Poèmes de ce thème
Humour et ironie
Alfred Jarry
Chanson du décervelage
Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste,
Dans la ru’ du Champ d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints.
Mon épouse exerçait la profession d’ modiste,
Et nous n’avions jamais manqué de rien. —
Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru’ d’ l’Échaudé, passer un bon moment.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier,
Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture
Et nous roulions gaîment vers l’Échaudé. —
On s’ précipite en foule à la barrière,
On s’ fich’ des coups pour être au premier rang ;
Moi je m’ mettais toujours sur un tas d’ pierres
Pour pas salir mes godillots dans l’ sang.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,
Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons
En voyant l’ Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur’s et les numéros d’ plomb. —
Soudain j’perçois dans l’coin, près d’la machine,
La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’revient qu’à moitié.
Mon vieux, que j’ dis, je r’connais ta bobine,
Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Soudain j’ me sens tirer la manch’ par mon épouse :
Espèc’ d’andouill’, qu’ell’ m’ dit, v’là l’ moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’bouse,
Vlà l’ Palotin qu’a just’ le dos tourné. —
En entendant ce raisonn’ment superbe,
J’attrap’ sus l’coup mon courage à deux mains :
J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Aussitôt j’ suis lancé par-dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’ suis précipité la tête la première
Dans l’grand trou noir d’ous qu’on n’ revient jamais. —
Voilà c’ que c’est qu’ d’aller s’ prom’ ner l’ dimanche
Ru’ d’ l’Échaudé pour voir décerveler,
Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’ Démanch’-Comanche,
On part vivant et l’on revient tudé.
Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Dans la ru’ du Champ d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints.
Mon épouse exerçait la profession d’ modiste,
Et nous n’avions jamais manqué de rien. —
Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru’ d’ l’Échaudé, passer un bon moment.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier,
Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture
Et nous roulions gaîment vers l’Échaudé. —
On s’ précipite en foule à la barrière,
On s’ fich’ des coups pour être au premier rang ;
Moi je m’ mettais toujours sur un tas d’ pierres
Pour pas salir mes godillots dans l’ sang.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,
Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons
En voyant l’ Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur’s et les numéros d’ plomb. —
Soudain j’perçois dans l’coin, près d’la machine,
La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’revient qu’à moitié.
Mon vieux, que j’ dis, je r’connais ta bobine,
Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Soudain j’ me sens tirer la manch’ par mon épouse :
Espèc’ d’andouill’, qu’ell’ m’ dit, v’là l’ moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’bouse,
Vlà l’ Palotin qu’a just’ le dos tourné. —
En entendant ce raisonn’ment superbe,
J’attrap’ sus l’coup mon courage à deux mains :
J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.
Voyez, voyer la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Aussitôt j’ suis lancé par-dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’ suis précipité la tête la première
Dans l’grand trou noir d’ous qu’on n’ revient jamais. —
Voilà c’ que c’est qu’ d’aller s’ prom’ ner l’ dimanche
Ru’ d’ l’Échaudé pour voir décerveler,
Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’ Démanch’-Comanche,
On part vivant et l’on revient tudé.
Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(Chœur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Alfred Jarry
Le Bain du roi
Rampant d’argent sur champ de sinople, dragon
Fluide, au soleil la Vistule se boursoufle.
Or le roi de Pologne, ancien roi d’Aragon,
Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.
Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.
Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;
Pour chacun de ses pas son orteil patagon
Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.
Et couvert de son ventre ainsi que d’un écu
Il va. La redondance illustre de son cul
Affirme insuffisant le caleçon vulgaire
Où sont portraicturés en or, au naturel,
Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre
Sur un cheval, et par devant, la Tour Eiffel.
Fluide, au soleil la Vistule se boursoufle.
Or le roi de Pologne, ancien roi d’Aragon,
Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.
Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.
Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;
Pour chacun de ses pas son orteil patagon
Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.
Et couvert de son ventre ainsi que d’un écu
Il va. La redondance illustre de son cul
Affirme insuffisant le caleçon vulgaire
Où sont portraicturés en or, au naturel,
Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre
Sur un cheval, et par devant, la Tour Eiffel.
Alfred Jarry
Le homard et la boîte de corned-beef que portait le docteur Faustroll en sautoir
Fable
« Une boîte de corneed-beef, enchaînée comme une lorgnette,
« Vit passer un homard qui lui ressemblait fraternellement.
«Il se cuirassait d’une carapace dure.
« Sur laquelle était écrit qu’à l’intérieur, comme elle, il était sans arêtes,
« (Boneless and economical) ;
« Et sous sa queue repliée
«Il cachait vraisemblablement une clé destinée à l’ouvrir.
« Frappé d’amour, le corned-beef sédentaire
« Déclara à la petite boîte automobile de conserves vivante
« Que si elle consentait à s’acclimater,
« Près de lui, aux devantures terrestres,
« Elle serait décorée de plusieurs médailles d’or.
« Une boîte de corneed-beef, enchaînée comme une lorgnette,
« Vit passer un homard qui lui ressemblait fraternellement.
«Il se cuirassait d’une carapace dure.
« Sur laquelle était écrit qu’à l’intérieur, comme elle, il était sans arêtes,
« (Boneless and economical) ;
« Et sous sa queue repliée
«Il cachait vraisemblablement une clé destinée à l’ouvrir.
