À EI”
Lorsque seul avec toi, pensive et recueillie,
Tes deux mains dans la mienne, assis à tes côtés,
J’abandonne mon âme aux molles voluptés
Et je laisse couler les heures que j’oublie ;
Lorsqu’au fond des forêts je t’entraîne avec moi,
Lorsque tes doux soupirs charment seuls mon oreille,
Ou que, te répétant les serments de la veille,
Je te jure à mon tour de n’adorer que toi;
Lorsqu’enfin, plus heureux, ton front charmant repose
Sur mon genou tremblant qui lui sert de soutien,
Et que mes doux regards sont suspendus au tien
Comme l’abeille avide aux feuilles de la rose ;
Souvent alors, souvent, dans le fond de mon cœur
Pénètre comme un trait une vague terreur;
Tu me vois tressaillir ; je pâlis, je frissonne,
Et troublé tout à coup dans le sein du bonheur,
Je sens couler des pleurs dont mon âme s’étonne.
Tu me presses soudain dans tes bras caressants,
Tu m’interroges, tu t’alarmes,
Et je vois de tes yeux s’échapper quelques larmes
Qui viennent se mêler aux pleurs que je répands.
« De quel ennui secret ton âme est-elle atteinte ?
Me dis-tu : cher amour, épanche ta douleur;
J’adoucirai ta peine en écoutant ta plainte,
Et mon cœur versera le baume dans ton cœur. »
Ne m’interroge plus, ô moitié de moi-même !
Enlacé dans tes bras, quand tu me dis : Je t’aime ;
Quand mes yeux enivrés se soulèvent vers toi,
Nul mortel sous les cieux n’est plus heureux que moi!
Mais jusque dans le sein des heures fortunées
Je ne sais quelle voix que j’entends retentir
Me poursuit, et vient m’avertir
Que le bonheur s’enfuit sur l’aile des années,
Et que de nos amours le flambeau doit mourir!
D’un vol épouvanté, dans le sombre avenir
Mon âme avec effroi se plonge,
Et je me dis : Ce n’est qu’un songe
Que le bonheur qui doit finir.
a
Bonaparte
Sur un écueil battu par la vague plaintive,
Le nautonier de loin voit blanchir sur la rive
Un tombeau près du bord par les flots déposé ;
Le temps n’a pas encor bruni l’étroite pierre,
Et sous le vert tissu de la ronce et du lierre
On distingue… un sceptre brisé !
Ici gît… Point de nom !… demandez à la terre !
Ce nom ? il est inscrit en sanglant caractère
Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar,
Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves,
Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d’esclaves
Qu’il foulait tremblants sous son char.
Depuis ces deux grands noms qu’un siècle au siècle annonce,
Jamais nom qu’ici-bas toute langue prononce
Sur l’aile de la foudre aussi loin ne vola.
Jamais d’aucun mortel le pied qu’un souffle efface
N’imprima sur la terre une plus forte trace,
Et ce pied s’est arrêté là !…
Il est là !… sous trois pas un enfant le mesure !
Son ombre ne rend pas même un léger murmure !
Le pied d’un ennemi foule en paix son cercueil !
Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne,
Et son ombre n’entend que le bruit monotone
D’une vague contre un écueil !
Ne crains pas, cependant, ombre encore inquiète,
Que je vienne outrager ta majesté muette.
Non. La lyre aux tombeaux n’a jamais insulté.
La mort fut de tout temps l’asile de la gloire.
Rien ne doit jusqu’ici poursuivre une mémoire.
Rien !… excepté la vérité !
Ta tombe et ton berceau sont couverts d’un nuage,
Mais pareil à l’éclair tu sortis d’un orage !
Tu foudroyas le monde avant d’avoir un nom !
Tel ce Nil dont Memphis boit les vagues fécondes
Avant d’être nommé fait bouillonner ses ondes
Aux solitudes de Memnon.
Les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ;
La victoire te prit sur ses ailes rapides
D’un peuple de Brutus la gloire te fit roi !
Ce siècle, dont l’écume entraînait dans sa course
Les mœurs, les rois, les dieux… refoulé vers sa source,
Recula d’un pas devant toi !
Tu combattis l’erreur sans regarder le nombre ;
Pareil au fier Jacob, tu luttas contre une ombre !
Le fantôme croula sous le poids d’un mortel !
Et, de tous ces grands noms profanateur sublime,
Tu jouas avec eux, comme la main du crime
Avec les vases de l’autel.
Ainsi, dans les accès d’un impuissant délire
Quand un siècle vieilli de ses mains se déchire
En jetant dans ses fers un cri de liberté,
Un héros tout à coup de la poudre s’élève,
Le frappe avec son sceptre… il s’éveille, et le rêve
Tombe devant la vérité !
Ah ! si rendant ce sceptre à ses mains légitimes,
Plaçant sur ton pavois de royales victimes,
Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l’affront !
Soldat vengeur des rois, plus grand que ces rois même,
De quel divin parfum, de quel pur diadème
L’histoire aurait sacré ton front !
