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Poèmes de ce thème

Vie et existence

Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

CONSOLATION A Mlle DE SAINT-GERMAIN POUR LA MORT DE MADAME DE SAINT-ANGEL

. . . . . .
Ta perte, ta pitié pour quelque temps excuse
Ta douleur et tes pleurs,
Mais craignons que quelcun se vengeant ne t’accuse
De feindre ces douleurs.

Ils diront : Et à quoy servent ces vaines plaintes
Qu’enfin il faut finir ?
Belle, cessant tes pleurs, de ces cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .

Heureux de voyr encor après un long orage
Ce soleil désiré,
Plus heureux de trouver aprez un long naufrage
Un rivage asseuré !
. . . . . .

Ces larmes et ces cris ne la font point revivre
Estant morte icy bas,
Ny par eux tu ne puis rendre ton cœur delivre
De si cruels debats.

Tu les nommes cruels, renouvelant la playe
Sans la pouvoir guérir,
Te laissant à tousjours le seul plaisir pour paye
De desirer perir ;

Et perir tu ne puis, car ta peine plus forte
Est changée en plaisir :
Ton plaisir est pleurer et ton ame mi-morte
N’a que ce seul desir.
. . . . . .

Plainte qui chasque fois à tes yeux la renvoye
Esblouis de leur dueil,
Plainte qui te fait voir ton aimée et ta joye
Enfermée au cercueil.

Mais son ame est au ciel qui n’estant point humaine
Triumphe pour tousjours,
Triumphante au bonheur d’une vie certaine
D’avoyr parfaict son cours.

Donq’ que ton corps descende en la mort tenebreuse
Pour y voyr sa moitié,
Monte ton ame au Ciel plus bell’ et plus heureuse
Parfaire l’amitié.
. . . . . .

Ne prefere le bien d’une vie mortelle
A l’eternel sejour,
Ne mesprise le bien d’une vie eternelle
Pour ne l’avoyr qu’un jour.
. . . . . .

Fuyez, tiedes souspirs, et reprenez ces flammes
Qui decoroient ses yeux ;
Vos deux corps sont ça bas, et vos plus belles ames
Sont au Ciel glorieux.
Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

L’Hiver

Mes volages humeurs, plus stériles que belles,
S’en vont ; et je leur dis : Vous sentez, hirondelles,
S’éloigner la chaleur et le froid arriver.
Allez nicher ailleurs, pour ne tacher, impures,
Ma couche de babil et ma table d’ordures ;
Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver.

D’un seul point le soleil n’éloigne l’hémisphère ;
Il jette moins d’ardeur, mais autant de lumière,
Je change sans regrets, lorsque je me repens
Des frivoles amours et de leur artifice,
J’aime l’hiver qui vient purger mon cœur de vice,
Comme de peste l’air, la terre de serpens.

Mon chef blanchit dessous les neiges entassées,
Le soleil, qui reluit, les échauffe, glacées,
Mais ne les peut dissoudre, au plus court de ses mois
Fondez, neiges ; venez dessus mon cœur descendre,
Qu’encores il ne puisse allumer de ma cendre
Du brasier, comme il fit des flammes autrefois.

Mais quoi ! serai-je éteint devant ma vie éteinte ?
Ne luira plus sur moi la flamme vive et sainte,
Le zèle flamboyant de la sainte maison ?
Je fais aux saints autels holocaustes des restes.
De glace aux feux impurs, et de naphte aux célestes :
Clair et sacré flambeau, mon funèbre tison !

Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines.
Le rossignol se tait, se taisent les Sirènes :
Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs ;
L’espérance n’est plus bien souvent tromperesse ;
L’hiver jouit de tout. Bienheureuse vieillesse,
La saison de l’usage, et non plus des labeurs !

Mais la mort n’est pas loin ; cette mort est suivie
D’un vivre sans mourir, fin d’une fausse vie :
Vie de notre vie, et mort de notre mort.
Qui hait la sûreté, pour aimer le naufrage ?
Qui a jamais été si friand de voyage,
Que la longueur en soit plus douce que le port ?
Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

