Poèmes de ce thème
Sérénité et paix intérieure
Alfred de Vigny
Le Repos
Une fois, par malheur, si vous avez pris terre,
Peut-être qu’un de vous, sur un lac solitaire,
Aura vu, comme moi, quelque cygne endormi,
Qui se laissait au vent balancer à demi.
Sa tête nonchalante, en arrière appuyée,
Se cache dans la plume au soleil essuyée ;
Son poitrail est lavé par le flot transparent,
Comme un écueil où l’eau se joue en expirant ;
Le duvet qu’en passant l’air dérobe à sa plume
Autour de lui s’envole et se mêle à l’écume;
Une aile est son coussin, l’autre est son éventail ;
Il dort, et de son pied le large gouvernail
Trouble encore, en ramant, l’eau tournoyante et douce,
Tandis que sur ses flancs se forme un lit de mousse,
De feuilles et de joncs, et d’herbages errants
Qu’apportent près de lui d’invisibles courants.
Peut-être qu’un de vous, sur un lac solitaire,
Aura vu, comme moi, quelque cygne endormi,
Qui se laissait au vent balancer à demi.
Sa tête nonchalante, en arrière appuyée,
Se cache dans la plume au soleil essuyée ;
Son poitrail est lavé par le flot transparent,
Comme un écueil où l’eau se joue en expirant ;
Le duvet qu’en passant l’air dérobe à sa plume
Autour de lui s’envole et se mêle à l’écume;
Une aile est son coussin, l’autre est son éventail ;
Il dort, et de son pied le large gouvernail
Trouble encore, en ramant, l’eau tournoyante et douce,
Tandis que sur ses flancs se forme un lit de mousse,
De feuilles et de joncs, et d’herbages errants
Qu’apportent près de lui d’invisibles courants.
Alphonse de Lamartine
Le Vallon
Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,
N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d’un jour pour attendre la mort.
Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,
M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.
Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.
J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
L’oubli seul désormais est ma félicité.
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
À l’oreille incertaine apporté par le vent.
D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
L’amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l’air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;
L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours ;
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
Avec les doux rayons de l’astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l’esprit parle dans son silence :
Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?
N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d’un jour pour attendre la mort.
Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,
M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.
Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.
J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
L’oubli seul désormais est ma félicité.
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
À l’oreille incertaine apporté par le vent.
D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
L’amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l’air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;
L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours ;
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
Avec les doux rayons de l’astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l’esprit parle dans son silence :
Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?
Charles Baudelaire
Élévation
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
— Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
— Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
Charles Baudelaire
Les hiboux
Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur œil rouge. Ils méditent.
Sans remuer ils se tiendront
Jusqu’à l’heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s’établiront.
Cette attitude au sage enseigne
Qu’il faut par dessus tout qu’il craigne
Le tumulte et le mouvement.
L’homme, ivre d’une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D’avoir voulu changer de place.
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur œil rouge. Ils méditent.
Sans remuer ils se tiendront
Jusqu’à l’heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s’établiront.
Cette attitude au sage enseigne
Qu’il faut par dessus tout qu’il craigne
Le tumulte et le mouvement.
L’homme, ivre d’une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D’avoir voulu changer de place.
Charles Péguy
Prière de résidence
Ô reine voici donc après la longue route,
Avant de repartir par ce même chemin,
Le seul asile ouvert au creux de votre main,
Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute.
Voici le lourd pilier et la montante voûte ; ,
Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain ;
Et l’inutilité de tout calcul humain ;
Et plus que le péché, la sagesse en déroute.
Voici le lieu du monde où tout devient facile,
Le regret, le départ, même l’événement,
Et l’adieu temporaire et le détournement,
Le seul coin de la terre où tout devient docile,
Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ;
Et cette vieille tête et ses raisonnements ;
Et ces deux bras raidis dans les casernements ;
Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.
Voici le lieu du monde où tout est reconnu,
Et cette vieille tête et la source des larmes ;
Et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
Le seul coin de la terre où tout soit contenu.
Voici le lieu du monde où tout est revenu
Après tant de départs, après tant d’arrivées.
Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
Après tant de hasards, après tant de corvées.
