Poèmes de ce thème
Liberté
Agrippa d'Aubigné
Stances
Liberté douce et gratieuse,
Des petis animaux le plus riche trésor,
Ha liberté, combien tu es plus precieuse
Ni que les perles ni que l’or !
Suivant par les bois à la chasse
Les escureux sautans, moy qui estois captif,
Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse,
Et en pris un entier et vif.
J’en fis present à ma mignonne
Qui lui tressa de soie un cordon pour prison ;
Mais les frians appas du sucre qu’on luy donne
Luy sont plus mortelz que poison.
Les mains de neige qui le lient,
Les attraians regars qui le vont decepvant
Plustot obstinement à la mort le convient
Qu’estre prisonnier et vivant.
Las ! comment ne suis-je semblable
Au petit escurieu qui estant arresté
Meurt de regretz sans fin et n’a si agréable
Sa vie que sa liberté.
O douce fin de triste vie
De ce cueur qui choisist sa mort pour les malheurs,
Qui pour les surmonter sacrifie sa vie
Au regret des champs et des fleurs !
Ainsi apres mille batailles,
Vengeans leur liberté on a veu les Romains
Planter leurs chauds poignards en leurs vives entrailles,
Se guerir pour estre inhumains.
Mais tant s’en fault que je ruine
Ma vie et ma prison qu’elle me plaist si fort,
Qu’en riant je gazouille, ainsi que fait le cigne,
Les douces chansons de ma mort.
Des petis animaux le plus riche trésor,
Ha liberté, combien tu es plus precieuse
Ni que les perles ni que l’or !
Suivant par les bois à la chasse
Les escureux sautans, moy qui estois captif,
Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse,
Et en pris un entier et vif.
J’en fis present à ma mignonne
Qui lui tressa de soie un cordon pour prison ;
Mais les frians appas du sucre qu’on luy donne
Luy sont plus mortelz que poison.
Les mains de neige qui le lient,
Les attraians regars qui le vont decepvant
Plustot obstinement à la mort le convient
Qu’estre prisonnier et vivant.
Las ! comment ne suis-je semblable
Au petit escurieu qui estant arresté
Meurt de regretz sans fin et n’a si agréable
Sa vie que sa liberté.
O douce fin de triste vie
De ce cueur qui choisist sa mort pour les malheurs,
Qui pour les surmonter sacrifie sa vie
Au regret des champs et des fleurs !
Ainsi apres mille batailles,
Vengeans leur liberté on a veu les Romains
Planter leurs chauds poignards en leurs vives entrailles,
Se guerir pour estre inhumains.
Mais tant s’en fault que je ruine
Ma vie et ma prison qu’elle me plaist si fort,
Qu’en riant je gazouille, ainsi que fait le cigne,
Les douces chansons de ma mort.
Arthur Rimbaud
Ma Bohème
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
Mon unique culotte avait un large trou.
— Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
— Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Arthur Rimbaud
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
— Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
— C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
— Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
Auguste Barbier
C’est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille
C’est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille,
Qui jadis, lorsqu’elle apparut
Avec son air hardi, ses allures de fille,
Cinq ans mit tout le peuple en rut ;
Qui, plus tard, entonnant une marche guerrière,
Lasse de ses premiers amants,
Jeta là son bonnet, et devint vivandière
D’un capitaine de vingt ans :
C’est cette femme, enfin, qui, toujours belle et nue,
Avec l’écharpe aux trois couleurs
Dans nos murs mitraillés tout à coup reparue,
Vient de sécher nos yeux en pleurs,
De remettre en trois jours une haute couronne
Aux mains des Français soulevés,
D’écraser une armée et de broyer un trône
Avec quelques tas de pavés.
. . . . . .
Qui jadis, lorsqu’elle apparut
Avec son air hardi, ses allures de fille,
Cinq ans mit tout le peuple en rut ;
Qui, plus tard, entonnant une marche guerrière,
Lasse de ses premiers amants,
Jeta là son bonnet, et devint vivandière
D’un capitaine de vingt ans :
C’est cette femme, enfin, qui, toujours belle et nue,
Avec l’écharpe aux trois couleurs
Dans nos murs mitraillés tout à coup reparue,
Vient de sécher nos yeux en pleurs,
De remettre en trois jours une haute couronne
Aux mains des Français soulevés,
D’écraser une armée et de broyer un trône
Avec quelques tas de pavés.
. . . . . .
Auguste Barbier
C’est que la Liberté n’est pas une comtesse
C’est que la Liberté n’est pas une comtesse
Du noble faubourg Saint-Germain.
Une femme qu’un cri fait tomber en faiblesse,
Qui met du blanc et du carmin :
C’est une forte femme aux puissantes mamelles,
A la voix rauque, aux durs appas,
Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas,
Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours,
A l’odeur de la poudre, aux lointaines volées
Des cloches et des canons sourds ;
Qui ne prend ses amours que dans la populace ;
Qui ne prête son large flanc
Qu’à des gens forts comme elle, et qui veut qu’on l’embrasse
Avec des bras rouges de sang.
Du noble faubourg Saint-Germain.
Une femme qu’un cri fait tomber en faiblesse,
Qui met du blanc et du carmin :
C’est une forte femme aux puissantes mamelles,
A la voix rauque, aux durs appas,
Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas,
Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours,
A l’odeur de la poudre, aux lointaines volées
Des cloches et des canons sourds ;
Qui ne prend ses amours que dans la populace ;
Qui ne prête son large flanc
Qu’à des gens forts comme elle, et qui veut qu’on l’embrasse
Avec des bras rouges de sang.
Auguste Barbier
L’idole
O Corse à cheveux plats ! que ta France était belle
Au grand soleil de messidor !
C’était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d’acier ni rênes d’or ;
Une jument sauvage à la croupe rustique,
Fumante eneor du sang des rois,
Mais fière, et d’un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n’avait passé sur elle
Pour la flétrir et l’outrager ;
Jamais ses larges flancs n’avaient porté la selle
Et le harnais de l’étranger ;
Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,
L’œil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos.
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre
Et des combats pour passe-temps :
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes,
Toujours l’air, toujours le travail.
Toujours comme du sable écraser des corps d’hommes,
Toujours du sang jusqu’au poitrail.
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Broya les générations ;
Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,
Sur le ventre des nations ;
Enfin, lasse d’aller sans finir sa carrière,
D’aller sans user son chemin,
De pétrir l’univers, et comme une poussière
De soulever le genre humain ;
Les jarrets épuisés, haletante, sans force
Et fléchissant à chaque pas,
Elle demanda grâce à son cavalier corse ;
Mais, bourreau, tu n’écoutas pas !
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,
Pour étouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
De fureur tu brisas ses dents ;
Elle se releva : mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille
Et du coup te cassa les reins.
Au grand soleil de messidor !