Le Jugement

Mais quoi ! c’est trop chanté, il faut tourner les yeux,
Éblouis de rayons, dans le chemin des cieux.
C’est fait, Dieu vient régner ; de toute prophétie
Se voit la période à ce point accomplie.
La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux
Naissent des enterrés les visages nouveaux :
Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places
Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces.
Ici, les fondements des châteaux rehaussés
Par les ressuscitants promptement sont percés ;
Ici, un arbre sent des bras de sa racine
Grouiller un chef vivant, sortir une poitrine ;
Là, l’eau trouble bouillonne, et puis s’éparpillant,
Sent en soi des cheveux et un chef s’éveillant.
Comme un nageur venant du profond de son plonge,
Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe…
Le curieux s’enquiert si le vieux et l’enfant
Tels qu’ils sont jouiront de l’état triomphant,
Leurs corps n’étant parfaits, ou défaits en vieillesse ?
Sur quoi la plus hardie ou plus haute sagesse
Ose présupposer que la perfection
Veut en l’âge parfait son élévation,
Et la marquent au point des trente-trois années
Qui étaient en Jésus closes et terminées
Quand il quitta la terre et changea, glorieux,
La croix et le sépulcre au tribunal des cieux.
Venons de cette douce et pieuse pensée
À celle qui nous est aux saints écrits laissée.
Voici le Fils de l’Homme et du grand Dieu le Fils,
Le voici arrivé à son terme préfix.
Déjà l’air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend assurance et le méchant s’étonne.
Les vivants sont saisis d’un feu de mouvement,
Ils sentent mort et vie en un prompt changement,
En une période ils sentent leurs extrêmes ;
Ils ne se trouvent plus eux-mêmes comme eux-mêmes,
Une autre volonté et un autre savoir
Leur arrache des yeux le plaisir de se voir,
Le ciel ravit leurs yeux : des yeux premiers l’usage
N’eût pu du nouveau ciel porter le beau visage.
L’autre ciel, l’autre terre ont cependant fui,
Tout ce qui fut mortel se perd évanoui.
Les fleuves sont séchés, la grand mer se dérobe,
Il fallait que la terre allât changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantements ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples éléments !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l’Éternel ni sa voix rude et forte.
Dieu paraît : le nuage entre lui et nos yeux
S’est tiré à l’écart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons tant il est semé d’Anges.
Tout l’air n’est qu’un soleil ; le soleil radieux
N’est qu’une noire nuit au regard de ses yeux ;
Car il brûle le feu, au soleil il éclaire,
Le centre n’a plus d’ombre et ne fuit sa lumière.
Un grand Ange s’écrie à toutes nations :
« Venez répondre ici de toutes actions,
L’Éternel veut juger. » Toutes âmes venues
Font leurs sièges en rond en la voûte des nues,
Et là les Chérubins ont au milieu planté
Un trône rayonnant de sainte majesté.
Il n’en sort que merveille et qu’ardente lumière,
Le soleil n’est pas fait d’une étoffe si claire ;
L’amas de tous vivants en attend justement
La désolation ou le contentement.
Les bons du Saint-Esprit sentent le témoignage,
L’aise leur saute au cœur et s’épand au visage :
Car s’ils doivent beaucoup, Dieu leur en a fait don ;
Ils sont vêtus de blanc et lavés de pardon.
O tribus de Juda ! vous êtes à la dextre ;
Édom, Moab, Agar tremblent à la senestre.
Les tyrans abattus, pâles et criminels,
Changent leurs vains honneurs aux tourments éternels ;
Ils n’ont plus dans le front la furieuse audace,
Ils souffrent en tremblant l’impérieuse face,
Face qu’ils ont frappée, et remarquent assez
Le chef, les membres saints qu’ils avaient transpercés :
Ils le virent lié, le voici les mains hautes,
Ses sévères sourcils viennent compter leurs fautes ;
L’innocence a changé sa crainte en majestés,
Son roseau en acier tranchant des deux côtés,
Sa croix au tribunal de présence divine ;
Le ciel l’a couronné, mais ce n’est plus d’épine.
Ores viennent trembler à cet acte dernier
Les condamneurs aux pieds du Juste prisonnier.
Voici le grand héraut d’une étrange nouvelle,
Le messager de mort, mais de mort éternelle.
Qui se cache, qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles
Ou quand l’aube du jour vous prêterait ses ailes,
Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher,
Quand la nuit tâcherait en sa nuit vous cacher,
Vous enceindre la mer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la vue…
La gueule de l’enfer s’ouvre en impatience,
Et n’attend que de Dieu la dernière sentence,
Qui, à ce point, tournant son œil bénin et doux,
Son œil tel que le montre à l’épouse l’époux,
Se tourne à la main droite, où les heureuses vues
Sont au trône de Dieu sans mouvement tendues,
Extatiques de joie et franches de souci.
Leur Roi donc les appelle et les fait rois ainsi :
« Vous qui m’avez vêtu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moi souffert peine et injure,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes de bon cœur votre eau et votre pain,
Venez, race du ciel, venez, élus du Père ;
Vos péchés sont éteints, le Juge est votre frère,
Venez donc, bien-heureux, triompher pour jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
À ce mot tout se change en beautés éternelles.
Ce changement de tout est si doux aux fidèles !
Que de parfaits plaisirs ! O Dieu, qu’ils trouvent beau
Cette terre nouvelle et ce grand ciel nouveau !
Mais d’autre part, si tôt que l’Éternel fait bruire
À sa gauche ces mots, les foudres de son ire,
Quand ce Juge, et non Père, au front de tant de Rois
Irrévocable pousse et tonne cette voix :
« Vous qui avez laissé mes membres aux froidures,
Qui leur avez versé injures sur injures,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes fiel pour eau et pierre au lieu de pain,
Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles
Au gouffre ténébreux des peines éternelles ! »
Lors, ce front qui ailleurs portait contentement
Porte à ceux-ci la mort et l’épouvantement.
Il sort un glaive aigu de la bouche divine,
L’enfer glouton, bruyant, devant ses pieds chemine…
O enfants de ce siècle, ô abusés moqueurs,
Imployables esprits, incorrigibles cœurs,
Vos esprits trouveront en la fosse profonde
Vrai ce qu’ils ont pensé une fable en ce monde.
Ils languiront en vain de regret sans merci.
Votre âme à sa mesure enflera de souci.
Qui vous consolera ? L’ami qui se désole
Vous grincera les dents au lieu de la parole.
Les Saints vous aimaient-ils ? un abîme est entre eux ;
Leur chair ne s’émeut plus, vous êtes odieux.
Mais n’espérez-vous point fin à votre souffrance ?
Point n’éclaire aux enfers l’aube de l’espérance.
Dieu aurait-il sans fin éloigné sa merci ?
Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi ;
La clémence de Dieu fait au ciel son office,
Il déploie aux enfers son ire et sa justice.
Mais le feu ensoufré, si grand, si violent,
Ne détruira-t-il pas les corps en les brûlant ?
Non : Dieu les gardera entiers à sa vengeance,
Conservant à cela et l’étoffe et l’essence ;
Et le feu qui sera si puissant d’opérer
N’aura de faculté d’éteindre et d’altérer,
Et servira par loi à l’éternelle peine.
L’air corrupteur n’a plus sa corrompante haleine,
Et ne fait aux enfers office d’élément ;
Celui qui le mouvait, qui est le firmament,
Ayant quitté son branle et motives cadences,
Sera sans mouvement, et de là sans muances.
Transis, désespérés, il n’y a plus de mort
Qui soit pour votre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l’ardente vue
À l’espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la mort, direz-vous, était un doux plaisir !
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
Voulez-vous du poison ? en vain cet artifice.
Vous vous précipitez ? en vain le précipice.
Courez au feu brûler : le feu vous gèlera ;
Noyez-vous : l’eau est feu, l’eau vous embrasera.
La peste n’aura plus de vous miséricorde.
Étranglez-vous : en vain vous tordez une corde.
Criez après l’enfer : de l’enfer il ne sort
Que l’éternelle soif de l’impossible mort…
Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

