Paul Claudel

Paul Claudel

1868–1955 · a vécu 86 ans FR FR

n. 1868-08-06, Villeneuve-sur-Fère · m. 1955-02-23, Paris

Au grand canon

Sapins de misére. Sol rouillé, abandon plat.
On dirait d’abord que cela ne se passe pas autrement qu’ailleurs.
Mais voici Claudel,
adossé a l’hétel El Tovar, au bord du désert interrompu.
I] ne pense pas qu’il fait froid.
Il regarde à travers ces grosses lunettes qu’il porte depuis le
[Japon,
et appuie de tout son poids sur le paysage.
Précipice
long- comme la route de Paris au Havre
et large de douze kilomètres.
Insurrection de rochers,
éboulements, terrasses effondrées,
dessinées comme les jeux de la nature à l’intérieur des agates.
Le vainqueur de la plus grande crevasse de la terre
c’est ce ruisseau, ce fil à la volonté tranchante,
Colorado
descendu au cœur de ce beurre passif, gris et rose.
Claudel avec enthousiasme,
désigne de l’autre cété de l’abîme,
des cités entières, ingurgitées,
des cirques,
des paquebots,
des acropoles.
—« On sent, dit-il, comme la volonté d’un architecte
de répéter tout le temps le même motif. »
Moi,
je regrette qu’il n’y ait pas de soleil,
parce que le puits manque de relief ;
mais si j’exprime cela
Claudel répondra qu’il déteste les pessimistes.
Sa bouche s’ouvrira de chaque cété,
montrant ces dents du bas, fortes et rangées serré
qui lui donnent un air irrité, même quand il ne l’est pas.
—« On est devant quelque chose de trés important...
une des choses les plus importantes du monde...»
...« IL n’y a que les couchers de soleil qui,
chez nous,
osent des tons et des formes pareilles... »
...« On voit que le soleil est d’ici,
qu’il cherche a faire allusion a ceci,
quand il tombe... »
...« L’Amérique, pays de l’aprés-midi... heure des
présents magnifiques et insipides. »
Soudain,
IV’ambassadeur de France aux États-Unis
parle de Bach,
puis des derniers quatuors de Beethoven
qui ont certainement un sens
qu’on n’a pas encore découvert.
Il enfonce sur sa tête son petit chapeau
et plein d’une excitation silencieuse,
napoléonien, optimiste, naturel,
il nous quitte pour marcher tout seul dans la neige,
attaquant la route
comme il fonce sur les gens ou les idées,
en taureau de bas en haut.
Rien ne peut plus avoir raison de lui
que l’heure du déjeuner.
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Poèmes

13

Saint jerome patron des hommes de lettres

Le Bon Dieu lui a donné un lion pour lui tenir compagnie,
Le lion le regarde d’un cil jaune pendant que le bonhomme
grogne de l’hébreu, et il a trouvé le mot latin! — et il écrit.