Gloire ! honneur ! liberté ! ces mots que l’homme adore,
Retentissaient pour toi comme l’airain sonore
Dont un stupide écho répète au loin le son :
De cette langue en vain ton oreille frappée
Ne comprit ici-bas que le cri de l’épée,
Et le mâle accord du clairon !
Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,
Tu ne demandais rien au monde, que l’empire !
Tu marchais !… tout obstacle était ton ennemi !
Ta volonté volait comme ce trait rapide
Qui va frapper le but où le regard le guide,
Même à travers un cœur ami !
Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse,
La coupe des festins ne te versa l’ivresse ;
Tes yeux d’une autre pourpre aimaient à s’enivrer !
Comme un soldat debout qui veille sous les armes,
Tu vis de la beauté le sourire ou les larmes,
Sans sourire et sans soupirer !
Tu n’aimais que le bruit du fer, le cri d’alarmes !
L’éclat resplendissant de l’aube sur les armes !
Et ta main ne flattait que ton léger coursier,
Quand les flots ondoyants de sa pâle crinière
Sillonnaient comme un vent la sanglante poussière,
Et que ses pieds brisaient l’acier !
Tu grandis sans plaisir, tu tombas sans murmure !
Rien d’humain ne battait sous ton épaisse armure :
Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser :
Comme l’aigle régnant dans un ciel solitaire,
Tu n’avais qu’un regard pour mesurer la terre,
Et des serres pour l’embrasser !
S’élancer d’un seul bond au char de la victoire,
Foudroyer l’univers des splendeurs de sa gloire,
Fouler d’un même pied des tribuns et des rois ;
Forger un joug trempé dans l’amour et la haine,
Et faire frissonner sous le frein qui l’enchaîne
Un peuple échappé de ses lois !
Être d’un siècle entier la pensée et la vie,
Émousser le poignard, décourager l’envie ;
Ébranler, raffermir l’univers incertain,
Aux sinistres clartés de ta foudre qui gronde
Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde,
Quel rêve ! ! ! et ce fut ton destin !…
Tu tombas cependant de ce sublime faîte !
Sur ce rocher désert jeté par la tempête,
Tu vis tes ennemis déchirer ton manteau !
Et le sort, ce seul dieu qu’adora ton audace,
Pour dernière faveur t’accorda cet espace
Entre le trône et le tombeau.
Oh ! qui m’aurait donné d’y sonder ta pensée,
Lorsque le souvenir de ta grandeur passée
Venait, comme un remords, t’assaillir loin du bruit !
Et que, les bras croisés sur ta large poitrine,
Sur ton front chauve et nu, que la pensée incline,
L’horreur passait comme la nuit !
Tel qu’un pasteur debout sur la rive profonde
Voit son ombre de loin se prolonger sur l’onde
Et du fleuve orageux suivre en flottant le cours ;
Tel du sommet désert de ta grandeur suprême,
Dans l’ombre du passé te recherchant toi-même,
Tu rappelais tes anciens jours !
Ils passaient devant toi comme des flots sublimes
Dont l’œil voit sur les mers étinceler les cimes,
Ton oreille écoutait leur bruit harmonieux !
Et, d’un reflet de gloire éclairant ton visage,
Chaque flot t’apportait une brillante image
Que tu suivais longtemps des yeux !
Là, sur un pont tremblant tu défiais la foudre !
Là, du désert sacré tu réveillais la poudre !
Ton coursier frissonnait dans les flots du Jourdain !
Là, tes pas abaissaient une cime escarpée !
Là, tu changeais en sceptre une invincible épée !
Ici… Mais quel effroi soudain ?
Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue ?
D’où vient cette pâleur sur ton front répandue ?
Qu’as-tu vu tout à coup dans l’horreur du passé ?
Est-ce d’une cité la ruine fumante ?
Ou du sang des humains quelque plaine écumante ?
Mais la gloire a tout effacé.
La gloire efface tout !… tout excepté le crime !
Mais son doigt me montrait le corps d’une victime ;
Un jeune homme ! un héros, d’un sang pur inondé !
Le flot qui l’apportait, passait, passait, sans cesse ;
Et toujours en passant la vague vengeresse
Lui jetait le nom de Condé !…
Comme pour effacer une tache livide,
On voyait sur son front passer sa main rapide ;
Mais la trace de sang sous son doigt renaissait !
Et, comme un sceau frappé par une main suprême,
La goutte ineffaçable, ainsi qu’un diadème,
Le couronnait de son forfait !
C’est pour cela, tyran ! que ta gloire ternie
Fera par ton forfait douter de ton génie !
Qu’une trace de sang suivra partout ton char !
Et que ton nom, jouet d’un éternel orage,
Sera par l’avenir ballotté d’âge en âge
Entre Marius et César !
Tu mourus cependant de la mort du vulgaire,
Ainsi qu’un moissonneur va chercher son salaire,
Et dort sur sa faucille avant d’être payé !
Tu ceignis en mourant ton glaive sur ta cuisse,
Et tu fus demander récompense ou justice
Au dieu qui t’avait envoyé !
On dit qu’aux derniers jours de sa longue agonie,
Devant l’éternité seul avec son génie,
Son regard vers le ciel parut se soulever !
