Poèmes de ce thème
Émotions et sentiments
François De Malherbe
Vers funèbres sur la mort de henri le grand (1610)
En fin l’ire du ciel et sa fatale envie,
Dont j’avois repoussé tant d’injustes efforts,
Ont détruit ma fortune, et, sans m’oster la vie,
M’ont mis entre les morts.
Henry, ce grand Henry, que les soins de nature
Avoient fait un miracle aux yeux de l’univers
Comme un homme vulgaire est dans la sepulture
A la mercy des vers !
Belle ame, beau patron des celestes ouvrages,
Qui fus de mon espoir l’infaillible recours,
Quelle nuict fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours !
C’est bien à tout le monde une commune playe,
Et le malheur que j’ay, chacun l’estime sien ;
Mais en quel autre cœur est la douleur si vraye
Comme elle est dans le mien ?
Ta fidele compagne, aspirant à la gloire
Que son affliction ne se puisse imiter,
Seule de cet ennuy me debat la victoire,
Et me la fait quitter.
. . . . . .
Nulle heure de beau temps ses orages n’essuye,
Et sa grace divine endure en ce tourment
Ce qu’endure une fleur que la bise ou la pluie
Bat excessivement.
. . . . . .
Dont j’avois repoussé tant d’injustes efforts,
Ont détruit ma fortune, et, sans m’oster la vie,
M’ont mis entre les morts.
Henry, ce grand Henry, que les soins de nature
Avoient fait un miracle aux yeux de l’univers
Comme un homme vulgaire est dans la sepulture
A la mercy des vers !
Belle ame, beau patron des celestes ouvrages,
Qui fus de mon espoir l’infaillible recours,
Quelle nuict fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours !
C’est bien à tout le monde une commune playe,
Et le malheur que j’ay, chacun l’estime sien ;
Mais en quel autre cœur est la douleur si vraye
Comme elle est dans le mien ?
Ta fidele compagne, aspirant à la gloire
Que son affliction ne se puisse imiter,
Seule de cet ennuy me debat la victoire,
Et me la fait quitter.
. . . . . .
Nulle heure de beau temps ses orages n’essuye,
Et sa grace divine endure en ce tourment
Ce qu’endure une fleur que la bise ou la pluie
Bat excessivement.
. . . . . .
François Maynard
Sonnet
Mon âme, il faut partir. Ma vigueur est passée,
Mon dernier jour est dessus l’horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ! n’es-tu pas lassée
D’avoir souffert soixante ans de prison ?
Tes désordres sont grands ; tes vertus sont petites ;
Parmi tes maux on trouve peu de bien ;
Mais si le bon Jésus te donne ses mérites,
Espère tout et n’appréhende rien.
Mon âme, repens-toi d’avoir aimé le monde,
Et de mes yeux fais la source d’une onde
Qui touche de pitié le monarque des rois.
Que tu serais courageuse et ravie
Si j’avais soupiré, durant toute ma vie,
Dans le désert, sous l’ombre de la Croix !
Mon dernier jour est dessus l’horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ! n’es-tu pas lassée
D’avoir souffert soixante ans de prison ?
Tes désordres sont grands ; tes vertus sont petites ;
Parmi tes maux on trouve peu de bien ;
Mais si le bon Jésus te donne ses mérites,
Espère tout et n’appréhende rien.
Mon âme, repens-toi d’avoir aimé le monde,
Et de mes yeux fais la source d’une onde
Qui touche de pitié le monarque des rois.
Que tu serais courageuse et ravie
Si j’avais soupiré, durant toute ma vie,
Dans le désert, sous l’ombre de la Croix !
François Villon
Ballade
Je meurs de soif auprès de la fontaine ;
Je treuve doulx ce qui doit estre amer;
J’aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer ;
Je loue ceulx que je deusse blâmer,
Je prens en gré plus le mal que le bien ;
Je vais querant ce qu’à trouver je doubte ;
Croire ne puis cela que je sçay bien,
Je me tiens seur de ce dont plus j’ay doubte…
Je treuve doulx ce qui doit estre amer;
J’aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,
Je hé tous ceulx que fort je deusse amer ;
Je loue ceulx que je deusse blâmer,
Je prens en gré plus le mal que le bien ;
Je vais querant ce qu’à trouver je doubte ;
Croire ne puis cela que je sçay bien,
Je me tiens seur de ce dont plus j’ay doubte…
François Villon
Ballade des Dames du temps jadis
Dites-moi où, en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Alcibiade ou Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant au bruit mené
Sur rivière ou sur étang,
À la beauté plus qu’humaine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
Où est la très sage Héloïse
Pour qui fut châtré et se fit moine
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
Par amour pour elle, il subit cette épreuve.
De même, où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût jeté en un sac dans la Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
La Reine blanche comme lys
Qui chantait d’une voix de sirène,
Berthe au pied d’oie, Béatrice, Alice,
Érembourg qui gouverna le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, où, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?
Prince, vous ne sauriez demander où elles sont
Ni toute une semaine ni toute une année
Sans que je vous ramène à ce refrain :
Mais où sont les neiges d’antan ?
Est Flora la belle Romaine,
Alcibiade ou Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant au bruit mené
Sur rivière ou sur étang,
À la beauté plus qu’humaine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
Où est la très sage Héloïse
Pour qui fut châtré et se fit moine
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
Par amour pour elle, il subit cette épreuve.
