Charles d'Orléans

Charles d'Orléans

1394–1465 · a vécu 70 ans FR FR

n. 1394-11-24, Paris · m. 1465-01-04, Amboise

Ballade

Mon cueur m’a fait commandement
De venir vers vostre jeunesse,
Belle que j’ayme loyaument,
Comme doy faire ma Princesse.
Se vous demandés pour quoy esse ?
C’est pour savoir quant vous plaira
Alegier sa dure destresse.
Ma Dame, le sauray je ja ?
Ditez le par vostre serment ;
Je vous fais leale promesse :
Nul ne le saura, seulement
Fors que lui pour avoir leesse ;
Or lui moustrés qu’estes maistresse,
Et lui mandez qu’il guérira ;
Ou, s’il doit morir de destresse,
Ma Dame, le sauray je ja?

Penser ne pourroit nullement
Que la douleur qui tant le blesse
Ne vous desplaise aucunement ;
Or faitez dont tant qu’elle cesse,
Et le remettés en l’adresse
D’Espoir, dont il party pieçà ;
Respondez sans que plus vous presse :
Ma Dame, le sauray je ja ?
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Poèmes

18

Ballade

Mon cueur m’a fait commandement
De venir vers vostre jeunesse,
Belle que j’ayme loyaument,
Comme doy faire ma Princesse.
Se vous demandés pour quoy esse ?
C’est pour savoir quant vous plaira
Alegier sa dure destresse.
Ma Dame, le sauray je ja ?
Ditez le par vostre serment ;
Je vous fais leale promesse :
Nul ne le saura, seulement
Fors que lui pour avoir leesse ;
Or lui moustrés qu’estes maistresse,
Et lui mandez qu’il guérira ;
Ou, s’il doit morir de destresse,
Ma Dame, le sauray je ja?

Penser ne pourroit nullement
Que la douleur qui tant le blesse
Ne vous desplaise aucunement ;
Or faitez dont tant qu’elle cesse,
Et le remettés en l’adresse
D’Espoir, dont il party pieçà ;
Respondez sans que plus vous presse :
Ma Dame, le sauray je ja ?

Ballade

Je meurs de soif auprès de la fontaine,
Chault comme feu, et tremble dent a dent.
En mon païs suis en terre loingtaine ;
Lez ung brasier frissoñne tout ardent;
Nu comme ung ver, vestu en président,
Je ris en pleurs et attens sans espoir ;
Confort reprens en triste désespoir ;
Je m’esjouÿs et n’ay plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans povoir,
Bien recueully, débouté de chascun…

Chanson

Que me conseillez-vous, mon cœur ?
Irai-je par devers la belle
Lui dire la peine mortelle
Que souffrez pour elle en douleur ?

Pour votre bien et son honneur,
C’est droit que votre conseil cèle.
Que me conseillez-vous, mon cœur,
Irai-je par devers la belle ?

Si pleine la sais de douceur
Que trouverai merci en elle,
Tôt en aurez bonne nouvelle.
J’y vais, n’est-ce pour le meilleur ?
Que me conseillez-vous, mon cœur ?

Chanson

Prenez tost ce baisier, mon cueur,
Que ma maistresse vous présente,
La belle, bonne, jeune et gente,
Par sa tresgrant grâce et doulceur.

Bon guet feray, sus mon honneur,
Afin que Dangier riens n’en sente.
Prenez tost ce baisier, mon cueur,
Que ma maistresse vous présente.

Dangier, toute nuit, en labeur,
A fait guet ; or gist en sa tente.
Acomplissez brief vostre entente,
Tantdis qu’il dort : c’est le meillieur.
Prenez tost ce baisier, mon cueur.

Complainte

France, jadis on te soûlait nommer,
En tous pays, le trésor de noblesse,
Car un chacun pouvait en toi trouver
Bonté, honneur, loyauté, gentillesse,
Clergie, sens, courtoisie, prouesse.
Tous étrangers aimaient te suir.
Et maintenant vois, dont j’ai déplaisance,
Qu’il te convient maint grief mal soustenir,
Très chrétien, franc royaume de France.

Sais-tu d’où vient ton mal, à vrai parler ?
Connais-tu point pourquoi es en tristesse ?
Conter le veux, pour vers toi m’acquitter,
Écoute-moi et tu feras sagesse.
Ton grand orgueil, glotonnie, paresse,
Convoitise, sans justice tenir,
Et-luxure, dont as eu abondance,
Ont pourchacié vers Dieu de te punir,
Très chrétien, franc royaume de France.

