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Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

L’enthousiasme

Ainsi, quand l’aigle du tonnerre
Enlevait Ganymède aux cieux,
L’enfant, s’attachant à la terre,
Luttait contre l’oiseau des dieux ;
Mais entre ses serres rapides
L’aigle pressant ses flancs timides,
L’arrachait aux champs paternels ;
Et, sourd à la voix qui l’implore,
Il le jetait, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.

Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Au bruit de tes ailes de flamme
Je frémis d’une sainte horreur ;
Je me débats sous ta puissance,
Je fuis, je crains que ta présence
N’anéantisse un cœur mortel,
Comme un feu que la foudre allume,
Qui ne s’éteint plus, et consume
Le bûcher, le temple, et l’autel.

Mais à l’essor de la pensée
L’instinct des sens s’oppose en vain ;
Sous le dieu, mon âme oppressée
Bondit, s’élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Étonné du feu qui me brûle,
Je l’irrite en le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents d’harmonie,
Et me consume en s’échappant.

Muse, contemple ta victime !
Ce n’est plus ce front inspiré,
Ce n’est plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré :
Sous ta dévorante influence,
A peine un reste d’existence
A ma jeunesse est échappé.
Mon front, que la pâleur efface,
Ne conserve plus que la trace
De la foudre qui m’a frappé.

Heureux le poète insensible !
Son luth n’est point baigné de pleurs,
Son enthousiasme paisible
N’a point ces tragiques fureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et ce pusillanime Icare
Trahi par l’aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.

Mais vous, pour embraser les âmes,
Il faut brûler, il faut ravir
Au ciel jaloux ses triples flammes.
Pour tout peindre, il faut tout sentir.
Foyers brûlants de la lumière,
Nos cœurs, de la nature entière,
Doivent concentrer les rayons ;
Et l’on accuse notre vie !
Mais ce flambeau qu’on nous envie
S’allume au feu des passions.
André Breton

André Breton

Sur la route de San Romano

La poésie se fait dans un lit comme l’amour
Ses draps défaits sont l’aurore des choses
La poésie se fait dans les bois

Elle a l’espace qu’il lui faut
Pas celui-ci mais l’autre que conditionnent

L’œil du milan
La rosée sur une prèle
Le souvenir d’une bouteille de Traminer embuée sur un plateau d’argent
Une haute verge de tourmaline sur la mer
Et la route de l’aventure mentale
Qui monte à pic
Une halte elle s’embroussaille aussitôt

Cela ne se crie pas sur les toits
Il est inconvenant de laisser la porte ouverte
Ou d’appeler des témoins

Les bancs de poissons les haies de mésanges
Les rails à l’entrée d’une grande gare
Les reflets des deux rives
Les sillons dans le pain
Les bulles du ruisseau
Les jours du calendrier
Le millepertuis

L’acte d’amour et l’acte de poésie
Sont incompatibles
Avec la lecture du journal à haute voix

Le sens du rayon de soleil
La lueur bleue qui relie les coups de hache du bûcheron
Le fil du cerf-volant en forme de coeur ou de nasse
Le battement en mesure de la queue des castors
La diligence de l’éclair
Le jet de dragées du haut des vieilles marches
L’avalanche

La chambre aux prestiges
Non messieurs ce n’est pas la huitième Chambre
Ni les vapeurs de la chambrée un dimanche soir

Les figures de danse exécutées en transparence au-dessus des mares
La délimitation contre un mur d’un corps de femme au lancer de poignards
Les volutes claires de la fumée
Les boucles de tes cheveux
La courbe de l’éponge des Philippines
Les lacés du serpent corail
L’entrée du lierre dans les ruines
Elle a tout le temps devant elle

L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair
Tant qu’elle dure
Défend toute échappée sur la misère du monde
Charles Baudelaire

Charles Baudelaire

Les phares

Rubens, fleuve d’oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l’on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’air dans le ciel et la mer dans la mer ;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays ;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d’un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s’exhale des ordures,
Et d’un rayon d’hiver traversé brusquement ;

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand cœur gonflé d’orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats ;

Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les cœurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !
Claude Garnier

Claude Garnier

Ode à Monsieur Marcil, Lecteur du Roi

Comme un cygne qui vole entre mille corneilles,
Pressé de leurs rumeurs,
Je vais parmi la France, accompli de merveilles,
Entre mille Rimeurs.
De bec, d’aile, de griffe et de voix continue
Ces monstres jour et nuit
Combattent ma louange en tout lieu reconnue,
En dépit de leur bruit.
Tels furent jadis ceux qui, rebours au mérite
Du Cygne vendomois,
Approuvèrent MELIN, pour être leur conduite
Au siècle des VALOIS.
Je suis comme une roche au milieu des orages
Contre leur vain discours,
Et tel qu’un beau Soleil entouré de nuages,
Quand il refait son cours.
Tant que luiront les jours et tant que la nuit brune
Épandra ses horreurs,
La terre enfantera, d’une suite commune,
Des chardons et des fleurs.
Ils ont beau forcener, ils ont beau mettre en vante
Leur mensonge effronté,
La vérité demeure et la gloire est vivante
À la postérité.
Les chantres de la Grèce, en dépit des Zoïles,
Sont passés jusqu’à nous,
Et les Romains encore au pourpris de nos villes
Sont admirés de tous.
Que leur bouche devienne un foudre, une tempête,
Mille horreurs, mille morts ;
J’affermirai le pas et lèverai la tête,
Invincible en efforts
Je dédaigne leur fougue et ris de leur audace,
J’ai les muses pour moi ;
J’ai ceux qui, par aveu, sur le mont de Parnasse
Ont dormi comme toi.

En si chère conduite, à mes vœux favorable
Je ne redout’rai pas
Ni l’ardente Chimère aux humains effroyable,
Ni le monstre à cent bras.
Fléchirai-je aux corbeaux avoué par les Cygnes ?
Le Chantre des Lys d’or
À des Chantres communs, entre le peuple insignes,
Fléchirait-il encor ?
Non, non, je veux leur blâme et ne veux d’autre gloire
En faveur de mon art,
Pour être un jour assis au Temple de Mémoire,
Compagnon de Ronsard.
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