De même, où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût jeté en un sac dans la Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
La Reine blanche comme lys
Qui chantait d’une voix de sirène,
Berthe au pied d’oie, Béatrice, Alice,
Érembourg qui gouverna le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, où, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?
Prince, vous ne sauriez demander où elles sont
Ni toute une semaine ni toute une année
Sans que je vous ramène à ce refrain :
Mais où sont les neiges d’antan ?
François Villon
Ballade des seigneurs du temps jadis
Plus encore, où est Calixte III,
Dernier à mourir de ce nom,
Qui tint quatre ans la papauté,
Alphonse, le roi d’Aragon,
L’agréable duc de Bourbon,
Et Arthur, le duc de Bretagne,
Et Charles VII, le vaillant ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
De même, où est le roi d’Écosse,
Qui avait à ce qu’on dit la moitié
Du visage vermeille comme une améthyste
Du front jusqu’au menton,
Le roi de Chypre renommé,
Hélas ! et le vaillant roi d’Espagne,
Dont je ne sais pas le nom ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Je renonce à en parler davantage,
Tout n’est qu’illusion.
Il n’est personne qui résiste à la mort
Ou qui obtienne un sursis.
Lancelot, le roi de Bohême,
Où est-il ? Où est son aïeul ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Où est du Guesclin, le vaillant Breton,
Où le comte, dauphin d’Auvergne,
Et feu le vaillant duc d’Alençon ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Dernier à mourir de ce nom,
Qui tint quatre ans la papauté,
Alphonse, le roi d’Aragon,
L’agréable duc de Bourbon,
Et Arthur, le duc de Bretagne,
Et Charles VII, le vaillant ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
De même, où est le roi d’Écosse,
Qui avait à ce qu’on dit la moitié
Du visage vermeille comme une améthyste
Du front jusqu’au menton,
Le roi de Chypre renommé,
Hélas ! et le vaillant roi d’Espagne,
Dont je ne sais pas le nom ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Je renonce à en parler davantage,
Tout n’est qu’illusion.
Il n’est personne qui résiste à la mort
Ou qui obtienne un sursis.
Lancelot, le roi de Bohême,
Où est-il ? Où est son aïeul ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Où est du Guesclin, le vaillant Breton,
Où le comte, dauphin d’Auvergne,
Et feu le vaillant duc d’Alençon ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
François Villon
Épître à ses amis
Ayez pitié, ayez pitié de moi,
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
François Villon
Épître à ses amis
Ayez pitié, ayez pitié de moi,
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Vous au moins, s’il vous plaît, mes amis !
Je gis dans une fosse, non sous des branches de houx ou d’églantier,
Dans ce lieu de relégation où m’a conduit
Fortune, comme Dieu l’a permis.
Filles qui aimez les jeunes gens nouveaux,
Danseurs, acrobates qui lancez le pied en arrière,
Vifs comme la flèche, acérés comme l’aiguillon,
Le gosier tintant clair comme des grelots,
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Chanteurs chantant à plaisir, sans loi,
Galants rieurs, agréables en actes et en paroles,
Vagabonds allant sans or faux, sans pièces d’alliage,
Gens d’esprit, un peu insouciants,
Vous tardez trop, car lui meurt pendant ce temps.
Faiseurs de lais, de motets, de rondeaux,
Quand il sera mort, vous lui ferez des bouillons chauds !
Là où il gît n’entre ni éclair ni tempête ;
D’épais murs on lui a fait des bandeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Venez le voir dans cet état pitoyable,
Nobles seigneurs, exempts de taxes et de dîmes,
Qui ne dépendez ni d’empereur ni de roi,
Mais seulement de Dieu de paradis ;
Il lui faut jeûner les dimanches et les mardis,
Ses dents en deviennent plus longues que des râteaux ;
Après le pain sec – et non des gâteaux –,
Il verse de l’eau à gros bouillon dans ses boyaux,
Par terre – il n’a ni table ni tréteaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
Princes que j’ai nommés, vieux et jeunes,
Obtenez-moi des grâces et des sceaux royaux
Et hissez-moi en quelque panier.
Ainsi le font les uns pour les autres les pourceaux :
Quand l’un gémit, les autres accourent en troupeaux.
Le laisserez-vous là, le pauvre Villon ?
François Villon
Le Testament
En l’an trentième de mon âge,
Que toutes mes hontes j’eus bues,
Ni du tout fol, ni du tout sage,
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j’ai toutes reçues
Sôus la main Thibault d’Aussigny…
S’évêque il est, seignant les rues,
Qu’il soit le mien je le regny.
Mon seigneur n’est ni mon évêque,
Sous lui ne tiens, s’il n’est en friche ;
Foi ne lui dois n’hommage avecque,
Je ne suis son serf ni sa biche.
Peu m’a d’une petite miche
Et de froide eau tout un été ;
Large ou étroit, moult me fut chiche
Tel lui soit Dieu qu’il m’a été !
Et s’aucun me voulait reprendre
Et dire que je le maudis,
Non fais, si bien le sait comprendre ;
En rien de lui je ne médis.
Voici tout le mal que j’en dis :
S’il m’a été misericors,
Jésus, le roi de Paradis,
Tel lui soit à l’âme et au corps !
Et s’été m’a dur et cruel
Trop plus que ci ne le raconte,
Je veux que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte…
Et l’Église nous dit et compte
Que prions pour nos ennemis !