« Frappé d’amour, le corned-beef sédentaire
« Déclara à la petite boîte automobile de conserves vivante
« Que si elle consentait à s’acclimater,
« Près de lui, aux devantures terrestres,
« Elle serait décorée de plusieurs médailles d’or.
Alphonse Allais
Rimes riches à l’œil ou Question d’oreille
[…]
L’homme insulté qui se retient
Est, à coup sûr, doux et patient.
Par contre, l’homme à l’humeur aigre
Gifle celui qui le dénigre.
Moi, je n’agis qu’à bon escient ;
Mais, gare aux fâcheux qui me scient !
Qu’ils soient de Château-l’Abbaye
Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,
Je les rejoins d’où qu’ils émanent,
Car mon courroux est permanent.
Ces gens qui se croient des Shakespeares !
Ou rois des îles Baléares !
Qui, tels des condors, se soulèvent !
Mieux vaut le moindre engoulevent !
Par le diable, sans être un aigle,
Je vois clair et ne suis pas bigle.
Fi des idiots qui balbutient !
Gloire au savant qui m’entretient !
[…]
L’homme insulté qui se retient
Est, à coup sûr, doux et patient.
Par contre, l’homme à l’humeur aigre
Gifle celui qui le dénigre.
Moi, je n’agis qu’à bon escient ;
Mais, gare aux fâcheux qui me scient !
Qu’ils soient de Château-l’Abbaye
Ou nés à Saint-Germain-en-Laye,
Je les rejoins d’où qu’ils émanent,
Car mon courroux est permanent.
Ces gens qui se croient des Shakespeares !
Ou rois des îles Baléares !
Qui, tels des condors, se soulèvent !
Mieux vaut le moindre engoulevent !
Par le diable, sans être un aigle,
Je vois clair et ne suis pas bigle.
Fi des idiots qui balbutient !
Gloire au savant qui m’entretient !
[…]
Arthur Rimbaud
Oraison du soir
Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L’hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.
Teb que les excréments chauds d’un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures:
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu’ensanglante l’or jeune et sombre des coulures.
Puis, quand j’ai ravalé mes Rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l’âcre besoin:
Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes.
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L’hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.
Teb que les excréments chauds d’un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures:
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu’ensanglante l’or jeune et sombre des coulures.
Puis, quand j’ai ravalé mes Rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l’âcre besoin:
Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes.
Charles Baudelaire
Le mauvais vitrier
Il y a des natures purement contemplatives et tout À fait impropres à l’action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables.
Tel qui, craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer, tel qui garde quinze jours une lettre sans la décacheter, ou ne se résigne qu’au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement précipités vers l’action par une force irrésistible, comme la flèche d’un arc. Le moraliste et le médecin, qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d’où vient si subitement une si folle énergie à ces Ames paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d’accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux.
Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-il, si le feu prenait avec autant de facilité qu’on l’affirme généralement. Dix fois de suite, l’expérience manqua; mais, à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien.
Un autre allumera un cigare à cété d’un tonneau de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même À faire preuve d’énergie, pour faire le joueur, pour connattre les plaisirs de l’anxiété, pour rien, par caprice, par désceuvrement.
C’est une espèce d’énergie qui jaillit de ennui et de la rêverie; et ceux en qui elle se manifeste si opinément sont, en général, comme je l’ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres.
Un autre, timide à ce point qu’il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu’il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d’un théâtre, où les contrdleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d’Eaque et de Rhadamanthe, sautera brusquement au cou d’un vieillard qui passe à céte de lui et l’embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.
Pourquoi? Parce que... parce que cette physionomie lui était irrésistiblement sympathique? Peut-être; mais il est plus légitime de supposer que lui-même il ne sait pas pourquoi.
Jai été plus d’une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux se glissent en nous et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés. .
Un matin je m’étais levé maussade, triste, fatigué d’ oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d’éclat; et j’ouvris la fenêtre, hélas !
(Observez, je vous prie, que l’esprit de mystification qui, chez quelques personnes, n’est pas le résultat d’un travail ou d’une combinaison, mais d’une inspiration fortuite, participe beaucoup, ne fût-ce que par l’ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui nous pousse sans résistance vers une foule d’actions dangereuses ou inconvenantes.)
La première personne que j’aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu’a moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne. IL me serait d’ailleurs impossible de dire pourquoi je fus pris à ?égard de ce pauvre homme d’une haine aussi soudaine que despotique.
“—Hé! hé! et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage et l’escalier fort étroit, ’homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile marchandise.
Enfin il parut: j’examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis: “Comment! vous n’avez pas de verres de couleur? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis? Impudent que vous étes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau!’ Et je le poussai vivement vers Yescalier, ob il trébucha en grognant.
Je m’approchai du balcon et je me saisis d’un petit pot de fleurs, et quand l’homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé par la foudre.
Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement: “La vie en beau ! la vie en beau!’
Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu’importe l’éternité de la damnation 3 qui a trouvé dans une seconde linfini de la jouissance ?
Le Spleen de Paris
Tel qui, craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer, tel qui garde quinze jours une lettre sans la décacheter, ou ne se résigne qu’au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement précipités vers l’action par une force irrésistible, comme la flèche d’un arc. Le moraliste et le médecin, qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d’où vient si subitement une si folle énergie à ces Ames paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d’accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux.
Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-il, si le feu prenait avec autant de facilité qu’on l’affirme généralement. Dix fois de suite, l’expérience manqua; mais, à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien.
Un autre allumera un cigare à cété d’un tonneau de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même À faire preuve d’énergie, pour faire le joueur, pour connattre les plaisirs de l’anxiété, pour rien, par caprice, par désceuvrement.
C’est une espèce d’énergie qui jaillit de ennui et de la rêverie; et ceux en qui elle se manifeste si opinément sont, en général, comme je l’ai dit, les plus indolents et les plus rêveurs des êtres.
Un autre, timide à ce point qu’il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu’il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d’un théâtre, où les contrdleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d’Eaque et de Rhadamanthe, sautera brusquement au cou d’un vieillard qui passe à céte de lui et l’embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.
Pourquoi? Parce que... parce que cette physionomie lui était irrésistiblement sympathique? Peut-être; mais il est plus légitime de supposer que lui-même il ne sait pas pourquoi.
Jai été plus d’une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux se glissent en nous et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés. .
Un matin je m’étais levé maussade, triste, fatigué d’ oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d’éclat; et j’ouvris la fenêtre, hélas !
(Observez, je vous prie, que l’esprit de mystification qui, chez quelques personnes, n’est pas le résultat d’un travail ou d’une combinaison, mais d’une inspiration fortuite, participe beaucoup, ne fût-ce que par l’ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui nous pousse sans résistance vers une foule d’actions dangereuses ou inconvenantes.)
La première personne que j’aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu’a moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne. IL me serait d’ailleurs impossible de dire pourquoi je fus pris à ?égard de ce pauvre homme d’une haine aussi soudaine que despotique.
“—Hé! hé! et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage et l’escalier fort étroit, ’homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile marchandise.
Enfin il parut: j’examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis: “Comment! vous n’avez pas de verres de couleur? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis? Impudent que vous étes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau!’ Et je le poussai vivement vers Yescalier, ob il trébucha en grognant.
Je m’approchai du balcon et je me saisis d’un petit pot de fleurs, et quand l’homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé par la foudre.
Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement: “La vie en beau ! la vie en beau!’
Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu’importe l’éternité de la damnation 3 qui a trouvé dans une seconde linfini de la jouissance ?
Le Spleen de Paris
Charles Cros
Ballade des Mauvaises Personnes
Qu’on vive dans les étincelles
Ou qu’on dorme sur le gazon
Au bruit des râteaux et des pelles,
On entend mâles et femelles
Prêtes à toute trahison,
Les personnes perpétuelles
Aiguisant leurs griffes cruelles,
Les personnes qui ont raison.
Elles rêvent (choses nouvelles !)
Le pistolet et le poison.
Elles ont des chants de crécelles
Elles n’ont rien dans leurs cervelles
Ni dans le cœur aucun tison,
Froissant les fleurs sous leurs semelles
Et courant des routes (lesquelles ?)
Les personnes qui ont raison.
Malgré tant d’injures mortelles
Les roses poussent à foison
Et les seins gonflent les dentelles
Et rose est encore l’horizon ;
Roses sont Marie et Suzon !
Mais, les autres, que veulent-elles ?
Elles ne sont vraiment pas belles,
Les personnes qui ont raison.
Prince, qui, gracieux, excelles
À nous tirer de la prison,
Chasse au loin par tes ritournelles
Les personnes qui ont raison.
Ou qu’on dorme sur le gazon
Au bruit des râteaux et des pelles,
On entend mâles et femelles
Prêtes à toute trahison,
Les personnes perpétuelles
Aiguisant leurs griffes cruelles,
Les personnes qui ont raison.
Elles rêvent (choses nouvelles !)
Le pistolet et le poison.
Elles ont des chants de crécelles
Elles n’ont rien dans leurs cervelles
Ni dans le cœur aucun tison,
Froissant les fleurs sous leurs semelles
Et courant des routes (lesquelles ?)
Les personnes qui ont raison.
Malgré tant d’injures mortelles
Les roses poussent à foison
Et les seins gonflent les dentelles
Et rose est encore l’horizon ;
Roses sont Marie et Suzon !
Mais, les autres, que veulent-elles ?
Elles ne sont vraiment pas belles,
Les personnes qui ont raison.
Prince, qui, gracieux, excelles
À nous tirer de la prison,
Chasse au loin par tes ritournelles
Les personnes qui ont raison.
Charles Cros
Le Hareng saur
Il était un grand mur blanc — nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle — haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur — sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains — sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou — pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle — gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle — haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu — toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc — nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau — qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle — longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur — sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle — haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau — lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs — loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur — sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle — longue, longue, longue,
Très-lentement se balance — toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire — simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens — graves, graves, graves,
Et amuser les enfants — petits, petits, petits.
Contre le mur une échelle — haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur — sec, sec, sec.
Il vient, tenant dans ses mains — sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou — pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle — gros, gros, gros.
Alors il monte à l’échelle — haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu — toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc — nu, nu, nu.
Il laisse aller le marteau — qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle — longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur — sec, sec, sec.
Il redescend de l’échelle — haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau — lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs — loin, loin, loin.
