Paul Claudel

Paul Claudel

1868–1955 · a vécu 86 ans FR FR

n. 1868-08-06, Villeneuve-sur-Fère · m. 1955-02-23, Paris

Au grand canon

Sapins de misére. Sol rouillé, abandon plat.
On dirait d’abord que cela ne se passe pas autrement qu’ailleurs.
Mais voici Claudel,
adossé a l’hétel El Tovar, au bord du désert interrompu.
I] ne pense pas qu’il fait froid.
Il regarde à travers ces grosses lunettes qu’il porte depuis le
[Japon,
et appuie de tout son poids sur le paysage.
Précipice
long- comme la route de Paris au Havre
et large de douze kilomètres.
Insurrection de rochers,
éboulements, terrasses effondrées,
dessinées comme les jeux de la nature à l’intérieur des agates.
Le vainqueur de la plus grande crevasse de la terre
c’est ce ruisseau, ce fil à la volonté tranchante,
Colorado
descendu au cœur de ce beurre passif, gris et rose.
Claudel avec enthousiasme,
désigne de l’autre cété de l’abîme,
des cités entières, ingurgitées,
des cirques,
des paquebots,
des acropoles.
—« On sent, dit-il, comme la volonté d’un architecte
de répéter tout le temps le même motif. »
Moi,
je regrette qu’il n’y ait pas de soleil,
parce que le puits manque de relief ;
mais si j’exprime cela
Claudel répondra qu’il déteste les pessimistes.
Sa bouche s’ouvrira de chaque cété,
montrant ces dents du bas, fortes et rangées serré
qui lui donnent un air irrité, même quand il ne l’est pas.
—« On est devant quelque chose de trés important...
une des choses les plus importantes du monde...»
...« IL n’y a que les couchers de soleil qui,
chez nous,
osent des tons et des formes pareilles... »
...« On voit que le soleil est d’ici,
qu’il cherche a faire allusion a ceci,
quand il tombe... »
...« L’Amérique, pays de l’aprés-midi... heure des
présents magnifiques et insipides. »
Soudain,
IV’ambassadeur de France aux États-Unis
parle de Bach,
puis des derniers quatuors de Beethoven
qui ont certainement un sens
qu’on n’a pas encore découvert.
Il enfonce sur sa tête son petit chapeau
et plein d’une excitation silencieuse,
napoléonien, optimiste, naturel,
il nous quitte pour marcher tout seul dans la neige,
attaquant la route
comme il fonce sur les gens ou les idées,
en taureau de bas en haut.
Rien ne peut plus avoir raison de lui
que l’heure du déjeuner.
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Poèmes

13

Au grand canon

Sapins de misére. Sol rouillé, abandon plat.
On dirait d’abord que cela ne se passe pas autrement qu’ailleurs.
Mais voici Claudel,
adossé a l’hétel El Tovar, au bord du désert interrompu.
I] ne pense pas qu’il fait froid.
Il regarde à travers ces grosses lunettes qu’il porte depuis le
[Japon,
et appuie de tout son poids sur le paysage.
Précipice
long- comme la route de Paris au Havre
et large de douze kilomètres.
Insurrection de rochers,
éboulements, terrasses effondrées,
dessinées comme les jeux de la nature à l’intérieur des agates.
Le vainqueur de la plus grande crevasse de la terre
c’est ce ruisseau, ce fil à la volonté tranchante,
Colorado
descendu au cœur de ce beurre passif, gris et rose.
Claudel avec enthousiasme,
désigne de l’autre cété de l’abîme,
des cités entières, ingurgitées,
des cirques,
des paquebots,
des acropoles.
—« On sent, dit-il, comme la volonté d’un architecte
de répéter tout le temps le même motif. »
Moi,
je regrette qu’il n’y ait pas de soleil,
parce que le puits manque de relief ;
mais si j’exprime cela
Claudel répondra qu’il déteste les pessimistes.
Sa bouche s’ouvrira de chaque cété,
montrant ces dents du bas, fortes et rangées serré
qui lui donnent un air irrité, même quand il ne l’est pas.
—« On est devant quelque chose de trés important...
une des choses les plus importantes du monde...»
...« IL n’y a que les couchers de soleil qui,
chez nous,
osent des tons et des formes pareilles... »
...« On voit que le soleil est d’ici,
qu’il cherche a faire allusion a ceci,
quand il tombe... »
...« L’Amérique, pays de l’aprés-midi... heure des
présents magnifiques et insipides. »
Soudain,
IV’ambassadeur de France aux États-Unis
parle de Bach,
puis des derniers quatuors de Beethoven
qui ont certainement un sens
qu’on n’a pas encore découvert.
Il enfonce sur sa tête son petit chapeau
et plein d’une excitation silencieuse,
napoléonien, optimiste, naturel,
il nous quitte pour marcher tout seul dans la neige,
attaquant la route
comme il fonce sur les gens ou les idées,
en taureau de bas en haut.
Rien ne peut plus avoir raison de lui
que l’heure du déjeuner.

