Jean Racine

Jean Racine

1639–1699 · a vécu 59 ans FR FR

n. 1639-12-22, La Ferté-Milon · m. 1699-04-21, Paris

A LA LOUANGE DE LA CHARITÉ

Les Méchans m’ont vanté leurs mensonges frivoles
Mais je n’aime que les paroles
De l’éternelle Vérité.
Plein du feu divin qui m’inspire,
Je consacre aujourd’hui ma Lyre
A la celeste Charité.

En vain je parlerois le langage des Anges.
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirais tout l’Univers :
Sans amour, ma gloire n’egale
Que la gloire de la cymbale,
Qui d’un vain bruit frappe les airs.

Que sert à mon esprit de percer les abîmes
Des mystères les plus sublimes,
Et de lire dans l’avenir ?
Sans amour, ma science est vaine,
Comme le songe, dont à peine
Il reste un leger souvenir.

Que me sert que ma Foy transporte les montagnes ?
Que dans les arides campagnes
Les torrens naissent sous mes pas ;
Ou que ranimant la poussiere
Elle rende aux Morts la lumiere,
Si l’amour ne l’anime pas ?

Ouy, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage
Aux pauvres feroient le partage ;
Quand même pour le nom Chrestien,
Bravant les croix les plus infames,
Je livrerais mon corps aux flames,
Si je n’aime, je ne suis rien.

Que je voy de Vertus qui brillent sur ta trace,
Charité, fille de la Grace !
Avec toy marche la Douceur,
Que suit avec un air affable
La Patience inseparable
De la Paix son aimable sœur.

Tel que l’Astre du jour écarte les tenebres
De la Nuit compagnes funebres,
Telle tu chasses d’un coup d’œil
L’Envie aux humains si fatale,
Et toute la troupe infernale
Des Vices enfans de l’Orgueil.

Libre d’ambition, simple, et sans artifice,
Autant que tu hais l’Injustice,
Autant la Vérité te plaist.
Que peut la Colere farouche
Sur un cœur, que jamais ne touche
Le soin de son propre interest ?

Aux faiblesses d’autruy loin d’être inexorable,
Toujours d’un voile favorable
Tu t’efforces de les couvrir.
Quel triomphe manque à ta gloire ?
L’amour sçait tout vaincre, tout croire,
Tout espérer, et tout souffrir.

Un jour Dieu cessera d’inspirer les oracles.
Le don des langues, les miracles
La science aura son déclin.
L’amour, la charité divine,
Eternelle en son origine
Ne connoistra jamais de fin.

Nos clartez ici bas ne sont qu’enigmes sombres,
Mais Dieu sans voiles, et sans ombres
Nous éclairera dans les deux.
Et ce Soleil inaccessible,
Comme à ses yeux je suis visible,
Se rendra visible à mes yeux.

L’amour sur tous les Dons l’emporte avec justice,
De nostre celeste édifice
La Foy vive est le fondement.
La sainte Esperance l’élève,
L’ardente Charité l’achève,
Et l’assure éternellement.

Quand pourray-je t’offrir, ô Charité suprême,
Au sein de la lumiere même
Le Cantique de mes soupirs ;
Et toujours brûlant pour ta gloire,
Toujours puiser, et toujours boire
Dans la source des vrais plaisirs !
Lire le poème complet

Poèmes

25

PLAINTE D’UN CHRÉTIEN

PLAINTE D’UN CHRÉTIEN,
SUR LES CONTRARIÉTÉS QU’IL ÉPROUVE AU DEDANS DE LUI-MÊME

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moy.
L’un veut que plein d’amour pour toy
Mon cœur te soit toujours fidelle.
L’autre à tes volontez rebelle
Me révolte contre ta loy.

L’un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu’au Ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste.
Et l’autre par son poids funeste
Me tient vers la Terre panché.

Hélas ! en guerre avec moy-même,
Où pourray-je trouver la paix ?
Je veux, et n’accomply jamais.
Je veux. Mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j’aime,
Et je fais le mal que je hais.

O Grâce, ô rayon salutaire,
Vien me mettre avec moy d’accord :
Et domtant par un doux effort
Cet homme qui t’est si contraire,
Fay ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.

SCENE III — PHEDRE, ŒNONE

ŒNONE
Il faut d’un vain amour étouffer la pensée,
Madame. Rappelez votre vertu passée.
Le Roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ;
Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.
Le peuple, pour le voir, court et se précipite.
Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés…

PHEDRE
Mon époux est vivant, Œnone, c’est assez.
J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage,
Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage.

ŒNONE
Quoi ?

PHEDRE
Je te l’ai prédit, mais tu n’as pas voulu.
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourais ce matin digne d’être pleurée ;
J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.