Le signe rédempteur toucha son front farouche !…
Et même on entendit commencer sur sa bouche
Un nom !… qu’il n’osait achever !
Achève… C’est le dieu qui règne et qui couronne !
C’est le dieu qui punit ! c’est le dieu qui pardonne !
Pour les héros et nous il a des poids divers !
Parle-lui sans effroi ! lui seul peut te comprendre !
L’esclave et le tyran ont tous un compte à rendre,
L’un du sceptre, l’autre des fers !
Son cercueil est fermé ! Dieu l’a jugé ! Silence !
Son crime et ses exploits pèsent dans la balance :
Que des faibles mortels la main n’y touche plus !
Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie ?
Et vous, fléaux de Dieu ! qui sait si le génie
N’est pas une de vos vertus ?…
Chant d’amour
. . . . . .
Aux bords d’un lac d’azur il est une colline
Dont le front verdoyant légèrement s’incline
Pour contempler les eaux ;
Le regard du soleil tout le jour la caresse,
Et l’haleine de l’onde y fait flotter sans cesse
Les ombres des rameaux.
Entourant de ses plis deux chênes qu’elle embrasse,
Une vigne sauvage à leurs rameaux s’enlace,
Et, couronnant leurs fronts,
De sa pâle verdure éclaircit leur feuillage,
Puis sur des champs coupés de lumière et d’ombrage
Court en riants festons.
Là, dans les flancs creusés d’un rocher qui surplombe
S’ouvre une grotte obscure, un nid où la colombe
Aime à gémir d’amour ;
La vigne, le figuier, la voilent, la tapissent ;
Et les rayons du ciel, qui lentement s’y glissent,
Y mesurent le jour.
La nuit et la fraîcheur de ces ombres discrètes
Conservent plus longtemps aux pâles violettes
Leurs timides couleurs ;
Une source plaintive en habite la voûte,
Et semble sur vos fronts distiller goutte à goutte
Des accords et des pleurs.
Le regard, à travers ce rideau de verdure,
Ne voit rien que le ciel et l’onde qu’il azure,
Et sur le sein des eaux
Les voiles du pêcheur, qui, couvrant sa nacelle,
Fendent ce ciel limpide, et battent comme l’aile
Des rapides oiseaux.
L’oreille n’entend rien qu’une vague plaintive
Qui, comme un long baiser, murmure sur sa rive,
Ou la voix des Zéphyrs,
Ou les sons cadencés que gémit Philomèle,
Ou l’écho du rocher, dont un soupir se mêle
A nos propres soupirs.
Hymne au soleil
Vous avez pris pitié de sa longue douleur !
Vous me rendez le jour, Dieu que l’amour implore !
Déjà mon front couvert d’une molle pâleur,
Des teintes de la vie à ses yeux se colore ;
Déjà dans tout mon être une douce chaleur
Circule avec mon sang, remonte dans mon cœur :
Je renais pour aimer encore !
Mais la nature aussi se réveille en ce jour !
Au doux soleil de mai nous la voyons renaître ;
Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre
Du plus chéri des mois proclament le retour !
Guidez mes premiers pas dans nos vertes campagnes !
Conduis-moi, chère Élvire, et soutiens ton amant :
Je veux voir le soleil s’élever lentement,
Précipiter son char du haut de nos montagnes,
Jusqu’à l’heure où dans l’onde il ira s’engloutir,
Et cédera les airs au nocturne zéphyr !
Viens ! Que crains-tu pour moi ? Le ciel est sans nuage !
Ce plus beau de nos jours passera sans orage ;
Et c’est l’heure où déjà sur les gazons en fleurs
Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs !
Dieu ! que les airs sont doux ! Que la lumière est pure !
Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,
Ô soleil ! et des cieux, où ton char est porté,
Tu lui verses la vie et la fécondité !
Le jour où, séparant la nuit de la lumière,
L’Éternel te lança dans ta vaste carrière,
L’univers tout entier te reconnut pour roi ;
Et l’homme, en t’adorant, s’inclina devant toi !
De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,
Tu décris sans repos ta route accoutumée ;
L’éclat de tes rayons ne s’est point affaibli,
Et sous la main des temps ton front n’a point pâli !
Quand la voix du matin vient réveiller l’aurore,
L’Indien, prosterné, te bénit et t’adore !
Et moi, quand le midi de ses feux bienfaisants
Ranime par degrés mes membres languissants,
Il me semble qu’un Dieu, dans tes rayons de flamme,
En échauffant mon sein, pénètre dans mon âme !
Et je sens de ses fers mon esprit détaché,
Comme si du Très-Haut le bras m’avait touché !
Mais ton sublime auteur défend-il de le croire ?
N’es-tu point, ô soleil ! un rayon de sa gloire ?
Quand tu vas mesurant l’immensité des cieux,
Ô soleil ! n’es-tu point un regard de ses yeux ?
Ah ! si j’ai quelquefois, aux jours de l’infortune,
Blasphémé du soleil la lumière importune ;
Si j’ai maudit les dons que j’ai reçus de toi,
Dieu, qui lis dans les cœurs, ô Dieu ! pardonne-moi !
