Consolation à Idalie sur la mort d’un Parent
Si la Mort connaissait le prix de la valeur
Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes,
Sans doute que Daphnis garanti du malheur,
En conservant sa vie, eût épargné vos larmes.
Mais la Parque sujette à la Fatalité,
Ayant les yeux bandés et l’oreille fermée,
Ne sait pas discerner les traits de la Beauté,
Et n’entend point le bruit que fait la Renommée.
Alexandre n’est plus, lui dont Mars fut jaloux,
César est dans la tombe aussi bien qu’un infâme :
Et la noble Camille aimable comme vous,
Est au fond du cercueil ainsi qu’une autre femme.
Bien que vous méritiez des devoirs si constants,
Et que vous paraissiez si charmante et si sage,
On ne vous verra plus avant qu’il soit cent ans,
Si ce n’est dans mes vers qui vivront davantage.
Par un ordre éternel qu’on voit en l’univers
Les plus dignes objets sont frêles comme verre,
Et le Ciel embelli de tant d’Astres divers
Dérobe tous les jours des Astres à la Terre.
Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu
En l’Avril de nos ans, en l’âge le plus tendre,
Nous rencontrons l’Amour qui met nos cœurs en feu,
Puis nous trouvons la Mort qui met nos corps en cendre.
Le Temps qui, sans repos, va d’un pas si léger,
Emporte avecque lui toutes les belles choses :
C’est pour nous avertir de le bien ménager
Et faire des bouquets en la saison des roses.
Daphnis, fais-moi raison…
Daphnis fais-moi raison de mes adversités ;
Depuis vingt ans entiers je sers un fils de France ;
Et bien qu’il soit illustre en rares qualités,
Je ne suis reconnu d’aucune récompense.
Apollon dont les soins m’ont conduit dès l’enfance
Loin de l’ambition et des prospérités
D’un immortel renom flatte mon espérance
Au lieu des autres biens que j’aurais mérités.
Ce Dieu pour adoucir toute mon amertume
Me promet qu’à jamais ce qui part de ma plume
Sera des beaux esprits l’agréable entretien.
Mais j’estime ce bruit autant qu’une fumée,
Car si durant la vie on a si peu de bien,
Que sert après la mort beaucoup de renommée ?
La belle en deuil
Que vous avez d’appas, belle nuit animée !
Que vous nous apportez de merveille et d’amour.
Il faut bien confesser que vous êtes formée
Pour donner de l’envie et de la honte au jour.
La flamme éclate moins à travers la fumée
Que ne font vos beaux yeux sous un funeste atour,
Et de tous les mortels, en ce sacré séjour,
Comme un céleste objet vous êtes réclamée.
Mais ce n’est point ainsi que ces Divinités
Qui n’ont plus ni de vœux, ni de solennités
Et dont l’Autel glacé ne reçoit point de presse,
Car vous voyant si belle, on pense à votre abord
Que par quelque gageure où Vénus s’intéresse,
L’Amour s’est déguisé sous l’habit de la Mort.
La Belle esclave more
Beau monstre de nature, il est vrai, ton visage
Est noir au dernier point, mais beau parfaitement,
Et l’Ébène poli qui te sert d’ornement
Sur le plus blanc ivoire emporte l’avantage.
Ô merveille divine inconnue à notre âge
Qu’un objet ténébreux luise si clairement
Et qu’un charbon ardent brûle plus vivement
Que ceux qui de la flamme entretiennent l’usage,
Entre ces noires mains je mets ma liberté.
Moi qui fus invincible à toute autre beauté,
Une More m’embrase, une esclave me dompte,
Mais cache-toi, soleil, toi qui viens de ces lieux
D’où cet astre est venu, qui portes pour ta honte
La nuit sur son visage et le jour dans ses yeux.
La Belle gueuse
Ô que d’appas en ce visage
Plein de jeunesse et de beauté
Qui semblent trahir son langage,
Et démentir sa pauvreté !
Ce rare honneur des orphelines
Couvert de ces mauvais habits,
Nous découvre des perles fines
Dans une boîte de rubis.
Ses yeux sont des saphirs qui brillent,
Et ses cheveux qui s’éparpillent,
Font montre d’un riche trésor :
A quoi bon sa triste requête,
Si pour faire pleuvoir de l’or
Elle n’a qu’à baisser la tête.
Le navire
Je fus, Plante superbe, en Vaisseau transformée.
Si je crûs sur un Mont, je cours dessus les eaux,
Et porte de Soldats une nombreuse armée,
Après avoir logé des Escadrons d’Oiseaux.