Ballade

Nous sommes partis bien des fois déjà, mais cette fois-ci est la bonne.
Adieu, vous tous à qui nous sommes chers, le train qui doit nous prendre n’attend pas.
Nous avons répété cette scène bien des fois, mais cette fois-ci est la bonne.
Pensiez-vous donc que je ne puis être séparé de vous pour de bon ? alors vous voyez que ce n’est pas le cas.
Adieu, mère. Pourquoi pleurer comme ceux qui ont une espérance ?
Les choses qui ne peuvent être autrement ne valent pas une larme de nous.
Ne savez-vous pas que je suis une ombre qui passe, vous-même ombre et apparence ?
Nous ne reviendrons plus vers vous.

Et nous laissons toutes les femmes derrière nous, les vraies épouses, et les autres, et les fiancées.
C’est fini de l’embarras des femmes et des gosses, nous voilà tout seuls et légers.
Pourtant à ce dernier moment encore, à cette heure solennelle et ombragée,
Laisse-moi voir ton visage encore, avant que je ne sois le mort et l’étranger,
Avant que dans un petit moment je ne sois plus, laisse-moi voir ton visage encore ! avant qu’il soit à un autre.
Du moins prends bien soin où tu seras de l’enfant, l’enfant qui nous était né de nous,
De l’enfant qui est ma chair et mon âme et qui donnera le nom de père à un autre.
Nous ne reviendrons plus vers vous.

Adieu, amis ! Nous arrivions de trop loin pour mériter votre croyance.
Seulement un peu d’amusement et d’effroi. Mais voici le pays jamais quitté qui est familier et rassurant.
Il faut garder notre connaissance pour nous, comprenant, comme une chose donnée dont l’on a d’un coup jouissance,
L’inutilité de l’homme et le mort en celui qui se croit vivant.
Tu demeures avec nous, certaine connaissance, possession dévorante et inutile !
« L’art, la science, la vie libre »… – ô frères, qu’y a-t-il entre vous et nous ?
Laissez-moi seulement m’en aller, que ne me laissiez-vous tranquille ?
Nous ne reviendrons plus vers vous.

ENVOI
Vous restez vous, et nous sommes à bord, et la planche entre nous est retirée.
Il n’y a plus qu’un peu de fumée dans le ciel, vous ne nous reverrez plus avec vous.
Il n’y a plus que le soleil éternel de Dieu sur les eaux qu’il a créées.
Nous ne reviendrons plus vers vous.

Ballade

Les négociateurs de Tyr et ceux-là qui vont à leurs affaires aujourd’hui sur l’eau dans de grandes imaginations mécaniques,

Ceux que le mouchoir par les ailes de cette mouette encore accompagne quand le bras qui l’agitait a disparu,

Ceux à qui leur vigne et leur champ ne suffisaient pas, mais Monsieur avait son idée personnelle sur l’Amérique,

Ceux qui sont partis pour toujours et qui n’arriveront pas non plus,

Tous ces dévoreurs de la distance, c’est la mer elle-même a présent qu’on leur sert, penses-tu qu’ils en auront assez?

Qui une fois y a mis les lèvres ne lâche point facilement la coupe:

Ce sera long d’en venir à bout, mais on peut tout de même essayer:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.

Equipages des bâtiments torpillés dont on voit les noms dans les statistiques,

Garnisons des cuirassés tout à coup qui s’en vont par le plus court à la terre,

Patrouilleurs de chalutiers poitrinaires, pensionnaires de sous-marins ataxiques,

Et tout ce que décharge un grand transport pêle-mêle quand il se met la quille en l’air,

Pour eux tous voici le devoir autour d’eux à la mesure de cet horizon circulaire.