Je n’avais pas goûté la volupté suprême
De revoir la nature auprès de ce que j’aime,
De sentir dans mon cœur, aux rayons d’un beau jour,
Redescendre à la fois et la vie et l’amour !
Insensé ! j’ignorais tout le prix de la vie !
Mais ce jour me l’apprend, et je te glorifie !
Il est nuit… Qui respire ?… Ah ! c’est la longue haleine
Il est nuit… Qui respire ?… Ah ! c’est la longue haleine,
La respiration nocturne de la plaine !
Elle semble, ô désert ! craindre de t’éveiller.
Accoudé sur ce sable, immuable oreiller,
J’écoute, en retenant l’haleine intérieure,
La brise du dehors, qui passe, chante et pleure ;
Langue sans mots de l’air, dont seul je sais le sens,
Dont aucun verbe humain n’explique les accents,
Mais que tant d’autres nuits sous l’étoile passées
M’ont appris, dès l’enfance, à traduire en pensées.
Oui, je comprends, ô vent ! ta confidence aux nuits :
Tu n’as pas de secret pour mon âme, depuis
Tes hurlements d’hiver dans le mât qui se brise,
Jusqu’à la demi-voix de l’impalpable brise
Qui sème, en imitant des bruissements d’eau,
L’écume du granit en grains sur mon manteau.
Quel charme de sentir la voile palpitante
Incliner, redresser le piquet de ma tente,
En donnant aux sillons qui nous creusent nos lits
D’une mer aux longs flots l’insensible roulis !
Nulle autre voix que toi, voix d’en haut descendue,
Ne parle à ce désert muet sous l’étendue.
Qui donc en oserait troubler le grand repos ?
Pour nos balbutiements aurait-il des échos ?
Non ; le tonnerre et toi, quand ton simoun y vole,
Vous avez seuls le droit d’y prendre la parole,
Et le lion, peut-être, aux narines de feu,
Et Job, lion humain, quand il rugit à Dieu !…
Comme on voit l’infini dans son miroir, l’espace !
À cette heure où, d’un ciel poli comme une glace,
Sur l’horizon doré la lune au plein contour
De son disque rougi réverbère un faux jour,
Je vois à sa lueur, d’assises en assises,
Monter du noir Liban les cimes indécises,
D’où l’étoile, émergeant des bords jusqu’au milieu,
Semble un cygne baigné dans les jardins de Dieu.
II
Sur l’océan de sable où navigue la lune,
Mon œil partout ailleurs flotte de dune en dune ;
Le sol, mal aplani sous ses vastes niveaux,
Imite les grands flux et les reflux des eaux.
À peine la poussière, en vague amoncelée,
Y trace-t-elle en creux le lit d’une vallée,
Où le soir, comme un sel que le bouc vient lécher,
La caravane boit la sueur du rocher.
L’œil, trompé par l’aspect au faux jour des étoiles,
Croit que, si le navire, ouvrant ici ses voiles,
Cinglait sur l’élément où la gazelle a fui,
Ces flots pétrifiés s’amolliraient sous lui,
Et donneraient aux mâts courbés sur leurs sillages
Des lames du désert les sublimes tangages !
Mais le chameau pensif, au roulis de son dos,
Navire intelligent, berce seul sur ces flots ;
Dieu le fit, ô désert ! pour arpenter ta face,
Lent comme un jour qui vient après un jour qui passe,
Patient comme un but qui ne s’approche pas,
Long comme un infini traversé pas à pas,
Prudent comme la soif quarante jours trompée,
Qui mesure la goutte à sa langue trempée ;
Nu comme l’indigent, sobre comme la faim,
Ensanglantant sa bouche aux ronces du chemin ;
Sûr comme un serviteur, humble comme un esclave,
Déposant son fardeau pour chausser son entrave,
Trouvant le poids léger, l’homme bon, le frein doux,
Et pour grandir l’enfant pliant ses deux genoux !
III
Les miens, couchés en file au fond de la ravine,
Ruminent sourdement l’herbe morte ou l’épine ;
Leurs longs cous sur le sol rampent comme un serpent ;
Aux flancs maigres de lait leur petit se suspend,
Et, s’épuisant d’amour, la plaintive chamelle
Les lèche en leur livrant le suc de sa mamelle.
Semblables à l’escadre à l’ancre dans un port,
Dont l’antenne pliée attend le vent qui dort,
Ils attendent soumis qu’au réveil de la plaine
Le chant du chamelier leur cadence leur peine,
Arrivant chaque soir pour repartir demain,
Et comme nous, mortels, mourant tous en chemin !
IV
D’une bande de feu l’horizon se colore,
L’obscurité renvoie un reflet à l’aurore ;
Sous cette pourpre d’air, qui pleut du firmament,
Le sable s’illumine en mer de diamant.
Hâtons-nous !… replions, après ce léger somme,
La tente d’une nuit semblable aux jours de l’homme,
Et sur cet océan qui recouvre les pas,
Recommençons la route où l’on n’arrive pas !
Eh ! ne vaut-elle pas celles où l’on arrive ?