En rames, mes rameaux se trouvent convertis,
Et mes feuillages verts, en orgueilleuses voiles ;
J’ornai jadis Cybèle, et j’honore Thétis
Portant toujours le front jusqu’auprès des Étoiles.
Mais l’aveugle Fortune a de bizarres lois :
Je suis comme un jouet en ses volages doigts,
Et les quatre Éléments me font toujours la guerre.
Souvent l’Air orageux traverse mon dessein,
L’Onde s’enfle à tous coups pour me crever le sein,
Je dois craindre le Feu, mais beaucoup plus la Terre.
Le promenoir des deux amants
Auprès de cette grotte sombre
Où l’on respire un air si doux,
L’onde lutte avec les cailloux,
Et la lumière avecque l’ombre.
Ces flots lassés de l’exercice
Qu’ils ont fait dessus ce gravier,
Se reposent dans ce vivier
Où mourut autrefois Narcisse…
L’ombre de cette fleur vermeille
Et celle de ces joncs pendants
Paraissent être là dedans
Les songes de l’eau qui sommeille.
Les plus aimables influences
Qui rajeunissent l’univers,
Ont relevé ces tapis verts
De fleurs de toutes les nuances.
Dans ce bois ni dans ces montagnes
Jamais chasseur ne vint encor :
Si quelqu’un y sonne du cor,
C’est Diane avec ses compagnes.
Ce vieux chêne a des marques saintes :
Sans doute qui le couperait,
Le sang chaud en découlerait,
Et l’arbre pousserait des plaintes.
Ce rossignol, mélancolique
Du souvenir de son malheur,
Tâche de charmer sa douleur,
Mettant son histoire en musique.
Il reprend sa note première
Pour chanter, d’un art sans pareil,
Sous ce rameau que le soleil
À doré d’un trait de lumière.
Sur ce frêne deux tourterelles
S’entretiennent de leurs tourments,
Et font les doux appointements
De leurs amoureuses querelles…
Dans toutes ces routes divines,
Les nymphes dansent aux chansons,
Et donnent la grâce aux buissons
De porter des fleurs sans épines.
Jamais les vents ni le tonnerre
N’ont troublé la paix de ces lieux,
Et la complaisance des dieux
Y sourit toujours à la terre.
Crois mon conseil, chère Climène ;
Pour laisser arriver le soir,
Je te prie, allons nous asseoir
Sur le bord de cette fontaine.
N’ois-tu pas soupirer Zéphire,
De merveille et d’amour atteint,
Voyant des roses sur ton teint,
Qui ne sont pas de son Empire ?
Sa bouche, d’odeur toute pleine,
À soufflé sur notre chemin,
Mêlant un esprit de jasmin
À l’ambre de ta douce haleine.
Penche la tête sur cette onde
Dont le cristal paraît si noir ;
Je t’y veux faire apercevoir
L’objet le plus charmant du monde.
Tu ne dois pas être étonnée
Si, vivant sous tes douces lois,
J’appelle ces beaux yeux mes Rois,
Mes Astres et ma Destinée…
Vois mille Amours qui se vont prendre
Dans les filets de tes cheveux,
Et d’autres qui cachent leurs feux
Dessous une si belle cendre…
Je tremble en voyant ton visage
Flotter avecque mes désirs,
Tant j’ai de peur que mes soupirs
Ne lui fassent faire naufrage…
Veux-tu par un doux privilège
Me mettre au-dessus des humains ?
Fais-moi boire au creux de tes mains
Si l’eau n’en dissout point la neige…
Climène, ce baiser m’enivre,
Cet autre me rend tout transi.
Si je ne meurs de celui-ci,
Je ne suis pas digne de vivre.
Les agréables pensées
Mon plus secret conseil et mon cher entretien,
Pensées, chers confidents d’une amour si fidèle,
Tenez-moi compagnie et parlons d’Isabelle
Puisque aujourd’hui sa vue est mon souverain bien.
Représentez-la-moi, dites-moi s’il est rien
D’aimable, de charmant et de rare comme Elle :
Et s’il peut jamais naître une fille assez belle
Pour avoir un Empire aussi grand que le sien.
Un cœur se peut-il rendre à de plus belles choses ?
Ses yeux sont de Saphirs et sa bouche de Roses
De qui le vif éclat dure en toute saison.
Ô que ce réconfort flatte mes rêveries !
De voir comme les Cieux pour faire ma prison
Mirent des fleurs en œuvre avec des pierreries.