Ne te veuille pourtant désespérer,
Car Dieu est plein de merci, à largesse.
Va-t’en vers lui sa grâce demander,
Car il t’a fait, déjà piéça, promesse
(Mais que fasses ton avocat Humblesse)
Que très joyeux sera de te guérir ;
Entièrement mets en lui ta fiance,
Pour toi et tous, voulut en croix mourir,
Très chrétien, franc royaume de France…

Et je, Charles, duc d’Orléans, rimer
Voulus ces vers au temps de ma jeunesse ;
Devant chacun les veux bien avouer,
Car prisonnier les fis, je le confesse ;
Priant à Dieu, qu’avant qu’aie vieillesse,
Le temps de paix partout puisse avenir,
Comme de cœur j’en ai la désirance,
Et que voie tous tes maux brief finir,
Très chrétien, franc royaume de France !

Complainte

. . . . . .
Dieu a les bras ouvers pour t’acoler,
Prest d’oublier ta vie pecheresse ;
Requier pardon, bien te vendra aidier
Nostre Dame, la trespuissant princesse,
Qui est ton cry et que tiens pour maistresse.
Les sains aussi te vendront secourir,
Desquelz les corps font en toy demourance.
Ne vueilles plus en ton pechié dormir,
Trescrestien, franc royaume de France !

Et je, Charles, duc d’Orlians, rimer
Voulu ces vers au temps de ma jeunesse ;
Devant chascun les vueil bien advouer,
Car prisonnier les fis, je le confesse ;
Priant à Dieu, qu’avant qu’aye vieillesse,
Le temps de paix partout puist avenir,
Comme de cueur j’en ay la désirance,
Et que voye tous tes maulx brief finir,
Trescrestien, franc royaulme de France !

En faites-vous doute

En faites-vous doute
Que vôtre ne soie ?
Ce Dieu me doint joie
Au cœur, si suis toute.

Rien ne m’en déboute
Pour chose que j’oye :
En faites-vous doute
Que vôtre ne soie ?

Danger et sa route
S’en voisent leur voie,
Sans que plus les voie ;
Toujours il m’écoute,
En faites-vous doute ?

En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse

En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m’advint qu’à par moi cheminoye,
Et rencontrai l’Amoureuse Déesse
Qui m’appela, demandant où j’alloye.
Je répondis que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu’à bon droit appeler me pouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.

En souriant, par sa très grand humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savoye
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t’aideroye ;
Car, jà piéça, je mis ton cœur en voye
De tout plaisir, ne sais qui l’en ôta ;
Or me déplaît qu’à présent je te voye
L’homme égaré qui ne sait où il va.

Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous diroye ?
C’est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m’a tollu celle que tant amoye,
En qui était tout l’espoir que j’avoye,
Qui me guidait, si bien m’accompagna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.

« Aveugle suis, ne sais où aller doye ;
De mon bâton, afin que ne fourvoye,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C’est grand pitié qu’il convient que je soye
L’homme égaré qui ne sait où il va ! »

En la forêt de Longue Attente

En la forêt de Longue Attente
Chevauchant par divers sentiers
M’en vais, cette année présente,
Au voyage de Desiriers.
Devant sont allés mes fourriers
Pour appareiller mon logis
En la cité de Destinée ;
Et pour mon cœur et moi ont pris
L’hôtellerie de Pensée.

Je mène des chevaux quarante
Et autant pour mes officiers,
Voire, par Dieu, plus de soixante,
Sans les bagages et sommiers.
Loger nous faudra par quartiers,
Si les hôtels sont trop petits ;
Toutefois, pour une vêprée,
En gré prendrai, soit mieux ou pis,
L’hôtellerie de Pensée.

Je despens chaque jour ma rente
En maints travaux aventuriers,
Dont est Fortune mal contente
Qui soutient contre moi Dangiers ;
Mais Espoirs, s’ils sont droicturiers,
Et tiennent ce qu’ils m’ont promis,
Je pense faire telle armée
Qu’aurai, malgré mes ennemis,
L’hôtellerie de Pensée.

Prince, vrai Dieu de paradis,
Votre grâce me soit donnée,
Telle que trouve, à mon devis,
L’hôtellerie de Pensée.

En regardant vers le pays de France

En regardant vers le pays de France,
Un jour m’advint, à Douvres sur la mer,
Qu’il me souvint de la douce plaisance
Que je soulais audit pays trouver ;
Et commençai de cœur à soupirer,
Combien certes que grand bien me faisoit
De voir France que mon cœur aimer doit.

Je m’avisais que c’était non savance
De tels soupirs dedans mon cœur garder,
Vu que je vois que la voie commence
De bonne paix, qui tous biens peut donner ;
Pour ce, tournai en confort mon penser.
Mais non pourtant mon cœur ne se lassoit
De voir France que mon cœur aimer doit.

Alors chargeai en la nef d’Espérance
Tous mes souhaits, en leur priant d’aller
Outre la mer, sans faire demeurance,
Et à France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc aurai loisir, mais qu’ainsi soit,
De voir France que mon cœur aimer doit.

Paix est trésor qu’on ne peut trop louer.
Je hais guerre, point ne la dois priser ;
Destourbé m’a longtemps, sois tort ou droit,
De voir France que mon cœur aimer doit !

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