Jules Supervielle

Jules Supervielle

Cœur

Suffit d’une bougie
Pour éclairer le monde
Autour duquel ta vie
Fait sourdement sa ronde,
Cœur lent qui t’accoutumes
Et tu ne sais à quoi,
Cœur grave qui résumes
Dans le plus sûr de toi
Des terres sans feuillage,
Des routes sans chevaux,
Un vaisseau sans visages
Et des vagues sans eaux.
Mais des milliers d’enfants
Sur la place s’élancent
En poussant de tels cris
De leurs frêles poitrines
Qu’un homme à barbe noire,
— De quel monde venu? —
D’un seul geste les chasse
Jusqu’au fond de la nue.

Alors de nouveau, seul,
Dans la chair tu tâtonnes,
Cœur plus près du linceul,
Cœur de grande personne.
Lire le poème complet

Poèmes

28

Je rêve que je rêve et je suis là pourtant

Je rêve que je rêve et je suis là pourtant
Devant vous, jeune fille, ô comble de jeunesse,
Mais vous êtes réelle et si sûre du temps
Qui vient vous courtiser, alors qu’il me délaisse
Dans un coin de brouillard toujours sans feu ni lieu
D’où je vois, vivement, aller venir vos yeux
Et s’avancer vers moi quelque secrète barque
Vide, où mon cœur tout seul et sans le corps
embarque.

La goutte de pluie

(Dieu parle)

Je cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.

La pluie et les lyrans

Je vois tomber la pluie
Dont les flaques font luire
Notre grave planète,
La pluie qui tombe nette
Comme du temps d’Homère
Et du temps de Villon
Sur l’enfant et sa mère
Et le dos des moutons,
La pluie qui se répété
Mais ne peut attendrir
La dureté de tête
Ni le cœur des tyrans
Ni les favoriser
D’un juste étonnement,
Une petite pluie
Qui tombe sur Europe
Mettant tous les vivants
Dans la même enveloppe
Malgré l’infanterie
Qui charge ses fusils
Et malgré les journaux
Qui nous font des signaux,
Une petite pluie
Qui mouille les drapeaux.

La retraite et la gloire

De MARIE NOEL (née en 1883)

Le poète est semblable d la femme qui forme
lentement un éfre vivant en l’obscur d’elle-
même, sans en connaître les éléments, selon
un plan qui lui échappe.

La sphère

Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse,
Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs,
Et mon cœur délivré des attaches peureuses
Se propage, gorgé d’aise et de devenir.

Sous l’émerveillement des sources et des grottes
Je me fais un printemps de villes et de monts
Et je passe de l’alouette au goémon,
Comme sur une flûte on va de note en note.

J’azure, fluvial, les gazons de mes jours,
Je narre le neigeux leurre de la Montagne
Aux collines venant à mes pieds de velours
Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.

Et comme un éclatant abrégé des saisons,
Mon cœur découvre en soi tropiques et banquises
Voyageant d’île en cap et de port en surprise
Il démêle un intime écheveau d’horizons.

Le corps

Ici Punivers est à l’abri dans la profonde température de
Phomme.
Et les étoiles délicates avancent de leurs pas célestes
Dans l’obscurité qui fait loi dés que la peau est franchie,
Ici tout s’accompagne des pas silencieux de notre sang

Le mort en peine

Perdu parmi les pas et les ruines des astres
Et porté sur l’abîme ow s’engouffre le ciel,
J’entends le souffle en moi des étoiles en marche
Au fond d’un ceeur, hélas, que je sais éternel.
J’arrive de la Terre avec ma charge humaine
D’espoirs pris de panique et d’abrupts souvenirs,
Mais que faire en plein ciel d’un cœur qui se démène
Comme sous le soleil et n’a pas su mourir.
Avez-vous vu mes yeux errer dans ces parages
Od le loin et le prés ignorent les rivages.
Aveugle sans bâton et sans force et sans foi,
Je cherche un corps, celui que j’avais autrefois.
Puissé-je préserver des avides espaces
Mes souvenirs rédant autour de la maison,
Les visages chéris et ma pauvre raison
D’ou je me surveillais comme d’une terrasse.
Que je sauve du moins ce vacillant trésor
Comme un chien aux longs poils sous l’écume marine
Qui tient entre ses dents son petit presque mort.
Mais voici s’avancer l’écume des abîmes...
L’univers ow je suis pousse un cruel soupir
Et la gorge du ciel profonde se soulève.
Puisque tout me rejette ici, même le rêve,
Ces lieux sans terre, à quoi pourraient-ils consentir ?

Ah! même dans la mort je souffre d’insomnies,
Je veux de l’éternel faire un peu de présent,
Je me sens encor vert pour entrer au néant
Et chante mal dans l’universelle harmonie.
Comment renoncerais-je à tant de souvenirs
Quand l’esprit encombré d’invisibles bagages
Je suis plus affairé dans la mort qu’en voyage
Et je flotte au lieu de sombrer dans le mourir.
Les quatre bouts de bois qui me tenaient sous terre
N’empéchaient pas le ciel d’entrer au cimetière,
Le monde me devient un immense radeau
Ou l’Ame va et vient sans trouver son niveau.
Tout se relève avec la pierre de la tombe,
Notre premier regard délivre cent colombes.
Pour qui ne possédait que sa longueur de bois,
Les arbres, c’est déja le plus bel au-delà.

Le retour

Le petit trot des gauchos me façonne,
Les oreilles fixés de mon cheval m’aident à me situer.
Je retrouve dans sa plénitude ce que je n’osais plus envisager,
même par une petite lucarne,
Toute la Pampa étendue à mes pieds comme il y a sept ans.
O Mort! me voici revenu.

Les amis inconnus

Il vous naft un poisson qui se met a tourner
Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit, les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’age,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose ; on dirait qu’elle est comme les autres.

Ou courent-ils ainsi ces liévres, ces belettes,
Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,
Et quelle peur les hante et les fait se hâter,
L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,
La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Tl vous naft un ami, et voila qu’il vous cherche,
Il ne connaitra pas votre nom ni vos yeux,
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son coeur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles ;
« Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis, vais-je le reconnaitre ? »
Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues,
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

Les Poissons

Mémoire des poissons dans les criques profondes,
Que puis-je faire ici de vos lents souvenirs,
Je ne sais rien de vous qu’un peu d’écume et d’ombre
Et qu’un jour, comme moi, il vous faudra mourir.

Alors que venez-vous interroger mes rêves
Comme si je pouvais vous être de secours?
Avez en mer, laissez-moi sur ma terre sèche,
Nous ne sommes pas faits pour mélanger nos jours.

Livres

7

Commentaires (0)

Partager
Se connecter pour publier un commentaire.

Pas encore de commentaires. Soyez le premier à commenter.