Le Jugement

Mais quoi ! c’est trop chanté, il faut tourner les yeux,
Éblouis de rayons, dans le chemin des cieux.
C’est fait, Dieu vient régner ; de toute prophétie
Se voit la période à ce point accomplie.
La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux
Naissent des enterrés les visages nouveaux :
Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places
Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces.
Ici, les fondements des châteaux rehaussés
Par les ressuscitants promptement sont percés ;
Ici, un arbre sent des bras de sa racine
Grouiller un chef vivant, sortir une poitrine ;
Là, l’eau trouble bouillonne, et puis s’éparpillant,
Sent en soi des cheveux et un chef s’éveillant.
Comme un nageur venant du profond de son plonge,
Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe…
Le curieux s’enquiert si le vieux et l’enfant
Tels qu’ils sont jouiront de l’état triomphant,
Leurs corps n’étant parfaits, ou défaits en vieillesse ?
Sur quoi la plus hardie ou plus haute sagesse
Ose présupposer que la perfection
Veut en l’âge parfait son élévation,
Et la marquent au point des trente-trois années
Qui étaient en Jésus closes et terminées
Quand il quitta la terre et changea, glorieux,
La croix et le sépulcre au tribunal des cieux.
Venons de cette douce et pieuse pensée
À celle qui nous est aux saints écrits laissée.
Voici le Fils de l’Homme et du grand Dieu le Fils,
Le voici arrivé à son terme préfix.
Déjà l’air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend assurance et le méchant s’étonne.
Les vivants sont saisis d’un feu de mouvement,
Ils sentent mort et vie en un prompt changement,
En une période ils sentent leurs extrêmes ;
Ils ne se trouvent plus eux-mêmes comme eux-mêmes,
Une autre volonté et un autre savoir
Leur arrache des yeux le plaisir de se voir,
Le ciel ravit leurs yeux : des yeux premiers l’usage
N’eût pu du nouveau ciel porter le beau visage.
L’autre ciel, l’autre terre ont cependant fui,
Tout ce qui fut mortel se perd évanoui.
Les fleuves sont séchés, la grand mer se dérobe,
Il fallait que la terre allât changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantements ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples éléments !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l’Éternel ni sa voix rude et forte.
Dieu paraît : le nuage entre lui et nos yeux
S’est tiré à l’écart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons tant il est semé d’Anges.
Tout l’air n’est qu’un soleil ; le soleil radieux
N’est qu’une noire nuit au regard de ses yeux ;
Car il brûle le feu, au soleil il éclaire,
Le centre n’a plus d’ombre et ne fuit sa lumière.
Un grand Ange s’écrie à toutes nations :
« Venez répondre ici de toutes actions,
L’Éternel veut juger. » Toutes âmes venues
Font leurs sièges en rond en la voûte des nues,
Et là les Chérubins ont au milieu planté
Un trône rayonnant de sainte majesté.
Il n’en sort que merveille et qu’ardente lumière,
Le soleil n’est pas fait d’une étoffe si claire ;
L’amas de tous vivants en attend justement
La désolation ou le contentement.
Les bons du Saint-Esprit sentent le témoignage,
L’aise leur saute au cœur et s’épand au visage :
Car s’ils doivent beaucoup, Dieu leur en a fait don ;
Ils sont vêtus de blanc et lavés de pardon.
O tribus de Juda ! vous êtes à la dextre ;
Édom, Moab, Agar tremblent à la senestre.
Les tyrans abattus, pâles et criminels,
Changent leurs vains honneurs aux tourments éternels ;
Ils n’ont plus dans le front la furieuse audace,
Ils souffrent en tremblant l’impérieuse face,
Face qu’ils ont frappée, et remarquent assez
Le chef, les membres saints qu’ils avaient transpercés :
Ils le virent lié, le voici les mains hautes,
Ses sévères sourcils viennent compter leurs fautes ;
L’innocence a changé sa crainte en majestés,
Son roseau en acier tranchant des deux côtés,
Sa croix au tribunal de présence divine ;
Le ciel l’a couronné, mais ce n’est plus d’épine.
Ores viennent trembler à cet acte dernier
Les condamneurs aux pieds du Juste prisonnier.
Voici le grand héraut d’une étrange nouvelle,
Le messager de mort, mais de mort éternelle.
Qui se cache, qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles
Ou quand l’aube du jour vous prêterait ses ailes,
Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher,
