Tristan Corbière

Tristan Corbière

1845–1875 · a vécu 29 ans FR FR

n. 1845-07-18, Morlaix · m. 1875-03-01, Morlaix

A une Camarade

Que me veux-tu donc, femme trois fois fille?…
Moi qui te croyais un si bon enfant!
– De l’amour?… – Aliens: cherche, apporte, pille!
M’aimer aussi, toi!… moi qui t’aimais tant.

Oh! je t’aimais comme… un lézard qui pèle
Aime le rayon qui cuit son sommeil…
L’Amour entre nous vient battre de l’aile:
– Eh! qu’il s’ôte de devant mon soleil!

Mon amour, à moi, n’aime pas qu’on l’aime;
Mendiant, il a peur d’être écouté…
C’est un lazzarone enfin, un bohème,
Déjeunant de jeûne et de liberté.

– Curiosité, bibelot, bricole?…
C’est possible: il est rare – et c’est son bien –
Mais un bibelot cassé se recolle;
Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!…

Va, n’enfonçons pas la porte entr’ouverte
Sur un paradis déjà trop rendu!
Et gardons à la pomme, jadis verte,
Sa peau, sous son fard de fruit défendu.

Que nous sommes-nous donc fait l’un à l’autre?…
– Rien… – Peut-être alors que c’est pour cela;
– Quel a commencé? – Pas moi, bon apôtre!
Après, quel dira: c’est donc tout – voilà!

– Tous les deux, sans doute… – Et toi, sois bien sûre
Que c’est encor moi le plus attrapé:
Car si, par erreur, ou par aventure,
Tu ne me trompais… je serais trompé!

Appelons cela: l’amitié calmée;
Puisque l’amour veut mettre son holà.
N’y croyons pas trop, chère mal-aimée…
– C’est toujours trop vrai ces mensonges-là! –

Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
– Si ça t’est égal – le quart-d’heure après.
Si nous en mourons – ce sera de rire…
Moi qui l’aimais tant ton rire si frais!
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Poèmes

16

Parla

Quille se payent des républiques,
Hommes libres! — carcan au cou —
Qu’ils peuplent leurs nids domestiques!...
— Moi je suis le maigre coucou.
— Moi, — cœur eunuque, dératé
De ce qui mouille et ce qui vibre...
Que me chante leur Liberté,
A moi : toujours seul. Toujours libre.

— Ma Patrie... elle est par le monde ;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d’en voir le bout...
Ma patrie est ow je la plante :
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds — quand je suis debout.

Quand je suis couché : ma patrie
C’est la couche seule et meurtrie
Ou je vais forcer dans mes bras
Ma moitié, comme moi sans ame 3
Et ma moitié : c’est une femme...
Une femme que je n’ai pas.

— Lidéal à moi : c’est un songe
Creux ; mon horizon — l’imprévu —
Et le mal du pays me ronge...
Du pays que je n’ai pas vu.

Que les moutons suivent leur route,
De Carcassonne à Tombouctou...
— Moi, ma route me suit. Sans doute
Elle me suivra n’importe ou.

Mon pavillon sur moi frissonne,
Il a le ciel pour couronne :
C’est la brise dans mes cheveux...
Et dans n’importe quelle langue
Je puis subir une harangue ;
Je puis me taire si je veux.

Ma pensée est un souffle aride :
C’est Pair. L’air est à moi partout,
Et ma parole est l’écho vide
Qui ne dit rien — et c’est tout,
Mon passé : c’est ce que j’oublie.
La seule chose qui me lie,
C’est ma main dans mon autre main.
Mon souvenir — Rien — C’est ma trace.
Mon présent c’est tout ce qui passe 2 9 Là
Mon avenir — Demain... demain.

Je ne connais pas mon semblable ;
Moi, je suis ce que je me fais.
— Le moi humain est haïssable...
— Je ne m’aime ni ne me hais.

— Allons! la vie est une fille
Qui m’a pris a son bon plaisir...
Le mien, c’est : la mettre en guenille,
La prostituer sans désir.

— Des Dieux ?... — Par hasard j’ai pu naître;
Peut-étre en est-il — par hasard...
Ceux-la, s’ils veulent me connaître,
Me trouveront bien quelque part.

— Ou que je meure, ma patrie
S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,
Assez grande pour mon linceul...
Un linceul encor : pour que faire ?...
Puisque ma patrie est en terre
Mon os ira bien la tout seul...

Paysage mauvais

Sables de vieux os – Le flot râle
Des glas: crevant bruit sur bruit…
– Palud pâle, où la lune avale
De gros vers, pour passer la nuit.

– Calme de peste, où la fièvre
Cuit… Le follet damné languit.
– Herbe puante où le lièvre
Est un sorcier poltron qui fuit…

– La Lavandière blanche étale
Des trépassés le linge sale,
Au soleil des loups… – Les crapauds,

Petits chantres mélancoliques
Empoisonnent de leurs coliques,
Les champignons, leurs escabeaux.

Petite Mort pour rire

Va vite, léger peigneur de comètes!
Les herbes au vent seront tes cheveux;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes…

Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux…
Et les myosotis, ces fleurs d’oubliettes…
Ne fais pas le lourd: cercueils de poètes

Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux…
Ils te croiront mort! – Les bourgeois sont bêtes–
Va vite, léger peigneur de comètes!

Rondel

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !

Entends-tu leurs pas ?… Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! – l’Amour a des ailes…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Entends-tu leurs voix ?… Les caveaux sont sourds.