Je vous dirai : « J’ai tort et honte,
Quoi qu’il m’ait fait, à Dieu remis ! »…
… Au temps qu’Alexandre régna,
Un nom nommé Diomedès
Devant lui on lui amena,
Engrillonné pouces et des
Comme un larron, car il fut des
Écumeurs que voyons courir ;
Si fut mis devant ce cadès,
Pour être jugé à mourir.
L’empereur si l’araisonna :
« Pourquoi es-tu larron en mer ? »
L’autre réponse lui donna :
« Pourquoi larron me fais nommer ?
Pour ce qu’on me voit écumer
En une petiote fuste ?
Si comme toi me pusse armer,
Comme toi empereur je fusse.
« Mais que veux-tu ? De ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement,
Qui si faussement me fortune,
Me vient tout ce gouvernement.
Excuse-moi aucunement
Et sache qu’en grand’pauvreté,
— Ce mot se dit communément—,
Ne gît pas grande loyauté. »
Quand l’empereur eut remiré
De Diomedès tout le dit :
« Ta fortune je te muerai
Mauvaise en bonne », si lui dit.
Si fit-il. One puis ne méfit
À personne, mais fut vrai homme ;
Valère pour vrai le baudit,
Qui fut nommé le Grand à Rome.
Si Dieu m’eût donné rencontrer
Un autre piteux Alexandre
Qui m’eût fait en bonheur entrer,
Et lors qui m’eût vu condescendre
À mal, être ars et mis en cendre
Jugé me fusse de ma voix.
Nécessité fait gens méprendre
Et faim saillir le loup du bois.
Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j’ai plus qu’autre gallé
Jusques à l’entrée de vieillesse
Qui son partement m’a celé.
Il ne s’en est à pied allé
N’a cheval : hélas ! comment don ?
Soudainement s’en est volé
Et ne m’a laissé quelque don.
Allé s’en est, et je demeure,
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure,
Qui n’ai ni cens, rente, n’avoir :
Des miens le moindre, je dis voir,
De me désavouer s’avance,
Oubliant naturel devoir
Par faute d’un peu de chevance…
… Hé ! Dieu, si j’eusse étudié,
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyoie l’école,
Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole
À peu que le cœur ne me fend…
… Mes jours s’en sont allés errant
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filets, quand tisserand
En son poing tient ardente paille.
Lors, s’il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Je ne crains plus que rien m’assaille,
Car à la mort tout s’assouvit.
Où sont les gracieux galants
Que je suivais au temps jadis,
Si bien chantant, si bien parlant,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et raidis,
D’eux n’est-il plus rien maintenant :
Repos aient en paradis,
Et Dieu sauve le demeurant !
Et les autres sont devenus,
Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres ;
Les autres mendient tout nus
Et pain ne voient qu’aux fenêtres ;
Les autres sont entrés en cloîtres
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housés com pêcheurs d’oîtres :
Voyez l’état divers d’entre eux.
Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,
Vivant en paix et en requoi,
En eux il n’y a que refaire,
Si s’en fait bon taire tout coi.
Mais aux pauvres, qui n’ont de quoi,
Comme moi, Dieu doint patience !
Aux autres ne fault qui ne quoi,
Car assez ont pain et pitance.
… Pauvre je suis de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace.
Mon père n’eut oncq grand richesse,
Ni son aïeul, nommé Horace.
Pauvreté tous nous suit et trace ;
Sur les tombeaux de mes ancêtres,
Les âmes desquels Dieu embrasse !
On n’y voit couronnes ni sceptres.
De pauvreté me guermentant,
Souventes fois me dit le cœur :
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne démène tel douleur,
Si tu n’as tant qu’eut Jacques Cœur
Mieux vaut vivre sous gros bureau
Pauvre, qu’avoir été seigneur
Et pourrir sous riche tombeau ! »
Qu’avoir été seigneur ? Que dis ?
Seigneur, las ! et ne l’est-il mais ?
Selon les davitiques dits
Son lieu ne connaîtras jamais.
Quant au surplus, je m’en démets :
Il n’appartient à moi, pécheur ;
Aux théologiens le remets,
Car c’est office de prêcheur.
Je ne suis, bien le considère,
Fils d’ange portant diadème
D’étoile ni d’autre sidère.
Mon père est mort, Dieu en ait l’âme !
Quant est du corps, il gît sous lame.
J’entends que ma mère mourra,
Et le sait bien, la pauvre femme,
Et le fils pas ne demourra.
Je connais que pauvres et riches,
Sages et fols, prêtres et lais,
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux et laids,
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.
Et meure Paris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu’il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ses maux l’allège :
Car enfant n’a, frère ni sœur
Qui lors voudrait être son pleige.
La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes, et nerfs croître et étendre.
Corps féminin, qui tant es tendre,
Poli, souef, si précieux,
Te faudra-t-il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller es cieux.
Que toutes mes hontes j’eus bues,
Ni du tout fol, ni du tout sage,
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j’ai toutes reçues
Sôus la main Thibault d’Aussigny…
S’évêque il est, seignant les rues,
Qu’il soit le mien je le regny.
Mon seigneur n’est ni mon évêque,
Sous lui ne tiens, s’il n’est en friche ;
Foi ne lui dois n’hommage avecque,
Je ne suis son serf ni sa biche.
Peu m’a d’une petite miche
Et de froide eau tout un été ;
Large ou étroit, moult me fut chiche
Tel lui soit Dieu qu’il m’a été !
