chez ces gens-là
Monsieur, on s’en va pas
On s’en va pas, Monsieur
On s’en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Y faut qu’je rentre
Chez moi
D’abord, y a l’aîné
Lui qui est comme un melon
Lui qui a un gros nez
Lui qui sait plus son nom
Monsieur, tellement qu’i boit
Ou tellement qu’il a bu
Qui fait rien d’ses dix doigts
Mais lui qui n’en peut plus
Lui qui est complètement cuit
Et qui s’prend pour le roi
Qui se saoule toutes les nuits
Avec du mauvais vin
Mais qu’on retrouve matin
Dans l’église qui roupille
Raide comme une saillie
Blanc comme un cierge de Pâques
Et puis qui balbutie
Et qui a l’œil qui divague
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas, Monsieur
On ne pense pas
On prie
Et puis, y a l’autre
Des carottes dans les ch’veux
Qui a jamais vu un peigne
Qui est méchant comme une teigne
Même qu’il donnerait sa ch’mise
À des pauv’gens heureux
Qui a marié la Denise
Une fille de la ville
Enfin, d’une autre ville
Et que c’est pas fini
Qui fait ses p’tites affaires
Avec son p’tit chapeau
Avec son p’tit manteau
Avec sa p’tite auto
Qui aimerait bien avoir l’air
Mais qu’a pas l’air du tout
Faut pas jouer les riches
Quand on n’a pas le sou
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne vit pas, Monsieur
On ne vit pas on triche
Et puis, y a les autres
La mère qui n’dit rien
Ou bien n’importe quoi
Et du soir au matin
Sous sa belle gueule d’apôtre
Et dans son cadre en bois
Y a la moustache du père
Qui est mort d’une glissade
Et qui r’garde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands slurp
Et ça fait des grands slurp
Et puis, y a la toute vieille
Qui en finit pas d’vibrer
Et qu’on attend qu’elle crève
Vu qu’c’est elle qui a l’oseille
Et qu’on n’écoute même pas
C’que ses pauv’mains racontent
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne cause pas, Monsieur
On ne cause pas, on compte
Et puis, et puis
Et puis, y a Frida
Qui est belle comme un soleil
Et qui m’aime pareil
Que moi j’aime Frida
Même qu’on se dit souvent
Qu’on aura une maison
Avec des tas d’fenêtres
Avec presque pas d’murs
Et qu’on vivra dedans
Et qu’il f’ra bon y être
Et que si c’est pas sûr
C’est quand même peut-être
Pa’c’que les autres veulent pas
Pa’c’que les autres veulent pas
Les autres, ils disent comme ça
Qu’elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
À égorger les chats
J’ai jamais tué d’chats
Ou alors y a longtemps
Ou bien j’ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin, ils veulent pas
Enfin, ils veulent pas
Parfois, quand on se voit
Semblant qu’c’est pas exprès
Avec ses yeux mouillants
Elle dit qu’elle partira
Elle dit qu’elle me suivra
Alors, pour un instant
Pour un instant seulement
Alors moi, je la crois, Monsieur
Pour un instant
Pour un instant seulement
Parce que, chez ces gens-là
Monsieur, on s’en va pas
On s’en va pas, Monsieur
On s’en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Y faut qu’je rentre
Chez moi
Jean Moréas
Parmi les marronniers, parmi les
Parmi les marronniers, parmi les
Lilas blancs, les lilas violets,
La villa de houblon s’enguirlande,
De houblon et de lierre rampant.
La glycine, des vases bleus pend ;
Des glaïeuls, des tilleuls de Hollande.
Chère main aux longs doigts délicats,
Nous versant l’or du sang des muscats,
Dans la bonne fraîcheur des tonnelles,
Dans la bonne senteur des moissons,
Dans le soir, où languissent les sons
Des violons et des ritournelles.
Aux plaintifs tintements des bassins
Sur les nattes et sur les coussins,
Les paresses en les flots des tresses.
Dans la bonne senteur des lilas
Les soucis adoucis, les cœurs las
Dans la lente langueur des caresses.
Lilas blancs, les lilas violets,
La villa de houblon s’enguirlande,
De houblon et de lierre rampant.
La glycine, des vases bleus pend ;
Des glaïeuls, des tilleuls de Hollande.
Chère main aux longs doigts délicats,
Nous versant l’or du sang des muscats,
Dans la bonne fraîcheur des tonnelles,
Dans la bonne senteur des moissons,
Dans le soir, où languissent les sons
Des violons et des ritournelles.