C’était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d’acier ni rênes d’or ;
Une jument sauvage à la croupe rustique,
Fumante eneor du sang des rois,
Mais fière, et d’un pied fort heurtant le sol antique,
Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n’avait passé sur elle
Pour la flétrir et l’outrager ;
Jamais ses larges flancs n’avaient porté la selle
Et le harnais de l’étranger ;
Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,
L’œil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde
Du bruit de son hennissement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos.
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre
Et des combats pour passe-temps :
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes,
Toujours l’air, toujours le travail.
Toujours comme du sable écraser des corps d’hommes,
Toujours du sang jusqu’au poitrail.
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Broya les générations ;
Quinze ans elle passa, fumante, à toute bride,
Sur le ventre des nations ;
Enfin, lasse d’aller sans finir sa carrière,
D’aller sans user son chemin,
De pétrir l’univers, et comme une poussière
De soulever le genre humain ;
Les jarrets épuisés, haletante, sans force
Et fléchissant à chaque pas,
Elle demanda grâce à son cavalier corse ;
Mais, bourreau, tu n’écoutas pas !
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,
Pour étouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse,
De fureur tu brisas ses dents ;
Elle se releva : mais un jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille
Et du coup te cassa les reins.
Constance de Théis
Épître aux femmes
Ô femmes, c’est pour vous que j’accorde ma lyre !
Ô femmes, c’est pour vous qu’en mon brûlant délire,
D’un usage orgueilleux bravant les vains efforts,
Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports.
Assez, et trop longtemps, la honteuse ignorance
A jusqu’en vos vieux jours prolongé votre enfance ;
Assez, et trop longtemps, des hommes égarés
Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés ;
Un siècle de justice à nos yeux vient de naître :
Femmes, soyez aussi ce que vous devez être !
Si la nature a fait deux sexes différents,
Elle a changé la forme, et non les éléments.
Même loi, même erreur, même ivresse les guide ;
L’un et l’autre propose, exécute ou décide ;
Les charges, les pouvoirs entre eux deux compensés,
Par un ordre immuable y restent balancés ;
Tous deux pensent régner, et tous deux obéissent ;
Ensemble ils sont heureux, séparés ils languissent ;
Tour à tour l’un de l’autre enfin guide et soutien,
Même en se donnant tout ils ne se doivent rien.
L’homme injuste pourtant, oubliant sa faiblesse,
Outrageant à la fois l’amour et la sagesse,
L’homme injuste, offensé de partager ses droits,
Veut seul nous imposer des devoirs et des lois ;
Il feint, dans sa compagne, et sa consolatrice,
De ne voir qu’un objet créé pour son caprice ;
Il trouve dans nos bras le bonheur qui le fuit :
Son orgueil s’en étonne, et son front en rougit.
Esclave révolté des lois de la nature,
Ses clameurs, il est vrai, ne sont qu’un vain murmure ;
Mais que, par les mépris dont il veut nous couvrir,
Il nous vend cher les droits qu’il ne peut nous ravir !
Nos talents, nos vertus, nos grâces séduisantes
Deviennent à ses yeux des armes dégradantes
Dont nous devons chercher à nous faire un appui
Pour mériter l’honneur d’arriver jusqu’à lui.
Il étouffe en nos cœurs la fierté, le courage ;
Il nous fait une loi de supporter l’outrage ;
Pour exercer en paix un empire absolu,
Il fait de la douceur notre seule vertu…
Qu’ai-je dit, la douceur ? Ah ! nos âmes sensibles
Ne lui refusent pas ces triomphes paisibles ;
Mais ce n’est pas assez pour son esprit jaloux :
C’est la soumission qu’il exige de nous…
Ingrat ! méconnais-tu la sagesse profonde
Qui dirige en secret tous les êtres du monde ?
Méconnais-tu la main qui traça dans ton cœur
De ton amour pour nous le principe vengeur ?
Voyons-nous, dans nos bois, nos vallons, nos montagnes,
Les lions furieux outrager leurs compagnes ?
Voyons-nous dans les airs l’aigle dominateur
De l’aigle qu’il chérit réprimer la grandeur ?
Non ; tous suivent en paix l’instinct de la nature :
L’homme seul à ses lois est rebelle et parjure.
[…]
Ô femmes, c’est pour vous qu’en mon brûlant délire,
D’un usage orgueilleux bravant les vains efforts,
Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports.
Assez, et trop longtemps, la honteuse ignorance
A jusqu’en vos vieux jours prolongé votre enfance ;
Assez, et trop longtemps, des hommes égarés
Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés ;
Un siècle de justice à nos yeux vient de naître :
Femmes, soyez aussi ce que vous devez être !
Si la nature a fait deux sexes différents,
Elle a changé la forme, et non les éléments.
Même loi, même erreur, même ivresse les guide ;
L’un et l’autre propose, exécute ou décide ;
Les charges, les pouvoirs entre eux deux compensés,
Par un ordre immuable y restent balancés ;
Tous deux pensent régner, et tous deux obéissent ;
Ensemble ils sont heureux, séparés ils languissent ;
Tour à tour l’un de l’autre enfin guide et soutien,
Même en se donnant tout ils ne se doivent rien.
L’homme injuste pourtant, oubliant sa faiblesse,
Outrageant à la fois l’amour et la sagesse,
L’homme injuste, offensé de partager ses droits,
Veut seul nous imposer des devoirs et des lois ;
Il feint, dans sa compagne, et sa consolatrice,
De ne voir qu’un objet créé pour son caprice ;
Il trouve dans nos bras le bonheur qui le fuit :
Son orgueil s’en étonne, et son front en rougit.
Esclave révolté des lois de la nature,
Ses clameurs, il est vrai, ne sont qu’un vain murmure ;
Mais que, par les mépris dont il veut nous couvrir,
Il nous vend cher les droits qu’il ne peut nous ravir !
Nos talents, nos vertus, nos grâces séduisantes
Deviennent à ses yeux des armes dégradantes
Dont nous devons chercher à nous faire un appui
Pour mériter l’honneur d’arriver jusqu’à lui.
Il étouffe en nos cœurs la fierté, le courage ;
Il nous fait une loi de supporter l’outrage ;
Pour exercer en paix un empire absolu,
Il fait de la douceur notre seule vertu…
Qu’ai-je dit, la douceur ? Ah ! nos âmes sensibles
Ne lui refusent pas ces triomphes paisibles ;
Mais ce n’est pas assez pour son esprit jaloux :
C’est la soumission qu’il exige de nous…
Ingrat ! méconnais-tu la sagesse profonde
Qui dirige en secret tous les êtres du monde ?
Méconnais-tu la main qui traça dans ton cœur
De ton amour pour nous le principe vengeur ?
Voyons-nous, dans nos bois, nos vallons, nos montagnes,
Les lions furieux outrager leurs compagnes ?
Voyons-nous dans les airs l’aigle dominateur
De l’aigle qu’il chérit réprimer la grandeur ?