Car, en quelque climat que l’homme marche ou vive,
Au but de ses désirs, pensé, voulu, rêvé,
Depuis qu’on est parti qui donc est arrivé ?…
Sans doute le désert, comme toute la terre,
Est rude aux pieds meurtris du marcheur solitaire,
Qui plante au jour le jour la tente de Jacob,
Ou qui creuse en son cœur les abîmes de Job !
Entre l’Arabe et nous le sort tient l’équilibre ;
Nos malheurs sont égaux… mais son malheur est libre !
Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
L’un est un pan du ciel, l’autre un pan de prison ;
Aux pierres du foyer l’homme des murs s’enchaîne,
Il prend dans ses sillons racine comme un chêne :
L’homme dont le désert est la vaste cité
N’a d’ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l’y suivre.
Être seul, c’est régner ; être libre, c’est vivre.
Par la faim et la soif il achète ses biens ;
Il sait que nos trésors ne sont que des liens.
Sur les flancs calcinés de cette arène avare
Le pain est graveleux, l’eau tiède, l’ombre rare ;
Mais, fier de s’y tracer un sentier non frayé,
Il regarde son ciel et dit : Je l’ai payé !…
Sous un soleil de plomb la terre ici fondue
Pour unique ornement n’a que son étendue ;
On n’y voit point bleuir, jusqu’au fond d’un ciel noir,
Ces neiges où nos yeux montent avec le soir ;
On n’y voit pas au loin serpenter dans les plaines
Ces artères des eaux d’où divergent les veines
Qui portent aux vallons par les moissons dorés
L’ondoîment des épis ou la graisse des prés ;
On n’y voit pas blanchir, couchés dans l’herbe molle,
Ces gras troupeaux que l’homme à ses festins immole ;
On n’y voit pas les mers dans leur bassin changeant
Franger les noirs écueils d’une écume d’argent,
Ni les sombres forêts à l’ondoyante robe
Vêtir de leur velours la nudité du globe,
Ni le pinceau divers que tient chaque saison
Des couleurs de l’année y peindre l’horizon ;
On n’y voit pas enfin, près du grand lit des fleuves,
Des vieux murs des cités sortir des cités neuves,
Dont la vaste ceinture éclate chaque nuit
Comme celle d’un sein qui porte un double fruit !
Mers humaines d’où monte avec des bruits de houles
L’innombrable rumeur du grand roulis des foules !
V
Rien de ces vêtements, dont notre globe est vert,
N’y revêt sous ses pas la lèpre du désert ;
De ses flancs décharnés la nudité sans germe
Laisse les os du globe en percer l’épiderme ;
Et l’homme, sur ce sol d’où l’oiseau même a fui,
Y charge l’animal d’y mendier pour lui !
Plier avant le jour la tente solitaire,
Rassembler le troupeau qui lèche à nu la terre ;
Autour du puits creusé par l’errante tribu
Faire boire l’esclave où la jument a bu ;
Aux flancs de l’animal, qui s’agenouille et brame,
Suspendre à poids égaux les enfants et la femme ;
Voguer jusqu’à la nuit sur ces vagues sans bords,
En laissant le coursier brouter à jeun son mors ;
Boire à la fin du jour, pour toute nourriture,
Le lait que la chamelle à votre soif mesure,
Ou des fruits du dattier ronger les maigres os ;
Recommencer sans fin des haltes sans repos
Pour épargner la source où la lèvre s’étanche ;
Partir et repartir jusqu’à la barbe blanche…
Dans des milliers de jours, à tous vos jours pareils,
Ne mesurer le temps qu’au nombre des soleils ;
Puis de ses os blanchis, sur l’herbe des savanes,
Tracer après sa mort la route aux caravanes…
Voilà l’homme !… Et cet homme a ses félicités !
Ah ! c’est que le désert est vide des cités ;
C’est qu’en voguant au large, au gré des solitudes,
On y respire un air vierge des multitudes !
C’est que l’esprit y plane indépendant du lieu ;
C’est que l’homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
Moi-même, de mon âme y déposant la rouille,
Je sens que j’y grandis de ce que j’y dépouille,
Et que mon esprit, libre et clair comme les cieux,
Y prend la solitude et la grandeur des lieux !
VI
Tel que le nageur nu, qui plonge dans les ondes,
Dépose au bord des mers ses vêtements immondes,
Et, changeant de nature en changeant d’élément,
Retrempe sa vigueur dans le flot écumant,
Il ne se souvient plus, sur ces lames énormes,
Des tissus dont la maille emprisonnait ses formes ;
Des sandales de cuir, entraves de ses piés,
De la ceinture étroite où ses flancs sont liés,
Des uniformes plis, des couleurs convenues
Du manteau rejeté de ses épaules nues ;
Il nage, et, jusqu’au ciel par la vague emporté,
Il jette à l’Océan son cri de liberté !…
Demandez-lui s’il pense, immergé dans l’eau vive,
Ce qu’il pensait naguère accroupi sur la rive !
Non, ce n’est plus en lui l’homme de ses habits,
C’est l’homme de l’air vierge et de tous les pays.