Et s’aucun me voulait reprendre
Et dire que je le maudis,
Non fais, si bien le sait comprendre ;
En rien de lui je ne médis.
Voici tout le mal que j’en dis :
S’il m’a été misericors,
Jésus, le roi de Paradis,
Tel lui soit à l’âme et au corps !
Et s’été m’a dur et cruel
Trop plus que ci ne le raconte,
Je veux que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte…
Et l’Église nous dit et compte
Que prions pour nos ennemis !
Je vous dirai : « J’ai tort et honte,
Quoi qu’il m’ait fait, à Dieu remis ! »…
… Au temps qu’Alexandre régna,
Un nom nommé Diomedès
Devant lui on lui amena,
Engrillonné pouces et des
Comme un larron, car il fut des
Écumeurs que voyons courir ;
Si fut mis devant ce cadès,
Pour être jugé à mourir.
L’empereur si l’araisonna :
« Pourquoi es-tu larron en mer ? »
L’autre réponse lui donna :
« Pourquoi larron me fais nommer ?
Pour ce qu’on me voit écumer
En une petiote fuste ?
Si comme toi me pusse armer,
Comme toi empereur je fusse.
« Mais que veux-tu ? De ma fortune,
Contre qui ne puis bonnement,
Qui si faussement me fortune,
Me vient tout ce gouvernement.
Excuse-moi aucunement
Et sache qu’en grand’pauvreté,
— Ce mot se dit communément—,
Ne gît pas grande loyauté. »
Quand l’empereur eut remiré
De Diomedès tout le dit :
« Ta fortune je te muerai
Mauvaise en bonne », si lui dit.
Si fit-il. One puis ne méfit
À personne, mais fut vrai homme ;
Valère pour vrai le baudit,
Qui fut nommé le Grand à Rome.
Si Dieu m’eût donné rencontrer
Un autre piteux Alexandre
Qui m’eût fait en bonheur entrer,
Et lors qui m’eût vu condescendre
À mal, être ars et mis en cendre
Jugé me fusse de ma voix.
Nécessité fait gens méprendre
Et faim saillir le loup du bois.
Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j’ai plus qu’autre gallé
Jusques à l’entrée de vieillesse
Qui son partement m’a celé.
Il ne s’en est à pied allé
N’a cheval : hélas ! comment don ?
Soudainement s’en est volé
Et ne m’a laissé quelque don.
Allé s’en est, et je demeure,
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure,
Qui n’ai ni cens, rente, n’avoir :
Des miens le moindre, je dis voir,
De me désavouer s’avance,
Oubliant naturel devoir
Par faute d’un peu de chevance…
… Hé ! Dieu, si j’eusse étudié,
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoi ? je fuyoie l’école,
Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole
À peu que le cœur ne me fend…
… Mes jours s’en sont allés errant
Comme, dit Job, d’une touaille
Font les filets, quand tisserand
En son poing tient ardente paille.
Lors, s’il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Je ne crains plus que rien m’assaille,
Car à la mort tout s’assouvit.
Où sont les gracieux galants
Que je suivais au temps jadis,
Si bien chantant, si bien parlant,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et raidis,
D’eux n’est-il plus rien maintenant :
Repos aient en paradis,
Et Dieu sauve le demeurant !
Et les autres sont devenus,
Dieu merci ! grands seigneurs et maîtres ;
Les autres mendient tout nus
Et pain ne voient qu’aux fenêtres ;
Les autres sont entrés en cloîtres
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housés com pêcheurs d’oîtres :
Voyez l’état divers d’entre eux.
Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,
Vivant en paix et en requoi,
En eux il n’y a que refaire,
Si s’en fait bon taire tout coi.
Mais aux pauvres, qui n’ont de quoi,
Comme moi, Dieu doint patience !
Aux autres ne fault qui ne quoi,
Car assez ont pain et pitance.
… Pauvre je suis de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace.
Mon père n’eut oncq grand richesse,
Ni son aïeul, nommé Horace.
Pauvreté tous nous suit et trace ;
Sur les tombeaux de mes ancêtres,
Les âmes desquels Dieu embrasse !
On n’y voit couronnes ni sceptres.
De pauvreté me guermentant,
Souventes fois me dit le cœur :
« Homme, ne te doulouse tant
Et ne démène tel douleur,
Si tu n’as tant qu’eut Jacques Cœur
Mieux vaut vivre sous gros bureau
Pauvre, qu’avoir été seigneur
Et pourrir sous riche tombeau ! »
Qu’avoir été seigneur ? Que dis ?
Seigneur, las ! et ne l’est-il mais ?
Selon les davitiques dits
Son lieu ne connaîtras jamais.
Quant au surplus, je m’en démets :
Il n’appartient à moi, pécheur ;
Aux théologiens le remets,
Car c’est office de prêcheur.
Je ne suis, bien le considère,
Fils d’ange portant diadème
D’étoile ni d’autre sidère.
Mon père est mort, Dieu en ait l’âme !
Quant est du corps, il gît sous lame.
J’entends que ma mère mourra,
Et le sait bien, la pauvre femme,
Et le fils pas ne demourra.
Je connais que pauvres et riches,
Sages et fols, prêtres et lais,
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux et laids,
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.
Et meure Paris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu’il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ses maux l’allège :
Car enfant n’a, frère ni sœur
Qui lors voudrait être son pleige.
