Victor Hugo

Victor Hugo

1802–1885 · a vécu 83 ans

n. 1802-02-26, Besançon · m. 1885-05-22, Paris

A mes odes

. . . . . .
Le poëte, inspiré lorsque la terre ignore,
Ressemble à ces grands monts que la nouvelle aurore
Dore avant tous à son réveil,
Et qui, longtemps vainqueurs de l’ombre,
Gardent jusque dans la nuit sombre
Le dernier rayon du soleil.
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Poèmes

85

Fenêtres ouvertes

J’entends des voix. Lueurs à travers ma paupière.
Une cloche est en branle à l’église Saint-Pierre.
Cris des baigneurs. Plus près! plus loin! non, par ici!
Non, par là! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
Georges l’appelle. Chant des coqs. Une truelle
Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement d’une faulx qui coupe le gazon.
Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits du port. Sifflement des machines chauffées.
Musique militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci.
Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici
Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme de marteaux lointains dans une forge.
L’eau clapote. On entend haleter un steamer.
Une mouche entre. Souffle immense de la mer.

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre,
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et, chacun se sentant mourir, on était seul.
— Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
O chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L’empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
— Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? —
Alors il s’entendit appeler par son nom
Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : Non.

Ils parlent à la solitude

Ils parlent à la solitude,
Et la solitude comprend ;
Ils parlent à la multitude,
Et font écumer ce torrent ;
Ils font vibrer les édifices ;
Ils inspirent les sacrifices
Et les inébranlables fois ;
Sombres, ils ont en eux, pour muse,
La palpitation confuse
De tous les êtres à la fois.

Comment naît un peuple ? Mystère !
À de certains moments, tout bruit
À disparu ; toute la terre
Semble une plaine de la nuit ;
Toute lueur s’est éclipsée ;
Pas de verbe, pas de pensée,
Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
Pas un œil n’ouvre ses paupières…—
Le désert blême est plein de pierres,
Ézéchiel ! Ézéchiel !

Mais un vent sort des cieux sans bornes,
Grondant comme les grandes eaux,
Et souffle sur ces pierres mornes,
Et de ces pierres fait des os ;
Ces os frémissent, tas sonore ;
Et le vent souffle, et souffle encore
Sur ce triste amas agité,
Et de ces os il fait des hommes,
Et nous nous levons et nous sommes,
Et ce vent, c’est la liberté !

Ainsi s’accomplit la genèse
Du grand rien d’où naît le grand tout.
Dieu pensif dit : Je suis bien aise
Que ce qui gisait soit debout.
Le néant dit : J’étais souffrance ;
La douleur dit : Je suis la France ! —
O formidable vision !
Ainsi tombe le noir suaire ;
Le désert devient ossuaire,
Et l’ossuaire Nation…
Janvier 1856.

J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline

J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline,
Que l’aigle connaît seul et peut seul approcher,
Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
L’ombre baignait les flancs du morne promontoire ;
Je voyais, comme on dresse au lieu d’une victoire
Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
A l’endroit où s’était englouti le soleil,
La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
Des voiles s’enfuyaient, au loin diminuées ;
Quelques toits, s’éclairant au fond d’un entonnoir,
Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
J’ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
Elle est pâle, et n’a pas de corolle embaumée.
Sa racine n’a pris sur la crête des monts
Que l’amère senteur des glauques goëmons ;
Moi, j’ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime,
Tu devais t’en aller dans cet immense abîme
Où l’algue et le nuage et les voiles s’en vont.
Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.
Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
Le ciel, qui te créa pour t’effeuiller dans l’onde,
Te fit pour l’océan, je te donne à l’amour. —
Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour
Qu’une vague lueur, lentement effacée.
Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée,
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir !

Je suis fait d’ombre et de marbre…

Je suis fait d’ombre et de marbre.
Comme les pieds noirs de l’arbre,
Je m’enfonce dans la nuit.
J’écoute; je suis sous terre;
D’en bas je dis au tonnerre:
Attends! ne fais pas de bruit.

Moi qu’on nomme le poète,
Je suis dans la nuit muette
L’escalier mystérieux;
Je suis l’escalier Ténèbres;
Dans mes spirales funèbres
L’ombre ouvre ses vagues yeux.

Les flambeaux deviendront cierges.
Respectez mes degrés vierges,
Passez, les joyeux du jour!
Mes marches ne sont pas faites
Pour les pieds ailés des fêtes,
Pour les pieds nus de l’amour.

