De la clere unde yssant hors Cytharée,
Parmy Amours d’aymer non resolue,
En volupté non encor esgarée,
Mais de pensée, et de faict impolue,
Lors que Prognes le beau Printemps salue,
Et la Mer calme aux ventz plus ne s’irrite,
Entre plusieurs veit une marguerite
Dans sa Coquille, et la prenant j’eslys
Ceste, dit elle, en prys, lustre, et merite,
Pour decorer (un temps viendra) le Lys.
L’Aube éteignait Étoiles à foison,
Tirant le jour des régions infimes,
Quand Apollo montant sur l’Horizon
Des monts cornus dorait les hautes cimes.
Lors du profond des ténébreux Abîmes,
Où mon penser par ses fâcheux ennuis
Me fait souvent percer les longues nuits,
Je révoquai à moi l’âme ravie :
Qui, desséchant mes larmoyants conduits,
Me fait clair voir le Soleil de ma vie…
L’ardent désir du haut bien désiré,
Qui aspirait à cette fin heureuse,
À de l’ardeur si grand feu attiré,
Que le corps vif est jà poussière Ombreuse :
Et de ma vie, en ce point malheureuse
Pour vouloir tout à son bien condescendre,
Et de mon être, ainsi réduit en cendre
Ne m’est resté, que ces deux signes-ci :
L’œil larmoyant pour piteuse te rendre,
La bouche ouverte à demander merci…
Comme des rais du soleil gracieux
Se paissent fleurs durant la Primevère,
Je me recrée aux rayons de ses yeux,
Et loin, et près autour d’eux persévère.
Si que le Cœur, qui en moi la révère,
La me fait voir en celle même essence
Que ferait l’Œil par sa belle présence,
Que tant j’honore et que tant je poursuis :
Parquoi de rien ne me nuit son absence,
Vu qu’en tous lieux, malgré moi, je la suis…
Tu te verras ton ivoire crêper
Par l’outrageuse, et tardive Vieillesse.
Lors sans pouvoir en rien participer
D’aucune joie, et humaine liesse,
Je n’aurai eu de ta verte jeunesse,
Que la pitié n’a su à soi ployer,
Ni du travail, qu’on m’a vu employer
À soutenir mes peines éphémères,
Comme Apollon, pour mérité loyer,
Sinon rameaux, et feuilles très amères…
De toi la douce et fraîche souvenance
Du premier jour qu’elle m’entra au cœur,
Avec ta haute et humble contenance,
Et ton regard d’Amour même vainqueur,
Y dépeignit par sa vive liqueur
Ton effigie au vif tant ressemblante,
Que depuis, l’Âme étonnée et tremblante
De jour l’admire, et la prie sans cesse :
Et sur la nuit tacite et sommeillante,
Quand tout repose, encor moins elle cesse.
En toy je vis, où que tu sois absente :
En moy je meurs, où que soye present.
Tant loing sois tu, tousjours tu es presente :
Pour pres que soye, encores suis je absent.
Et si nature oultragee se sent
De me veoir vivre en toy trop plus, qu’en moy :
Le hault povoir qui, ouvrant sans esmoy,
Infuse l’ame en ce mien corps passible,
La prevoyant sans son essence en soy,
En toy l’estend, comme en son plus possible.
Fait paresseux en ma longue esperance,
Avec le Corps l’Esprit est tant remis,
Que l’un ne sent sa mortelle souffrance,
Et l’aultre moins congnoit ses ennemys.
Parquoy je ignore, estant d’espoir demis,
Si ce mien vivre est vitupere, ou los,
Mais je scay bien, que pour estre forclos
De ta mercy, de mon bien tu me prives :
Et par celà tu veulx, que le mal clos
Vive en l’obscur de mes tristes Archives.
L’aigle volant plus loing qu’oncques ne fit,
Cuydoit r’entrer en son Empire antique :
Passa la Mer, ou asses tost deffit
Un nouveau Monstre en ce pays d’Aphrique :
Puis print son vol droict au Soleil Gallique,
Duquel l’ardeur ne vive, ne mourante,
Mais en son chault modéré demourante,
Et s’attrempant, peu à peu lentement
La transmua en une Austruche errante,
Qui vole bas, et fuit legerement.