C’est la mer qui se met en mouvement vers eux, plus besoin d’y chercher sa route.

Il n’y a qu’à ouvrir la bouche toute grande et à se laisser faire:
Ce n’est que la première gorgée qui coûte.

Qu’est-ce qu’ils disaient, la dernière nuit, les passagers des grands transatlantiques,

La nuit même avant le dernier jour où le sans-fil a dit:

“Nous sombrons!”

Pendant que les émigrants de troisième classe là-bas faisaient timidement un peu de musique

Et que la mer inlassablement montait et redescendait à chaque coupée du salon?

“Les choses qu’on a une fois quittées, à quoi bon leur garder son cœur?

“Qui voudrait que la vie recommence quand il sait qu’elle est finie toute?

“Retrouver ceux qu’on aime serait bon, mais l’oubli est encore meilleur:
Il n’y a que la première gorgée qui coûte.”

Cantique de l’ombre

BEATA
Avant qu’une fois encore les deux moitiés de l’unit se divisent,
Et que la nuit se rompe par le milieu qui est commune aux morts et aux vivants !
Avant que la nuit de nouveau nous abandonne, pleine de ceux qui nous sont chers,
Et que cessant de remplir nos demeures, elle reflue de nouveau et nous quitte comme une terre dont l’eau s’exprime !
Et toi qui m’as quittée, adieu une fois encore !
Avant que tu reviennes de nouveau te présenter sur le miroir de mon âme,
Comme les dieux sous le diaphragme au plus profond de la bête ont placé le foie poli et brillant que les sacrificateurs interrogent !
À présent c’est le moment de la lutte entre la lumière et l’ombre et ce monde solide tressaille et semble saisi d’ivresse !
Tout remue et chancelle et se transforme et semble danser,
Et sur les plaines chatoyantes se peignent des images démesurées. Voici le monde plus rouge que la caverne des Cabires
Et le torrent des ombres descend le long de la paroi.
Tout se meut ! c’est la Création qui reprend contact avec elle-même et le mot d’ordre à l’infini se propage et se multiplie !
C’est l’immense procession autour de nous qui se remet en ordre avant qu’à pleins bords elle recommence à passer !
Et je vois de mes yeux autour de moi ma prison qui coule et qui s’en va ! Je suis l’hôte de ce fleuve ininterrompu. (Et dirai-je que tout s’en va ou que tout revient vers nous ?)
Et qu’il est facile en plein courant d’être détaché et de ne tenir à rien ! Avant que le temps recommence,
Avant que l’ombre de nouveau, cherchant sa place, revienne se poser sur notre corps comme la flamme sur le flambeau !
Que le soleil de ce monde triomphe, nous refusons d’être pénétrés,
Et refoulés, acculés, nous lui opposons cette invincible paroi,
Afin que, nous-mêmes d’un côté et de l’autre les flammes de la Forge,
Toutes choses dessus se peignent et l’image de ce qui nous regarde.
Jusqu’à ce que nos ténèbres et celles qui grandissent à l’Orient de nouveau
Courent au-devant l’une de l’autre et que la première vague de cette sombre marée ébranle de nouveau la barque !
Jusqu’à ce que la mer de nouveau fasse défaut sous ma quille !
Ah ! pas plus moelleusement une vieille nef au piège de quelque Célèbe n’épousera la borne occulte sous la mer
Que toute mon âme d’avance ne se prête à ce choc ténébreux !
Ah ! il est plus malaisé pour l’âme que pour le corps de mourir et de trouver sa fin !
Où finit le corps sinon où l’autre corps à lui se fait sentir ?
Où finit le son sinon à l’oreille qui lui est accordée ? où le parfum, ailleurs que dans le cœur qui l’aspire ?
Et où finit ma voix ; sinon
À ces deux voix fondues que le jour va disjoindre,
Les vôtres, mes sœurs ?
Et où finit la femme sinon dans l’âme prédestinée et ce port qui la contient de tous côtés
De l’époux qui d’être ailleurs ne lui laisse aucune liberté ?
Salut de nouveau, o toi qui m’as quittée !
Jadis au bord de ce fleuve d’Égypte, en ce temps de nos noces,
En ces jours d’un temps étrange et plus long que les dieux nous ont comptés et mesurés,
Tu me disais : « O visage dans les ténèbres ! double et funèbre iris !
Laisse-moi regarder tes yeux ! Laisse-moi lire ces choses qui se peignent sur le mur de ton âme et que toi-même ne connais pas !
Est-il vrai que je vais mourir ? dis, ne suis-je donc autre chose que cette présence précaire et misérable ? est-ce dans le temps que je t’ai épousée ?
Trois fois le papillon blanc n’aura pas palpité dans le rayon de cette lune Sarrazine
Que déjà je me suis dispersé !
Ne suis-je pas autre chose que cette main que tu veux saisir et ce poids un instant sur ta couche ?
La nuit passe, le jour revient, Beata ! »
Et je répondais : « Qu’importe le jour ? Éteins cette lumière !
Éteins promptement cette lumière qui ne me permet de voir que ton visage ! »

