Jules Supervielle

Jules Supervielle

Cœur

Suffit d’une bougie
Pour éclairer le monde
Autour duquel ta vie
Fait sourdement sa ronde,
Cœur lent qui t’accoutumes
Et tu ne sais à quoi,
Cœur grave qui résumes
Dans le plus sûr de toi
Des terres sans feuillage,
Des routes sans chevaux,
Un vaisseau sans visages
Et des vagues sans eaux.
Mais des milliers d’enfants
Sur la place s’élancent
En poussant de tels cris
De leurs frêles poitrines
Qu’un homme à barbe noire,
— De quel monde venu? —
D’un seul geste les chasse
Jusqu’au fond de la nue.

Alors de nouveau, seul,
Dans la chair tu tâtonnes,
Cœur plus près du linceul,
Cœur de grande personne.
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Poèmes

28

Les yeux de la morte

Cette morte que je sais
Et qui s’est tant méconnue
Garde encor au fond du ciel
Un regard qui l’exténue,

Une rose de drap, sourde
Sur une tige de fer,
Et des perles dont toujours
Une regagne les mers.

De l’autre côté d’Altaïr
Elle lisse ses cheveux
Et ne sait pas si ses yeux
Vont se fermer ou s’ouvrir

Montévidéo

Je naissais, et par la fenêtre
Passait une fraîche calèche.

Le cocher réveillait l’aurore
D’un petit coup de fouet sonore.

Flottait un archipel nocturne
Encor sur le liquide jour.

Les murs s’éveillaient et le sable
Qui dort écrasé dans les murs.

Un peu de mon âme glissait
Sur un rail bleu, à contre-ciel,

Et un autre peu, se mêlant
A un bout de papier volant

Puis, trébuchant sur une pierre,
Gardait sa ferveur prisonnière.

Le matin comptait ses oiseaux
Et toujours il recommençait

Le parfum de l’eucalyptus
Se fiait à l’air étendu.

Dans l’Uruguay sur l’Atlantique,
L’air était si liant, facile,
Que les couleurs de l’horizon
S’approchaient pour voir les maisons.

C’était moi qui naissais jusqu’au fond sourd des bois
Où tardent à venir les pousses
Et jusque sous la mer où l’algue se retrousse
Pour faire croire au vent qu’il peut descendre là.

La Terre allait, toujours recommençant sa ronde,
Reconnaissant les siens avec son atmosphère,
Et palpant sur la vague ou l’eau douce profonde
La tête des nageurs et les pieds des plongeurs.

Nuit en moi…

Nuit en moi, nuit au dehors,
Elles risquent leurs étoiles,
Les mêlant sans le savoir.
Et je fais force de rames
Entre ces nuits coutumières,
Puis je m’arrête et regarde.
Comme je me vois de loin!
Je ne suis qu’un frêle point
Qui bat vite et qui respire
Sur l’eau profonde entourante.
La nuit me tâte le corps
Et me dit de bonne prise.
Mais laquelle des deux nuits,

Du dehors ou du dedans?
L’ombre est une et circulante,
Le ciel, le sang ne font qu’un.
Depuis longtemps disparu,
Je discerne mon sillage
A grande peine étoilé.

Plein Ciel

J’avais un cheval
Dans un champ de ciel
Et je m’enfonçais
Dans le jour ardent.
Rien ne m’arrêtait
J’allais sans savoir,
C’ètait un navire
Plutôt qu’un cheval,
C’était un désir
Plutôt qu’un navire,
C’était un cheval
Comme on n’en voit pas,
Tête de coursier,
Robe de dêlire,
Un vent qui hennit
En se répandant.

Je montais toujours
Et faisais des signes:
‘Suivez mon chemin,
Vous pouvez venir,
Mes meilleurs amis,
La route est sereine,
Le ciel est ouvert.
Mais qui parle ainsi?
Je me perds de vue
Dans cette altitude,
Me distinguez-vous,
Je suis celui qui
Parlait tout à l’heure,
Suis-je encor celui
Qui parle à présent,
Vous-mêmes, amis,
Etes-vous les mêmes?
L’un efface l’autre
Et change en montant.’

1

… Nous sommes très loin en nous-mêmes
Avec la France dans les bras,
Chacun se croit seul avec elle
Et pense qu’on ne le voit pas.

Chacun est plein de gaucherie
Devant un bien si précieux,
Est-ce donc elle, la patrie,
Ce corps à la face des cieux?

Chacun la tient à sa façon
Dans une étreinte sans mesure
Et se mire dans sa figure
Comme au miroir le plus profond.

Rencontres

J’avance en écrasant des ombres sur la route
Et leur plainte est si faible
Qu’elle a peine à me gravir
Et s’éteint petitement avant de toucher mon oreille.