SCÈNE PREMIÈRE

LE PERE JESUITE.
— Seigneur, je vous remercie de m’avoir ainsi attaché ! Et parfois il m’est arrivé de trouver vos commandements pénibles
Et ma volonté en présence de votre règle
Perplexe, rétive.
Mais aujourd’hui il n’y a pas moyen d’être plus serré à Vous que je ne le suis et j’ai beau vérifier chacun de mes membres, il n’y en a plus un seul qui de Vous soit capable de s’écarter si peu.
Et c’est vrai que je suis attaché à la croix, mais la croix où je suis n’est plus attachée à rien. Elle flotte sur la mer.
La mer libre à ce point où la limite du ciel connu s’efface
Et qui est à égale distance de ce monde ancien que j’ai quitté
Et de l’autre nouveau.
Tout a expiré autour de moi, tout a été consommé sur cet étroit autel qu’encombrent les corps de mes sœurs l’une sur l’autre, la vendange sans doute ne pouvait se faire sans désordre,
Mais tout, après un peu de mouvement, est rentré dans la grande paix paternelle.
Et si je me croyais abandonné, je n’ai qu’à attendre le retour de cette puissance immanquable sous moi qui me reprend et me remonte avec elle comme si pour un moment je ne faisais plus qu’un avec le réjouissement de l’abîme,
Cette vague, voici bientôt la dernière pour m’emporter.
Je prends, je me sers de toute cette œuvre indivisible que Dieu a faite toute à la fois et à laquelle je suis étroitement amalgamé à l’intérieur de Sa sainte volonté, ayant renoncé la mienne,
De ce passé dont avec l’avenir est faite une seule étoffe indéchirable,
De cette mer qui a été mise à ma disposition,
Du souffle que je ressens tour à tour avec sa cessation sur ma face, de ces deux mondes amis, et là-haut dans le ciel de ces grandes constellations incontestables,
Pour bénir cette terre que mon cœur devinait là-bas dans la nuit, tant désirée !
Que la bénédiction sur elle soit celle d’Abel le pasteur au milieu de ses fleuves et de ses forêts ! Que la guerre et la dissension l’épargnent ! Que l’Islam ne souille point ses rives, et cette peste encore pire qu’est l’hérésie !
Je me suis donné à Dieu et maintenant le jour du repos et de la détente est venu et je puis me confier à ces liens qui m’attachent.
On parle d’un sacrifice quand à chaque choix à faire il ne s’agit que de ce mouvement presque imperceptible comme de la main.
C’est le mal seul à dire vrai qui exige un effort, puisqu’il est contre la réalité, se disjoindre à ces grandes forces continues qui de toutes parts nous adoptent et nous engagent.
Et maintenant voici la dernière oraison de cette messe que mêlé déjà à la mort je célèbre par le moyen de moi-même : Mon Dieu, je Vous prie pour mon frère Rodrigue ! Mon Dieu, je Vous supplie pour mon fils Rodrigue !
Je n’ai pas d’autre enfant, ô mon Dieu, et lui sait bien qu’il n’aura pas d’autre frère.
Vous le voyez qui d’abord s’était engagé sur mes pas sous l’étendard qui porte Votre monogramme, et maintenant sans doute parce qu’il a quitté Votre noviciat il se figure qu’il Vous tourne le dos,
Son affaire à ce qu’il imagine n’étant pas d’attendre, mais de conquérir et de posséder
Ce qu’il peut, comme s’il y avait rien qui ne Vous appartînt et comme s’il pouvait être ailleurs que là où Vous êtes.
Mais, Seigneur, il n’est pas si facile de Vous échapper, et s’il ne va pas à Vous par ce qu’il a de clair, qu’il y aille par ce qu’il a d’obscur ; et par ce qu’il a de direct, qu’il y aille par ce qu’il a d’indirect ; et par ce qu’il a de simple,
Qu’il y aille par ce qu’il a en lui de nombreux, et de laborieux et d’entremêlé,
Et s’il désire le mal, que ce soit un tel mal qu’il ne soit compatible qu’avec le bien,
Et s’il désire le désordre, un tel désordre qu’il implique l’ébranlement et la fissure de ces murailles autour de lui qui lui barraient le salut,
Je dis à lui et à cette multitude avec lui qu’il implique obscurément.
Car il est de ceux-là qui ne peuvent se sauver qu’en sauvant toute cette masse qui prend leur forme derrière eux.
Et déjà Vous lui avez appris le désir, mais il ne se doute pas encore ce que c’est que d’être désiré.
Apprenez-lui que Vous n’êtes pas le seul à pouvoir être absent ! Liez-le par le poids de cet autre être sans lui si beau qui l’appelle à travers l’intervalle !
Faites de lui un homme blessé parce qu’une fois en cette vie il a vu la figure d’un ange !
Remplissez ces amants d’un tel désir qu’il implique à l’exclusion de leur présence dans le hasard journalier
L’intégrité primitive et leur essence même telle que Dieu les a conçus autrefois dans un rapport inextinguible !
Et ce qu’il essayera de dire misérablement sur la terre, je suis là pour le traduire dans le Ciel.

Ténèbres

Je suis ici, l’autre est ailleurs, et le silence est terrible :
Nous sommes des malheureux et Satan nous vanne dans son crible.
Je souffre, et l’autre souffre, et il n’y a point de chemin
Entre elle et moi, de l’autre à moi point de parole ni de main
Rien que la nuit qui est commune et incommunicable,
La nuit où l’on ne fait point d’œuvre et l’affreux amour impraticable.
Je prête l’oreille, et je suis seul, et la terreur m’envahit. J’entends la ressemblance de sa voix et le son d’un cri.
J’entends un faible vent et mes cheveux se lèvent sur ma tête. Sauvez-la du danger de la mort et de la gueule de la Bête !
Voici de nouveau le goût de la mort entre mes dents,
La tranchée, l’envie de vomir et le retournement.
J’ai été seul dans le pressoir, j’ai foulé le raisin dans mon délire,
Cette nuit où je marchais d’un mur à l’autre en éclatant de rire.
Celui qui a fait les yeux, sans yeux est-ce qu’il ne me verra pas ?
Celui qui a fait les oreilles, est-ce qu’il ne m’entendra pas sans oreilles ?
Je sais que là où le péché abonde, là Votre miséricorde surabonde.
Il faut prier, car c’est l’heure du Prince du monde.

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