Non ; tous suivent en paix l’instinct de la nature :
L’homme seul à ses lois est rebelle et parjure.
[…]
Georges Moustaki
Ma liberté
Ma liberté
Longtemps je t’ai gardée
Comme une perle rare
Ma liberté
C’est toi qui m’as aidé
À larguer les amarres
Pour aller n’importe où
Pour aller jusqu’au bout
Des chemins de fortune
Pour cueillir en rêvant
Une rose des vents
Sur un rayon de lune
Ma liberté
Devant tes volontés
Mon âme était soumise
Ma liberté
Je t’avais tout donné
Ma dernière chemise
Et combien j’ai souffert
Pour pouvoir satisfaire
Tes moindres exigences
J’ai changé de pays
J’ai perdu mes amis
Pour gagner ta confiance
Ma liberté
Tu as su désarmer
Toutes mes habitudes
Ma liberté
Toi qui m’as fait aimer
Même la solitude
Toi qui m’as fait sourire
Quand je voyais finir
Une belle aventure
Toi qui m’as protégé
Quand j’allais me cacher
Pour soigner mes blessures
Ma liberté
Pourtant je t’ai quittée
Une nuit de décembre
J’ai déserté
Les chemins écartés
Que nous suivions ensemble
Lorsque sans me méfier
Les pieds et poings liés
Je me suis laissé faire
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Longtemps je t’ai gardée
Comme une perle rare
Ma liberté
C’est toi qui m’as aidé
À larguer les amarres
Pour aller n’importe où
Pour aller jusqu’au bout
Des chemins de fortune
Pour cueillir en rêvant
Une rose des vents
Sur un rayon de lune
Ma liberté
Devant tes volontés
Mon âme était soumise
Ma liberté
Je t’avais tout donné
Ma dernière chemise
Et combien j’ai souffert
Pour pouvoir satisfaire
Tes moindres exigences
J’ai changé de pays
J’ai perdu mes amis
Pour gagner ta confiance
Ma liberté
Tu as su désarmer
Toutes mes habitudes
Ma liberté
Toi qui m’as fait aimer
Même la solitude
Toi qui m’as fait sourire
Quand je voyais finir
Une belle aventure
Toi qui m’as protégé
Quand j’allais me cacher
Pour soigner mes blessures
Ma liberté
Pourtant je t’ai quittée
Une nuit de décembre
J’ai déserté
Les chemins écartés
Que nous suivions ensemble
Lorsque sans me méfier
Les pieds et poings liés
Je me suis laissé faire
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Et je t’ai trahie pour
Une prison d’amour
Et sa belle geôlière
Guillaume Apollinaire
Liens
Sons de cloches à travers l’Europe
Siècles pendus
Rails qui ligotez les nations
Nous ne sommes que deux ou trois hommes
Libres de tous liens
Donnons-nous la main
Violente pluie qui peigne les fumées
Cordes
Cordes tissées
Câbles sous-marins
Tours de Babel changées en ponts
Araignées-Pontifes
Tous les amoureux qu’un seul lien a liés
D’autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et Concorde
J’écris seulement pour vous exalter
O sens ô sens chéris
Ennemis du souvenir
Ennemis du désir
Ennemis du regreté
Ennemis des larmes
Ennemis de tout ce que j’aime encore
Siècles pendus
Rails qui ligotez les nations
Nous ne sommes que deux ou trois hommes
Libres de tous liens
Donnons-nous la main
Violente pluie qui peigne les fumées
Cordes
Cordes tissées
Câbles sous-marins
Tours de Babel changées en ponts
Araignées-Pontifes
Tous les amoureux qu’un seul lien a liés
D’autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et Concorde
J’écris seulement pour vous exalter
O sens ô sens chéris
Ennemis du souvenir
Ennemis du désir
Ennemis du regreté
Ennemis des larmes
Ennemis de tout ce que j’aime encore
Guillaume Apollinaire
Visée
Chevaux couleur cerise limite des Zélandes
Des mitrailleuses d’or coassent les légendes
Je t’aime liberté qui veilles dans les hypogées
Harpe aux cordes d’argent ô pluie ô ma musique
L’invisible ennemi plaie d’argent au soleil
Et l’avenir secret que la fusée élucide
Entends nager le Mot poisson subtil
Les villes tour à tour deviennent des clefs
Le masque bleu comme met Dieu son ciel
Guerre paisible ascèse solitude métaphysique
Enfant aux mains coupées parmi les roses oriflammes
À Madame René Berthier
Des mitrailleuses d’or coassent les légendes
Je t’aime liberté qui veilles dans les hypogées
Harpe aux cordes d’argent ô pluie ô ma musique
L’invisible ennemi plaie d’argent au soleil
Et l’avenir secret que la fusée élucide
Entends nager le Mot poisson subtil
Les villes tour à tour deviennent des clefs
Le masque bleu comme met Dieu son ciel
Guerre paisible ascèse solitude métaphysique
Enfant aux mains coupées parmi les roses oriflammes
À Madame René Berthier
Jean de La Fontaine
Le loup et le chien
Un Loup n’avait que les os et la peau ;
Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille
Et le Mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d’assuré, point de franche lippée.
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien ; donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu’est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.
Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille
Et le Mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d’assuré, point de franche lippée.
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien ; donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu’est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.
Marie Noel
Ronde
Mon père me veut marier,
Sauvong-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,
Mon père me veut marier,
Petit oiseau, tout vif te lairas-tu lier ?
L’affaire est sire : il a du bien.
Sauvors-nous, sauvons-nous, bouchons-nous les oreilles
L’affaire est sire : il a du bien...
C’est un mari... courons, le meilleur ne vaut rien!
Quand il vaudrait son pesant d’or,
Qu’il est lourd, qu’il est lourd et que je suis légère!
Quand il vaudrait son pesant d’or,
Il aura beau courir, il ne m’a pas encor!
Malgré ses louis, ses écus,
Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,
Malgré ses louis, ses écus,
Tl ne m’aura jamais, ni pour moins, ni pour plus.
Qu’il achète s’il a de quoi,
Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,
Quw’il achète s’il a de quoi,
Le monde entier plutét qu’un seul cheveu de moi!
Laissez-vous mettre a la raison
Et garder au clapier, hérissons, chats sauvages,
Laissez-vous mettre a la raison
Avant qu’un sot d’époux m’enferme en sa maison,
Engraissez-vous au potager,
Bruyères, houx, myrtils des bois, genêts des landes,
Engraissez-vous au potager
Avant qu’un sot d’époux ne me donne À manger.
Je suis l’alouette de Mai
Qui s’élance dans le matin À tire d’ailes,
Je suis l’alouette de Mai
Qui court aprés son cœur jusqu’au bout du ciel gai!
J’y volerai si haut, si haut,
Que les cogs, les dindons et toute la volaille,
— J’y volerai si haut, si haut, —
S’ils veulent m’attraper en seront pour leur saut.