Voici le lieu du monde et la seule retraite,
Et l’unique retour et le recueillement,
Et la feuille et le fruit et le défeuillement,
Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.
Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,
Et le silence et l’ombre et la charnelle absence,
Et le commencement d’éternelle présence,
Le seul réduit où l’âme est tout ce qu’elle était.
Avant de repartir par ce même chemin,
Le seul asile ouvert au creux de votre main,
Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute.
Voici le lourd pilier et la montante voûte ; ,
Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain ;
Et l’inutilité de tout calcul humain ;
Et plus que le péché, la sagesse en déroute.
Voici le lieu du monde où tout devient facile,
Le regret, le départ, même l’événement,
Et l’adieu temporaire et le détournement,
Le seul coin de la terre où tout devient docile,
Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ;
Et cette vieille tête et ses raisonnements ;
Et ces deux bras raidis dans les casernements ;
Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.
Voici le lieu du monde où tout est reconnu,
Et cette vieille tête et la source des larmes ;
Et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
Le seul coin de la terre où tout soit contenu.
Voici le lieu du monde où tout est revenu
Après tant de départs, après tant d’arrivées.
Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
Après tant de hasards, après tant de corvées.
Voici le lieu du monde et la seule retraite,
Et l’unique retour et le recueillement,
Et la feuille et le fruit et le défeuillement,
Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.
Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,
Et le silence et l’ombre et la charnelle absence,
Et le commencement d’éternelle présence,
Le seul réduit où l’âme est tout ce qu’elle était.
Dominique Sampiero
Empathie
Tout paysage est regard.
Je respire à pleins poumons
ou je retiens mon souffle.
Les vertiges s’enchaînent à d’immenses
sensations de calme.
Du vaste entre en moi par les narines.
Un détachement s’opère.
Je m’éloigne du point de départ,
je m’éloigne d’un vieux moi.
Chaque marche est ce détachement,
cette renaissance, même minuscule.
Je fends le paysage avec la hache
de mon corps.
Je respire à pleins poumons
ou je retiens mon souffle.
Les vertiges s’enchaînent à d’immenses
sensations de calme.
Du vaste entre en moi par les narines.
Un détachement s’opère.
Je m’éloigne du point de départ,
je m’éloigne d’un vieux moi.
Chaque marche est ce détachement,
cette renaissance, même minuscule.
Je fends le paysage avec la hache
de mon corps.
Élisabeth Guibert
L’homme heureux possible
La vie est un instant, il faut en profiter ;
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Francis Jammes
La paix est dans le bois silencieux et sur
La paix est dans le bois silencieux et sur
les feuilles en sabre qui coupent l’eau qui coule,
l’eau reflète, comme en un sommeil, l’azur
pur qui se pose à la pointe dorée des mousses.
Je me suis assis au pied d’un chêne noir
et j’ai laissé tomber ma pensée. Une grive
se posait haut. C’était tout. Et la vie,
dans ce silence, était magnifique, tendre et grave.
Pendant que ma chienne et mon chien fixaient une
mouche qui volait et qu’ils auraient voulu happer,
je faisais moins de cas de ma douleur et laissais
la résignation calmer tristement mon âme.
les feuilles en sabre qui coupent l’eau qui coule,
l’eau reflète, comme en un sommeil, l’azur
pur qui se pose à la pointe dorée des mousses.
Je me suis assis au pied d’un chêne noir
et j’ai laissé tomber ma pensée. Une grive
se posait haut. C’était tout. Et la vie,
dans ce silence, était magnifique, tendre et grave.
Pendant que ma chienne et mon chien fixaient une
mouche qui volait et qu’ils auraient voulu happer,
je faisais moins de cas de ma douleur et laissais
la résignation calmer tristement mon âme.