En quittant le rivage, il recouvre son âme :
Roi de sa volonté, libre comme la lame !…
VII
Le désert donne à l’homme un affranchissement
Tout pareil à celui de ce fier élément ;
À chaque pas qu’il fait sur sa route plus large,
D’un de ses poids d’esprit l’espace le décharge ;
Il soulève en marchant, à chaque station,
Les serviles anneaux de l’imitation ;
Il sème, en s’échappant de cette Égypte humaine,
Avec chaque habitude, un débris de sa chaîne…
Ces murs de servitude, en marbre édifiés,
Ces balbeks tout remplis de dieux pétrifiés,
Pagodes, minarets, panthéons, acropoles,
N’y chargent pas le sol du poids de leurs coupoles ;
La foi n’y parle pas les langues de Babel ;
L’homme n’y porte pas, comme une autre Rachel,
Cachés sous son chameau, dans les plis de sa robe,
Les dieux de sa tribu que le voleur dérobe !
L’espace ouvre l’esprit à l’immatériel.
Quand Moïse au désert pensait pour Israël,
À ceux qui portaient Dieu, de Memphis en Judée,
L’Arche ne pesait pas… car Dieu n’est qu’une idée !
VIII
Et j’ai vogué déjà, depuis soixante jours,
Vers ce vague horizon qui recule toujours ;
Et mon âme, oubliant ses pas dans sa carrière,
Sans espoir en avant, sans espoir en arrière,
Respirant à plein souffle un air illimité,
De son isolement se fait sa volupté.
La liberté d’esprit, c’est ma terre promise !
Marcher seul affranchit, penser seul divinise !…
La lune, cette nuit, visitait le désert ;
D’un brouillard sablonneux son disque recouvert
Par le vent du simoun, qui soulève sa brume,
De l’océan de sable en transperçant l’écume,
Rougissait comme un fer de la forge tiré ;
Le sol lui renvoyait ce feu réverbéré ;
D’une pourpre de sang l’atmosphère était teinte,
La poussière brûlait cendre au pied mal éteinte ;
Ma tente, aux coups du vent, sur mon front s’écroula,
Ma bouche sans haleine au sable se colla ;
Je crus qu’un pas de Dieu faisait trembler la terre,
Et, pensant l’entrevoir à travers le mystère,
Je dis au tourbillon : « Ô Très-Haut ! si c’est toi,
Comme autrefois à Job, en chair apparais-moi ! »
IX
Mais son esprit en moi répondit : « Fils du doute,
Dis donc à l’Océan d’apparaître à la goutte !
Dis à l’éternité d’apparaître au moment !
Dis au soleil voilé par l’éblouissement
D’apparaître en clin d’œil à la pâle étincelle
Que le ver lumineux ou le caillou recèle !
Dis à l’immensité, qui ne me contient pas,
D’apparaître à l’espace inscrit dans tes deux pas !
« Et par quel mot pour toi veux-tu que je me nomme ?
Et par quel sens veux-tu que j’apparaisse à l’homme ?
Est-ce l’œil, ou l’oreille, ou la bouche, ou la main ?
Qu’est-il en toi de Dieu ? Qu’est-il en moi d’humain ?
L’œil n’est qu’un faux cristal voilé d’une paupière
Qu’un éclair éblouit, qu’aveugle une poussière ;
L’oreille, qu’un tympan sur un nerf étendu,
Que frappe un son charnel par l’esprit entendu ;
La bouche, qu’un conduit par où le ver de terre
De la terre et de l’eau vit ou se désaltère ;
La main, qu’un muscle adroit, doué d’un tact subtil ;
Mais quand il ne tient pas, ce muscle, que sait-il ?…
Peux-tu voir l’invisible ou palper l’impalpable ?
Fouler aux pieds l’esprit comme l’herbe ou le sable ?
Saisir l’âme ? embrasser l’idée avec les bras ?
Ou respirer Celui qui ne s’aspire pas ?
« Suis-je opaque, ô mortels ! pour vous donner une ombre ?
Éternelle unité, suis-je un produit du nombre ?
Suis-je un lieu pour paraître à l’œil étroit ou court ?
Suis-je un son pour frapper sur l’oreille du sourd ?
Quelle forme de toi n’avilit ma nature ?
Qui ne devient petit quand c’est qui mesure ?…
« Dans quel espace enfin des abîmes des cieux
Voudrais-tu que ma gloire apparût à tes yeux ?
Est-ce sur cette terre où dans la nuit tu rampes ?
Terre, dernier degré de ces milliers de rampes
Qui toujours finissant recommencent toujours,
Et dont le calcul même est trop long pour tes jours ?
Petit charbon tombé d’un foyer de comète
Que sa rotation arrondit en planète,
Qui du choc imprimé continue à flotter,
Que mon œil oublierait aux confins de l’éther
Si, des sables de feu dont je sème ma nue,
Un seul grain de poussière échappait à ma vue ?
« Est-ce dans mes soleils ? ou dans quelque autre feu
De ces foyers du ciel, dont le grand doigt de Dieu
Pourrait seul mesurer le diamètre immense ?
Mais, quelque grand qu’il soit, il finit, il commence.
On calculerait donc mon orbite inconnu ?