Si haut, si haut dans la chaleur,
J’ai peur du ciel, j’ai peur, j’ai peur... les dieux sont proches
Si haut, si haut dans la chaleur,
Qu’un éclair tout a coup me brilera le cœur.
Et, brusque, du désert vermeil,
Il vient, il vient, il vient!... Hui! l’alouette est prise!
Et, brusque, du désert vermeil,
Un aigle fou m’emportera dans le soleil.
Sauvong-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,
Mon père me veut marier,
Petit oiseau, tout vif te lairas-tu lier ?
L’affaire est sire : il a du bien.
Sauvors-nous, sauvons-nous, bouchons-nous les oreilles
L’affaire est sire : il a du bien...
C’est un mari... courons, le meilleur ne vaut rien!
Quand il vaudrait son pesant d’or,
Qu’il est lourd, qu’il est lourd et que je suis légère!
Quand il vaudrait son pesant d’or,
Il aura beau courir, il ne m’a pas encor!
Malgré ses louis, ses écus,
Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,
Malgré ses louis, ses écus,
Tl ne m’aura jamais, ni pour moins, ni pour plus.
Qu’il achète s’il a de quoi,
Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,
Quw’il achète s’il a de quoi,
Le monde entier plutét qu’un seul cheveu de moi!
Laissez-vous mettre a la raison
Et garder au clapier, hérissons, chats sauvages,
Laissez-vous mettre a la raison
Avant qu’un sot d’époux m’enferme en sa maison,
Engraissez-vous au potager,
Bruyères, houx, myrtils des bois, genêts des landes,
Engraissez-vous au potager
Avant qu’un sot d’époux ne me donne À manger.
Je suis l’alouette de Mai
Qui s’élance dans le matin À tire d’ailes,
Je suis l’alouette de Mai
Qui court aprés son cœur jusqu’au bout du ciel gai!
J’y volerai si haut, si haut,
Que les cogs, les dindons et toute la volaille,
— J’y volerai si haut, si haut, —
S’ils veulent m’attraper en seront pour leur saut.
Si haut, si haut dans la chaleur,
J’ai peur du ciel, j’ai peur, j’ai peur... les dieux sont proches
Si haut, si haut dans la chaleur,
Qu’un éclair tout a coup me brilera le cœur.
Et, brusque, du désert vermeil,
Il vient, il vient, il vient!... Hui! l’alouette est prise!
Et, brusque, du désert vermeil,
Un aigle fou m’emportera dans le soleil.
Paul Éluard
Gabriel Péri
Un homme est mort qui n’avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l’oubli
Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd’hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre
Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d’amis
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n’avait d’autre route
Que celle où l’on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l’oubli
Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd’hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre
Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d’amis
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.
Paul Éluard
Liberté
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom…
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom
Sur l’absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom…
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom
Sur l’absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Paul Éluard
Liberté
Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom
Paul Verlaine
En l’honneur de Louise Michel
Madame et Pauline Roland,
Charlotte, Théroigne, Lucile,
Presque Jeanne d’Arc, étoilant
Le front de la foule imbécile,
Nom des cieux, cœur divin qu’exile
Cette espèce de moins que rien
France bourgeoise au dos facile,
Louise Michel est très bien.
Elle aime le Pauvre âpre et franc
Ou timide ; elle est la faucille
Dans le blé mûr pour le pain blanc
Du Pauvre, et la sainte Cécile,
Et la Muse rauque et gracile
Du Pauvre, et son ange gardien
À ce simple, à cet indocile.
Louise Michel est très bien.
Gouvernements de maltalent,
Mégathérium ou bacille,
Soldat brut, robin insolent,
Ou quelque compromis fragile,
Géant de boue aux pieds d’argile,
Tout cela, son courroux chrétien
L’écrase d’un mépris agile.
Louise Michel est très bien.
envoi
Citoyenne ! votre évangile,
On meurt pour ! c’est l’Honneur ! et bien
Loin des Taxil et des Bazile,
Louise Michel est très bien.
Charlotte, Théroigne, Lucile,
Presque Jeanne d’Arc, étoilant
Le front de la foule imbécile,
Nom des cieux, cœur divin qu’exile
Cette espèce de moins que rien
France bourgeoise au dos facile,
Louise Michel est très bien.
Elle aime le Pauvre âpre et franc
Ou timide ; elle est la faucille
Dans le blé mûr pour le pain blanc
Du Pauvre, et la sainte Cécile,
Et la Muse rauque et gracile
Du Pauvre, et son ange gardien
À ce simple, à cet indocile.
Louise Michel est très bien.
Gouvernements de maltalent,
Mégathérium ou bacille,
Soldat brut, robin insolent,
Ou quelque compromis fragile,
Géant de boue aux pieds d’argile,
Tout cela, son courroux chrétien
L’écrase d’un mépris agile.
Louise Michel est très bien.
envoi
Citoyenne ! votre évangile,
On meurt pour ! c’est l’Honneur ! et bien
Loin des Taxil et des Bazile,
Louise Michel est très bien.
Pierre Emmanuel
Hymne de la liberté
O mémoire des morts exhalée de la terre
Lumière qui montais du silence du sol
Tu faiblis, et dans le passé les pas se perdent
L’homme au soir des nations est seul. Les tyrans
Ont soumis jusqu’aux monts ultimes de histoire
Et réprimé le pouls des fleuves sous leur poids :
Leurs géantes statues défient la nuit géante
A leur front luit une escarboucle de malheur
Dont la lueur séduit la misère des hommes
Car un froid noir rayonne d’elle, et dans le sang
Allume les ardeurs sans nom de la ténèbre
Tandis qu’en haut avec la liberté le Ciel se meurt.
Mais pendant que les dieux grimacent dans leur nuit
Et que le mal barbouillé de haine les visages
(Le corps a corps dans la noirceur est sans merci
Le sang a de l’enfer l’odeur inextinguible)
Tu montés au nadir du monde inverse et nu
Et voici que dans notre nuit médite encore
La musique de tes astres bienheureux,
Voici que notre sang s’*émeut de nostalgie
Comme si ta douceur lui était révélée
Au fort de son acharnement à se connaître,
Au plus cruel de sa colère contre soi :
C’est loin dans le secret bruit d’une fontaine
C’est un regret plus murmurant que les forêts
C’est la lumière issue de l’intime des choses
Si sourde, mais qui bouleversé l’univers
Et rend la nuit plus frénétique et plus absurde
En sa fureur contre le simple jour de Dieu.
Au calme de ton firmament intérieur
Tout répond, des arbres immobiles en prière
Aux maisons contemplantes et aux monts.
Cet air natal de l’oraison n’est que Chant nu
Paysage inépuisable et pacifiant de l’Ame
Accord de l’arbre au rythme clair des horizons
Et merveilleuse humilité de la vision.