Jean Tardieu
Quand bien même…
Quand bien même je verrais de mes yeux
les ancêtres peints sur les tableaux
descendre de leur cadre et marcher dans l’épaisseur du monde
Quand bien même je verrais de mes yeux
les routes de la terre se lever dans le ciel
gracieuses et penchées comme des jets d’eau
Quand bien même j’entendrais le soleil
(comment, lui ? oui le soleil le soleil)
me parler à voix basse m’appeler par mon nom
Quand bien même je prendrais tout à coup la stature
et le silence et la pesanteur d’une maison
Quand bien même j’aurais trouvé la clé
du grand tunnel qui traverse le globe
et je commencerais la lente glissade le long des parois
Quand bien même je verrais de mes yeux
grouiller l’Autre Côté des choses
quand bien même quand bien même quand bien même…
— je croirais toujours à la sainte Réalité
qui partie de nos mains s’enfonce dans la nuit.
les ancêtres peints sur les tableaux
descendre de leur cadre et marcher dans l’épaisseur du monde
Quand bien même je verrais de mes yeux
les routes de la terre se lever dans le ciel
gracieuses et penchées comme des jets d’eau
Quand bien même j’entendrais le soleil
(comment, lui ? oui le soleil le soleil)
me parler à voix basse m’appeler par mon nom
Quand bien même je prendrais tout à coup la stature
et le silence et la pesanteur d’une maison
Quand bien même j’aurais trouvé la clé
du grand tunnel qui traverse le globe
et je commencerais la lente glissade le long des parois
Quand bien même je verrais de mes yeux
grouiller l’Autre Côté des choses
quand bien même quand bien même quand bien même…
— je croirais toujours à la sainte Réalité
qui partie de nos mains s’enfonce dans la nuit.
Jean-Pierre Siméon
L’autre lenteur du monde
[…]
Ceux à qui manque le poème
le ciel du dessous
comment s’y prennent-ils avec ces choses
l’obscur et l’impérissable
et quel usage font-ils
des nuits qui tombent de l’épaule
après l’amour ?
Dans le danger des jours
hommes dispersés effarés
butant au cercle du vacarme
comme un loup dévoré par son ombre
ils nient
ils rongent
ils tranchent
ils ont un cœur inaccessible
leurs yeux ne voient que ce qu’ils croient
Pour nous qui ne trions pas
dans le fracas des cités
saisissant ensemble le décor
et le jeu amer des âmes
comme d’une fresque peinte
sur un mur obscur
il n’est pas de victoire
hors des jours périssables
car nous savons
que même un geste
brûlé par le vent
vaut parfois l’effort
et l’accident
pourtant
dans les sueurs du doute et de la révolte
dans la prompte fatigue
de lire sans comprendre
le cœur parfois s’alarme
d’une attente indécise
ainsi qu’il fait
lorsqu’à l’envers des nuits
nous reviennent un visage
et sa lèvre éblouie
c’est qu’on pressent
le corps noué aux métamorphoses
l’étincelle infiniment prolongée
du sens
ce qui fait que la mort
descend dans sa nuit
Ceux à qui manque le poème
le ciel du dessous
comment s’y prennent-ils avec ces choses
l’obscur et l’impérissable
et quel usage font-ils
des nuits qui tombent de l’épaule
après l’amour ?
Dans le danger des jours
hommes dispersés effarés
butant au cercle du vacarme
comme un loup dévoré par son ombre
ils nient
ils rongent
ils tranchent
ils ont un cœur inaccessible
leurs yeux ne voient que ce qu’ils croient
Pour nous qui ne trions pas
dans le fracas des cités
saisissant ensemble le décor
et le jeu amer des âmes
comme d’une fresque peinte
sur un mur obscur
il n’est pas de victoire
hors des jours périssables
car nous savons
que même un geste
brûlé par le vent
vaut parfois l’effort
et l’accident
pourtant
dans les sueurs du doute et de la révolte
dans la prompte fatigue
de lire sans comprendre
le cœur parfois s’alarme
d’une attente indécise
ainsi qu’il fait
lorsqu’à l’envers des nuits
nous reviennent un visage
et sa lèvre éblouie
c’est qu’on pressent
le corps noué aux métamorphoses
l’étincelle infiniment prolongée
du sens
ce qui fait que la mort
descend dans sa nuit
José María de Heredia
La Sieste
Pas un seul bruit d’insecte ou d’abeille en maraude.
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d’émeraude.
Criblant le dòme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s’allonge et se croise à travers l’ombre chaude.