L’Aulbe estaingnoit Estoilles à foison,
Tirant le jour des régions infimes,
Quand Apollo montant sur l’Orison
Des montz cornuz doroit les haultes cymes.
Lors du profond des tenebreux Abysmes,
Ou mon penser par ses fascheux ennuyz
Me fait souvent percer les longues nuictz,
Je revoquay à moy l’ame ravie :
Qui, dessechant mes larmoyants conduictz,
Me feit cler veoir le Soleil de ma vie.
La blanche Aurore à peine finyssoit
D’orner son chef d’or luisant, et de roses,
Quand mon Esprit, qui du tout perissoit
Au fons confus de tant diverses choses,
Revint à moy soubz les Custodes closes
Pour plus me rendre envers Mort invincible.
Mais toy, qui as (toy seule) le possible
De donner heur à ma fatalité,
Tu me seras la Myrrhe incorruptible
Contre les vers de ma mortalité.
La Mort pourra m’oster et temps, et heure,
Voire encendrir la mienne arse despouille :
Mais qu’elle face, en fin que je ne vueille
Te desirer, encor que mon feu meure ?
Si grand povoir en elle ne demeure.
Tes fiers desdaingz, toute ta froide essence,
Ne feront point, me nyant ta presence,
Qu’en mon penser audacieux ne vive,
Qui, maulgré Mort, et maulgré toute absence,
Te represente à moy trop plus, que vive.
Moins je la voy, certes plus je la hays :
Plus je la hays, et moins elle me fasche.
Plus je l’estime, et moins compte j’en fais :
Plus je la fuys, plus veulx qu’elle me sache.
En un moment deux divers traictz me lasche
Amour et hayne, ennuy avec plaisir.
Forte est l’amour, qui lors me vient saisir,
Quand hayne vient, et vengeance me crie :
Ainsi me faict hayr mon vain desir
Celle pour qui mon cœur tousjours me prie.
Qui cuyderoit du milieu de tant d’Anges
Trop plus parfaictz, que plusieurs des haultz cieulx,
Amour parfaire aultrepart ses vendanges,
Voire en Hyver, qui jà pernicieux
Va dépeuplant les champs delicieux,
De sa fureur faisant premier essay.
Et qu’il soit vray, et comme je le scay :
Constrainct : je suis d’un grand desir extresme
Venir au lieu, non ou je te laissay,
Mais, t’y laissant je m’y perdis moymesme.
Si doulcement le venin de tes yeulx
Par mesme lieu aux fonz du cœur entra,
Que sans douleur le desir soucyeux
De liberté tout seul il rencontra.
Mais, l’occupant, peu à peu, penetra,
Où l’Ame libre en grand seurté vivoit :
Alors le sang, qui d’elle charge avoit,
Les membres laisse et fuit au profond Puys,
Voulant cacher le feu que chascun voit,
Lequel je couvre, et celer ne le puis.
Si le desir, image de la chose
Que plus on ayme, est du cœur le miroir,
Qui tousjours fait par memoire apparoir
Celle où l’esprit de ma vie repose,
A quelle fin mon vain vouloir propose
De m’esloingner de ce qui plus me suyt?
Plus fuit le Cerf, et plus on le poursuyt,
Pour mieulx le rendre aux rhetz de servitude :
Plus je m’absente et plus le mal s’ensuyt
De ce doulx bien, Dieu de l’amaritude.
Tant je l’aymay, qu’en elle encor je vis :
Et tant la vy, que, maulgre moy, je l’ayme.
Le sens, et l’âme y furent tant ravis,
Que par l’Œil fault que le cœur la desayme.
Est-il possible en ce degré suprême
Que fermeté son oultrepas révoque ?
Tant fut la flamme en nous deux réciproque,
Que mon feu luict, quand le sien clair m’appert
Mourant le sien, le mien tost se suffoque.
Et ainsi elle, en se perdant, me pert.
Toute doulceur d’Amour est destrempée
De fiel amer, et de mortel venin,
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Délie · Maurice Scève
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