Deuxième Ode: L’Esprit et l’Eau (extrait)

Où que je tourne la tête

J’envisage l’immense octave de la Création!

Le monde s’ouvre et, si large qu’en soit l’empan, mon regard le traverse d’un bout à l’autre.

J’ai pesé le soleil ainsi qu’un gros mouton que deux hommes forts suspendent à une perche entre leurs épaules.

J’ai recensé l’armée des Cieux et j’en ai dressé état,

Depuis les grandes Figures qui se penchent sur le vieillard Océan

Jusqu’au feu le plus rare englouti dans le plus profond abîme,

Ainsi que le Pacifique bleu-sombre où le baleinier épie l’évent d’un souffleur comme un duvet blanc.

Vous êtes pris et d’un bout du monde jusqu’à l’autre autour de Vous

J’ai tendu l’immense rets de ma connaissance.

Comme la phrase qui prend aux cuivres

Gagne les bois et progressivement envahit les profondeurs de l’orchestre,

Et comme les éruptions du soleil

Se répercutent sur la terre en crises d’eau et en raz de marée,

Ainsi du plus grand Ange qui vous voit jusqu’au caillou de la route et d’un bout de votre création jusqu’à l’autre,

Il ne cesse point continuité, non plus que de l’âme au corps;

Le mouvement ineffable des Séraphins se propage aux Neuf ordres des Esprits,

Et voici le vent qui se lève à son tour sur la terre, le Semeur, le Moissonneur!

Ainsi l’eau continue l’esprit, et le supporte, et l’alimente, Et entre

Toutes vos créatures jusqu’à vous il y a comme un lien liquide.

Je vous salue, ô monde libéral à mes yeux!

Je comprends par quoi vous êtes présent,

C’est que l’Eternel est avec vous, et qu’où est la Créature, le Créateur ne l’a point quittée.

Je suis en vous et vous êtes à moi et votre possession est la mienne.

Et maintenant en nous à la fin

Eclate le commencement,

Eclate le jour nouveau, éclate dans la possession de la source je ne sais quelle jeunesse angélique!

Mon cœur ne bat plus le temps, c’est l’instrument de ma perdurance,

Et l’impérissable esprit envisage les choses passantes.

Mais ai-je dit passantes? voici qu’elles recommencent.

Et mortelles? il n’y a plus de mort avec moi.

Tout être, comme il est un

Ouvrage de l’Eternité, c’est ainsi qu’il en est l’expression.

Elle est présente et toutes choses présentes se passent en elle.

Ce n’est point le texte nu de la lumière: voyez, tout est écrit d’un bout à l’autre:

On peut recourir au détail le plus drôle: pas une syllabe qui manque.

La terre, le ciel bleu, le fleuve avec ses bateaux et trois arbres soigneusement sur la rive,

La feuille et l’insecte sur la feuille, cette pierre que je soupèse dans ma main,

Le village avec tous ces gens à deux yeux à la fois qui parlent, tissent, marchandent, font du feu, portent des fardeaux, complet comme un orchestre qui joue,

Tout cela est l’éternité et la liberté de ne pas être lui est retirée,

Je les vois avec les yeux du corps, je les produis dans mon cœur!

Avec les yeux du corps, dans le paradis je ne me servirai pas d’autres yeux que ceux-ci mêmes!

Est-ce qu’on dit que la mer a péri parce que l’autre vague déjà, et la troisième, et la décumane, succède

A celle-ci qui se résout triomphalement dans l’écume?