Quand la nuit tâcherait en sa nuit vous cacher,
Vous enceindre la mer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la vue…
La gueule de l’enfer s’ouvre en impatience,
Et n’attend que de Dieu la dernière sentence,
Qui, à ce point, tournant son œil bénin et doux,
Son œil tel que le montre à l’épouse l’époux,
Se tourne à la main droite, où les heureuses vues
Sont au trône de Dieu sans mouvement tendues,
Extatiques de joie et franches de souci.
Leur Roi donc les appelle et les fait rois ainsi :
« Vous qui m’avez vêtu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moi souffert peine et injure,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes de bon cœur votre eau et votre pain,
Venez, race du ciel, venez, élus du Père ;
Vos péchés sont éteints, le Juge est votre frère,
Venez donc, bien-heureux, triompher pour jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
À ce mot tout se change en beautés éternelles.
Ce changement de tout est si doux aux fidèles !
Que de parfaits plaisirs ! O Dieu, qu’ils trouvent beau
Cette terre nouvelle et ce grand ciel nouveau !
Mais d’autre part, si tôt que l’Éternel fait bruire
À sa gauche ces mots, les foudres de son ire,
Quand ce Juge, et non Père, au front de tant de Rois
Irrévocable pousse et tonne cette voix :
« Vous qui avez laissé mes membres aux froidures,
Qui leur avez versé injures sur injures,
Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim
Donnâtes fiel pour eau et pierre au lieu de pain,
Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles
Au gouffre ténébreux des peines éternelles ! »
Lors, ce front qui ailleurs portait contentement
Porte à ceux-ci la mort et l’épouvantement.
Il sort un glaive aigu de la bouche divine,
L’enfer glouton, bruyant, devant ses pieds chemine…
O enfants de ce siècle, ô abusés moqueurs,
Imployables esprits, incorrigibles cœurs,
Vos esprits trouveront en la fosse profonde
Vrai ce qu’ils ont pensé une fable en ce monde.
Ils languiront en vain de regret sans merci.
Votre âme à sa mesure enflera de souci.
Qui vous consolera ? L’ami qui se désole
Vous grincera les dents au lieu de la parole.
Les Saints vous aimaient-ils ? un abîme est entre eux ;
Leur chair ne s’émeut plus, vous êtes odieux.
Mais n’espérez-vous point fin à votre souffrance ?
Point n’éclaire aux enfers l’aube de l’espérance.
Dieu aurait-il sans fin éloigné sa merci ?
Qui a péché sans fin souffre sans fin aussi ;
La clémence de Dieu fait au ciel son office,
Il déploie aux enfers son ire et sa justice.
Mais le feu ensoufré, si grand, si violent,
Ne détruira-t-il pas les corps en les brûlant ?
Non : Dieu les gardera entiers à sa vengeance,
Conservant à cela et l’étoffe et l’essence ;
Et le feu qui sera si puissant d’opérer
N’aura de faculté d’éteindre et d’altérer,
Et servira par loi à l’éternelle peine.
L’air corrupteur n’a plus sa corrompante haleine,
Et ne fait aux enfers office d’élément ;
Celui qui le mouvait, qui est le firmament,
Ayant quitté son branle et motives cadences,
Sera sans mouvement, et de là sans muances.
Transis, désespérés, il n’y a plus de mort
Qui soit pour votre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l’ardente vue
À l’espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la mort, direz-vous, était un doux plaisir !
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
Voulez-vous du poison ? en vain cet artifice.
Vous vous précipitez ? en vain le précipice.
Courez au feu brûler : le feu vous gèlera ;
Noyez-vous : l’eau est feu, l’eau vous embrasera.
La peste n’aura plus de vous miséricorde.
Étranglez-vous : en vain vous tordez une corde.
Criez après l’enfer : de l’enfer il ne sort
Que l’éternelle soif de l’impossible mort…
Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe

. . . . . .
Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe ;
Il falloit que la terre allast changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantemens ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples eslemens !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
La voix de l’Eternel, sa voix puissante et forte.
Dieu paroist : le nuage entre luy et nos yeux
S’est tiré à l’escart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons, tant il est semé d’anges.