Devant ma profondeur blême
Tout tremble, les spectres même
Ont des gouttes de sueur.
Je viens de la tombe morte;
J’aboutis à cette porte
Par où passe une lueur.

Le banquet rit et flamboie.
Les maîtres sont dans la joie
Sur leur trône ensanglanté;
Tout les sert, tout les encense;
Et la femme à leur puissance
Mesure sa nudité

Laissez la clef et le pène.
Je suis l’escalier; la peine
Médite; l’heure viendra;
Quelqu’un qu’entourent les ombres
Montera mes marches sombres,
Et quelqu’un les descendra.

L’ange

. . . . . .
Fouille l’air, l’onde, l’herbe ; écoute l’affreux bruit
Des broussailles, le cri des Alpes dans la nuit,
Le hurlement sans nom des jungles tropicales ;
Quelle vaste douleur ! Les hyènes bancales
Rôdent ; sur la perdrix le milan tombe à pic ;
La martre infâme mord le flanc du porc-épic ;
La chèvre, les deux pieds de devant dans la haie,
Voit la couleuvre et bêle avec terreur, l’orfraie
S’agite dans l’effroi du problème inconnu ;
Sur le crâne pelé du mont sinistre et nu
Le trou de l’aigle est plein de carnage et de fiente ;
La chouette, en qui vit la nuit terrifiante,
Tout en broyant du bec l’oiseau qu’elle surprit,
Songe ; le vautour blanc lui prend sa proie, et rit ;
L’éléphant marche avec un fracas d’épouvante ;
L’affreux jararrara, comme une onde vivante,
Autour des hauts bambous et des joncs tortueux
Se roule et les roseaux deviennent monstrueux ;
Le museau de la fouine au poulailler se plonge ;
Sur la biche aux yeux bleus le léopard s’allonge ;
Le bison sur son dos emporte le conquard
Qui lui suce le sang pendant qu’il fuit hagard ;
La baudroie erre et semble un monstre chimérique ;
Quand le grand-duc cornu dans les bois d’Amérique
Plane, l’essaim fuyard des ramiers prend son vol.
Vois. L’oblique hibou guette le rossignol.
Le loup montre sa gueule, et l’homme son visage,
Le désert frémit. Vois, les pigeons de passage
Qui vont, pillant le houx et le genévrier,
L’ours qui sort de son antre au mois de février,
Le phoque au poil luisant qui semble frotté d’huile,
Tout le fourmillement des brutes, le reptile,
Le nid, le scorpion tapis dans les lieux frais,
Le renard, le puma, ce grand chat des forêts
Qui fait en miaulant le bruit d’un bœuf qui gronde,
Le lynx, l’impur condor à la prunelle ronde,
Brigands que la nuit cache en son vaste recel,
Le jaguar à l’affût près des sources de sel,
Les files de chameaux des horizons arabes,
L’ibis mangeur de vers, le rat mangeur de crabes,
Les musquas rongeurs, pris au fond des lacs vitreux
Par la glace, et, l’hiver, se dévorant entre eux,
Et les boas nageurs et les boas énygres,
Et tous les crânes plats des serpents et des tigres,
Le mulot, la bigaille, et, sortant du ruisseau,
L’horrible caïman à tête de pourceau,
Méduse, cachalot, orphe, requin, marbrée,
Baleine à la mâchoire infecte et délabrée,
Mouches s’engloutissant au gouffre engoulevent,
L’unau, le fourmilier traître, lent et bavant,
L’once au jurement fauve, aux moustaches roidies,
Bêtes de l’ombre errant comme des Canidies,
Tout souffre ; grand, petit, le hardi, le prudent,
Tout rencontre un chasseur, une griffe, une dent !
Une sorte d’horreur implacable enveloppe
L’aigle et le colibri, le tigre et l’antilope.
L’eau noire fait songer le grave pélican.
Partout la gueule s’ouvre à côté du volcan ;
Partout les bois ont peur, partout la bête tremble
D’un frisson de colère ou d’épouvante ; il semble
A celui qui ne voit l’être que d’un côté
Qu’une haine inouïe emplit l’immensité.
. . . . . .

L’enfer

. . . . . .
On entend rugir des étables
Pleines de monstres dont l’œil luit,
Et dans ces gouffres redoutables,
Des naufragés épouvantables
Mordent des barques dans la nuit.
. . . . . .