Et, depuis, le hareng saur — sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle — longue, longue, longue,
Très-lentement se balance — toujours, toujours, toujours.
J’ai composé cette histoire — simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens — graves, graves, graves,
Et amuser les enfants — petits, petits, petits.
François-Charles Panard
Le flacon
Que mon
Flacon
Me semble bon !
Sans lui,
L’ennui
Me nuit,
Me suit ;
Je sens
Mes sens
Mourants,
Pesants.
Quand je le tiens,
Dieux ! que je suis bien !
Que son aspect est agréable !
Que je fais cas de ses divins présents !
C’est de son sein fécond, c’est de ses heureux flancs
Que coule ce nectar si doux, si délectable,
Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits.
Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire.
Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits
Ilsauraconserverlafidèlemémoire.
Ma muse, à te louer, se consacre à jamais.
Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille,
Ma lyre, de ma voix accompagnant le son,
Répétera cent fois cette aimable chanson :
Règne sans fin, ma charmante bouteille ;
Règne sans cesse mon cher flacon.
Flacon
Me semble bon !
Sans lui,
L’ennui
Me nuit,
Me suit ;
Je sens
Mes sens
Mourants,
Pesants.
Quand je le tiens,
Dieux ! que je suis bien !
Que son aspect est agréable !
Que je fais cas de ses divins présents !
C’est de son sein fécond, c’est de ses heureux flancs
Que coule ce nectar si doux, si délectable,
Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits.
Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire.
Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits
Ilsauraconserverlafidèlemémoire.
Ma muse, à te louer, se consacre à jamais.
Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille,
Ma lyre, de ma voix accompagnant le son,
Répétera cent fois cette aimable chanson :
Règne sans fin, ma charmante bouteille ;
Règne sans cesse mon cher flacon.
François-Charles Panard
Le verre
Nous ne pouvons rien trouver sur la terre,
Qui soit si bon, ni si beau que le verre.
Du tendre amour berceau charmant,
C’est toi, champêtre fougère,
C’est toi qui sers à faire
L’heureux instrument
Où souvent pétille,
Mousse et brille,
Le jus qui rend
Gai, riant,
Content.
Quelle douceur
Il porte au cœur !
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu’on m’en donne,
Qu’on l’entonne,
Tôt,
Tôt,
Tôt ;
Qu’on m’en donne
Vite et comme il faut ;
L’on y voit, sur ses flots chéris,
Nager l’Allégresse et les ris ;
Qui soit si bon, ni si beau que le verre.
Du tendre amour berceau charmant,
C’est toi, champêtre fougère,
C’est toi qui sers à faire
L’heureux instrument
Où souvent pétille,
Mousse et brille,
Le jus qui rend
Gai, riant,
Content.
Quelle douceur
Il porte au cœur !
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu’on m’en donne,
Qu’on l’entonne,
Tôt,
Tôt,
Tôt ;
Qu’on m’en donne
Vite et comme il faut ;
L’on y voit, sur ses flots chéris,
Nager l’Allégresse et les ris ;
Fanny de Beauharnais
À la raison d’un homme qui n’en a point
Le projet est digne d’un autre ;
Mais je suis ma vocation :
J’aime les êtres de raison ;
Je vais, Comte, chanter la vôtre.
Mais, bon ! elle est déjà bien loin.
C’est le chien de Jean de Nivelle ;
Elle s’enfuit quand on l’appelle :
Plus de cent fois, j’en fus témoin.
Comment donc courir après elle ?
Essayons : je veux l’attraper,
La sermonner à ma manière,
Et la tenir à la lisière,
De peur qu’elle n’ose échapper.
Vain espoir ! mon héros sommeille,
Il extravague, ou bien il dort,
Et sa raison criera bien fort,
Si c’est la mienne qui l’éveille.
Profitons de l’occasion,
Pour louer, tout bas, son courage ;
Car il en a, comme un Lion.
À la guerre, c’est un Dragon :
À Paris, ce n’est plus qu’un Page,
Un Page, au moins, pour la raison.
Beau dormeur, bel Endimion,
Sentez le prix de cet hommage.
Un fou charmant est plus qu’un sage,
Fût-ce Pythagore ou Platon.
II fait conquête sur conquête,
Plaît toujours, n’a jamais d’humeur :
On se passe fort bien de tête,
Lorsqu’on est doué d’un bon cœur.
Le vôtre est noble et plein de zèle :
Vous êtes ami généreux,
Surtout, des maris le modèle.
Vous trompâtes plus d’une belle ;
Vous fûtes amant dangereux.
Aujourd’hui, vous aimez vos nœuds.
Époux d’un ange, on est fidèle…
Il s’éveille ; changeons de ton :
Mais l’entreprise est trop pénible.
Je ne crois pas qu’il soit possible
De dire un mot à sa raison.
Mais je suis ma vocation :
J’aime les êtres de raison ;
Je vais, Comte, chanter la vôtre.
Mais, bon ! elle est déjà bien loin.
C’est le chien de Jean de Nivelle ;
Elle s’enfuit quand on l’appelle :
Plus de cent fois, j’en fus témoin.
Comment donc courir après elle ?
Essayons : je veux l’attraper,
La sermonner à ma manière,
Et la tenir à la lisière,
De peur qu’elle n’ose échapper.