Aux plaintifs tintements des bassins
Sur les nattes et sur les coussins,
Les paresses en les flots des tresses.
Dans la bonne senteur des lilas
Les soucis adoucis, les cœurs las
Dans la lente langueur des caresses.
Jean Richepin
Oiseaux de passage
C’est une cour carrée et qui n’a rien d’étrange :
Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas ;
Ici près, la maison ; là-bas, au fond, la grange
Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.
Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,
Dans sa berge de bois est immobile et dort.
Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire
Luit le long du fumier gras et pailleté d’or.
Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse,
Au milieu de la cour, où le crottin plus sec
Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse,
La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec.
Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette,
Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi,
Hérissé, l’œil mi-clos recouvert par la crête,
Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi.
Des canards hébétés voguent, l’œil en extase.
On dirait des rêveurs, quand soudain, s’arrêtant,
Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase
Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang.
Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises
Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent,
Des pigeons violets aux reflets de turquoises
De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.
Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,
Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail,
Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,
Semblent sur du velours des branches de corail.
Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers ?
Ô vie heureuse des bourgeois ! Qu’avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne,
Ça lui suffit : il sait que l’amour n’a qu’un temps.
Ce dindon a toujours béni sa destinée.
Et quand vient le moment de mourir, il faut voir
Cette jeune oie en pleurs : « C’est là que je suis née ;
Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir. »
Son devoir ! C’est-à-dire elle blâmait les choses
Inutiles, car elle était d’esprit zélé ;
Et, quand des papillons s’attardaient sur des roses,
Elle cassait la fleur et mangeait l’être ailé.
Elle a fait son devoir ! C’est-à-dire que oncque
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.
Elle ne sentit pas lui courir sous la plume
De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil,
pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume
Et mourir au matin sur le cœur du soleil.
Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours, pour ces gens-là cela n’est point hideux.
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.
Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse !
Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,
Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,
De ne pas voir plus loin que le bout de son nez !
N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans !
Oh ! les gens bienheureux !… Tout à coup, dans l’espace,
Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !
Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte
Qui brise les soupirs de leur col redressé,
Et sautent dans le vide avec une culbute.
Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé.
Les poules picorant ont relevé la tête.
Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant,
Clignant de l’œil en l’air et secouant la crête,
Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.
Qu’est-ce que vous avez, bourgeois ? Soyez donc calmes.
Pourquoi les appeler, sot ? Ils n’entendront pas.
Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,
Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas ?
Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.
Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,
Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.
Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volailles comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.
Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
À l’haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.
La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L’averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.
Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.
Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.
Là-bas ils trouveront de l’amour, du nouveau.
Là-bas un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.
Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,
C’est l’horizon perdu par-delà les sommets,
C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève
Où votre espoir banal n’abordera jamais.
Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux,
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.
Sur les flancs, l’écurie et l’étable au toit bas ;
Ici près, la maison ; là-bas, au fond, la grange
Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.
Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,
Dans sa berge de bois est immobile et dort.
Tout plaqué de soleil, le purin à l’eau noire
Luit le long du fumier gras et pailleté d’or.
Loin de l’endroit humide où gît la couche grasse,
Au milieu de la cour, où le crottin plus sec
Riche de grains d’avoine en poussière s’entasse,
La poule l’éparpille à coups d’ongle et de bec.
Plus haut, entre les deux brancards d’une charrette,
Un gros coq satisfait, gavé d’aise, assoupi,
Hérissé, l’œil mi-clos recouvert par la crête,
Ainsi qu’une couveuse en boule est accroupi.
Des canards hébétés voguent, l’œil en extase.
On dirait des rêveurs, quand soudain, s’arrêtant,
Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase
Ils crèvent d’un plongeon les moires de l’étang.
Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises
Montrent dans le soleil leurs écailles d’argent,
Des pigeons violets aux reflets de turquoises
De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.
Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,
Fait tantôt de l’ébène et tantôt de l’émail,
Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,
Semblent sur du velours des branches de corail.
Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers ?
Ô vie heureuse des bourgeois ! Qu’avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne,
Ça lui suffit : il sait que l’amour n’a qu’un temps.
Ce dindon a toujours béni sa destinée.
Et quand vient le moment de mourir, il faut voir
Cette jeune oie en pleurs : « C’est là que je suis née ;
Je meurs près de ma mère et j’ai fait mon devoir. »
Son devoir ! C’est-à-dire elle blâmait les choses
Inutiles, car elle était d’esprit zélé ;
Et, quand des papillons s’attardaient sur des roses,
Elle cassait la fleur et mangeait l’être ailé.