ŒNONE
Vous mourez ?

PHEDRE
Juste ciel ! qu’ai-je fait aujourd’hui ?
Mon époux va paraître, et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j’ose aborder son père,
Le cœur gros de soupirs qu’il n’a point écoutés,
L’œil humide de pleurs par l’ingrat rebutés.
Penses-tu que sensible à l’honneur de Thésée,
Il lui cache l’ardeur dont je suis embrasée ?
Laissera-t-il trahir et son père et son roi ?
Pourra-t-il contenir l’horreur qu’il a pour moi ?
Il se tairait en vain. Je sais mes perfidies,
Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies
Qui goûtant dans le crime une tranquille paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes
Vont prendre la parole, et prêts à m’accuser,
Attendent mon époux pour le désabuser.
Mourons. De tant d’horreurs qu’un trépas me délivre.
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ?
La mort aux malheureux ne cause point d’effroi.
Je ne crains que le nom que je laisse après moi.
Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !
Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ;
Mais quelque juste orgueil qu’inspire un sang si beau,
Le crime d’une mère est un pesant fardeau.
Je tremble qu’un discours, hélas ! trop véritable,
Un jour ne leur reproche une mère coupable.
Je tremble qu’opprimés de ce poids odieux
L’un ni l’autre jamais n’ose lever les yeux.

Stances à Parthénice

Parthénice, il n’est rien qui résiste à tes charmes :
Ton empire est égal à l’empire des Dieux;
Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes,
Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.

Pour moi, je l’avoûrai, sitôt que je t’ai vue,
Je ne résistai point, je me rendis à toi :
Mes sens furent charmés, ma raison fut vaincue,
Et mon cœur tout entier se rangea sous ta loi.

Je vis sans déplaisir ma franchise asservie ;
Sa perte n’eut pour moi rien de rude et d’affreux ;
J’en perdis tout ensemble et l’usage et l’envie :
Je me sentis esclave, et je me crus heureux.

Je vis que tes beautés n’avaient pas de pareilles :
Tes yeux par leur éclat éblouissaient les miens ;
La douceur de ta voix enchanta mes oreilles ;
Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.

Je ne m’arrêtai pas à ces beautés sensibles,
Je découvris en toi de plus rares trésors ;
Je vis et j’admirai les beautés invisibles
Qui rendent ton esprit aussi beau que ton corps.

Ce fut lors que voyant ton mérite adorable,
Je sentis tous mes sens t’adorer tour à tour :
Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable,
Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.

Ainsi je fis d’aimer l’heureux apprentissage ;
Je m’y suis plu depuis, j’en aime la douceur ;
J’ai toujours dans l’esprit tes yeux et ton visage,
Jai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.

Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme,
Je respire bien moins en moi-même qu’en toi :
L’amour semble avoir pris la place de mon âme,
Et je ne vivrais plus, s’il n’était plus en moi.
Vous qui n’avez point vu l’illustre Parthénice,
Bois, fontaines, rochers, agréable séjour,
Souffrez que jusqu’ici son beau nom retentisse,
Et n’oubliez jamais sa gloire et mon amour.

SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS

SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS

Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’estonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son ame prenant l’essor
S’eleve d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son veritable thresor.

De quelle douleur profonde
Seront un jour penetrez
es insensez, qui du monde,
Seigneur, vivent enyvrez ;
Quand par une fin soudaine
Détrompez d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton thrône sublime
Verront briller tes Elus !

Infortunez que nous sommes,
Ou s’égaroient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’huy triomphans,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu luy-même les range
Au nombre de ses Enfans.

Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’estre arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Nostre ame en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’œil à la lumière,
Qui nous monstroit la carriere
De la bien-heureuse Paix.

De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont nostre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au thrône de la vengeance
Appelez en jugement,
Foibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnez seulement.

Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Penitence tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisoit leurs delices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loy,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent icy pour toy.

Sur les vaines occupations des gens du siècle

Quel charme vainqueur du monde
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l’œil qui la guide
Cherche l’oiseau dans les airs.

De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?

Le pain que je vous propose
Sert aux Anges d’Aliment :
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le Monde que vous suivez.
Je l’offre à qui me veut suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.

Ô Sagesse, ta parole
Fit éclore l’Univers,
Posa sur un double Pôle
La Terre au milieu des Mers.
Tu dis. Et les Cieux parurent,
Et tous les Astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les Siècles tu règnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?

Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel,
Et d’une mortelle Mère
Voulut naître homme, et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime,
Dont il naissait la Victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.

L’âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau fuit à tout moment.

Livres

9

Commentaires (0)

Partager
Se connecter pour publier un commentaire.

Pas encore de commentaires. Soyez le premier à commenter.