Tendu dans la présence orante je suis libre
Et me tiens droit drapé dans le limon des morts,
Aimé de Dieu. L’oblation de mes mains noires
C’est le monde par moi vivant et libre encor
Ce monde que Dieu m’a donné pour que j’y vive
Ce monde sans figure et sans voix dont je suis
Le visage et le chant futurs car je suis libre
Et rien ne brise mon regard transfigurant.
Vous ne pouvez emprisonner la vision
Vous ne pouvez empêcher l’arbre d’être libre :
La face de vos victimes l’avez-vous vue
Dans la gloire tragique et crue de la souffrance
-Comme un stigmate ineffaçable au cœur de Dieu?
Leur mort même est encore la liberté de Dieu
Le cri d’éternité de la vie contre homme
L’audacieuse crucifixion aux quatre vents
Lettre de mort libérant l’homme de soi-même
Par un pardon plus écrasant que son péché.
O mes frères dans les prisons vous étes libres
Libres les yeux briélés les membres enchaînés
Le visage troué les lèvres mutilées
Vous étes ces arbres violents et torturés
Qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
Et sur tout le pays d’humaine destinée
Votre regard d’hommes vrais est sans limites
Votre silence est la paix terrible de ]’éther.
Par-dessus les tyrans enroués de mutisme
Il y ala nef silencieuse de vos mains
Par-dessus l’ordre dérisoire des tyrans
Il y a l’ordre des nuées et des cieux vastes
Il y a la respiration des monts très bleus
Il y a les libres lointains de la prière
Il y a les larges fronts qui ne se courbent pas
Il y a les astres dans la liberté de leur essence
Il y a les immenses moissons du devenir
Il y a dans des tyrans une angoisse fatale
Qui est la liberté effroyable de Dieu.
Lumière qui montais du silence du sol
Tu faiblis, et dans le passé les pas se perdent
L’homme au soir des nations est seul. Les tyrans
Ont soumis jusqu’aux monts ultimes de histoire
Et réprimé le pouls des fleuves sous leur poids :
Leurs géantes statues défient la nuit géante
A leur front luit une escarboucle de malheur
Dont la lueur séduit la misère des hommes
Car un froid noir rayonne d’elle, et dans le sang
Allume les ardeurs sans nom de la ténèbre
Tandis qu’en haut avec la liberté le Ciel se meurt.
Mais pendant que les dieux grimacent dans leur nuit
Et que le mal barbouillé de haine les visages
(Le corps a corps dans la noirceur est sans merci
Le sang a de l’enfer l’odeur inextinguible)
Tu montés au nadir du monde inverse et nu
Et voici que dans notre nuit médite encore
La musique de tes astres bienheureux,
Voici que notre sang s’*émeut de nostalgie
Comme si ta douceur lui était révélée
Au fort de son acharnement à se connaître,
Au plus cruel de sa colère contre soi :
C’est loin dans le secret bruit d’une fontaine
C’est un regret plus murmurant que les forêts
C’est la lumière issue de l’intime des choses
Si sourde, mais qui bouleversé l’univers
Et rend la nuit plus frénétique et plus absurde
En sa fureur contre le simple jour de Dieu.
Au calme de ton firmament intérieur
Tout répond, des arbres immobiles en prière
Aux maisons contemplantes et aux monts.
Cet air natal de l’oraison n’est que Chant nu
Paysage inépuisable et pacifiant de l’Ame
Accord de l’arbre au rythme clair des horizons
Et merveilleuse humilité de la vision.
Tendu dans la présence orante je suis libre
Et me tiens droit drapé dans le limon des morts,
Aimé de Dieu. L’oblation de mes mains noires
C’est le monde par moi vivant et libre encor
Ce monde que Dieu m’a donné pour que j’y vive
Ce monde sans figure et sans voix dont je suis
Le visage et le chant futurs car je suis libre
Et rien ne brise mon regard transfigurant.
Vous ne pouvez emprisonner la vision
Vous ne pouvez empêcher l’arbre d’être libre :
La face de vos victimes l’avez-vous vue
Dans la gloire tragique et crue de la souffrance
-Comme un stigmate ineffaçable au cœur de Dieu?
Leur mort même est encore la liberté de Dieu
Le cri d’éternité de la vie contre homme
L’audacieuse crucifixion aux quatre vents
Lettre de mort libérant l’homme de soi-même
Par un pardon plus écrasant que son péché.
O mes frères dans les prisons vous étes libres
Libres les yeux briélés les membres enchaînés
Le visage troué les lèvres mutilées
Vous étes ces arbres violents et torturés
Qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
Et sur tout le pays d’humaine destinée
Votre regard d’hommes vrais est sans limites
Votre silence est la paix terrible de ]’éther.
Par-dessus les tyrans enroués de mutisme
Il y ala nef silencieuse de vos mains
Par-dessus l’ordre dérisoire des tyrans
Il y a l’ordre des nuées et des cieux vastes
Il y a la respiration des monts très bleus
Il y a les libres lointains de la prière
Il y a les larges fronts qui ne se courbent pas
Il y a les astres dans la liberté de leur essence
Il y a les immenses moissons du devenir
Il y a dans des tyrans une angoisse fatale
Qui est la liberté effroyable de Dieu.
Pierre Emmanuel
Ils vivaient pour définir
Ils vivaient pour définir
Quelques mots toujours les mêmes
Pour décliner l’avenir
Au présent J’aime Tu aimes
Ils meurent tout simplement
Pour un sillon sur la plaine
Pour les gerbes de froment
Pour la vendange prochaine
Pour l’amitié d’un outil
Pour la barque et sa balance
Pour ce chien et ce fusil
Qui sont toute leur chevance
Meurent-ils vraiment pour rien ?
Leur cœur le sait : il écoute
L’écho de leurs pas anciens
Sonner demain sur les routes
La liberté c’est un pas
D’homme au seuil de sa journée
C’est humble et juste compas
Qui trace sa destinée
Celui qui s’entend marcher
Circonscrit la terre entière
A l’ombre de son clocher
Son Ame vit sans frontière
Si du champ a la maison
La patrie est toute en vue
Le drapeau des horizons
Dans ses plis la continue
Qui trouve sa vérité
Dans le regard de son fréré
Celui-la sait habiter
Son cœur son peuple et sa terre
Sa vie en suivant son cours
Va dans le sens de l’histoire
Indifférente aux discours
D’un futur comminatoire
Anonyme universel
Ouvrier du temps qui dure
Il est le pain et le sel
De Phumanité obscure
Un sel qui ne s’affadit
Un pain doré d’évidence
Un homme qui ne dédit
Sa pure et simple exigence
Il veut un ciel sans barreaux
Un réel sans mauvais songe
Une histoire sans bourreaux
Un avenir sans mensonge
Il meurt pour vivre au grand air
Le jour en pleine poitrine
Le soleil à coeur ouvert
Midi : son sang illumine
A son modeste horizon
Une éternelle raison.