. . . . . .
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collez sous vos aisselles,
Ou quand l’aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher,
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre, la mer, vous enlever, la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ny le doigt ni la veue.

. . . . . .
« Vous qui m’avez vestu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moy souffert peine et injure,
Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim
Donnastes de bon cœur vostre eau et vostre pain,
Venez, races du ciel, venez, esleus du pere ;
Vos pechez sont esteints, le juge est vostre frere,
Venez donc, bien-heureux, triompher à jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
. . . . . .

Le Soleil vest de noir le bel or de ses feux ;
Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux,
L'ame de tant de fleurs n’est plus espanouye ;
Il n’y a plus de vie au principe de vie.
Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
Dès que du moindre coup au cœur il est frappé,
Ainsy faut que le monde et meure et se confonde
Dès la moindre blessure au Soleil, cœur du monde,
La lune perd l’argent de son teint clair et blanc,
La lune tourne en haut son visage de sang ;
Toute estoille se meurt ; les prophetes fidelles
Du Destin vont souffrir eclypses eternelles.

. . . . . .
Criez après l’enfer, de l’enfer il ne sort
Que l’eternelle soif de l’impossible mort.

. . . . . .
Les jeux, les passe-temps et les esbats d’icy
N'estoient qu’amers chagrins, que colère et soucy
Et que gehenes, auprès ae la joye eternelle,
Qui sans trouble, sajis fin, sans change, renouvelle.
Là sans tache on verra les amitiés fleurir.
Les amours d’icy bas n’estoient rien que haïr
Auprès des hauts amours dont la saincte harmonie
Rend une ame de tous en un vouloir unie :
Tous nos parfaicts amours réduicts en un amour,
Comme nos plus beaux jours réduicts en un beau jour.
Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe

. . . . . .
Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe ;
Il falloit que la terre allast changer de robe.
Montagnes, vous sentez douleurs d’enfantemens ;
Vous fuyez comme agneaux, ô simples eslemens !
Cachez-vous, changez-vous ; rien mortel ne supporte
La voix de l’Eternel, sa voix puissante et forte.
Dieu paroist : le nuage entre luy et nos yeux
S’est tiré à l’escart, il s’est armé de feux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L’air n’est plus que rayons, tant il est semé d’anges.

. . . . . .
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Caïns fugitifs, où trouverez-vous lieu ?
Quand vous auriez les vents collez sous vos aisselles,
Ou quand l’aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher,
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre, la mer, vous enlever, la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ny le doigt ni la veue.

. . . . . .
« Vous qui m’avez vestu au temps de la froidure,
Vous qui avez pour moy souffert peine et injure,
Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim
Donnastes de bon cœur vostre eau et vostre pain,
Venez, races du ciel, venez, esleus du pere ;
Vos pechez sont esteints, le juge est vostre frere,
Venez donc, bien-heureux, triompher à jamais
Au royaume éternel de victoire et de paix. »
. . . . . .

Le Soleil vest de noir le bel or de ses feux ;
Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux,
L'ame de tant de fleurs n’est plus espanouye ;
Il n’y a plus de vie au principe de vie.
Et, comme un corps humain est tout mort terrassé
Dès que du moindre coup au cœur il est frappé,
Ainsy faut que le monde et meure et se confonde
Dès la moindre blessure au Soleil, cœur du monde,
La lune perd l’argent de son teint clair et blanc,
La lune tourne en haut son visage de sang ;
Toute estoille se meurt ; les prophetes fidelles
Du Destin vont souffrir eclypses eternelles.

. . . . . .
Criez après l’enfer, de l’enfer il ne sort
Que l’eternelle soif de l’impossible mort.