La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes, et nerfs croître et étendre.
Corps féminin, qui tant es tendre,
Poli, souef, si précieux,
Te faudra-t-il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller es cieux.
François Villon
Les regrets de la belle Heaumière
Advis m’est que j’oy regretter
La belle qui fut hëaulmière,
Soi jeune fille souhaiter
Et parler en telle manière :
« Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoi m’as si tôt abattue ?
Qui me tient, qui, que me fière
Et qu’à ce coup je ne me tue ?
« Tollu m’as la haute franchise
Que beauté m’avait ordonné
Sur clercs, marchands et gens d’Église
Car lors il n’était homme né
Qui tout le sien ne m’eût donné,
Quoi qu’il en fût des repentailles,
Mais que lui eusse abandonné
Ce que refusent truandailles.
« À maint homme l’ai refusé,
Qui n’était à moi grand sagesse,
Pour l’amour d’un garçon rusé,
Auquel j’en fis grande largesse.
À qui que je fisse finesse,
Par mon âme, je l’aimais bien.
Or ne me faisait que rudesse,
Et ne m’aimait que pour le mien…
« Or est-il mort, passé trente ans,
Et je remains, vieille, chenue.
Quand je pense, hélas ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue ;
Quand me regarde toute nue,
Et je me vois si très changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
Je suis presque toute enragée.
« Qu’est devenu ce front poli,
Ces cheveux blonds, sourcils voultis,
Grand entrœil, le regard joli,
Dont je prenais les plus soutis ;
Ce beau nez droit, grand ni petis,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, clair vis traictis,
Et ces belles lèvres vermeilles ?…
« Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous, pauvres vieilles sottes,
Assises bas, à croupetons,
Tout en un tas comme pelotes,
À petit feu de chenevotes
Tôt allumées, tôt éteintes ;
Et jadis fûmes si mignottes !
Ainsi en prend à maints et maintes. »
La belle qui fut hëaulmière,
Soi jeune fille souhaiter
Et parler en telle manière :
« Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoi m’as si tôt abattue ?
Qui me tient, qui, que me fière
Et qu’à ce coup je ne me tue ?
« Tollu m’as la haute franchise
Que beauté m’avait ordonné
Sur clercs, marchands et gens d’Église
Car lors il n’était homme né
Qui tout le sien ne m’eût donné,
Quoi qu’il en fût des repentailles,
Mais que lui eusse abandonné
Ce que refusent truandailles.
« À maint homme l’ai refusé,
Qui n’était à moi grand sagesse,
Pour l’amour d’un garçon rusé,
Auquel j’en fis grande largesse.
À qui que je fisse finesse,
Par mon âme, je l’aimais bien.
Or ne me faisait que rudesse,
Et ne m’aimait que pour le mien…
« Or est-il mort, passé trente ans,
Et je remains, vieille, chenue.
Quand je pense, hélas ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue ;
Quand me regarde toute nue,
Et je me vois si très changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
Je suis presque toute enragée.
« Qu’est devenu ce front poli,
Ces cheveux blonds, sourcils voultis,
Grand entrœil, le regard joli,
Dont je prenais les plus soutis ;
Ce beau nez droit, grand ni petis,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, clair vis traictis,
Et ces belles lèvres vermeilles ?…
« Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous, pauvres vieilles sottes,
Assises bas, à croupetons,
Tout en un tas comme pelotes,
À petit feu de chenevotes
Tôt allumées, tôt éteintes ;
Et jadis fûmes si mignottes !
Ainsi en prend à maints et maintes. »
Frédéric Mistral
Le Poème du Rhône
Et de descendre. Mais jusqu’à la ceinture,
Et puis plus haut, tout aise de se sentir vêtue
Par le manteau fastueux du torrent,
Elle ne pensa plus qu’au bonheur de son être
Mêlé, confondu avec le grand Rhône.
Le sable sous ses pieds était si doux!
Une impression moite, une fraîcheur tiède
L’enveloppait d’un charme halitueux
A fleur de peau, à fleur de carnation,
Mignardement les ondes tournoyantes
Lui faisaient des baisers, des chatouillis,
En murmurant de suaves paroles
Qui lui donnaient des spasmes de plaisir…
Quand tout à coup, dans l’eau mobile
Et transparente au clair de lune,
Là-bas au fond, étendu sur la mousse
D’un lit d’émeraude, que va-t-elle voir?
Un beau jouvenceau qui lui souriait.
Roulé comme un dieu, blanc comme l’ivoire,
Il ondulait dans l’onde et sa main effilée
Tenait une fleur, fleur de « jonc fleuri »,
Qu’il présentait à la fillette nue.
Et de ses lèvres tremblantes et pâles
Sortaient des mots d’amour mystérieux,
Dans l’eau se perdant incompréhensibles.
Avec ses yeux félins, fascinateurs,
Il la faisait venir, craintive, stupéfaite,
Et haletante de désir; à l’endroit
Où crient merci le corps et l’âme.
Ensorcelée par l’émoi dans le fleuve
Et par une plaisance étrange,
Elle était là, pauvrette, comme celui qui songe,
Et auquel, effaré par quelque peur confuse,
S’il veut courir, cela est impossible.