Celui qui contient tout serait donc contenu ?
Les pointes du compas, inscrites sur ma face,
Pourraient donc en s’ouvrant mesurer ma surface ?
Un espace des cieux, par d’autres limité,
Emprisonnerait donc ma propre immensité ?
L’astre où j’apparaîtrais, par un honteux contraste,
Serait plus Dieu que moi, car il serait plus vaste ?
Et le doigt insolent d’un vil calculateur
Comme un nombre oserait chiffrer son Créateur ?…
Du jour où de l’Éden la clarté s’éteignit,
L’antiquité menteuse en songe me peignit ;
Chaque peuple à son tour, idolâtre d’emblème,
Me fit semblable à lui pour s’adorer lui-même.
« Le Gange le premier, fleuve ivre de pavots,
Où les songes sacrés roulent avec les flots,
De mon être intangible en voulant palper l’ombre,
De ma sainte unité multiplia le nombre,
De ma métamorphose éblouit ses autels,
Fit diverger l’encens sur mille dieux mortels ;
De l’éléphant lui-même adorant les épaules,
Lui fit porter sur rien le monde et ses deux pôles,
Éleva ses tréteaux dans le temple indien,
Transforma l’Éternel en vil comédien,
Qui, changeant à sa voix de rôle et de figure,
Jouait le Créateur devant sa créature !
La Perse, rougissant de cet ignoble jeu,
Avec plus de respect m’incarna dans le feu ;
Pontife du soleil, le pieux Zoroastre
Pour me faire éclater me revêtit d’un astre.
« Chacun me confondit avec son élément :
La Chine astronomique avec le firmament ;
L’Égypte moissonneuse avec la terre immonde
Que le dieu-Nil arrose et le dieu-bœuf féconde ;
La Grèce maritime avec l’onde ou l’éther
Que gourmandait pour moi Neptune ou Jupiter,
Et, se forgeant un ciel aussi vain qu’elle-même,
Dans la Divinité ne vit qu’un grand poème !
« Mais le temps soufflera sur ce qu’ils ont rêvé,
Et sur ces sombres nuits mon astre s’est levé.
X
« Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
Vous prendrez-vous toujours au piège des images ?
Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus ?
J’apparais à l’esprit, mais par mes attributs !
C’est dans l’entendement que vous me verrez luire,
Tout œil me rétrécit qui croit me reproduire.
Ne mesurez jamais votre espace et le mien,
Si je n’étais pas tout je ne serais plus rien !
« Non, ce second chaos qu’un panthéiste adore,
Où dans l’immensité Dieu même s’évapore,
D’éléments confondus pêle-mêle brutal
Où le bien n’est plus bien, où le mal n’est plus mal ;
Mais ce tout, centre-Dieu de l’âme universelle,
Subsistant dans son œuvre et subsistant sans elle :
Beauté, puissance, amour, intelligence et loi,
Et n’enfantant de lui que pour jouir de soi !…
Voilà la seule forme où je puis t’apparaître !
Je ne suis pas un être, ô mon fils ! Je suis l’Être !
Plonge dans ma hauteur et dans ma profondeur,
Et conclus ma sagesse en pensant ma grandeur !
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre,
Pour m’y trouver un nom ; je n’en ai qu’un… mystère.
— Ô Mystère ! lui dis-je, eh bien ! sois donc ma foi…
Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi !
Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres,
J’en relève mon front ébloui de ténèbres !
Quand l’astre à l’horizon retire sa splendeur,
L’immensité de l’ombre atteste sa grandeur !
À cette obscurité notre foi se mesure,
Plus l’objet est divin, plus l’image est obscure.
Je renonce à chercher des yeux, des mains, des bras,
Et je dis : C’est bien toi, car je ne te vois pas ! »
XI
Ainsi dans son silence et dans sa solitude,
Le désert me parlait mieux que la multitude.
Ô désert ! ô grand vide où l’écho vient du ciel !
Parle à l’esprit humain, cet immense Israël !
Et moi, puissé-je, au bout de l’uniforme plaine
Où j’ai suivi longtemps la caravane humaine,
Sans trouver dans le sable élevé sur ses pas
Celui qui l’enveloppe et qu’elle ne voit pas,
Puissé-je, avant le soir, las des Babels du doute,
Laisser mes compagnons serpenter dans leur route,
M’asseoir au puits de Job, le front dans mes deux mains,
Fermer enfin l’oreille à tous verbes humains,
Dans ce morne désert converser face à face
Avec l’éternité, la puissance et l’espace :
Trois prophètes muets, silences pleins de foi,
Qui ne sont pas tes noms, Seigneur ! mais qui sont toi,
Évidences d’esprit qui parlent sans paroles,
Qui ne te taillent pas dans le bloc des idoles,
Maïs qui font luire au fond de nos obscurités
Ta substance elle-même en trois vives clartés.
Père et mère à toi seul, et seul né sans ancêtre,
D’où sort sans t’épuiser la mer sans fond de l’Être,
Et dans qui rentre en toi jamais moins, toujours plus,
L’Être au flux éternel, à l’éternel reflux !
