Cœur
Suffit d’une bougie
Pour éclairer le monde
Autour duquel ta vie
Fait sourdement sa ronde,
Cœur lent qui t’accoutumes
Et tu ne sais à quoi,
Cœur grave qui résumes
Dans le plus sûr de toi
Des terres sans feuillage,
Des routes sans chevaux,
Un vaisseau sans visages
Et des vagues sans eaux.
Mais des milliers d’enfants
Sur la place s’élancent
En poussant de tels cris
De leurs frêles poitrines
Qu’un homme à barbe noire,
— De quel monde venu? —
D’un seul geste les chasse
Jusqu’au fond de la nue.
Alors de nouveau, seul,
Dans la chair tu tâtonnes,
Cœur plus près du linceul,
Cœur de grande personne.
Comme un voilier...
Vivante ou morte, ô toi qui me connais si bien,
Laisse-moi t’approcher a la façon des hommes.
Il fait nuit dans la pièce où tremble un oreiller
Comme un voilier qui sent venir la haute mer,
Et je ne comprends pas si je suis l’équipage
Ou l’adieu d’un bras nu resté sur le rivage.
Ah que j’arrête un jour ta chair a la dérive,
Toi qui vas éludant mon désir et le tien,
Au large de mes mains, qu’escortent des abîmes,
Quand mes pieds pour appui n’auront qu’un frêle bruit,
Un bruit de petit jour étouffé de ténèbres
Mais capable pourtant de toucher ta fenêtre
Et de la faire ouvrir.
LE FORÇAT INNOCENT, Oloron-Sainte-Marie.
Dans l’oubli de mon corps
Dans l’oubli de mon corps
Et de tout ce qu’il touche
Dans la forêt sans heures
Dans la forêt sans heures
On abat un grand arbre.
Un vide vertical
Tremble en forme de fût
Près du tronc étendu.
Cherchez, cherchez, oiseaux,
La place de vos nids
Dans ce haut souvenir
Tant qu’il murmure encore.
Descente de géants
Montagnes derrière, montagnes devant,
Batailles rangées d’ombres, de lumières,
L’univers est là qui enfle le dos,
Et nous, si chétifs entre nos paupières,
Et nos cœurs toujours en sang sous la peau.
Faut-il que pour nous brûlent tant d’étoiles
Et que tant de pluie arrive du ciel,
Et que tant de jours sèchent au soleil
Quand un peu de vent éteint notre voix,
Nous couchant le long de nos os dociles ?
Viendront les géants tombés d’autres mondes,
Ils enjamberont les monts, les marées,
Et vérifieront si la terre est ronde,
Par dérision, de leurs grosses mains,
Ou bien, reculant, de leurs yeux sans bords.
Encore frissonnant...
Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Kt le peu qui me reste
De mes jours a venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
pargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
Grands yeux dans ce visage
Grands yeux dans ce visage,
Qui vous a placés là ?
De quel vaisseau sans mâts
Êtes-vous l’équipage,
Depuis quel abordage
Attendez-vous ainsi
Ouverts toute la nuit ?
Feux noirs d’un bastingage
Étonnés mais soumis
À la loi des orages,
Prisonniers des mirages,
Quand sonnera minuit
Baissez un peu les cils
Pour reprendre courage.
Haute mer
Parmi les oiseaux et les lunes
Qui hantent le dessous des mers
Et qu’on devine à la surface
Aux folles phases de l’écume,
Parmi l’aveugle témoignage
Et les sillages sous-marins
De mille poissons sans visage
Qui cachent en eux leur chemin,
Le noyé cherche la chanson
Où s’était formé son jeune âge,
Ecoute en vain les coquillages
Et les fait choir au sombre fond.
Hier et aujourd’hui
Toute la forêt attend que la statue abaisse son bras levé.
Ce sera pour aujourd’hui.
Hier on avait pensé que ce serait peut-être pour hier.
Aujourd’hui on en est sûr, même les racines le savent.
Ce sera pour aujourd’hui.
Hommage à la vie
Cesse beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
A ces mots: femme, enfants,
Et servi de rivage
A d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’àme
A petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’Age
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hative et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.