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Les jeux, les passe-temps et les esbats d’icy
N'estoient qu’amers chagrins, que colère et soucy
Et que gehenes, auprès ae la joye eternelle,
Qui sans trouble, sajis fin, sans change, renouvelle.
Là sans tache on verra les amitiés fleurir.
Les amours d’icy bas n’estoient rien que haïr
Auprès des hauts amours dont la saincte harmonie
Rend une ame de tous en un vouloir unie :
Tous nos parfaicts amours réduicts en un amour,
Comme nos plus beaux jours réduicts en un beau jour.
Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

Les tragiques

. . . . . .
« Les moineaux ont leurs nids, leurs nids les hirondelles.
On dresse quelque fuye aux simples colombelles ;
Tout est mis à l’abri par le soin des mortels,
Et Dieu, seul immortel, n’a logis ni autels.
« Tu as tout l’univers, où ta gloire on contemple,
Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple ;
Où te chassera l’homme, ô Dieu victorieux ?
Tu possèdes le ciel et les cieux des haults cieux !
« Nous faisons des rochers les lieux où l’on te presche,
Un temple de l’estable, un autel de la creche ;
Eux, du temple une estable aux asnes arrogants,
De la saincte maison la caverne aux brigands.
« Les premiers des chrestiens prioient aux cimetières
Nous avons faict ouïr au tombeau nos prières,
Faict sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort,
Et annoncé la vie au logis de la mort.
« Tu peux faire conter ta louange à la pierre ;
Mais n’as-tu pas tousjours ton marchepied en terre ?
Ne veux-tu plus avoir d’autres temples sacrez
Qu’un blanchissant amas d’os de morts massacrez ?
« Les morts te loueront-ils ? Tes faicts grands et terribles
Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles ?

. . . . . .
« Mets à couvert ces voix que les pluies enrouent ;
Deschaisne donc ces doigts, que sur ton luth ils jouent ;
Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux,
Et nous montre le ciel pour y tourner les yeux.
« Soyent tes yeux adoucis à guerir nos misères,
Ton oreille propice ouverte à nos prières,
Ton sein desboutonné à loger nos soupirs
Et ta main libérale à nos justes désirs »
. . . . . .
Alfred de Musset

Alfred de Musset

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre
Marchait et respirait dans un peuple de dieux,
Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère,
Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,
Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ?
Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives
Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,
Et d’un éclat de rire agaçaient sur les rives
Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ;
Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ;
Où du nord au midi, sur la création,
Hercule promenait l’éternelle justice,
Sous son manteau sanglant taillé dans un lion ;
Où les Sylvains moqueurs, dans l’écorce des chênes,
Avec les rameaux verts se balançaient au vent,
Et sifflaient dans l’écho la chanson du passant ;
Où tout était divin, jusqu’aux douleurs humaines ;
Où le monde adorait ce qu’il tue aujourd’hui ;
Où quatre mille dieux n’avaient pas un athée ;
Où tout était heureux excepté Prométhée,
Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui ?

. . . . . .
Regrettez-vous le temps où d’un siècle barbare
Naquit un siècle d’or, plus fertile et plus beau ;
Où le vieil univers fendit avec Lazare
De son front rajeuni la pierre du tombeau ?
Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances
Ouvraient leurs ailes d’or vers leur monde enchanté ;
Où tous nos monuments et toutes nos croyances
Portaient le manteau blanc de leur virginité ;
Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître ;
Où le palais du prince et la maison du prêtre,
Portant la même croix sur leur front radieux,
Sortaient de la montagne en regardant les cieux ;
Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre
S’agenouillant au loin dans leurs robes de pierre,
Sur l’orgue universel des peuples prosternés
Entonnaient l’hosanna des siècles nouveau-nés ;
Le temps où se faisait tout ce qu’a dit l’histoire ;
Où sur les saints autels les crucifix d’ivoire
Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ;
Où la Vie était jeune, — où la Mort espérait ?

O Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière
Dans tes temples muets amène à pas tremblants ;
Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire,
En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants ;
Et je reste debout sous tes sacrés portiques,
Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux,
Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques,
Comme au souffle du nord un peuple de roseaux.
Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte :
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ;
Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.
. . . . . .
Alfred de Musset

Alfred de Musset

Sur trois marches de marbre rose

… Dites-nous, marches gracieuses,
Les rois, les princes, les prélats,
Et les marquis à grand fracas,
Et les belles ambitieuses,
Dont vous avez compté les pas ;
Celles-là surtout, j’imagine,
En vous touchant ne pesaient pas.
Lorsque le velours ou l’hermine
Frôlaient vos contours délicats,
Laquelle était la plus légère ?
Est-ce la reine Montespan ?
Est-ce Hortense avec un roman,
Maintenon avec son bréviaire,
Ou Fontange avec son ruban ?
Beau marbre, as-tu vu La Vallière ?
De Parabère ou de Sabran
Laquelle savait mieux te plaire ?
Entre Sabran et Parabère
Le Régent même, après souper,
Chavirait jusqu’à s’y tromper.
As-tu vu le puissant Voltaire,
Ce grand frondeur des préjugés,
Avocat des gens mal jugés,
Du Christ ce terrible adversaire,
Bedeau du temple de Cythère,
Présentant à la Pompadour
Sa vieille eau bénite de cour ?
As-tu vu, comme à l’hermitage,
La rondelette Dubarry
Courir, en buvant du laitage,
Pieds nus, sur le gazon fleuri ?
Marches qui savez notre histoire,
Aux jours pompeux de votre gloire,
Quel heureux monde en ces bosquets !
Que de grands seigneurs, de laquais,
Que de duchesses, de caillettes,
De talons rouges, de paillettes,
Que de soupirs et de caquets,
Que de plumets et de calottes,
De falbalas et de culottes,
Que de poudre sous ces berceaux,
Que de gens, sans compter les sots…
Est-ce ton avis, marbre rose ?
Malgré moi, pourtant je suppose,
Que le hasard qui t’a mis là
Ne t’avait pas fait pour cela.
Aux pays où le soleil brille,
Près d’un temple grec ou latin,
Les beaux pieds d’une jeune fille,
Sentant la bruyère et le thym,
En te frappant de leurs sandales,
Auraient mieux réjoui tes dalles
Qu’une pantoufle de satin.
Est-ce d’ailleurs pour cet usage
Que la nature avait formé
Ton bloc jadis vierge et sauvage
Que le génie eût animé ?
Lorsque la pioche et la truelle
T’ont scellé dans ce parc boueux,
En t’y plantant malgré les dieux,
Mansard insultait Praxitèle.
Oui, si tes flancs devaient s’ouvrir,
Il fallait en faire sortir
Quelque divinité nouvelle.
Quand sur toi leur scie a grincé,
Les tailleurs de pierre ont blessé
Quelque Vénus dormant encore,
Et la pourpre qui te colore
Te vient du sang qu’elle a versé…
Alfred de Vigny