Et sitôt qu’elle ouvrait les yeux vers le lutin
Qui, entouré de sa lueur laiteuse
Semblait l’attendre en ses bras souples,
Un frisonnement d’amour spontané
La jetait en langueur sous la voûte du ciel
Et la faisait doucement défaillir…
Et puis plus haut, tout aise de se sentir vêtue
Par le manteau fastueux du torrent,
Elle ne pensa plus qu’au bonheur de son être
Mêlé, confondu avec le grand Rhône.
Le sable sous ses pieds était si doux!
Une impression moite, une fraîcheur tiède
L’enveloppait d’un charme halitueux
A fleur de peau, à fleur de carnation,
Mignardement les ondes tournoyantes
Lui faisaient des baisers, des chatouillis,
En murmurant de suaves paroles
Qui lui donnaient des spasmes de plaisir…
Quand tout à coup, dans l’eau mobile
Et transparente au clair de lune,
Là-bas au fond, étendu sur la mousse
D’un lit d’émeraude, que va-t-elle voir?
Un beau jouvenceau qui lui souriait.
Roulé comme un dieu, blanc comme l’ivoire,
Il ondulait dans l’onde et sa main effilée
Tenait une fleur, fleur de « jonc fleuri »,
Qu’il présentait à la fillette nue.
Et de ses lèvres tremblantes et pâles
Sortaient des mots d’amour mystérieux,
Dans l’eau se perdant incompréhensibles.
Avec ses yeux félins, fascinateurs,
Il la faisait venir, craintive, stupéfaite,
Et haletante de désir; à l’endroit
Où crient merci le corps et l’âme.
Ensorcelée par l’émoi dans le fleuve
Et par une plaisance étrange,
Elle était là, pauvrette, comme celui qui songe,
Et auquel, effaré par quelque peur confuse,
S’il veut courir, cela est impossible.
Et sitôt qu’elle ouvrait les yeux vers le lutin
Qui, entouré de sa lueur laiteuse
Semblait l’attendre en ses bras souples,
Un frisonnement d’amour spontané
La jetait en langueur sous la voûte du ciel
Et la faisait doucement défaillir…
Gabrielle de Coignard
Obscure nuit…
Obscure nuit, laisse ton noir manteau,
Va réveiller la gracieuse aurore,
Chasse bien loin le soin qui me dévore,
Et le discours qui trouble mon cerveau.
Voici le jour gracieux, clair et beau,
Et le soleil qui la terre décore,
Et je n’ai point fermé les yeux encore,
Qui font nager ma couche toute en eau.
Ombreuse nuit, paisible et sommeillante,
Qui sais les pleurs de l’âme travaillante
J’ai ma douleur cachée dans ton sein,
Ne voulant point que le monde le sache,
Mais toutefois je te prie sans relâche,
De l’apporter aux pieds du Souverain.
Va réveiller la gracieuse aurore,
Chasse bien loin le soin qui me dévore,
Et le discours qui trouble mon cerveau.
Voici le jour gracieux, clair et beau,
Et le soleil qui la terre décore,
Et je n’ai point fermé les yeux encore,
Qui font nager ma couche toute en eau.
Ombreuse nuit, paisible et sommeillante,
Qui sais les pleurs de l’âme travaillante
J’ai ma douleur cachée dans ton sein,
Ne voulant point que le monde le sache,
Mais toutefois je te prie sans relâche,
De l’apporter aux pieds du Souverain.
Georges Fourest
Un homme
Jusque et tenacem propositi virum
Horace.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Horace.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Georges Moustaki
Il est trop tard
Pendant que je dormais, pendant que je rêvais
Les aiguilles ont tourné
Il est trop tard
Mon enfance est si loin, il est déjà demain
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pendant que je t’aimais, pendant que je t’avais
L’amour s’en est allé
Il est trop tard
Tu étais si jolie, je suis seul dans mon lit
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pendant que je chantais ma chère liberté
D’autres l’ont enchaînée
Il est trop tard
Certains se sont battus, moi je n’ai jamais su
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pourtant je vis toujours, pourtant je fais l’amour
M’arrive même de chanter sur ma guitare
Pour l’enfant que j’étais, pour l’enfant que j’ai fait
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pendant que je chantais, pendant que je t’aimais
Pendant que je rêvais, il était encore temps
Les aiguilles ont tourné
Il est trop tard
Mon enfance est si loin, il est déjà demain
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pendant que je t’aimais, pendant que je t’avais
L’amour s’en est allé
Il est trop tard
Tu étais si jolie, je suis seul dans mon lit
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pendant que je chantais ma chère liberté
D’autres l’ont enchaînée
Il est trop tard
Certains se sont battus, moi je n’ai jamais su
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pourtant je vis toujours, pourtant je fais l’amour
M’arrive même de chanter sur ma guitare
Pour l’enfant que j’étais, pour l’enfant que j’ai fait
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps
Pendant que je chantais, pendant que je t’aimais
Pendant que je rêvais, il était encore temps
Georges Schehadé
Il y à des jardins...
Il y a des jardins qui n’ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids
Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair.
LES POESIES, Poésies IT. 1948.
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids
Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair.
LES POESIES, Poésies IT. 1948.
Georges Schehadé
Ils ne savent pas...
Ils ne savent pas qu’ils ne vont plus revoir
Les vergers d’exil et les plages familières
Les étoiles qui voyagent avec des jambes de sel
Quand la nuit est triste de plusieurs beautés
Ils oublient qu’ils ne vont plus entendre
Le vent de la grille et le chien des images
L’eau qui dort sur la couleur des pierres
La nuit avec des violons de pluie
Tant de magie pour rien!