Dors : il pèse peu, ton faix d’immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Sonnet de nuit

O croisée ensommeillée,
Dure à mes trente-six morts!
Vitre en diamant, éraillée
Par mes atroces accords!

Herse hérissant rouillée
Tes crocs où je pends et mords!
Oubliette verrouillée
Qui me renferme… dehors!

Pour Toi, Bourreau que j’encense,
L’amour n’est donc que vengeance?…
Ton balcon: gril à braiser?…

Ton col: collier de garotte?…
Eh bien! ouvre, Iscariote,
Ton judas pour un baiser!

Sur la céte d’ARMOR. — Un ancien vieux couvent

Sur la côte d’ARMOR. — Un ancien vieux couvent,
Les vents se croyaient la dans un moulin-a-vent,
Et les ânes de la contrée,
Au lierre râpé venaient râper leurs dents
Contre un mur si troué que, pour entrer dedans,
On n’aurait pu trouver l’entrée.

— Seul — mais toujours debout avec un rare aplomb,
Crénelé comme la mâchoire d’une vieille,
Son toit à coup de poing sur le coin de l’oreille,
Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,
Fier toujours d’avoir eu, dans le temps, sa légende...
Ce n’était plus qu’un nid à gens de contrebande,
Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers,
Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

— Aujourd’hui l’héte était, de la borgne tourelle,
Un Poète sauvage, avec un plomb dans l’aile ;
Et tombé la parmi les antiques hiboux
Qui l’estimaient d’en haut. — IL respectait leurs trous, —
Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte :
Pour vingt-cing écus l’an, dont : remettre une porte, —

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas :
Seulement, en passant, eux regardaient d’en bas,
Se montrant du nez sa fenêtre ;
Le curé se doutait que ec’était un lépreux ;
Et le maire disait : — Moi, qu’est-ce que j’y peux,
C’est plutét un Anglais... un Ere.

Les femmes avaient su — sans doute par les buses —
Qu’il vivait en concubinage avec des Muses...
Un hérétique enfin... Quelque Parisien
De Paris, ou d’ailleurs ? Hélas! on n’en sait rien. —
Il était invisible ; et, comme ses Donzelles
Ne s’affichaient pas trop, on ne parla plus d’elles.

— Lui, c’était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé la, soil et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...

Faisait, d’un à peu prés d’artiste,
Un philosophe d’a peu prés,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de humaine piste.

Tl lui restait encore un hamac, une viellé,
Un barbet qui dormait sous le nom de Fidele ;
Non moins fidèle était, triste et doux comme lui,
Un autre compagnon qui s’appelait l’Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve,
Son rêve était le flot qui montait sur la grève,
Le flot qui descendait ;
Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre...
Attendre quoi... le flot monter — le flot descendre —
Ou Labsente... Qui sait ?
Le sait-il bien lui-même!... Au vent de sa guérite,
A-t-il done oublié comme les morts vont vite ?
Lui, ce viveur vécu, revenant égaré,
Cherche-t-il son follet, À lui, mal enterré ?

— Certe, Elle n’est pas loin, celle après qui tu brames,
O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes.
N’apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré...
Fais le mort si tu peux... Car elle t’a pleuré!

— Est-ce qu’il pouvait, Lui!... n’était-il pas poète...
Immortel comme un autre ?... — Et dans sa pauvre tête
Déménagée, encore il sentait que les vers
Hexamétres faisaient les cent pas de travers.

— Manque de savoir-vivre extrême — il survivait —
Et — manque de savoir mourir — il écrivait :

« C’est a toi que je fis mes adieux à la vie,
A toi qui me pleuras, jusqu’a me faire envie
De rester me pleurer avec toi. Maintenant
C’est joué, je ne suis qu’un gâteux revenant,
En os et... (j’allais dire en chair). — La chose est sire.
C’est bien moi, je suis la, — mais comme une rature.»

« Nous étions amateurs de curiosité :
Viens voir le Bibelot. — Moi j’en suis dégoaté. —
Dans mes dégoiits surtout, j’ai des gofts élégants ;
Tu sais : j’avais lâché la Vie avec des gants ;
L’ Autre n’est pas même a prendre avec des pincettes...
Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes. »

« Reviens m’aider : Tes yeux dans ces yeux-la! Ta lèvre
Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre
— Ma fièvre de Toi ?... — Sous l’orbe est-il passé
L’arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé ?
Et cette étoile ?... — Oh! va, ne cherche plus l’étoile
Que tu voulais voir à mon front ;
Une araignée a fait sa toile,
Au même endroit — dans le plafond. »
« Je suis un étranger. — Cela vaut mieux peut-être...
— Eh bien! non, viens encore un peu me reconnaître ;
Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi,
Je veux te voir toucher la plaie et dire : — Toi! —

« J’ai pris, pour t’appeler, ma viellé et ma lyre,
Mon cœur fait de l’esprit — le sot — pour se leurrer...
Viens pleurer, si mes vers ont pu te faire rire ;
Viens rire, s ils t’ont fait pleurer...»

« Ce sera dréle... Viens jouer à la misère.
D’après nature : — Un ceur avec une chaumière. —

... I] pleut dans mon foyer, il pleut dans mon cœur feu.
Viens! Ma chandelle est morte et je n’ai plus de feu. »

Sa lampe se mourait. I] ouvrit la fenêtre.
Le soleil se levait. I] regarda sa lettre,
Rit et la déchira... Les petits morceaux blancs,
Dans la brume, semblaient un vol de goélands.

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