L’expiation

III

Il croula. Dieu changea la chaine de l’Europe.

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe.
Un roc hideux, débris des antiques volcans. ;
Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,
Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,
Et, joyeux, s’en alla sur le pic centenaire
Le clouer, excitant par son rire moqueur
Le vautour Angleterre a lui ronger le cœur.
Evanouissement d’une splendeur immense!
Du soleil qui se lève a la nuit qui commence,
Toujours l’isolement, l’abandon, la prison,
Un soldat rouge au seuil, la mer à horizon,
Des rochers nus, des bois affreux, ]’ennui, lespace,
Des voiles s’enfuyant comme l’espoir qui passe,
Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents!
Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,
Adieu, le cheval blanc que César éperonne!
Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,
Plus de rois prosternés dans l’ombre avec terreur,
Plus de manteau traînant sur eux, plus d’empereur !
Napoléon était retombé Bonaparte.
Comme un romain blessé par la flèche du parthe,
Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brila.
Un caporal anglais lui disait : halte-la!
Son fils aux mains des rois! sa femme aux bras d’un autre!
Plus vil que le pourceau qui dans l’égoût se vautre,
Son sénat qui l’avait adoré l’insultait.
Au bord des mers, a l’heure oi La bise se tait,
Sur les escarpements croulant en noirs décombres,
Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.
Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,
L’œil encore ébloui des batailles d’hier,
I] laissait sa pensée errer a l’aventure.
Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature!
Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.
Les rois, ses guichetiers, avaient pris un compas
Et l’avaient enfermé dans un cercle inflexible.
Il expirait. La mort de plus en plus visible
Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux
Comme le froid matin d’un jour mystérieux.
Son Ame palpitait, déja presque échappée.
Un jour enfin il mit sur son lit son épée,
Et se coucha prés d’elle, et dit : c’est aujourd’hui!
On jeta le manteau de Marengo sur lui.
Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,
Se penchaient sur son front, il dit :« Me voici libre!
Je suis vainqueur! je vois mes aigles accourir! »
Et, comme il retournait sa tête pour mourir,
Il aperçut, un pied dans la maison déserte,
Hudson Lowe guettant par la porte entr’ouverte.
Alors, géant broyé sous le talon des rois,
Il cria :« La mesure est comble cette fois!
Seigneur! c’est maintenant fini! Dieu que j’implore,
Vous m’avez châtié! » La voix dit : Pas encore!

25-30 novembre. Jersey.

LES CHÂTIMENTS, L’Expiation, XIII, III

L’homme étant la souris dont le diable est le chat

L’homme étant la souris dont le diable est le chat,
On appelle ceci Rédemption, Rachat,
Salut du monde ; et, Christ est mort, donc l’homme est libre
Et tout est désormais fondé sur l’équilibre
D’un vol de pomme avec l’assassinat de Dieu ;
Soit. Mais ne rions plus quand Thor, à coups d’épieu,
Cherche à tuer Matchi, le grand tigre invisible ;
Ni quand l’archer Zuvoch prend l’astre Aleph pour cible ;
Ne raillons plus Horus qui trompe Hermès l’expert ;
Ni Sog qui joue aux dés la lune et qui la perd ;
Ni la tortue ayant sur son écaille ronde
Huit grands éléphants blancs qui soutiennent le monde ;
Ne raillons plus ces dieux étranges de Délos,
Ailés, palmés, sachant les noms de tous les flots,
Dont la nuit on voyait confusément les trônes
Luire aux pâles sommets des monts Acrocéraunes ;
Et cessons de hausser les épaules devant
Les hottentots prenant dans leurs poings noirs le vent,
Devant les grecs faisant, dans un luncheon nocturne,
Manger ses petits fils au grand-père Saturne,
Et ne bafouons plus le nègre et son tabou,
Ni ce temple meublé d’idoles en bambou
Où les sauvages vont avec les sauvagesses.

O religions, dieux, certitudes, sagesses !

La fête chez Thérèse

… La nuit vint ; tout se tut ; les flambeaux s’éteignirent ;
Dans les bois assombris les sources se plaignirent ;
Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
Chanta comme un poète et comme un amoureux.
Chacun se dispersa sous les profonds feuillages ;
Les folles en riant entraînèrent les sages ;
L’amante s’en alla dans l’ombre avec l’amant ;
Et, troublés comme on l’est en songe, vaguement,
Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,
À leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,
À leur cœur, à leur sens, à leur molle raison,
Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon.
Avril 18…

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