Elle est contenue dans ses rivages et le

Monde dans ses limites, rien ne se perd en ce lieu qui est fermé,

Et la liberté est contenue dans l’amour,

Ebat

En toutes choses d’inventer l’approximation la plus exquise, toute beauté dans son insuffisance.

Je ne vous vois pas, mais je suis continu avec ces êtres qui vous voient.

On ne rend que ce que l’on a reçu.

Et comme toutes choses de vous

Ont reçu l’être, dans le temps elles restituent l’éternel.

Et moi aussi

J’ai une voix, et j’écoute, et j’entends le bruit qu’elle fait.

Et je fais l’eau avec ma voix, telle l’eau qui est l’eau pure, et parce qu’elle nourrit toutes choses, toutes choses se peignent en elle.

Ainsi la voix avec qui de vous je fais des mots éternels! je ne puis rien nommer que d’éternel.

La feuille jaunit et le fruit tombe, mais la feuille dans mes vers ne périt pas,

Ni le fruit mûr, ni la rose entre les roses!

Elle périt, mais son nom dans l’esprit qui est mon esprit ne périt plus. La voici qui échappe au temps.

Et moi qui fais les choses éternelles avec ma voix, faites que je sois tout entier

Cette voix, une parole totalement intelligible!

Libérez-moi de l’esclavage et du poids de cette matière inerte!

Clarifiez-moi donc! dépouillez-moi de ces ténèbres exécrables et faites que je sois enfin

Toute cette chose en moi obscurément désirée.

Vivifiez-moi, selon que l’air aspiré par notre machine fait briller notre intelligence comme une braise!

Dieu qui avez soufflé sur le chaos, séparant le sec de l’humide,

Sur la Mer Rouge, et elle s’est divisée devant Moïse et Aaron,

Sur la terre mouillée, et voici l’homme,

Vous commandez de même à mes eaux, vous avez mis dans mes narines le même esprit de création et de figure.

Ce n’est point l’impur qui fermente, c’est le pur qui est semence de la vie.

Qu’est-ce que l’eau que le besoin d’être liquide

Et parfaitement clair dans le soleil de Dieu comme une goutte translucide?

Que me parlez-vous de ce bleu de l’air que vous liquéfiez? O que l’âme humaine est un plus précieux élixir!

Si la rosée rutile dans le soleil,

Combien plus l’escarboucle humaine et l’âme substantielle dans le rayon intelligible!

Dieu qui avez baptisé avec votre esprit le chaos

Et qui la veille de Pâques exorcisez par la bouche de votre prêtre la font païenne avec la lettre psi,

Vous ensemencez avec l’eau baptismale notre eau humaine

Agile, glorieuse, impassible, impérissable!

L’eau qui est claire voit par notre œil et sonore entend par notre oreille et goûte

Par la bouche vermeille abreuvée de la sextuple source,

Et colore notre chair et façonne notre corps plastique.

Et comme la goutte séminale féconde la figure mathématique, départissant

L’amorce foisonnante des éléments de son théorème,

Ainsi le corps de gloire désire sous le corps de boue, et la nuit

D’être dissoute dans la visibilité!

Mon Dieu, ayez pitié de ces eaux désirantes!

Mon Dieu, vous voyez que je ne suis pas seulement esprit, mais eau! ayez pitié de ces eaux en moi qui meurent de soif!

Et l’esprit est désirant, mais l’eau est la chose désirée.

O mon Dieu, vous m’avez donné cette minute de lumière à voir,

Comme l’homme jeune pensant dans son jardin au mois d’août qui voit par intervalles tout le ciel et la terre d’un seul coup,

Le monde d’un seul coup tout rempli par un grand coup de foudre doré!

O fortes étoiles sublimes et quel fruit entr’aperçu dans le noir abîme! ô flexion sacrée du long rameau de la Petite-Ourse!

Je ne mourrai pas.

Je ne mourrai pas, mais je suis immortel!

Et tout meurt, mais je croîs comme une lumière plus pure!

Et, comme ils font mort de la mort, de son extermination je fais mon immortalité.

Que je cesse entièrement d’être obscur! Utilisez-moi!

Exprimez-moi dans votre main paternelle!

Sortez enfin

Tout le soleil qu’il y a en moi et capacité de votre lumière, que je vous voie

Non plus avec les yeux seulement, mais avec tout mon corps et ma substance et la somme de ma quantité resplendissante et sonore!