Alfred de Vigny

La maison du berger

Eva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ?
Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?
Sais-tu que, pour punir l’homme, sa créature,
D’avoir porté la main sur l’arbre du savoir,
Dieu permit qu’avant tout, de l’amour de soi-même
En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême,
Tourmenté de s’aimer, tourmenté de se voir ?

Mais si Dieu près de lui t’a voulu mettre, ô femme !
Compagne délicate ! Eva ! sais-tu pourquoi ?
C’est pour qu’il se regarde au miroir d’une autre âme,
Qu’il entende ce chant qui ne vient que de toi :
— L’enthousiasme pur dans une voix suave,
C’est afin que tu sois son juge et son esclave
Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques,
Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort,
Que les rois d’Orient ont dit dans leurs cantiques
Ton regard redoutable à l’égal de la mort ;
Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides…
— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides,
Cède sans coup férir aux rudesses du sort…

Eva, j’aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur :
Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature,
Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur.

Elle me dit : « Je suis l’impassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,
Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
Je sens passer sur moi la comédie humaine
Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis les populations ;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J’ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.

« Avant vous, j’étais belle et toujours parfumée,
J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée
Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant l’espace où tout s’élance,
J’irai seule et sereine, en un chaste silence
Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers. »

C’est là ce que me dit sa voix triste et superbe,
Et dans mon cœur alors je la hais, et je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :
« Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse,
Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ?
Qui naîtra comme toi portant une caresse
Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant,
Dans les balancements de ta tête penchée,
Dans ta taille dolente et mollement couchée
Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ?

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c’est votre loi ;
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,
L’Homme, humble passager, qui dut vous être un Roi ;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J’aime la majesté des souffrances humaines ;
Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi, quand devant notre porte,
Les grands pays muets longuement s’étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé :
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
À rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
Alfred de Vigny

Alfred de Vigny

Le Mont des Oliviers

Alors il était nuit, et Jésus marchait seul,
Vêtu de blanc ainsi qu’un mort de son linceul:
Les disciples dormaient au pied de la colline.
Parmi les oliviers, qu’un vent sinistre incline,
Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux,
Triste jusqu’à la mort, l’œil sombre et ténébreux,
Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe
Comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe;
Connaissant les rochers mieux qu’un sentier uni,
Il s’arrête en un lieu nommé Gethsémani.
Il se courbe à genoux, le front contre la terre;
Puis regarde le ciel en appelant: “Mon père!”
– Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.
Il se lève étonné, marche encore à grands pas,
Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente

Découle de sa tête une sueur sanglante.
Il recule, il descend, il crie avec effroi:
“Ne pouviez-vous prier et veiller avec moi?”
Mais un sommeil de mort accable les apôtres.
Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.
Le Fils de l’Homme alors remonte lentement;
Comme un pasteur d’Égypte, il cherche au firmament
Si l’Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.
Mais un nuage en deuil s’étend comme le voile
D’une veuve, et ses plis entourent le désert.
Jésus, se rappelant ce qu’il avait souffert
Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte
Serra son coeur mortel d’une invincible étreinte.
Il eut froid. Vainement il appela trois fois:
“Mon Père!” Le vent seul répondit à sa voix.
Il tomba sur le sable assis, et, dans sa peine,
Eut sur le monde et l’homme une pensée humaine.
– Et la terre trembla, sentant la pesanteur
Du Sauveur qui tombait aux pieds du Créateur.

II

Jésus disait: “O Père, encor laisse-moi vivre!
Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre!
Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain
Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main?
C’est que la Terre a peur de rester seule et veuve,
Quand meurt celui qui dit une parole neuve,
Et que tu n’as laissé dans son sein desséché
Tomber qu’un mot du ciel par ma bouche épanché.
Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle,
Qu’il a comme enivré la famille mortelle
D’une goutte de vie et de divinité,
Lorsqu’en ouvrant les bras j’ai dit: “Fraternité.”