Vain espoir ! mon héros sommeille,
Il extravague, ou bien il dort,
Et sa raison criera bien fort,
Si c’est la mienne qui l’éveille.
Profitons de l’occasion,
Pour louer, tout bas, son courage ;
Car il en a, comme un Lion.
À la guerre, c’est un Dragon :
À Paris, ce n’est plus qu’un Page,
Un Page, au moins, pour la raison.
Beau dormeur, bel Endimion,
Sentez le prix de cet hommage.
Un fou charmant est plus qu’un sage,
Fût-ce Pythagore ou Platon.
II fait conquête sur conquête,
Plaît toujours, n’a jamais d’humeur :
On se passe fort bien de tête,
Lorsqu’on est doué d’un bon cœur.
Le vôtre est noble et plein de zèle :
Vous êtes ami généreux,
Surtout, des maris le modèle.
Vous trompâtes plus d’une belle ;
Vous fûtes amant dangereux.
Aujourd’hui, vous aimez vos nœuds.
Époux d’un ange, on est fidèle…
Il s’éveille ; changeons de ton :
Mais l’entreprise est trop pénible.
Je ne crois pas qu’il soit possible
De dire un mot à sa raison.
Fanny de Beauharnais
Portrait des Français
Tous vos goûts sont inconséquents :
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchants.
Vous prenez pour des feux ardents,
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamment jusqu’au délire :
Un rien suffit pour vous séduire ;
Et l’enfance est votre portrait.
Qui vous amuse, vous maîtrise :
Vous fait-on rire ? on a tout fait,
Et vous n’aimez que par surprise.
Vous n’avez tous qu’un seul jargon,
Bien frivole, bien incommode.
Si la raison était de mode,
Vous auriez tous de la raison.
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchants.
Vous prenez pour des feux ardents,
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamment jusqu’au délire :
Un rien suffit pour vous séduire ;
Et l’enfance est votre portrait.
Qui vous amuse, vous maîtrise :
Vous fait-on rire ? on a tout fait,
Et vous n’aimez que par surprise.
Vous n’avez tous qu’un seul jargon,
Bien frivole, bien incommode.
Si la raison était de mode,
Vous auriez tous de la raison.
Henri Michaux
Mes Occupations
Je peux rarement voir quelqu’un sans le battre. D’autres préfèrent le monologue intérieur. Moi, non. J’aime mieux battre.
Il y a des gens qui s’assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l’agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au portemanteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l’étouffe.
Je le salis, je l’inonde.
Il revit.
Je le rince, je l’étire (je commence à m’énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l’introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis
Mais je me sens mal, je règle promptement l’addition et je m’en vais.
Il y a des gens qui s’assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l’agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au portemanteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l’étouffe.
Je le salis, je l’inonde.
Il revit.
Je le rince, je l’étire (je commence à m’énerver, il faut en finir), je le masse, je le serre, je le résume et l’introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis
Mais je me sens mal, je règle promptement l’addition et je m’en vais.
Jacques Grévin
Je me ris de ce monde…
Je me ris de ce monde, et n’y trouve que rire,
Je le pleure, et si rien ne doit être pleuré,
J’y espère, et si rien ne doit être espéré,
Je vois tout être entier, et rien n’est qui n’empire.
J’y reprends toute chose, et n’y vois que redire,
Je me plains de ce temps, et rien n’est empiré,
Je redoute un désastre, et tout est assuré,
Je vois la paix partout, et tout bouillonne d’ire.
Je déplore mes ris, je me ris de mes pleurs,
Je ris mon passe-temps, je pleure mes douleurs,
Tout me tire à pleurer, tout à rire m’excite.
Dont vient cela, Mouret ? c’est pourtant que je veux
Entreprendre tout seul les ouvrages de deux,
Ore de Démocrite et ore d’Héraclite.
Je le pleure, et si rien ne doit être pleuré,
J’y espère, et si rien ne doit être espéré,
Je vois tout être entier, et rien n’est qui n’empire.
J’y reprends toute chose, et n’y vois que redire,
Je me plains de ce temps, et rien n’est empiré,
Je redoute un désastre, et tout est assuré,
Je vois la paix partout, et tout bouillonne d’ire.
Je déplore mes ris, je me ris de mes pleurs,
Je ris mon passe-temps, je pleure mes douleurs,
Tout me tire à pleurer, tout à rire m’excite.
Dont vient cela, Mouret ? c’est pourtant que je veux
Entreprendre tout seul les ouvrages de deux,
Ore de Démocrite et ore d’Héraclite.
Jacques Grévin
Je vais, je viens…
Je vais, je viens, je cours, et partout je tracasse,
Je ne fais que jeter mes yeux vagues en l’air,
Je crie à haute voix, et ne fais que parler,
Et tout pour parvenir au but que je pourchasse.
Je suis aussi certain que le veneur qui chasse,
Qu’un aveugle qui veut les couleurs contempler,
Qu’un muet s’efforçant de quelqu’un appeler,
J’ai les pieds et les yeux et la langue jà lasse.
Si je marche, l’on dit que je suis furieux,
Quand je regarde un peu, que je suis curieux,
Et si j’ouvre les dents, soudain on les rebouche.