Vers la gaze de feu que trament les rayons,
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu’enivrent la lumière et le parfum des sèves;
Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d’émeraude.
Criblant le dòme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s’allonge et se croise à travers l’ombre chaude.
Vers la gaze de feu que trament les rayons,
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu’enivrent la lumière et le parfum des sèves;
Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.
Leconte de Lisle
Midi
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
L’étendue est immense, et les champs n’ont point d’ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.
Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais.
Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis ! la nature est vide et le soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l’oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,
Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
L’étendue est immense, et les champs n’ont point d’ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.
Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais.
Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis ! la nature est vide et le soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l’oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,
Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
Léon-Paul Fargue
Paysages
Sous le bois sérieux
Le vent s’exalte. Les
Petites bêtes bleues
Se sont réfugiées.
Tout cela est d’un bleu
Qu’on ne croirait jamais.
La mer penche comme on
S’accoude après pleurer.
Qu’on accepte sans honte
Mon aumône tremblante.
Ne soyez point jaloux
Passant que je sois doux.
Qu’on aille se pencher
Boire aux comptoirs blessés.
Pour la sieste seront
Les villages dormants.
Presque intime, sans bruit
Le vent s’est assoupi.
Le chien fidèle aussi.
Le vent s’exalte. Les
Petites bêtes bleues
Se sont réfugiées.
Tout cela est d’un bleu
Qu’on ne croirait jamais.
La mer penche comme on
S’accoude après pleurer.
Qu’on accepte sans honte
Mon aumône tremblante.
Ne soyez point jaloux
Passant que je sois doux.
Qu’on aille se pencher
Boire aux comptoirs blessés.
Pour la sieste seront
Les villages dormants.
Presque intime, sans bruit
Le vent s’est assoupi.
Le chien fidèle aussi.
Marceline Desbordes-Valmore
Crois-moi
Si ta vie obscure et charmée
Coule à l’ombre de quelques fleurs,
Âme orageuse mais calmée
Dans ce rêve pur et sans pleurs,
Sur les biens que le ciel te donne,
Crois-moi :
Pour que le sort te les pardonne,
Tais-toi !
Mais si l’amour d’une main sûre
T’a frappée à ne plus guérir ;
Si tu languis de ta blessure
Jusqu’à souhaiter d’en mourir ;
Devant tous, et devant toi-même,
Crois-moi :
Par un effort doux et suprême,
Tais-toi !
Vois-tu ! les profondes paroles
Qui sortent d’un vrai désespoir
N’entrent pas aux âmes frivoles
Si cruelles sans le savoir !
Ne dis qu’à Dieu ce qu’il faut dire,
Crois-moi :
Et couvrant ta mort d’un sourire,
Tais-toi !
Coule à l’ombre de quelques fleurs,
Âme orageuse mais calmée
Dans ce rêve pur et sans pleurs,
Sur les biens que le ciel te donne,
Crois-moi :
Pour que le sort te les pardonne,
Tais-toi !
Mais si l’amour d’une main sûre
T’a frappée à ne plus guérir ;
Si tu languis de ta blessure
Jusqu’à souhaiter d’en mourir ;
Devant tous, et devant toi-même,
Crois-moi :
Par un effort doux et suprême,
Tais-toi !
Vois-tu ! les profondes paroles
Qui sortent d’un vrai désespoir
N’entrent pas aux âmes frivoles
Si cruelles sans le savoir !
Ne dis qu’à Dieu ce qu’il faut dire,
Crois-moi :
Et couvrant ta mort d’un sourire,
Tais-toi !
Paul Éluard
Pour vivre ici
Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.
Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.
Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.
Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.
Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.
Paul Valéry
Palme
a Jeannie.
De sa grace redoutable
Voilant à peine ]’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat ;
Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision ;
— Calme, calme, reste calme!
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion!
Pour autant qu’elle se plie
A Vabondance des biens,
Sa figure est accomplie,
Ses fruits lourds sont ses liens.
Admire comme elle vibre,
Et comme une lente fibre
Qui divise le moment,
Départage sans mystére
L’attirance de la terre
Et le poids du firmament!