Je croise des hommes tranquilles
Qui connaissent la mer et vont vers les montagnes;
Curieux, en passant, ils soupèsent mon âme
Et me la restituent repartant sans mot dire.

Quatre chevaux de front aux œillères de nuit
Sortent d’un carrefour, le poitrail constellé.
Ils font le tour du monde
Pensant à autre chose
Et sans toucher le sol. Les mouches les évitent.

Le cocher se croit homme et se gratte l’oreille.

Saisir

Saisir, saisir le soir, la pomme et la statue,
Saisir l’ombre et le mur et le bout de la rue.

Saisir le pied, le cou de la femme couchée
Et puis ouvrir les mains. Combien d’oiseaux lâchés

Combien d’oiseaux perdus qui deviennent la rue,
L’ombre, le mur, le soir, la pomme et la statue !

Tristesse de Dieu

Je vous vois aller et venir sur le tremblement de la Terre
Comme aux premiers jours du monde, mais grande est la différence,
Mon oeuvre n’est plus en moi, je vous l’ai toute donnée.
Hommes, mes bien-aimés, je ne puis rien dans vos malheurs,
Je n’ai pu que vous donner votre courage et les larmes,
C’est la preuve chaleureuse de l’existence de Dieu.
L’humidité de votre âme c’est ce qui vous reste de moi.
Je n’ai rien pu faire d’autre.
Je ne puis rien pour la mère dont va s’éteindre le fils
Sinon vous faire allumer, chandelles de l’espérance.

S’il n’en était pas ainsi, est-ce que vous connaîtriez,
Petits lits mal défendus, la paralysie des enfants.
Je suis coupé de mon œuvre,
Ce qui est fini est lointain et s’éloigne chaque jour.
Quand la source descend du mont comment revenir là-dessus?
Je ne sais pas plus vous parler qu’un potier ne parle à son pot,
Des deux il en est un de sourd, l’autre muet devant son œuvre
Et je vous vois avancer vers d’aveuglants précipices
Sans pouvoir vous les nommer,
Et je ne peux vous souffler comment il faudrait s’y prendre,
Il faut vous en tirer tout seuls comme des orphelins dans la neige.
Et je me dis chaque jour au delà d’un grand silence:
‘Encore un qui fait de travers ce qu’il pourrait faire comme il faut,
Encore un qui fait un faux pas pour ne pas regarder où il doit.
Et cet autre qui se penche beaucoup trop sur son balcon,
Oubliant la pesanteur,

Et celui-là qui n’a pas vérifié son moteur,
Adieu avion, adieu homme!’
Je ne puis plus rien pour vous, hélas si je me répète
C’est à force d’en souffrir.
Je suis un souvenir qui descend, vous vivez dans un souvenir,
L’espoir qui gravit vos collines, vous vivez dans une espérance.
Secoué par les prières et les blasphèmes des hommes,
Je suis partout à la fois et ne peux pas me montrer,
Sans bouger je déambule et je vais de ciel en ciel,
Je suis l’errant en soi-même, et le grouillant solitaire,
Habitué des lointains, je suis très loin de moi-même,
Je m’égare au fond de moi comme un enfant dans les bois,
Je m’appelle, je me hale, je me tire vers mon centre.
Homme, si je t’ai créé c’est pour y voir un peu clair
Et pour vivre dans un corps moi qui n’ai mains ni visage.
Je veux te remercier de faire avec sérieux
Tout ce qui n’aura qu’un temps sur la Terre bien-aimée,
O mon enfant, mon chéri, ô courage de ton Dieu,

Mon fils qui t’en es allé courir le monde à ma place
A l’avant-garde de moi dans ton corps si vulnérable
Avec sa grande misère. Pas un petit coin de peau
Où ne puisse se former la profonde pourriture.
Chacun de vous sait faire un mort sans avoir eu besoin d’apprendre,
Un mort parfait qu’on peut tournet et retourner dans tous les sens,
Où il n’y a rien à redire.
Dieu vous survit, lui seul survit entouré par un grand massacre
D’hommes, de femmes et d’enfants
Même vivants, vous mourez un peu continuellement
Arrangez-vous avec la vie, avec vos tremblantes amours.
Vous avez un cerveau, des doigts pour faire le monde à votre goût,
Vous avez des facilités pour faire vivre la raison
Et la folie en votre cage,
Vous avez tous les animaux qui forment la Création,
Vous pouvez courir et nager comme le chien et le poisson,
Avancer comme le tigre ou comme l’agneau de huit jours,

Vous pouvez vous donner la mort comme le renne, le scorpion,
Et moi je reste l’invisible, l’introuvable sur la Terre,
Ayez pitié de votre Dieu qui n’a pas su vous rendre heureux,
Petites parcelles de moi, ô palpitantes étincelles,
Je ne vous offre qu’un brasier où vous retrouverez du feu.

Vivre encore

Ce qu’il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.

Livres

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