L’eau divisible qui fait la mesure de l’homme

Ne perd pas sa nature qui est d’être liquide

Et parfaitement pure par quoi toutes choses se reflètent en elle.

Comme ces eaux qui portèrent Dieu au commencement,

Ainsi ces eaux hypostatiques en nous

Ne cessent de le désirer, il n’est désir que de lui seul!

Mais ce qu’il y a en moi de désirable n’est pas mûr.

Que la nuit soit donc en attendant mon partage où lentement se compose de mon âme

La goutte prête à tomber dans sa plus grande lourdeur.

Laissez-moi vous faire une libation dans les ténèbres,

Comme la source montagnarde qui donne à boire à l’Océan avec sa petite coquille!

L’enfant jesus de prague

Il neige. Le grand monde est mort sans doute. C’est décembre.
Mais qu’il fait bon, mon Dieu, dans la petite chambre!
La cheminée emplie de charbons rougeoyants
Colore le plafond d’un reflet somnolent,
Et lon n’entend que l’eau qui bout a petit bruit.
La-haut sur l’étagère, au-dessus des deux lits,
Sous son globe de verre, couronne en tête,
L’une des mains tenant le monde, l’autre prête
A couvrir ces petits qui se confient à elle,
Tout aimable dans sa grande robe solennelle
Et magnifique sous cet énorme chapeau jaune,
L’Enfant Jésus de Prague règne et tréne.
Tl est tout seul devant le foyer qui l’éclaire
Comme l’hostie cachée au fond du sanctuaire,
L’Enfant-Dieu jusqu’au jour garde ses petits frères.
Inentendue comme le souffle qui s’exhale,
L’existence éternelle emplit la chambre, égale
A toutes ces pauvres choses innocentes et naives!
Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrive.
On peut dormir, Jésus, notre frère, est ici.
Il est à nous, et toutes ces bonnes choses aussi :
La poupée merveilleuse, et le cheval de bois,
Et le mouton, sont la, dans ce coin tous les trois.
Et nous dormons, mais toutes ces bonnes choses sont à nous!
Les rideaux sont tirés... La-bas, on ne sait ow,
Dans la neige et la nuit sonne une espèce d’heure.
L’enfant dans son lit chaud comprend avec bonheur
Qw’il dort et que quelqu’un qui l’aime bien est LA,
S’agite un peu, murmure vaguement, sort le bras,
Essaye de se réveiller et ne peut pas.

L’ombre m’atteint, mon jour terrestre diminue

L’ombre m’atteint, mon jour terrestre diminue.
Le passé est passé et l’avenir n’est plus.
Adieu, enfant ! Adieu, jeune homme que je fus !
La main pauvre est sur moi et voici l’heure nue !

J’ai vécu. Le bruit des hommes m’’est étranger.
Tout est fini ; je suis tout seul ; j’attends, je veille.
Je n’ai plus avec moi que ta lueur vermeille,
Lampe ! Je suis assis comme un homme jugé.

Longs furent mon ennui et ma sollicitude !
Long l’exil ! Longue fut la route jusqu’ici.
Le terme est mien, je vois cela que j’ai choisi,
Ferme dans ma faiblesse et dans ma lassitude.

Maintenant j’ai fini de parler ; seul, captif,
Comme un mouton vendu aux mains de qui l’emmène,
J’écoute seulement, j’attends, tout prêt, que vienne
L’heure dernière avec l’instant définitif.

LAETA — FAUSTA — BEATA

LAETA
Cette heure qui est entre le printemps et l’été…

FAUSTA
Entre ce soir et demain l’heure seule qui est laissée…

BEATA
Sommeil sans aucun sommeil avant que ne renaisse le soleil…

LAETA
Nuit sans aucune nuit…

FAUSTA
Pleine d’oiseaux mystérieux sans cesse et du chant qu’on entend quand il est fini…

LAETA
… De feuilles et d’un faible cri, et de mots tout bas, et du bruit…

FAUSTA
De l’eau lointaine qui tombe et du vent qui fuit !

BEATA
Ciel tout pur sans nulle souillure, Azur que la large lune emplit !

LAETA
Heure sereine !

FAUSTA
Tristesse et peine…

LAETA
Larmes vaines ! tristesse et peine qui est vaine…

FAUSTA
Larmes en vain, peine vaine…

BEATA
De ce jour qui est accompli !