Ce bel arbitre mobile
Entre lombre et le soleil,
Simulé d’une sybille
La sagesse et le sommeil,
Autour d’une même place
L’ample palme ne se lasse
Des appels ni des adieux...
Qu’elle est noble, qu’elle est tendre!
Qu’elle est digne de s’attendre
A la seule main des dieux!
L’or léger qu’elle murmure
Sonne au simple doigt de J’air,
Et d’une soyeuse armure
Charge l’àme du désert.
Une voix impérissable
Qu’elle rend au vent de sable
Qui l’arrose de ses grains,
A soi-même sert d’oracle,
Et se flatte du miracle
Que se chantent les chagrins, -
Cependant qu’elle s’ignore
Entre le sable et le ciel,
Chaque jour qui luit encore
Lui compose un peu de miel.
Sa douceur est mesurée
Par la divine durée
Qui ne compte pas les jours,
Mais bien qui les dissimule
Dans un suc ow s’accumule
Tout l’aréme des amours.
Parfois si l’on désespéré,
Si adorable rigueur
Malgré tes larmes n’opère
Que sous ombre de langueur,
N’accuse pas d’étre avare
Une Sage qui prépare
Tant d’or et d’autorité :
Par la sève solennelle
Une espérance éternelle
Monte a la maturité!
Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts.
La substance chevelue
Par les ténèbres élue
Ne peut s’arrêter jamais
Jusqu’aux entrailles du monde,
De poursuivre l’eau profonde
Que demandent les sommets.
Patience, patience,
Patience dans l’azur!
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mir!
Viendra Pheureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L’ébranlement le plus doux,
Une femme qui s’appuie,
Feront tomber cette pluie
Ow l’on se jette À genoux!
Qu’un peuple a présent s’écroule,
Palme!... irrésistiblement!
Dans la poudre qu’il se roule
Sur les fruits du firmament!
Tu n’as pas perdu ces heures
Si légère tu demeures
Aprés ces beaux abandons ;
Pareille à celui qui pense
Et dont l’Ame se dépense
A s’accroître de ses dons!
POESI ES, Charmes, 1922.
De sa grace redoutable
Voilant à peine ]’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat ;
Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision ;
— Calme, calme, reste calme!
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion!
Pour autant qu’elle se plie
A Vabondance des biens,
Sa figure est accomplie,
Ses fruits lourds sont ses liens.
Admire comme elle vibre,
Et comme une lente fibre
Qui divise le moment,
Départage sans mystére
L’attirance de la terre
Et le poids du firmament!
Ce bel arbitre mobile
Entre lombre et le soleil,
Simulé d’une sybille
La sagesse et le sommeil,
Autour d’une même place
L’ample palme ne se lasse
Des appels ni des adieux...
Qu’elle est noble, qu’elle est tendre!
Qu’elle est digne de s’attendre
A la seule main des dieux!
L’or léger qu’elle murmure
Sonne au simple doigt de J’air,
Et d’une soyeuse armure
Charge l’àme du désert.
Une voix impérissable
Qu’elle rend au vent de sable
Qui l’arrose de ses grains,
A soi-même sert d’oracle,
Et se flatte du miracle
Que se chantent les chagrins, -
Cependant qu’elle s’ignore
Entre le sable et le ciel,
Chaque jour qui luit encore
Lui compose un peu de miel.
Sa douceur est mesurée
Par la divine durée
Qui ne compte pas les jours,
Mais bien qui les dissimule
Dans un suc ow s’accumule
Tout l’aréme des amours.
Parfois si l’on désespéré,
Si adorable rigueur
Malgré tes larmes n’opère
Que sous ombre de langueur,
N’accuse pas d’étre avare
Une Sage qui prépare
Tant d’or et d’autorité :
Par la sève solennelle
Une espérance éternelle
Monte a la maturité!
Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts.
La substance chevelue
Par les ténèbres élue
Ne peut s’arrêter jamais
Jusqu’aux entrailles du monde,
De poursuivre l’eau profonde
Que demandent les sommets.
Patience, patience,
Patience dans l’azur!
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mir!
Viendra Pheureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L’ébranlement le plus doux,
Une femme qui s’appuie,
Feront tomber cette pluie
Ow l’on se jette À genoux!