VERSANT DE L’AGE. 1958.
Quelques mots toujours les mêmes
Pour décliner l’avenir
Au présent J’aime Tu aimes
Ils meurent tout simplement
Pour un sillon sur la plaine
Pour les gerbes de froment
Pour la vendange prochaine
Pour l’amitié d’un outil
Pour la barque et sa balance
Pour ce chien et ce fusil
Qui sont toute leur chevance
Meurent-ils vraiment pour rien ?
Leur cœur le sait : il écoute
L’écho de leurs pas anciens
Sonner demain sur les routes
La liberté c’est un pas
D’homme au seuil de sa journée
C’est humble et juste compas
Qui trace sa destinée
Celui qui s’entend marcher
Circonscrit la terre entière
A l’ombre de son clocher
Son Ame vit sans frontière
Si du champ a la maison
La patrie est toute en vue
Le drapeau des horizons
Dans ses plis la continue
Qui trouve sa vérité
Dans le regard de son fréré
Celui-la sait habiter
Son cœur son peuple et sa terre
Sa vie en suivant son cours
Va dans le sens de l’histoire
Indifférente aux discours
D’un futur comminatoire
Anonyme universel
Ouvrier du temps qui dure
Il est le pain et le sel
De Phumanité obscure
Un sel qui ne s’affadit
Un pain doré d’évidence
Un homme qui ne dédit
Sa pure et simple exigence
Il veut un ciel sans barreaux
Un réel sans mauvais songe
Une histoire sans bourreaux
Un avenir sans mensonge
Il meurt pour vivre au grand air
Le jour en pleine poitrine
Le soleil à coeur ouvert
Midi : son sang illumine
A son modeste horizon
Une éternelle raison.
VERSANT DE L’AGE. 1958.
Ponce-Denis Écouchard-Lebrun
Ode sur le vaisseau Le Vengeur
Au sommet glacé du Rhodope,
Qu’il soumit tant de fois à ses Accords touchants,
Par de timides Sons le Fils de Calliope
Ne préludait point à ses Chants.
Plein d’une Audace Pindarique,
Il faut que des hauteurs du sublime Hélicon,
Le premier Trait que lance un Poète lyrique
Soit une flèche d’Apollon.
L’Etna, Géant incendiaire,
Qui, d’un front embrasé, fend la Voûte des Airs,
Dédaigne ces Volcans dont la froide Colère
S’épuise en stériles Éclairs.
À peine sa Fureur commence,
C’est un vaste Incendie et des Fleuves brûlants.
Qu’il est beau de Courroux lorsque sa Bouche immense
Vomit leurs Flots étincelants !
Tel éclate un libre Génie,
Quand il lance aux Tyrans les Foudres de sa Voix ;
Telle à Flots indomptés sa brûlante Harmonie
Entraîne les Sceptres des Rois.
Toi, que je chante et que j’adore,
Dirige, ô Liberté ! mon Vaisseau dans son Cours.
Moins de Vents orageux tourmentent le Bosphore
Que la Mer terrible où je cours.
Argo, la Nef à voix humaine
Qui mérita l’Olympe et luit au front des Cieux,
Quel que fût le succès de sa Course lointaine,
Prit un Vol moins audacieux.
Vainqueur d’Éole et des Pléiades,
Je sens d’un souffle heureux mon Navire emporté ;
Il échappe aux Écueils des trompeuses Cyclades,
Et vogue à l’Immortalité.
Mais des Flots fût-il la Victime,
Ainsi que Le Vengeur il est beau de périr ;
Il est beau, quand le Sort vous plonge dans l’Abîme,
De paraître le conquérir.
Trahi par le Sort infidèle,
Comme un Lion pressé de nombreux Léopards,
Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle ;
Il les combat de toutes parts.
L’Airain lui déclare la guerre ;
Le Fer, l’Onde, la Flamme entourent ses Héros.
Sans doute ils triomphaient ! mais leur dernier Tonnerre
Vient de s’éteindre sous les Flots.
Captifs !… La Vie est un outrage :
Ils préfèrent le Gouffre à ce bienfait honteux.
L’Anglais, en frémissant, admire leur Courage ;
Albion pâlit devant eux.
Plus fiers d’une Mort infaillible,
Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats,
De ces Républicains l’Âme n’est plus sensible
Qu’à l’ivresse d’un beau Trépas.
Près de se voir réduits en poudre,
Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants.
Voyez-les défier et la Vague et la Foudre
Sous des Mâts rompus et brûlants.
Voyez ce Drapeau tricolore
Qu’élève, en périssant, leur Courage indompté.
Sous le Flot qui les couvre, entendez-vous encore
Ce cri : Vive la Liberté !
Ce cri !… C’est en vain qu’il expire,
Étouffé par la Mort et par les Flots jaloux.
Sans cesse il revivra répété par ma Lyre.
Siècles ! Il planera sur vous !
Et vous ! Héros de Salamine,
Dont Thétis vante encor les Exploits glorieux,
Non ! vous n’égalez point cette auguste Ruine,
Ce Naufrage victorieux !
Qu’il soumit tant de fois à ses Accords touchants,
Par de timides Sons le Fils de Calliope
Ne préludait point à ses Chants.
Plein d’une Audace Pindarique,
Il faut que des hauteurs du sublime Hélicon,
Le premier Trait que lance un Poète lyrique
Soit une flèche d’Apollon.
L’Etna, Géant incendiaire,
Qui, d’un front embrasé, fend la Voûte des Airs,
Dédaigne ces Volcans dont la froide Colère
S’épuise en stériles Éclairs.
À peine sa Fureur commence,
C’est un vaste Incendie et des Fleuves brûlants.
Qu’il est beau de Courroux lorsque sa Bouche immense
Vomit leurs Flots étincelants !
Tel éclate un libre Génie,
Quand il lance aux Tyrans les Foudres de sa Voix ;
Telle à Flots indomptés sa brûlante Harmonie
Entraîne les Sceptres des Rois.
Toi, que je chante et que j’adore,
Dirige, ô Liberté ! mon Vaisseau dans son Cours.
Moins de Vents orageux tourmentent le Bosphore
Que la Mer terrible où je cours.
Argo, la Nef à voix humaine
Qui mérita l’Olympe et luit au front des Cieux,
Quel que fût le succès de sa Course lointaine,
Prit un Vol moins audacieux.
Vainqueur d’Éole et des Pléiades,
Je sens d’un souffle heureux mon Navire emporté ;
Il échappe aux Écueils des trompeuses Cyclades,
Et vogue à l’Immortalité.
Mais des Flots fût-il la Victime,
Ainsi que Le Vengeur il est beau de périr ;
Il est beau, quand le Sort vous plonge dans l’Abîme,
De paraître le conquérir.
Trahi par le Sort infidèle,
Comme un Lion pressé de nombreux Léopards,
Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle ;
Il les combat de toutes parts.