LAETA
Le printemps est déjà fini.

BEATA
Demain c’est le grand Été qui commence !

FAUSTA
Le jour immense !

LAETA
Le fruit de la terre immense !

FAUSTA
Le jour qui dure !

BEATA
Le ciel tout pur et le soleil par excellence !

LAETA
Maintenant c’est la nuit encore !

FAUSTA
Maintenant pour un peu de temps, encore…

LAETA
… Que tardive et que menacée…

BEATA
C’est la dernière nuit avant l’Été !

FAUSTA
Qu’elle est belle !

LAETA
Le signe continuel de ce sapin sur le ciel…

FAUSTA
Qu’il est sombre et solennel !

LAETA
Chante, raconte, appelle, oiseau, Philomèle !

BEATA
Jupiter…

FAUSTA
… Luit sur nous, triomphal et vert.

BEATA
Vénus…

FAUSTA
… N’est plus, et déjà, portant nos présents avec elle, aurum et thus.

LAETA
… Ayant passé de l’autre côté…

FAUSTA
… Future, laissant ce qui est éteint…

LAETA
… Nous précède dans le matin !

BEATA
Ah, sans nous donner le bonheur, notre droit,
La laisserons-nous tarir encore, sans rien saisir,
Cette heure qui n’est qu’une fois ?

FAUSTA
Le moment d’où tout dépend.

LAETA
Le mot suprême de l’année
De la terre qui désire encore et qui veut parler !

FAUSTA
Et de ce ciel autour de nous omniprésent
Qui palpite, qui sait tout, et qui attend ?

LAETA
Quand le matin est une seule chose avec le soir.

FAUSTA
Et qu’au sein du jour illusoire
Qui s’assoupit, s’affranchit peu à peu la mémoire.

BEATA
Le regret s’est éteint avec l’espoir.

LAETA
Et qu’est-ce qui demeure ?

BEATA
Le seul bonheur.

LAETA
Je n’entends que le vent tout bas et l’eau qui pleure !

FAUSTA
… Le battement à peine de mon cœur…

LAETA
Et le long météore tout à coup qui éclate et qui tombe en cendres !

BEATA
C’est que vous ne savez pas entendre –

LAETA
Le ciel un instant épanoui…

FAUSTA
Ne nous montre que la nuit.

LAETA
Argus de toutes parts dans sa gloire…

FAUSTA
Cerne Iô qui est aveugle et noire.

BEATA
C’est que vous ne savez pas voir.

FAUSTA
Parle, toi, Beata, nous sommes là, celle-ci et moi.

BEATA
Toutes trois parées…

LAETA
Les bras et le sein dévoilés…

FAUSTA
Assises…

BEATA
La face levée au ciel…

FAUSTA
Nulle de l’autre regardée…

LAETA
… Assises et demi-renversées
En robes solennelles
D’où dépasse la pointe d’un pied doré !

FAUSTA
Celui que j’aime…

LAETA
… Celui que j’épouse demain
M’aimera-t-il toujours de même ?

FAUSTA
Celui que j’aime,
Celui qui m’a quittée et qui est au loin
Va-t-il revenir demain ?

BEATA
Celui que j’aime
N’est plus, demain vers moi ne le ramènera jamais plus

LAETA
Mort, dis-tu ?

FAUSTA
Jamais il ne te sera rendu !

BEATA
Jamais il ne m’échappera plus.

LAETA
Et c’est toi qui nous parles de bonheur ?

BEATA
Tout est fini pour moi de ce qui meurt.

FAUSTA
Que reste-t-il alors que tout est fini ?

BEATA
Cette heure-ci qui n’est ni le jour, ni la nuit.

FAUSTA
Tout passe qui a commencé.

BEATA
Excepté
Cette heure même qui est entre le Printemps et l’Été.

LAETA
Quoi, cet instant de l’année extrême et le plus aigu…

FAUSTA
Quand tout atteint le sommet et demande à n’être plus…

LAETA
Quelle demeure y trouveras-tu, et leurre de quelle vertu ?

FAUSTA
Demain nous ne serons plus belles.

LAETA
Nous ne sommes que de pauvres femmes un moment, faibles et frêles.

BEATA
Mais invitées en ce jour parmi les choses éternelles.

FAUSTA
Parle pour nous trois, Beata.