On m’enferre, on me bande, on damne mon savoir :
Or pour me délivrer, je dis qu’il faut avoir
Ronsard, bon pied, bon œil, et surtout bonne bouche.
Je ne fais que jeter mes yeux vagues en l’air,
Je crie à haute voix, et ne fais que parler,
Et tout pour parvenir au but que je pourchasse.
Je suis aussi certain que le veneur qui chasse,
Qu’un aveugle qui veut les couleurs contempler,
Qu’un muet s’efforçant de quelqu’un appeler,
J’ai les pieds et les yeux et la langue jà lasse.
Si je marche, l’on dit que je suis furieux,
Quand je regarde un peu, que je suis curieux,
Et si j’ouvre les dents, soudain on les rebouche.
On m’enferre, on me bande, on damne mon savoir :
Or pour me délivrer, je dis qu’il faut avoir
Ronsard, bon pied, bon œil, et surtout bonne bouche.
Jean Amrouche
Connais-tu la nouvelle?...
a Germaine Chabrolin
Ma chère, connais-tu la nouvelle ?
Par Sidi Aich,
Par Sidi Aich,
Ton mari marchande une femme
Qui lui donnera un garçon,
Qui un garcgon lui donnera.
Celle qui vient sera la maitresse,
Et toi tu seras sa servante,
Et toi servante tu seras.
Et débrouille-toi!
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants & danser, XIT
Ma chère, connais-tu la nouvelle ?
Par Sidi Aich,
Par Sidi Aich,
Ton mari marchande une femme
Qui lui donnera un garçon,
Qui un garcgon lui donnera.
Celle qui vient sera la maitresse,
Et toi tu seras sa servante,
Et toi servante tu seras.
Et débrouille-toi!
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants & danser, XIT
Joachim Du Bellay
Marcher d’un grave pas, et d’un grave sourci
Marcher d’un grave pas, et d’un grave sourci,
Et d’un grave soubriz à chascun faire feste,
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
Entremesler souvent un petit : Et cosi,
Et d’un son Servitor’ contrefaire l’honneste,
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
Seigneuriser chascun d’un baisement de main,
Et suivant la façon du courtisan Romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
Voila de ceste Court la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain, et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
Et d’un grave soubriz à chascun faire feste,
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
Entremesler souvent un petit : Et cosi,
Et d’un son Servitor’ contrefaire l’honneste,
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
Seigneuriser chascun d’un baisement de main,
Et suivant la façon du courtisan Romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
Voila de ceste Court la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain, et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
Jules Laforgue
On voit des gens étre épiciers
On voit des gens étre épiciers,
avocats ou marchands de laine,
et ’on en voit qui sont huissiers
ou bedeaux d la Magdeleine,
aucuns font de La porcelaine,
du cirage ou des feuilletons,
d’auires vont pécher La baleine :
moi j attrape les hannetons !
avocats ou marchands de laine,
et ’on en voit qui sont huissiers
ou bedeaux d la Magdeleine,
aucuns font de La porcelaine,
du cirage ou des feuilletons,
d’auires vont pécher La baleine :
moi j attrape les hannetons !
Jules Laforgue
Pierrots
C’est, sur un cou qui, raide, émerge
D’une fraise empesée idem,
Une face imberbe au cold-cream,
Un air d’hydrocéphale asperge.
Les yeux sont noyés de l’opium
De l’indulgence universelle,
La bouche clownesque ensorcèle
Comme un singulier géranium.
Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé,
Au transcendental en-allé
Du souris vain de la Joconde.
Campant leur cône enfariné
Sur le noir serre-tête en soie,
Ils font rire leur patte d’oie
Et froncent en trèfle leur nez.
Ils ont comme chaton de bague
Le scarabée égyptien,
A leur boutonnière fait bien
Le pissenlit des terrains vagues.
Ils vont, se sustentant d’azur!
Et parfois aussi de légumes,
De riz plus blanc que leur costume,
De mandarines et d’œufs durs.
Ils sont de la secte du Blême,
Ils n’ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent: “Tout est pour le mieux,
Dans la meilleur’ des mi-carême!”
D’une fraise empesée idem,
Une face imberbe au cold-cream,
Un air d’hydrocéphale asperge.
Les yeux sont noyés de l’opium
De l’indulgence universelle,
La bouche clownesque ensorcèle
Comme un singulier géranium.
Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé,
Au transcendental en-allé
Du souris vain de la Joconde.
Campant leur cône enfariné
Sur le noir serre-tête en soie,
Ils font rire leur patte d’oie
Et froncent en trèfle leur nez.
Ils ont comme chaton de bague
Le scarabée égyptien,
A leur boutonnière fait bien
Le pissenlit des terrains vagues.
Ils vont, se sustentant d’azur!
Et parfois aussi de légumes,
De riz plus blanc que leur costume,
De mandarines et d’œufs durs.
Ils sont de la secte du Blême,
Ils n’ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent: “Tout est pour le mieux,
Dans la meilleur’ des mi-carême!”
Paul Scarron
Vous faites voir des os quand vous riez…
Vous faites voir des os quand vous riez, Hélène,
Dont les uns sont entiers et ne sont guère blancs ;
Les autres des fragments noirs comme de l’ébène
Et tous, entiers ou non, cariés et tremblants.