Elle a fait son devoir ! C’est-à-dire que oncque
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.
Elle ne sentit pas lui courir sous la plume
De ces grands souffles fous qu’on a dans le sommeil,
pour aller voir la nuit comment le ciel s’allume
Et mourir au matin sur le cœur du soleil.
Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours, pour ces gens-là cela n’est point hideux.
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.
Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse !
Qu’ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,
Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,
De ne pas voir plus loin que le bout de son nez !
N’avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans !
Oh ! les gens bienheureux !… Tout à coup, dans l’espace,
Si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !
Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte
Qui brise les soupirs de leur col redressé,
Et sautent dans le vide avec une culbute.
Les dindons d’une voix tremblotante ont gloussé.
Les poules picorant ont relevé la tête.
Le coq, droit sur l’ergot, les deux ailes pendant,
Clignant de l’œil en l’air et secouant la crête,
Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.
Qu’est-ce que vous avez, bourgeois ? Soyez donc calmes.
Pourquoi les appeler, sot ? Ils n’entendront pas.
Et d’ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,
Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas ?
Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.
Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,
Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.
Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volailles comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d’azur, des poètes, des fous.
Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu’importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
À l’haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.
La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L’averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l’abîme et chevauchent l’orage.
Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.
Ils vont, par l’étendue ample, rois de l’espace.
Là-bas ils trouveront de l’amour, du nouveau.
Là-bas un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.
Là-bas, c’est le pays de l’étrange et du rêve,
C’est l’horizon perdu par-delà les sommets,
C’est le bleu paradis, c’est la lointaine grève
Où votre espoir banal n’abordera jamais.
Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu’eux,
Et le peu qui viendra d’eux à vous, c’est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.
Joachim Du Bellay
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
Maurice Fombeure
Trouver l’âge de ce village
Autour des sentiers blancs, le sommeil de la mer,
Autour des tamaris le sommeil et l’amour,
Risque en alexandrins ces rixes, ces paresses,
Le sommeil de la mort sur la plage des jours.
Au coucher du soleil, mon village écarlate,
La mairie à la chaux puis le curé dodu,
Un jardin fou criblé d’oiseaux, de mille-pattes
Et l’église écoutant ses orgues suspendues.
Le bruit clair des lavoirs et le bruit sourd des sources.
Sur la place, un tilleul aveugle et répandu
Un chariot que la lune attelle à la grande Ourse
Et saint Eloi, patron des forgerons perdus.
Mon lit où la mort prend la forme du sommeil,
Disperse les songes assoupis sous mon toit,
Où je dors toujours seul et toujours avec toi
Car tu es sur ma vie comme une étoile blanche.
Au fond des prunelliers mon village éternel
Au bord de ta forêt, déchiré par l’orée
Au bas d’un doux ciel clos cravaché d’hirondelles,
Je t’aime mon village éternel, éternel,
Tes fumées tremblent dans mon cœur,
Tes volets s’ouvrent dans mes yeux ;
Je t’aime mon village innocent et joyeux
Où la vie fait un doux bruit d’ailes.
Autour des tamaris le sommeil et l’amour,
Risque en alexandrins ces rixes, ces paresses,
Le sommeil de la mort sur la plage des jours.
Au coucher du soleil, mon village écarlate,
La mairie à la chaux puis le curé dodu,
Un jardin fou criblé d’oiseaux, de mille-pattes
Et l’église écoutant ses orgues suspendues.
Le bruit clair des lavoirs et le bruit sourd des sources.
Sur la place, un tilleul aveugle et répandu
Un chariot que la lune attelle à la grande Ourse
Et saint Eloi, patron des forgerons perdus.
Mon lit où la mort prend la forme du sommeil,
Disperse les songes assoupis sous mon toit,
Où je dors toujours seul et toujours avec toi
Car tu es sur ma vie comme une étoile blanche.
Au fond des prunelliers mon village éternel
Au bord de ta forêt, déchiré par l’orée
Au bas d’un doux ciel clos cravaché d’hirondelles,
Je t’aime mon village éternel, éternel,
Tes fumées tremblent dans mon cœur,
Tes volets s’ouvrent dans mes yeux ;
Je t’aime mon village innocent et joyeux
Où la vie fait un doux bruit d’ailes.
René Char
Fait-divers
Fallait-il donc faire tant de bruit
Autour d’une chaise?
— Elle n’est pas du crime.