Qu’un peuple a présent s’écroule,
Palme!... irrésistiblement!
Dans la poudre qu’il se roule
Sur les fruits du firmament!
Tu n’as pas perdu ces heures
Si légère tu demeures
Aprés ces beaux abandons ;
Pareille à celui qui pense
Et dont l’Ame se dépense
A s’accroître de ses dons!
POESI ES, Charmes, 1922.
Paul Verlaine
Écoutez la chanson bien douce
Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d’eau sur de la mousse !
La voix vous fut connue (et chère ?)
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,
Et dans les longs plis de son voile,
Qui palpite aux brises d’automne,
Cache et montre au cœur qui s’étonne
La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste, la mort venue,
Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.
Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste !
Elle est en peine et de passage,
L’âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !…
Écoutez la chanson bien sage.
Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d’eau sur de la mousse !
La voix vous fut connue (et chère ?)
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,
Et dans les longs plis de son voile,
Qui palpite aux brises d’automne,
Cache et montre au cœur qui s’étonne
La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste, la mort venue,
Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.
Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste !
Elle est en peine et de passage,
L’âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !…
Écoutez la chanson bien sage.
Pierre de Ronsard
Élégie
Six ans estoient coulez, et la septieme annee
Estoit presques entiere en ses pas retournee,
Quand loin d’affection, de désir et d’amour,
En pure liberté je passois tout le jour,
Et franc de tout soucy qui les ames devore,
Je dormois des le soir jusqu’au point de l’aurore.
Car seul maistre de moy j’allois plein de loisir,
Où le pied me portoit, conduit de mon désir,
Ayant tousjours es mains pour me servir de guide
Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,
Mes bons hostes muets, qui ne faschent jamais :
Ainsi que je les prens, ainsi je les remais.
O douce compagnie et utile et honneste !
Un autre en caquetant m’estourdiroit la teste.
Puis du livre ennuyé, je regardois les fleurs,
Fueilles, tiges, rameaux, especes et couleurs,
Et l’entrecoupement de leurs formes diverses,
Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses,
Ne me pouvant saouler, ainsi qu’en un tableau,
D’admirer la Nature, et ce qu’elle a de beau,
Et de dire en parlant aux fleurettes escloses,
Celuy est presque Dieu qui cognoist toutes choses.
. . . . . .
Estoit presques entiere en ses pas retournee,
Quand loin d’affection, de désir et d’amour,
En pure liberté je passois tout le jour,
Et franc de tout soucy qui les ames devore,
Je dormois des le soir jusqu’au point de l’aurore.
Car seul maistre de moy j’allois plein de loisir,
Où le pied me portoit, conduit de mon désir,
Ayant tousjours es mains pour me servir de guide
Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,
Mes bons hostes muets, qui ne faschent jamais :
Ainsi que je les prens, ainsi je les remais.
O douce compagnie et utile et honneste !
Un autre en caquetant m’estourdiroit la teste.
Puis du livre ennuyé, je regardois les fleurs,
Fueilles, tiges, rameaux, especes et couleurs,
Et l’entrecoupement de leurs formes diverses,
Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses,
Ne me pouvant saouler, ainsi qu’en un tableau,
D’admirer la Nature, et ce qu’elle a de beau,
Et de dire en parlant aux fleurettes escloses,
Celuy est presque Dieu qui cognoist toutes choses.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
Réponse de P. de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicantereaux et…
. . . . . .
M’esveillant au matin, devant que faire rien,
J'invoque l’Eternel, le pere de tout bien,
Le priant humblement de me donner sa grace
Et que le jour naissant sans l’offenser se passe ;
Qu’il chasse toute secte et tout erreur de moy,
Qu’il me vueille garder en ma premiere foy,
Sans entreprendre rien qui blesse ma province,
Tres-humble observateur des loix et de mon Prince,
Apres je sors du lict, et quand je suis vestu,
Je me range à l’estude et apprens la vertu,
Composant et lisant suivant me destinée,
Qui s’est des mon enfance aux Muses enclinée ;
Quatre ou cinq heures seul je m’arreste enfermé ;
Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé,
J'abandonne le livre et m’en vais à l’eglise ;
Au retour, pour plaisir, une heure je devise,
De là je viens disner, faisant sobre repas,
Je rends graces à Dieu ; au reste je m’esbas.