Comme dans la gencive ils ne tiennent qu’à peine
Et que vous éclatez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux mais votre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds déchaussés et sanglants.
Ne vous mêlez donc plus du métier de rieuse
Fréquentez les Convois et devenez pleureuse,
D’un si fidèle avis faites votre profit.
Mais vous riez encore, et vous branlez la tête :
Riez tout votre soûl, riez vilaine bête,
Pourvu que vous creviez de rire il me suffit.
Dont les uns sont entiers et ne sont guère blancs ;
Les autres des fragments noirs comme de l’ébène
Et tous, entiers ou non, cariés et tremblants.
Comme dans la gencive ils ne tiennent qu’à peine
Et que vous éclatez à vous rompre les flancs,
Non seulement la toux mais votre seule haleine
Peut les mettre à vos pieds déchaussés et sanglants.
Ne vous mêlez donc plus du métier de rieuse
Fréquentez les Convois et devenez pleureuse,
D’un si fidèle avis faites votre profit.
Mais vous riez encore, et vous branlez la tête :
Riez tout votre soûl, riez vilaine bête,
Pourvu que vous creviez de rire il me suffit.
Paul Verlaine
Monsieur prudhomme
Il est grave: il est maire et père de famille.
Son faux-col engloutit son oreille. Ses yeux
Dans un rêve sans fin flottent, insoucieux, :
Et le printemps en fleur sur ses pantoufles brille.
Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille
Out l’oiseau chante a l’ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux?
Monsieur Prudhomme songe a marier sa fille
Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
Il est juste-milieu, botaniste et pansu.
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
Ces faingants barbus, mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleur brille sur ses pantoufles.
Son faux-col engloutit son oreille. Ses yeux
Dans un rêve sans fin flottent, insoucieux, :
Et le printemps en fleur sur ses pantoufles brille.
Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille
Out l’oiseau chante a l’ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux?
Monsieur Prudhomme songe a marier sa fille
Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
Il est juste-milieu, botaniste et pansu.
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
Ces faingants barbus, mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleur brille sur ses pantoufles.
Paul-Jean Toulet
Princes de la Chine
Les trois princes Pou, Lou et You,
Ornement de la Chine,
Voyagent. Deux vont à machine,
Mais You, c’est en youyou.
Il va voir l’Alboche au crin jaune
Qui lui dit : « I love you. »
— Elle est Française ! assure You.
Mais non, royal béjaune.
Si tu savais ce que c’est, You,
Qu’une Française, et tendre ;
Douce à la main, douce à l’entendre :
Du feu… comme un caillou.
b. Mgr Pou n’aime ici−bas
Que le sçavoir antique,
Ses aïeux, et la politique
Du Journal des Débats.
Elle qui naquit sous le feutre
Des chevaliers mandchoux,
Sa femme a le cœur dans les choux :
Dieu punisse le neutre !
Mgr Pou, mauvais époux,
Tu cogites sans cesse.
Pas tant de g. pour la Princesse :
Fais−lui des petits Pous.
c. Sous les pampres de pourpre et d’or,
Dans l’ombre parfumée,
Ivre de songe et de fumée,
Le prince Lou s’endort.
Tandis que l’opium efface
Badoure à son côté,
Il rêve à la jeune beauté
Qui brilla sur sa face.
Ainsi se meurt, d’un beau semblant,
Lou, l’ivoire à la bouche.
Badoure en crispant sa babouche
Pense à son deuil en blanc.
XIV
Le coucou chante au bois qui dort.
L’aurore est rouge encore,
Et le vieux paon qu’Iris décore
Jette au loin son cri d’or.
Les colombes de ma cousine
Pleurent comme une enfant.
Le dindon roue en s’esclaffant :
Il court à la cuisine.
XV
En souvenir des grandes Indes,
Harmonieux décor,
La Rafette nourrit d’accord
Un paon et quatre dindes.
Et l’on croirait — tous ces échos
Gloussants, l’autre qui grince —
D’un préfet d’or, dans sa province,
Borné de radicaux.
XVI
Trottoir de l’Élysé’−Palace
Dans la nuit en velours
Où nos cœurs nous semblaient si lourds
Et notre chair si lasse ;
Dôme d’étoiles, noble toit,
Sur nos âmes brisées,
Taxautos des Champs−Élysées,
Soyez témoins ; et toi,
Sous−sol dont les vapeurs vineuses
Encensaient nos adieux —
Tandis que lui perlaient aux yeux
Ses larmes vénéneuses.
XVII
D’un noir éclair mêlés, il semble
Que l’on n’est plus qu’un seul.
Soudain, dans le même linceul,
On se voit deux ensemble.
Près des flots aux chantants adieux
Dinard tient sa boutique…
Ne pleure pas : d’être identique,
Ornement de la Chine,
Voyagent. Deux vont à machine,
Mais You, c’est en youyou.
Il va voir l’Alboche au crin jaune
Qui lui dit : « I love you. »
— Elle est Française ! assure You.
Mais non, royal béjaune.
Si tu savais ce que c’est, You,
Qu’une Française, et tendre ;
Douce à la main, douce à l’entendre :
Du feu… comme un caillou.
b. Mgr Pou n’aime ici−bas
Que le sçavoir antique,
Ses aïeux, et la politique
Du Journal des Débats.