Et puissé-je, semblable à l’homme plein d’audace
Qui parla devant toi, mais à qui tu fis grâce,
De ton ombre couvert comme de mon linceul,
Mourir seul au désert dans la foi du grand seul !
JOCELYN (8 août 1801)
. . . . . .
« L’aigle de la montagne un jour dit au soleil :
« Pourquoi luire plus bas que ce sommet vermeil ?
« A quoi sert d’éclairer ces prés, ces gorges sombres,
« De salir tes rayons sur l’herbe dans ces ombres ?
« La mousse imperceptible est indigne de toi !…
« — Oiseau, dit le soleil, viens et monte avec moi !… »
L’aigle, avec le rayon s’élevant dans la nue,
Vit la montagne fondre et baisser à sa vue ;
Et, quand il eut atteint son horizon nouveau,
A son œil confondu tout parut de niveau.
« Eh bien ! dit le soleil, tu vois, oiseau superbe,
« Si pour moi la montagne est plus haute que l’herbe ?
« Rien n’est grand ni petit devant mes yeux géants :
« La goutte d’eau me peint comme les océans ;
« De tout ce qui me voit je suis l’astre et la vie ;
« Comme le cèdre altier l’herbe me glorifie ;
« J’y chauffe la fourmi, des nuits j’y bois les pleurs,
« Mon rayon s’y parfume en traînant sur les fleurs ! »
L’automne
Salut, bois couronnés d’un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards.
Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire ;
J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois.
Oui, dans ces jours d’automne, où la nature expire,
À ses regards voilés je trouve plus d’attraits ;
C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d’un regard d’envie
Je contemple ces biens dont je n’ai pas joui.
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau !
L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !
Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !
Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel :
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel ?
Peut-être l’avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu ?
Peut-être, dans la foule, une âme que j’ignore
Aurait compris mon âme, et m’aurait répondu !…
La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux :
Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire
S’exhale comme un son triste et mélodieux.
L’enthousiasme
Ainsi, quand l’aigle du tonnerre
Enlevait Ganymède aux cieux,
L’enfant, s’attachant à la terre,
Luttait contre l’oiseau des dieux ;
Mais entre ses serres rapides
L’aigle pressant ses flancs timides,
L’arrachait aux champs paternels ;
Et, sourd à la voix qui l’implore,
Il le jetait, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Au bruit de tes ailes de flamme
Je frémis d’une sainte horreur ;
Je me débats sous ta puissance,
Je fuis, je crains que ta présence
N’anéantisse un cœur mortel,
Comme un feu que la foudre allume,
Qui ne s’éteint plus, et consume
Le bûcher, le temple, et l’autel.
Mais à l’essor de la pensée
L’instinct des sens s’oppose en vain ;
Sous le dieu, mon âme oppressée
Bondit, s’élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Étonné du feu qui me brûle,
Je l’irrite en le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents d’harmonie,
Et me consume en s’échappant.
Muse, contemple ta victime !
Ce n’est plus ce front inspiré,
Ce n’est plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré :
Sous ta dévorante influence,
A peine un reste d’existence
A ma jeunesse est échappé.
Mon front, que la pâleur efface,
Ne conserve plus que la trace
De la foudre qui m’a frappé.
Heureux le poète insensible !
Son luth n’est point baigné de pleurs,
Son enthousiasme paisible
N’a point ces tragiques fureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et ce pusillanime Icare
Trahi par l’aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
Mais vous, pour embraser les âmes,
Il faut brûler, il faut ravir
Au ciel jaloux ses triples flammes.
Pour tout peindre, il faut tout sentir.
Foyers brûlants de la lumière,
Nos cœurs, de la nature entière,
Doivent concentrer les rayons ;
Et l’on accuse notre vie !
Mais ce flambeau qu’on nous envie
S’allume au feu des passions.
L’isolement
Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !
Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
La vigne et la maison
Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,
Ou rends-le-moi semblable à celui d’autrefois,
Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre
De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits !
À l’heure où la rosée au soleil s’évapore,
Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur,
Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
On eût dit que ces murs respiraient comme un être
Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Sous les beaux traits d’enfants nichés dans la maison.
Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne,
Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,
Jetaient des cris de joie à l’écho des montagnes,
Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
Quand, au rayon d’été qui vient la réveiller,
L’hirondelle au plafond qui les abrite encore,
À ses petits sans plume apprend à gazouiller.
Et les bruits du foyer que l’aube fait renaître,
Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix,
Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles,
Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,
Les claviers résonnaient ainsi que des cigales
Qui font tinter l’oreille au temps de la moisson !
Puis ces bruits d’année en année
Baissèrent d’une vie, hélas ! et d’une voix ;
Une fenêtre en deuil, à l’ombre condamnée,
Se ferma sous le bord des toits.
Printemps après printemps, de belles fiancées
Suivirent de chers ravisseurs,
Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
Partirent en baisant leurs sœurs.
Puis sortit un matin pour le champ où l’on pleure
Le cercueil tardif de l’aïeul,
Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure
Un vieillard morne resta seul !
Puis la maison glissa sur la pente rapide
Où le temps entasse les jours ;
Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
Et l’ortie envahit les cours !…