L’Airain lui déclare la guerre ;
Le Fer, l’Onde, la Flamme entourent ses Héros.
Sans doute ils triomphaient ! mais leur dernier Tonnerre
Vient de s’éteindre sous les Flots.
Captifs !… La Vie est un outrage :
Ils préfèrent le Gouffre à ce bienfait honteux.
L’Anglais, en frémissant, admire leur Courage ;
Albion pâlit devant eux.
Plus fiers d’une Mort infaillible,
Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats,
De ces Républicains l’Âme n’est plus sensible
Qu’à l’ivresse d’un beau Trépas.
Près de se voir réduits en poudre,
Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants.
Voyez-les défier et la Vague et la Foudre
Sous des Mâts rompus et brûlants.
Voyez ce Drapeau tricolore
Qu’élève, en périssant, leur Courage indompté.
Sous le Flot qui les couvre, entendez-vous encore
Ce cri : Vive la Liberté !
Ce cri !… C’est en vain qu’il expire,
Étouffé par la Mort et par les Flots jaloux.
Sans cesse il revivra répété par ma Lyre.
Siècles ! Il planera sur vous !
Et vous ! Héros de Salamine,
Dont Thétis vante encor les Exploits glorieux,
Non ! vous n’égalez point cette auguste Ruine,
Ce Naufrage victorieux !
René Char
Destination de nos lointains
La liberté naît, la nuit, n’importe où, dans un trou de mur, sur le passage des vents glacés.
Les étoiles sont acides et vertes en été; l’hiver elles offrent à notre main leur pleine jeunesse mûrie.
Si des dieux précurseurs, aguerris et persuasifs, chassant devant eux le proche passé de leurs actions et de nos besoins
conjugués, ne sont plus nos inséparables, pas plus la nature que
nous ne leur survivrons.
Tel regard de la terre met au monde des buissons vivifiants au
point le plus enflammé. Et nous réciproquement.
Les étoiles sont acides et vertes en été; l’hiver elles offrent à notre main leur pleine jeunesse mûrie.
Si des dieux précurseurs, aguerris et persuasifs, chassant devant eux le proche passé de leurs actions et de nos besoins
conjugués, ne sont plus nos inséparables, pas plus la nature que
nous ne leur survivrons.
Tel regard de la terre met au monde des buissons vivifiants au
point le plus enflammé. Et nous réciproquement.
René Char
La liberté
Elle est venue par cette ligne blahche pouvant tout aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du crépuscule.
Elle passa les grèves machinales; elle passa les cimes éventrées. -
Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau.
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s inscrivit mon souffle.
D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue, cygne sur la blessure, par cette ligne blanche.
Seuls Demeurent
Elle passa les grèves machinales; elle passa les cimes éventrées. -
Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau.
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s inscrivit mon souffle.
D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue, cygne sur la blessure, par cette ligne blanche.
Seuls Demeurent
Tristan Corbière
Parla
Quille se payent des républiques,
Hommes libres! — carcan au cou —
Qu’ils peuplent leurs nids domestiques!...
— Moi je suis le maigre coucou.
— Moi, — cœur eunuque, dératé
De ce qui mouille et ce qui vibre...
Que me chante leur Liberté,
A moi : toujours seul. Toujours libre.
— Ma Patrie... elle est par le monde ;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d’en voir le bout...
Ma patrie est ow je la plante :
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds — quand je suis debout.
Quand je suis couché : ma patrie
C’est la couche seule et meurtrie
Ou je vais forcer dans mes bras
Ma moitié, comme moi sans ame 3
Et ma moitié : c’est une femme...
Une femme que je n’ai pas.
— Lidéal à moi : c’est un songe
Creux ; mon horizon — l’imprévu —
Et le mal du pays me ronge...
Du pays que je n’ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route,
De Carcassonne à Tombouctou...
— Moi, ma route me suit. Sans doute
Elle me suivra n’importe ou.
Mon pavillon sur moi frissonne,
Il a le ciel pour couronne :
C’est la brise dans mes cheveux...
Et dans n’importe quelle langue
Je puis subir une harangue ;
Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride :
C’est Pair. L’air est à moi partout,
Et ma parole est l’écho vide
Qui ne dit rien — et c’est tout,
Mon passé : c’est ce que j’oublie.
La seule chose qui me lie,
C’est ma main dans mon autre main.
Mon souvenir — Rien — C’est ma trace.
Mon présent c’est tout ce qui passe 2 9 Là
Mon avenir — Demain... demain.
Je ne connais pas mon semblable ;
Moi, je suis ce que je me fais.
— Le moi humain est haïssable...
— Je ne m’aime ni ne me hais.
— Allons! la vie est une fille
Qui m’a pris a son bon plaisir...
Le mien, c’est : la mettre en guenille,
La prostituer sans désir.
— Des Dieux ?... — Par hasard j’ai pu naître;
Peut-étre en est-il — par hasard...
Ceux-la, s’ils veulent me connaître,
Me trouveront bien quelque part.
— Ou que je meure, ma patrie
S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,
Assez grande pour mon linceul...
Un linceul encor : pour que faire ?...
Puisque ma patrie est en terre
Mon os ira bien la tout seul...
Hommes libres! — carcan au cou —
Qu’ils peuplent leurs nids domestiques!...
— Moi je suis le maigre coucou.
— Moi, — cœur eunuque, dératé
De ce qui mouille et ce qui vibre...
Que me chante leur Liberté,
A moi : toujours seul. Toujours libre.
— Ma Patrie... elle est par le monde ;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d’en voir le bout...
Ma patrie est ow je la plante :
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds — quand je suis debout.
Quand je suis couché : ma patrie
C’est la couche seule et meurtrie
Ou je vais forcer dans mes bras
Ma moitié, comme moi sans ame 3
Et ma moitié : c’est une femme...
Une femme que je n’ai pas.
— Lidéal à moi : c’est un songe
Creux ; mon horizon — l’imprévu —
Et le mal du pays me ronge...
Du pays que je n’ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route,
De Carcassonne à Tombouctou...
— Moi, ma route me suit. Sans doute
Elle me suivra n’importe ou.
Mon pavillon sur moi frissonne,
Il a le ciel pour couronne :
C’est la brise dans mes cheveux...
Et dans n’importe quelle langue
Je puis subir une harangue ;
Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride :
C’est Pair. L’air est à moi partout,
Et ma parole est l’écho vide
Qui ne dit rien — et c’est tout,
Mon passé : c’est ce que j’oublie.
La seule chose qui me lie,
C’est ma main dans mon autre main.
Mon souvenir — Rien — C’est ma trace.
Mon présent c’est tout ce qui passe 2 9 Là
Mon avenir — Demain... demain.
Je ne connais pas mon semblable ;
Moi, je suis ce que je me fais.
— Le moi humain est haïssable...