Père, oh! si j’ai rempli mon douloureux message:
Si j’ai caché le Dieu sous la face du sage,
Du sacrifice humain si j’ai changé le prix,
Pour l’offrande des corps recevant les esprits,
Substituant partout aux choses le symbole,
La parole au combat, comme au trésor l’obole,
Aux flots rouges du sang les flots vermeils du vin,
Aux membres de la chair le pain blanc sans levain:
Si j’ai coupé les temps en deux parts, l’une esclave
Et l’autre libre; – au nom du pass que je lave,
Par le sang de mon corps qui souffre et va finir,
Versons-en la moitié pour laver l’avenir!
Père libérateur! jette aujourd’hui, d’avance,
La moitié de ce sang d’amour et d’innocence
Sur la tête de ceux qui viendront en disant:
“Il est permis pour tous de tuer l’innocent.”
Nous savons qu’il naîtra, dans le lointain des âges,
Des dominateurs durs escortés de faux sages
Qui troubleront l’esprit de chaque nation
En donnant un faux sens à ma rédemption.
– Hélas! je parle encor, que déjà ma parole

Est tournée en poison dans chaque parabole;
Éloigne ce calice impur et plus amer
Que le fiel, ou l’absinthe, ou les eaux de la mer.
Les verges qui viendront, la couronne d’épine,
Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine,
Enfin toute la croix qui se dresse et m’attend,
N’ont rien, mon Père, oh! rien qui m’épouvante autant!
Quand les Dieux veulent bien s’abattre sur les mondes,
Ils n’y doivent laisser que des traces profondes;
Et, si j’ai mis le pied sur ce globe incomplet,
Dont le gémissement sans repos m’appelait,
C’était pour y laisser deux Anges à ma place
De qui la race humaine aurait baisé la trace,
La Certitude heureuse et l’Espoir confiant,
Qui, dans le paradis, marchent en souriant.
Mais je vais la quitter, cette indigente terre,
N’ayant que soulevé ce manteau de misère
Qui l’entoure à grands plis, drap lugubre et fatal,
Que d’un bout tient le Doute et de l’autre le Mal.

“Mal et Doute! En un mot je puis les mettre en poudre.
Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre
De les avoir permis. – C’est l’accusation
Qui pèse de partout sur la création! –
Dans son tombeau désert faisons monter Lazare.
Du grand secret des morts qu’il ne soit plus avare,
Et de ce qu’il a vu donnons-lui souvenir;
Qu’il parle. – Ce qui dure et ce qui doit finir,
Ce qu’a mis le Seigneur au cœur de la Nature,
Ce qu’elle prend et donne à toute créature,
Quels sont avec le ciel ses muets entretiens,
Son amour ineffable et ses chastes liens;
Comment tout s’y détruit et tout s’y renouvelle;
Pourquoi ce qui s’y cache et ce qui s’y révèle;
Si les astres des cieux tour à tour éprouvés
Sont comme celui-ci coupables et sauvés;
Si la terre est pour eux ou s’ils sont pour la terre;
Ce qu’a de vrai la fable et de clair le mystère,
D’ignorant le savoir et de faux la raison;
Pourquoi l’âme est liée en sa faible prison,
Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies,

Entre l’ennui du calme et des paisibles joies
Et la rage sans fin des vagues passions,
Entre la léthargie et les convulsions;
Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée
Attristant la Nature à tout moment frappée;
Si le juste et le bien, si l’injuste et le mal
Sont de vils accidents en un cercle fatal,
Ou si de l’univers ils sont les deux grands pôles,
Soutenant terre et cieux sur leurs vastes épaules;
Et pourquoi les Esprits du mal sont triomphants
Des maux immérités, de la mort des enfants;
Et si les Nations sont des femmes guidées
Par les étoiles d’or des divines idées,
Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit,
Se heurtant et pleurant, et que rien ne conduit;
Et si, lorsque des temps l’horloge périssable
Aura jusqu’au dernier versé ses grains de sable,
Un regard de vos yeux, un cri de votre voix,
Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix,
Pourra faire ouvrir l’ongle aux Peines éternelles.
Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes

– Tout sera révélé dès que l’homme saura
De quels lieux il arrive et dans quels il ira.”

III

Ainsi le divin Fils parlait au divin Père.
Il se prosterne encor, il attend, il espère,
Mais il renonce et dit: “Que votre volonté
Soit faite et non la mienne, et pour l’éternité.”
Une terreur profonde, une angoisse infinie
Redoublent sa torture et sa lente agonie.
Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.
Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir;
La Terre, sans clartés, sans astre et sans aurore,
Et sans clartés de l’âme ainsi qu’elle est encore,
Frémissait. – Dans le bois il entendit des pas,
Et puis il vit rôder la torche de Judas.

LE SILENCE

S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Écritures,
Le Fils de l’homme ait dit ce qu’on voit rapporté;
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté.
Le juste opposera le dédain à l’absence
Et ne répondra plus que par un froid silence.

Au silence éternel de la Divinité.
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