Elle qui naquit sous le feutre
Des chevaliers mandchoux,
Sa femme a le cœur dans les choux :
Dieu punisse le neutre !
Mgr Pou, mauvais époux,
Tu cogites sans cesse.
Pas tant de g. pour la Princesse :
Fais−lui des petits Pous.
c. Sous les pampres de pourpre et d’or,
Dans l’ombre parfumée,
Ivre de songe et de fumée,
Le prince Lou s’endort.
Tandis que l’opium efface
Badoure à son côté,
Il rêve à la jeune beauté
Qui brilla sur sa face.
Ainsi se meurt, d’un beau semblant,
Lou, l’ivoire à la bouche.
Badoure en crispant sa babouche
Pense à son deuil en blanc.
XIV
Le coucou chante au bois qui dort.
L’aurore est rouge encore,
Et le vieux paon qu’Iris décore
Jette au loin son cri d’or.
Les colombes de ma cousine
Pleurent comme une enfant.
Le dindon roue en s’esclaffant :
Il court à la cuisine.
XV
En souvenir des grandes Indes,
Harmonieux décor,
La Rafette nourrit d’accord
Un paon et quatre dindes.
Et l’on croirait — tous ces échos
Gloussants, l’autre qui grince —
D’un préfet d’or, dans sa province,
Borné de radicaux.
XVI
Trottoir de l’Élysé’−Palace
Dans la nuit en velours
Où nos cœurs nous semblaient si lourds
Et notre chair si lasse ;
Dôme d’étoiles, noble toit,
Sur nos âmes brisées,
Taxautos des Champs−Élysées,
Soyez témoins ; et toi,
Sous−sol dont les vapeurs vineuses
Encensaient nos adieux —
Tandis que lui perlaient aux yeux
Ses larmes vénéneuses.
XVII
D’un noir éclair mêlés, il semble
Que l’on n’est plus qu’un seul.
Soudain, dans le même linceul,
On se voit deux ensemble.
Près des flots aux chantants adieux
Dinard tient sa boutique…
Ne pleure pas : d’être identique,
Pernette du Guillet
À un sot rimeur, qui trop l’importunait d’aimer
Tu te plains que plus ne rimasse,
Bien qu’un temps fut que plus aimasse
À étendre vers rimassés
Que d’avoir biens sans rime assez :
Mais je vois que qui trop rimoye
Sur ses vieux jours enfin larmoye.
Car qui s’amuse à rimacher
À la fin n’a rien à mâcher.
Et pour ce, donc, rime, rimache,
Rimonne tant et rime hache
Qu’avecques toute ta rimaille
N’aies, dont tu sois marri, maille,
Et tu verras qu’à ta rimasse
Comme moi feras la grimace,
Maudissant et blâmant la rime,
Et le rimasseur qui la rime,
Et le premier qui rimonna
Pour le grand bien qu’en rime on a.
Et tu veux qu’à rimaillerie
Celui qui n’aura maille rie ?
Je te quitte, maître rimeur,
Et qui plus a en sa rime heur,
En rime lauds, en rime honneurs,
Ensemble tous tels rimonneurs.
Bien qu’un temps fut que plus aimasse
À étendre vers rimassés
Que d’avoir biens sans rime assez :
Mais je vois que qui trop rimoye
Sur ses vieux jours enfin larmoye.
Car qui s’amuse à rimacher
À la fin n’a rien à mâcher.
Et pour ce, donc, rime, rimache,
Rimonne tant et rime hache
Qu’avecques toute ta rimaille
N’aies, dont tu sois marri, maille,
Et tu verras qu’à ta rimasse
Comme moi feras la grimace,
Maudissant et blâmant la rime,
Et le rimasseur qui la rime,
Et le premier qui rimonna
Pour le grand bien qu’en rime on a.
Et tu veux qu’à rimaillerie
Celui qui n’aura maille rie ?
Je te quitte, maître rimeur,
Et qui plus a en sa rime heur,
En rime lauds, en rime honneurs,
Ensemble tous tels rimonneurs.
Philippe de Remy
Fatrasie III
Je vis la mer toute
S’assembler sur terre
Pour faire un tournoi,
Et des pois pilés
Firent sur un chat
Monter notre roi.
Alors vint je ne sais quoi
Qui prit Calais et Saint-Omer
Prit pour les mettre à la broche ;
Puis les a fait reculer
Dessus le Mont-Saint-Éloi.
Fatrasie X
Une vieille haire
S’était mis en tête
D’apprendre à plaider,
Mais une cerise
Se mit devant elle
Pour l’injurier.
Sans une vieille cuiller
Qui avait repris haleine
Et apportait un vivier,
Toute l’eau de la Tamise
Eût coulé dans un panier.
S’assembler sur terre
Pour faire un tournoi,
Et des pois pilés
Firent sur un chat
Monter notre roi.
Alors vint je ne sais quoi
Qui prit Calais et Saint-Omer
Prit pour les mettre à la broche ;
Puis les a fait reculer
Dessus le Mont-Saint-Éloi.
Fatrasie X
Une vieille haire
S’était mis en tête
D’apprendre à plaider,
Mais une cerise
Se mit devant elle
Pour l’injurier.
Sans une vieille cuiller
Qui avait repris haleine
Et apportait un vivier,
Toute l’eau de la Tamise
Eût coulé dans un panier.
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