BEATA
Et que faut-il que je dise ?

FAUSTA
Chante, explique.
Ce qu’au fond de mon cœur je comprends déjà
Obscurément, comment ce moment unique,
Suprême et le plus aigu,
Pour un moment est déjà ce qui ne passera plus.

BEATA
Et toi, que dis-tu, Laeta ?

LAETA
Laisse-moi et chante !
Que j’entende seulement dans le clair de lune une voix de femme éclatante,
Puissante et grave, persuasive et suave,
Avec la mienne en même temps en silence qui la devance et qui invente
Et tout bas lui donne l’octave !

FAUSTA
Et ces deux voix de tes sœurs prêtes à se lever
Sous la tienne, explique-leur pourquoi
Le bonheur
Est de cette heure même
Où celui que notre cœur aime nous manque.

LAETA
Dis seulement la rose !

BEATA
Quelle rose ?

LAETA
… Du monde entier en cette fleur suprême éclose !

Ne dis point que le ciel est bleu.

(Souvenir de ce retour.)

Ne dis point que le ciel est bleu ! Il est quatre heures.
Point d’air, point de soleil ; le ciel est blanc et bleu.
— Ne dis point que je suis ici ! — Un enfant pleure.
Je sens l’odeur des fleurs une par une. Il pleut.

Donc, c’est cela le monde et c’est cela la vie !
C’était cela, la Mer ! Et le reste est ceci.
Passé, présent, tout est comme en photographie.
Ô le hasard, 6 l’amertume d’être ici !

Est-ce toi mon âme ? Écoute. Dis : Je suis seule.
— Et puis encor ? L’ennui ! L’ombre qui fait son tour.
— Et puis ? — La paix. Plus rien. La paix. Dis : Je suis seule.
— Amour. — Ne dis point amour. Ne dis point amour !

Amour ! Parce que je suis grandement malade !
Amour ! Dis : Je suis seule. Ne dis point amour !
Hier ! Demain ! La chose à faire ! tout est fade !
Il me dure et de moi, et de vivre et du jour !
J’aime ! — Et puis ? — J’aime ! Et qui ? — Je n’aime rien, chut ! —

Jaime ! — Tout le monde est rentré, voici le soir.
La lampe se rallume et ce lieu est le même.
— Que la mer était triste et que le ciel est noir !

Quatrième Ode: La Muse qui est la Grâce (première partie)

Encore! encore la mer qui revient me rechercher comme une barque,

La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allègée.

Comme une barque qui ne tient plus qu’à sa corde, et qui danse furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,

Comme le grand pur sang que l’on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l’amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement les rênes avec un rire éclatant!

Encore la nuit qui revient me rechercher,

Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint à l’Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la porte et le batardeau!

Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui s’ouvre!

Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les

hommes! Voici la nuit! Encore la fenêtre qui s’ouvre!

Et je suis comme la jeune fille à la fenêtre du beau château blanc, dans le clair de lune,

Qui entend, le cœur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres et le bruit de deux chevaux qui s’agitent,

Et elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre qui se ramasse, et tout son coeur est soulevé par l’amour de la vie et par la grande force comique!

Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la Gloire, et le mal de ce coeur trop plein!

Si le vigneron n’entre pas impunément dans la cuve,

Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de paroles,

Sans que les fumées m’en montent au cerveau!

Ah, ce soir est à moi! ah, cette grande nuit est à moi! tout le

gouffre de la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal!

Elle ne fait que de commencer! il sera temps de dormir dans autre jour!

Ah, je suis ivre! ah, je suis livré au dieu! j’entends une voix en moi et la mesure qui s’accélère, le mouvement de la joie,

L’ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée!

Que m’importent tous les hommes à présent! Ce n’est pas pour eux que je suis fait, mais pour le

Transport de cette mesure sacrée!

O le cri de la trompette bouchée! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque!

Que m’importe aucun d’eux? Ce rythme seul! Qu’ils me suivent ou non? Que m’importe qu’ils m’entendent ou pas?

Voici le dépliement de la grande Aile poétique!

Que me parlez-vous de la musique? laissez-moi seulement mettre mes sandales d’or!

Je n’ai pas besoin de tout cet attirail qu’il lui faut. Je ne demande pas que vous vous bouchiez les yeux.

Les mots que j’emploie,

Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes!

Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!

Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.

Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!…

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