Car, si l’apres-disnée est plaisante et sereine,
Je m’en vais promener tantost parmy la plaine,
Tantost en un village, et tantost en un bois,
Et tantost par les lieux solitaires et cois :
J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage,
J'aime le flot de l’eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l’herbe avec un mien amy,
Je me suis par les fleurs bien souvent endormy
A l’ombrage d’un saule, ou, lisant dans un livre,
J’ay cherché le moyen de me faire revivre,
Tout pur d’ambition et des soucis cuisans,
Miserables bourreaux d’un tas de mesdisans
Qui font, comme ravis, les prophetes en France,
Pipans les grands seigneurs d’une belle apparence.
Mais quand le Ciel est triste et tout noir d’espesseur
Et qu’il ne fait aux champs ny plaisant ny bien seur
Je cherche compagnie, ou je jouë à la prime,
Je voltige ou je saute, ou je lutte ou j’escrime,
Je dy le mot pour rire, et à la verité
Je ne loge chez moy trop de severité.
Puis, quand la nuict brunette a rangé les estoiles,
Encourtinant le ciel et la terre de voiles,
Sans soucy je me couche, et là, levant les yeux
Et la bouche et le cœur vers la voute des cieux,
Je fais mon oraison, priant la Bonté haute
De vouloir pardonner doucement à ma faute.
. . . . . .
Aussi tost que la Muse eust enflé mon courage,
M’agitant brusquement d’une gentille rage,
Je senti dans mon cœur un sang plus genereux,
Plus chaud et plus gaillard, qui me fist amoureux.
A vingt ans je fu pris d’une belle maistresse,
Et, voulant par escrit tesmoigner ma destresse,
Je vy que des François le langage trop bas
A terre se trainoit sans ordre ny compas ;
Adonques, pour hausser ma langue maternelle,
Indonté du labeur, je travaillay pour elle,
Je fis des mots nouveaux, je r’appellay les vieux,
Si bien que son renom je poussay jusqu’aux Cieux.
Je fis, d’autre façon que n’avoyent les antiques,
Vocables composez et phrases poëtiques,
Et mis la Poësie en tel ordre qu’apres
Le François fut egal aux Romains et aux Grecs.
. . . . . .
M’esveillant au matin, devant que faire rien,
J'invoque l’Eternel, le pere de tout bien,
Le priant humblement de me donner sa grace
Et que le jour naissant sans l’offenser se passe ;
Qu’il chasse toute secte et tout erreur de moy,
Qu’il me vueille garder en ma premiere foy,
Sans entreprendre rien qui blesse ma province,
Tres-humble observateur des loix et de mon Prince,
Apres je sors du lict, et quand je suis vestu,
Je me range à l’estude et apprens la vertu,
Composant et lisant suivant me destinée,
Qui s’est des mon enfance aux Muses enclinée ;
Quatre ou cinq heures seul je m’arreste enfermé ;
Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé,
J'abandonne le livre et m’en vais à l’eglise ;
Au retour, pour plaisir, une heure je devise,
De là je viens disner, faisant sobre repas,
Je rends graces à Dieu ; au reste je m’esbas.
Car, si l’apres-disnée est plaisante et sereine,
Je m’en vais promener tantost parmy la plaine,
Tantost en un village, et tantost en un bois,
Et tantost par les lieux solitaires et cois :
J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage,
J'aime le flot de l’eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l’herbe avec un mien amy,
Je me suis par les fleurs bien souvent endormy
A l’ombrage d’un saule, ou, lisant dans un livre,
J’ay cherché le moyen de me faire revivre,
Tout pur d’ambition et des soucis cuisans,
Miserables bourreaux d’un tas de mesdisans
Qui font, comme ravis, les prophetes en France,
Pipans les grands seigneurs d’une belle apparence.
Mais quand le Ciel est triste et tout noir d’espesseur
Et qu’il ne fait aux champs ny plaisant ny bien seur
Je cherche compagnie, ou je jouë à la prime,
Je voltige ou je saute, ou je lutte ou j’escrime,
Je dy le mot pour rire, et à la verité
Je ne loge chez moy trop de severité.