Si ce n’était ce souvenir d’un autre monde
Avec des oiseaux de chair dans la prairie
Avec des montagnes comme des granges
O mon enfance ô ma folie!
LES POESIES, Poésies I. 1949.
Les vergers d’exil et les plages familières
Les étoiles qui voyagent avec des jambes de sel
Quand la nuit est triste de plusieurs beautés
Ils oublient qu’ils ne vont plus entendre
Le vent de la grille et le chien des images
L’eau qui dort sur la couleur des pierres
La nuit avec des violons de pluie
Tant de magie pour rien!
Si ce n’était ce souvenir d’un autre monde
Avec des oiseaux de chair dans la prairie
Avec des montagnes comme des granges
O mon enfance ô ma folie!
LES POESIES, Poésies I. 1949.
Georges Schehadé
Je m’endormirai volontiers jeune femme...
Je m’endormirai volontiers jeune femme
N’éblouissez pas l’oiseau qui me regarde
Les couleurs naissent dans les sommeils
Cette semaine les fleurs sont irrespirables
Et c’est un effort vers ta bouche que je perds.
Maintenant que je suis a l’état limpide de pierre
Hors des saisons comme une essence
La bouche mal gardée comme la grille de la route
La nuit jette nos lampes dans les arbres.
LES POESIES, Poésies I. 1938.
N’éblouissez pas l’oiseau qui me regarde
Les couleurs naissent dans les sommeils
Cette semaine les fleurs sont irrespirables
Et c’est un effort vers ta bouche que je perds.
Maintenant que je suis a l’état limpide de pierre
Hors des saisons comme une essence
La bouche mal gardée comme la grille de la route
La nuit jette nos lampes dans les arbres.
LES POESIES, Poésies I. 1938.
Georges Schehadé
Je marche a cété d’une joie
Je marche a cété d’une joie
D’une joie qui n’est pas a moi
D’une joie à moi que je ne puis pas prendre
Je marche à cété de moi en joie
J’entends mon pas en joie qui marche a cété de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-la
D’une joie qui n’est pas a moi
D’une joie à moi que je ne puis pas prendre
Je marche à cété de moi en joie
J’entends mon pas en joie qui marche a cété de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-la
Georges Schehadé
Ma solitude n’à pas été bonne
Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été bonne
Ma solitude n’a pas été tendre
A la fin de la journée au bord de la nuit
Comme une Ame qu’on a suivie sans plus attendre
L’ayant reconnue pour sœur.
Ma solitude n’a pas été bonne
Comme celle qu’on a suivie
Sans plus attendre choisie
Comme une épouse inébranlable
Pour la maison de notre vie
Et le cercueil de notre mort
Gardien de nos os silencieux
Dont notre Ame se détache.
Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été cette amie
L’accompagnement de cette gardienne
La profondeur claire de ce puits
Le lieu retrait de notre amour
Ow notre cœur se noue et se dénoue
Au centre de notre attente.
Elle nous est venue comme une folie par surprise
Comme une eau qui monte
Et s’infiltre au-dedans
Par les fissures de notre carcasse
Par tous les trous de notre architecture
Mal recouverte de chair
Et que laissent ouverte
Les vers de notre putréfaction.
Elle est venue une infidélité
Comme une fille de mauvaise vie
Qu’on a suivie
Pour s’en aller
Elle est venue pour nous ravir et pour nous lâcher.
Dans le cercle de notre lâcheté
Elle est venue pour nous voler
Et nous laisser désemparé
Elle est venue pour nous séparer
Alors l’Ame en peine la-bas
C’est nous qu’on ne rejoint pas
C’est moi que j’ai déserté
C’est mon Ame qui fait cette promenade cruelle
Toute nue au froid désert
Durant que je me livre a cet arrêt tout seul
A cette solitude fermée
Pour ne pas prendre part au terrible jeu
A l’exigence de toutes ces petites
Secondes irremplagables,
Et quelle ombre au bord du parvis
Quelle ombre lumineuse amie
Attend les pas de nos déroutes
Que nulle pitié n’a suivie
Ni la nétre.
POESIES COMPLETES.
N’a pas été bonne
Ma solitude n’a pas été tendre
A la fin de la journée au bord de la nuit
Comme une Ame qu’on a suivie sans plus attendre
L’ayant reconnue pour sœur.
Ma solitude n’a pas été bonne
Comme celle qu’on a suivie
Sans plus attendre choisie
Comme une épouse inébranlable
Pour la maison de notre vie
Et le cercueil de notre mort
Gardien de nos os silencieux
Dont notre Ame se détache.
Ma solitude au bord de la nuit
N’a pas été cette amie
L’accompagnement de cette gardienne
La profondeur claire de ce puits
Le lieu retrait de notre amour
Ow notre cœur se noue et se dénoue
Au centre de notre attente.
Elle nous est venue comme une folie par surprise
Comme une eau qui monte
Et s’infiltre au-dedans
Par les fissures de notre carcasse
Par tous les trous de notre architecture
Mal recouverte de chair
Et que laissent ouverte
Les vers de notre putréfaction.
Elle est venue une infidélité
Comme une fille de mauvaise vie
Qu’on a suivie
Pour s’en aller
Elle est venue pour nous ravir et pour nous lâcher.