— Je ne m’aime ni ne me hais.
— Allons! la vie est une fille
Qui m’a pris a son bon plaisir...
Le mien, c’est : la mettre en guenille,
La prostituer sans désir.
— Des Dieux ?... — Par hasard j’ai pu naître;
Peut-étre en est-il — par hasard...
Ceux-la, s’ils veulent me connaître,
Me trouveront bien quelque part.
— Ou que je meure, ma patrie
S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,
Assez grande pour mon linceul...
Un linceul encor : pour que faire ?...
Puisque ma patrie est en terre
Mon os ira bien la tout seul...
Victor Hugo
Ils parlent à la solitude
Ils parlent à la solitude,
Et la solitude comprend ;
Ils parlent à la multitude,
Et font écumer ce torrent ;
Ils font vibrer les édifices ;
Ils inspirent les sacrifices
Et les inébranlables fois ;
Sombres, ils ont en eux, pour muse,
La palpitation confuse
De tous les êtres à la fois.
Comment naît un peuple ? Mystère !
À de certains moments, tout bruit
À disparu ; toute la terre
Semble une plaine de la nuit ;
Toute lueur s’est éclipsée ;
Pas de verbe, pas de pensée,
Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
Pas un œil n’ouvre ses paupières…—
Le désert blême est plein de pierres,
Ézéchiel ! Ézéchiel !
Mais un vent sort des cieux sans bornes,
Grondant comme les grandes eaux,
Et souffle sur ces pierres mornes,
Et de ces pierres fait des os ;
Ces os frémissent, tas sonore ;
Et le vent souffle, et souffle encore
Sur ce triste amas agité,
Et de ces os il fait des hommes,
Et nous nous levons et nous sommes,
Et ce vent, c’est la liberté !
Ainsi s’accomplit la genèse
Du grand rien d’où naît le grand tout.
Dieu pensif dit : Je suis bien aise
Que ce qui gisait soit debout.
Le néant dit : J’étais souffrance ;
La douleur dit : Je suis la France ! —
O formidable vision !
Ainsi tombe le noir suaire ;
Le désert devient ossuaire,
Et l’ossuaire Nation…
Janvier 1856.
Et la solitude comprend ;
Ils parlent à la multitude,
Et font écumer ce torrent ;
Ils font vibrer les édifices ;
Ils inspirent les sacrifices
Et les inébranlables fois ;
Sombres, ils ont en eux, pour muse,
La palpitation confuse
De tous les êtres à la fois.
Comment naît un peuple ? Mystère !
À de certains moments, tout bruit
À disparu ; toute la terre
Semble une plaine de la nuit ;
Toute lueur s’est éclipsée ;
Pas de verbe, pas de pensée,
Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
Pas un œil n’ouvre ses paupières…—
Le désert blême est plein de pierres,
Ézéchiel ! Ézéchiel !
Mais un vent sort des cieux sans bornes,
Grondant comme les grandes eaux,
Et souffle sur ces pierres mornes,
Et de ces pierres fait des os ;
Ces os frémissent, tas sonore ;
Et le vent souffle, et souffle encore
Sur ce triste amas agité,
Et de ces os il fait des hommes,
Et nous nous levons et nous sommes,
Et ce vent, c’est la liberté !
Ainsi s’accomplit la genèse
Du grand rien d’où naît le grand tout.
Dieu pensif dit : Je suis bien aise
Que ce qui gisait soit debout.
Le néant dit : J’étais souffrance ;
La douleur dit : Je suis la France ! —
O formidable vision !
Ainsi tombe le noir suaire ;
Le désert devient ossuaire,
Et l’ossuaire Nation…
Janvier 1856.
Victor Hugo
Ultima verba
… Quand même grandirait l’abjection publique
À ce point d’adorer l’exécrable trompeur ;
Quand même l’Angleterre et même l’Amérique
Diraient à l’exilé : — Va-t’en ! nous avons peur !
Quand même nous serions comme la feuille morte,
Quand, pour plaire à César, on nous renîrait tous ;
Quand le proscrit devrait s’enfuir de porte en porte,
Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous ;
Quand le désert, où Dieu contre l’homme proteste,
Bannirait les bannis, chasserait les chassés ;
Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste,
Le tombeau jetterait dehors les trépassés ;
Je ne fléchirai pas ! Sans plainte dans la bouche,
Calme, le deuil au cœur, dédaignant le troupeau,
Je vous embrasserai dans mon exil farouche,
Patrie, ô mon autel, Liberté, mon drapeau !
Mes nobles compagnons, je garde votre culte ;
Bannis, la République est là qui nous unit.
J’attacherai la gloire à tout ce qu’on insulte ;
Je jetterai l’opprobre à tout ce qu’on bénit !
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,
La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !
Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,
Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.
Devant les trahisons et les têtes courbées,
Je croiserai les bras, indigné, mais serein.
Sombre fidélité pour les choses tombées,
Sois ma force et ma joie et mon pilier d’airain !
Oui, tant qu’il sera là, qu’on cède ou qu’on persiste,
O France ! France aimée et qu’on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France ! hors le devoir, hélas ! j’oublierai tout.
Parmi les éprouvés je planterai ma tente :
Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !
Jersey, 2 décembre 1852.
À ce point d’adorer l’exécrable trompeur ;
Quand même l’Angleterre et même l’Amérique
Diraient à l’exilé : — Va-t’en ! nous avons peur !
Quand même nous serions comme la feuille morte,
Quand, pour plaire à César, on nous renîrait tous ;
Quand le proscrit devrait s’enfuir de porte en porte,
Aux hommes déchiré comme un haillon aux clous ;
Quand le désert, où Dieu contre l’homme proteste,
Bannirait les bannis, chasserait les chassés ;
Quand même, infâme aussi, lâche comme le reste,
Le tombeau jetterait dehors les trépassés ;
Je ne fléchirai pas ! Sans plainte dans la bouche,
Calme, le deuil au cœur, dédaignant le troupeau,
Je vous embrasserai dans mon exil farouche,
Patrie, ô mon autel, Liberté, mon drapeau !
Mes nobles compagnons, je garde votre culte ;
Bannis, la République est là qui nous unit.
J’attacherai la gloire à tout ce qu’on insulte ;
Je jetterai l’opprobre à tout ce qu’on bénit !
Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre,
La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !
Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,
Moi, je te montrerai, César, ton cabanon.
Devant les trahisons et les têtes courbées,
Je croiserai les bras, indigné, mais serein.
Sombre fidélité pour les choses tombées,
Sois ma force et ma joie et mon pilier d’airain !
Oui, tant qu’il sera là, qu’on cède ou qu’on persiste,
O France ! France aimée et qu’on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !
Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France ! hors le devoir, hélas ! j’oublierai tout.
Parmi les éprouvés je planterai ma tente :
Je resterai proscrit, voulant rester debout.
J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !
Jersey, 2 décembre 1852.
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