C’est du vieux bois
Qui se repose,
Qui oublie l’arbre—
Et sa rancune
Est sans pouvoir.
Elle ne veut plus rien,
Elle ne doit plus rien,
Elle a son propre tourbillon,
Elle se suffit.
Autour d’une chaise?
— Elle n’est pas du crime.
C’est du vieux bois
Qui se repose,
Qui oublie l’arbre—
Et sa rancune
Est sans pouvoir.
Elle ne veut plus rien,
Elle ne doit plus rien,
Elle a son propre tourbillon,
Elle se suffit.
René Guy Cadou
Pieds nus dans la campagne bleue, comme un Bon Père
Pieds nus dans la campagne bleue, comme un Bon Père
Qui tient sa mule par le cou et qui dit des prières
Je vais je ne sais rien de ma vie mais je vais
Au bout de tout sans me soucier du temps qu’il fait
Les gens d’aujourd’hui sont comme des orchidées
Dréle de tête et les deux mains cadenassées
Je marche dans le jour épais d’avant midi
Pauvre fils de garce qui n’en a pas fini
De mener ses chevaux sur la route sans ombre
Qui a grand’hâte et soif et ne salue personne
Car j’aime ce village emmuré de forêts
Et ses trés vieilles gens comme des pots de grès
Qui tendent leur oreille aux carrefours des routes
Avec des mouvements qui font croire qu’ils doutent
J’ai choisi mon pays a des lieues de la ville
Pour ses nids sous le toit et ses volubilis
Je vais loin dans le ciel et dans la nuit des temps
Je marche les pieds nus comme un petit enfant.
Qui tient sa mule par le cou et qui dit des prières
Je vais je ne sais rien de ma vie mais je vais
Au bout de tout sans me soucier du temps qu’il fait
Les gens d’aujourd’hui sont comme des orchidées
Dréle de tête et les deux mains cadenassées
Je marche dans le jour épais d’avant midi
Pauvre fils de garce qui n’en a pas fini
De mener ses chevaux sur la route sans ombre
Qui a grand’hâte et soif et ne salue personne
Car j’aime ce village emmuré de forêts
Et ses trés vieilles gens comme des pots de grès
Qui tendent leur oreille aux carrefours des routes
Avec des mouvements qui font croire qu’ils doutent
J’ai choisi mon pays a des lieues de la ville
Pour ses nids sous le toit et ses volubilis
Je vais loin dans le ciel et dans la nuit des temps
Je marche les pieds nus comme un petit enfant.
Rutebeuf
La pauvreté rutebeuf
Je ne sais par où je commence
Tant ai de matière abondance
Pour parler de ma pauvreté.
Pour Dieu vous prie, ô roi de France,
Que me donniez quelque chevance,
Si ferez trop grand charité.
J’ai vécu de bien emprunté
Qu’on m’a confié ou prêté,
Si que ne trouve plus créance :
On me sait pauvre et endetté.
Et vous hors du royaume étiez
En qui j’avais mis m’espérance.
. . . . . .
Tant ai de matière abondance
Pour parler de ma pauvreté.
Pour Dieu vous prie, ô roi de France,
Que me donniez quelque chevance,
Si ferez trop grand charité.
J’ai vécu de bien emprunté
Qu’on m’a confié ou prêté,
Si que ne trouve plus créance :
On me sait pauvre et endetté.
Et vous hors du royaume étiez
En qui j’avais mis m’espérance.
. . . . . .
Agrippa d'Aubigné
Misères
Ce ne sont pas les grands, mais les simples paysans,
Que la terre connaît pour enfants complaisants.
La terre n’aime pas le sang ni les ordures :
Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures
Qu’ordures ni que sang ; les aimés laboureurs
Ouvragent son beau sein de si belles couleurs,
Font courir les ruisseaux dedans les verdes prées
Par les sauvages fleurs en émail diaprées ;
Ou par ordre et compas les jardins azurés
Montrent au ciel riant leurs carreaux mesurés ;
Les parterres tondus et les droites allées
Des droiturières mains au cordeau sont réglées ;
Ils sont peintres, brodeurs, et puis leurs grands tapis
Noircissent de raisins et jaunissent d’épis.
Les ombreuses forêts leur demeurent plus franches,
Éventent leurs sueurs et les couvrent de branches.
La terre semble donc, pleurante de souci,
Consoler les petits en leur disant ainsi :
« Enfants de ma douleur, du haut ciel l’ire émue
Pour me vouloir tuer premièrement vous tue ;
Vous languissez, et lors le plus doux de mon bien
Va soûlant de plaisirs ceux qui ne valent rien. […] »
Le Printemps (posthume)
Que la terre connaît pour enfants complaisants.