Puis, quand la nuict brunette a rangé les estoiles,
Encourtinant le ciel et la terre de voiles,
Sans soucy je me couche, et là, levant les yeux
Et la bouche et le cœur vers la voute des cieux,
Je fais mon oraison, priant la Bonté haute
De vouloir pardonner doucement à ma faute.
. . . . . .
Aussi tost que la Muse eust enflé mon courage,
M’agitant brusquement d’une gentille rage,
Je senti dans mon cœur un sang plus genereux,
Plus chaud et plus gaillard, qui me fist amoureux.
A vingt ans je fu pris d’une belle maistresse,
Et, voulant par escrit tesmoigner ma destresse,
Je vy que des François le langage trop bas
A terre se trainoit sans ordre ny compas ;
Adonques, pour hausser ma langue maternelle,
Indonté du labeur, je travaillay pour elle,
Je fis des mots nouveaux, je r’appellay les vieux,
Si bien que son renom je poussay jusqu’aux Cieux.
Je fis, d’autre façon que n’avoyent les antiques,
Vocables composez et phrases poëtiques,
Et mis la Poësie en tel ordre qu’apres
Le François fut egal aux Romains et aux Grecs.
. . . . . .
René Char
Le terme épars
Si tu cries, le monde se tait : il s’éloigne avec ton propre monde.
Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.
Qui convertit l’aiguillon en fleur arrondit l’éclair.
La foudre n’a qu’une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s’exhausse, sentiers sans miettes.
Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer.
Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.
Le soir se libère du marteau, l’homme reste enchaîné à son cœur.
L’oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.
Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.
Un brin d’allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre.
L’arbre de plein vent est solitaire. L’étreinte du vent l’est plus encore.
Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.
Qui convertit l’aiguillon en fleur arrondit l’éclair.
La foudre n’a qu’une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s’exhausse, sentiers sans miettes.
Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer.
Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.
Le soir se libère du marteau, l’homme reste enchaîné à son cœur.
L’oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.
Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.
Un brin d’allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre.
L’arbre de plein vent est solitaire. L’étreinte du vent l’est plus encore.
Saint-John Perse
A present laissez-moil...
A présent laissez-moi, je vais seul.
Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte
m’attend pour traiter. Je me fais joie
du gros œil à facettes : anguleux,
imprévu, comme le fruit du cyprès.
Ou bien j’ai une alliance avec les pierres
veinées-bleu : et vous me laissez également,
assis, dans l’amitié de mes genoux.
Je sortirai, car j’ai affaire : un insecte
m’attend pour traiter. Je me fais joie
du gros œil à facettes : anguleux,
imprévu, comme le fruit du cyprès.
Ou bien j’ai une alliance avec les pierres
veinées-bleu : et vous me laissez également,
assis, dans l’amitié de mes genoux.
Tahar Ben Jelloun
La lenteur prend le temps en traître
La lenteur prend le temps en traître
Le corps s’assoupit et la parole respire
C’est le chemin vers le silence souverain
Le château intérieur
Les espaces infinis où scintille
L’ultime clarté du jour éternel.
[…]
Le corps s’assoupit et la parole respire
C’est le chemin vers le silence souverain
Le château intérieur
Les espaces infinis où scintille
L’ultime clarté du jour éternel.
[…]
Yves Bonnefoy
Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.
Je célébré la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
‘Comme si au delà de toute forme pure
Tremblat un autre chant et le seul absolu.
O lumière et néant de la lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
O cygne, lieu réel dans lirréelle eau sombre,
O source, quand ce fut profondément le soir!
Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
La-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.
HIER RÉGNANT DESERT, Le Chant de sauvegardé. 1958.
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.
Je célébré la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
‘Comme si au delà de toute forme pure
Tremblat un autre chant et le seul absolu.
O lumière et néant de la lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
O cygne, lieu réel dans lirréelle eau sombre,
O source, quand ce fut profondément le soir!
Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur.
La-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.
HIER RÉGNANT DESERT, Le Chant de sauvegardé. 1958.