Dans le cercle de notre lâcheté
Elle est venue pour nous voler
Et nous laisser désemparé
Elle est venue pour nous séparer
Alors l’Ame en peine la-bas
C’est nous qu’on ne rejoint pas
C’est moi que j’ai déserté
C’est mon Ame qui fait cette promenade cruelle
Toute nue au froid désert
Durant que je me livre a cet arrêt tout seul
A cette solitude fermée
Pour ne pas prendre part au terrible jeu
A l’exigence de toutes ces petites
Secondes irremplagables,
Et quelle ombre au bord du parvis
Quelle ombre lumineuse amie
Attend les pas de nos déroutes
Que nulle pitié n’a suivie
Ni la nétre.
POESIES COMPLETES.
Georges Schehadé
Sombrer
Ah! cette volupté sans bornes de périr
De sombrer dans la mer de la désespérance,
Dans un océan noir de morbide souffrance
Od la raison s’enlise et se comprend mourir!
Sentir, sentir, qu’on disparaît dans l’ombre immense
Et puis, sombrer toujours, ne pas se retenir,
Entendre au fond de soi quelque chose frémir,
Croire que c’est la mort peut-étre qui commence...
Le navire a frappé quelqu’invisible écueil :
Penché dessus le gouffre noir comme un cercueil,
Il frémit dans la nuit qui l’environne : il sombre...
Le capitaine est la, superbe sur le pont :
Il n’a pas voulu fuir. Ivre, de son cil sombre,
Il regarde monter les abîmes sans fond!
De sombrer dans la mer de la désespérance,
Dans un océan noir de morbide souffrance
Od la raison s’enlise et se comprend mourir!
Sentir, sentir, qu’on disparaît dans l’ombre immense
Et puis, sombrer toujours, ne pas se retenir,
Entendre au fond de soi quelque chose frémir,
Croire que c’est la mort peut-étre qui commence...
Le navire a frappé quelqu’invisible écueil :
Penché dessus le gouffre noir comme un cercueil,
Il frémit dans la nuit qui l’environne : il sombre...
Le capitaine est la, superbe sur le pont :
Il n’a pas voulu fuir. Ivre, de son cil sombre,
Il regarde monter les abîmes sans fond!
Gérard de Nerval
À Victor Hugo qui m’avait donné son livre du Rhin
De votre amitié, maître, emportant cette preuve
Je tiens donc sous mon bras Le Rhin. – J’ai l’air d’un fleuve
Et je me sens grandir par la comparaison.
Mais le Fleuve sait-il, lui pauvre dieu sauvage,
Ce qui lui donne un nom, une source, un rivage,
Et s’il coule pour tous quelle en est la raison ?
Assis au mamelon de l’immense nature,
Peut-être ignore-t-il comme la créature
D’où lui vient ce bienfait qu’il doit aux Immortels :
Moi je sais que de vous, douce et sainte habitude,
Me vient l’Enthousiasme et l’Amour et l’Étude,
Et que mon peu de feu s’allume à vos autels.
Je tiens donc sous mon bras Le Rhin. – J’ai l’air d’un fleuve
Et je me sens grandir par la comparaison.
Mais le Fleuve sait-il, lui pauvre dieu sauvage,
Ce qui lui donne un nom, une source, un rivage,
Et s’il coule pour tous quelle en est la raison ?
Assis au mamelon de l’immense nature,
Peut-être ignore-t-il comme la créature
D’où lui vient ce bienfait qu’il doit aux Immortels :
Moi je sais que de vous, douce et sainte habitude,
Me vient l’Enthousiasme et l’Amour et l’Étude,
Et que mon peu de feu s’allume à vos autels.
Gérard de Nerval
Antéros
Tu demandes pourquoi j’ai tant de rage au cœur
Et sur un col flexible une tête indomptée ;
C’est que je suis issu de la race d’Antée,
Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.
Oui, je suis de ceux-là qu’inspire le Vengeur,
Il m’a marqué le front de sa lèvre irritée,
Sous la pâleur d’Abel, hélas ! ensanglantée,
J’ai parfois de Caïn l’implacable rougeur !
Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie,
Qui, du fond des enfers, criait : « O tyrannie ! »
C’est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon…
Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
Et, protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.
Et sur un col flexible une tête indomptée ;
C’est que je suis issu de la race d’Antée,
Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.
Oui, je suis de ceux-là qu’inspire le Vengeur,
Il m’a marqué le front de sa lèvre irritée,
Sous la pâleur d’Abel, hélas ! ensanglantée,
J’ai parfois de Caïn l’implacable rougeur !
Jéhovah ! le dernier, vaincu par ton génie,
Qui, du fond des enfers, criait : « O tyrannie ! »
C’est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon…
Ils m’ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
Et, protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.
Gérard de Nerval
Artémis
La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la Seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu Reine, ô Toi ! la première ou dernière ?
Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ?…
Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la Mort – ou la Morte… O délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?
Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
— La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !
Et c’est toujours la Seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu Reine, ô Toi ! la première ou dernière ?
Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ?…
Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la Mort – ou la Morte… O délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?
Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
— La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !
Gérard de Nerval
Delfica
La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d’amour qui toujours recommence ?…
Reconnais-tu le TEMPLE au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence ?…
Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique…
Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin
— Et rien n’a dérangé le sévère portique.
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d’amour qui toujours recommence ?…
Reconnais-tu le TEMPLE au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence ?…
Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique…
Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin
— Et rien n’a dérangé le sévère portique.
Gérard de Nerval
El Desdichado
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encore du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encore du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.