La terre n’aime pas le sang ni les ordures :
Il ne sort des tyrans et de leurs mains impures
Qu’ordures ni que sang ; les aimés laboureurs
Ouvragent son beau sein de si belles couleurs,
Font courir les ruisseaux dedans les verdes prées
Par les sauvages fleurs en émail diaprées ;
Ou par ordre et compas les jardins azurés
Montrent au ciel riant leurs carreaux mesurés ;
Les parterres tondus et les droites allées
Des droiturières mains au cordeau sont réglées ;
Ils sont peintres, brodeurs, et puis leurs grands tapis
Noircissent de raisins et jaunissent d’épis.
Les ombreuses forêts leur demeurent plus franches,
Éventent leurs sueurs et les couvrent de branches.
La terre semble donc, pleurante de souci,
Consoler les petits en leur disant ainsi :
« Enfants de ma douleur, du haut ciel l’ire émue
Pour me vouloir tuer premièrement vous tue ;
Vous languissez, et lors le plus doux de mon bien
Va soûlant de plaisirs ceux qui ne valent rien. […] »
Le Printemps (posthume)
Victor Hugo
Les pauvres gens
x
« C’est toi!» cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement,
Tandis que le marin disait : « Me voici, femme !»
Et montrait sur son front qu’éclairait l’âtre en flamme
Son cœur bon et content que Jeannie éclairait.
« Je suis volé, dit-il ; la mer c’est la forêt.
— Quel temps a-t-il fait ?— Dur. — Et la péché ?— Mauvaise.
Mais vois-tu, je t’embrasse, et me voila bien aise.
Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J’ai cru que le bateau se couchait, et l’amarre
A cassé. Qu’as-tu fait, toi, pendant ce temps-la ? »
Jeannie eut un frisson dans l’ombre et se troubla.
« — Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l’ordinaire,
J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre,
J’avais peur. — Oui, l’hiver est dur, mais c’est égal. »
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit :« À propos, notre voisine est morte.
C’est hier qu’elle a da mourir ; enfin, n’importe,
Dans la soirée, après que vous faites partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L’un s’appelle Guillaume, et l’autre Madeleine ;
L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle a peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin. »
L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
— Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête,
Nous avions cing enfants, cela va faire sept.
Déja, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?
Bah! tant pis! Ce n’est pas ma faute. C’est l’affaire
Du bon Dieu. Ce sont la des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère a ces chiffons ?
C’est gros comme le poing. Ces choses-la sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C’est la mère, vois-tu, qui frappe À notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous.
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cing autres.
Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nétres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tache.
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? (a te fâché ?
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voila!
Jersey, 3 février 1854.
LA LÉGENDE DES SIÈCLES, II, les Pauvres Gens.
« C’est toi!» cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement,
Tandis que le marin disait : « Me voici, femme !»
Et montrait sur son front qu’éclairait l’âtre en flamme
Son cœur bon et content que Jeannie éclairait.
« Je suis volé, dit-il ; la mer c’est la forêt.
— Quel temps a-t-il fait ?— Dur. — Et la péché ?— Mauvaise.
Mais vois-tu, je t’embrasse, et me voila bien aise.
Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J’ai cru que le bateau se couchait, et l’amarre
A cassé. Qu’as-tu fait, toi, pendant ce temps-la ? »
Jeannie eut un frisson dans l’ombre et se troubla.
« — Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l’ordinaire,
J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre,
J’avais peur. — Oui, l’hiver est dur, mais c’est égal. »
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit :« À propos, notre voisine est morte.
C’est hier qu’elle a da mourir ; enfin, n’importe,
Dans la soirée, après que vous faites partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L’un s’appelle Guillaume, et l’autre Madeleine ;
L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle a peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin. »
L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
— Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête,
Nous avions cing enfants, cela va faire sept.
Déja, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?
Bah! tant pis! Ce n’est pas ma faute. C’est l’affaire
Du bon Dieu. Ce sont la des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère a ces chiffons ?
C’est gros comme le poing. Ces choses-la sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C’est la mère, vois-tu, qui frappe À notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous.
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cing autres.
Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nétres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tache.
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu ? (a te fâché ?
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voila!
Jersey, 3 février 1854.
LA LÉGENDE DES SIÈCLES, II, les Pauvres Gens.