Poèmes de ce thème
Émotions et sentiments
Jean-Pierre Claris de Florian
Le grillon
Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encor moins de figure,
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.
Caché dans l’herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encor moins de figure,
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh ! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.
Jean-Pierre Claris de Florian
Le lapin et la sarcelle
Unis dès leurs jeunes ans
D’une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin était sur la lisière
D’un parc bordé d’une rivière.
Soir et matin nos bons amis,
Profitant de ce voisinage,
Tantôt au bord de l’eau, tantôt sous le feuillage,
L’un chez l’autre étaient réunis.
Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
Ils n’en trouvaient point de si belles
Que de se répéter qu’ils s’aimeraient toujours.
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance.
Ce qui manquait à l’un, l’autre le regrettait ;
Si l’un avait du mal, son ami le sentait ;
Si d’un bien, au contraire, il goûtait l’espérance,
Tous deux en jouissaient d’avance.
Tel était leur destin, lorsqu’un jour, jour affreux,
Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
Ne la retrouve plus ; inquiet, il l’appelle ;
Personne ne répond à ses cris douloureux.
Le lapin, de frayeur l’âme toute saisie,
Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
S’incline par-dessus les flots,
Et voudrait s’y plonger pour trouver son amie.
« Hélas ! s’écriait-il, m’entends-tu ? réponds-moi,
Ma sœur, ma compagne chérie ;
Ne prolonge pas mon effroi :
Encor quelques moments, c’en est fait de ma vie ;
J’aime mieux expirer que de trembler pour toi. »
Disant ces mots, il court, il pleure,
Et, s’avançant le long de l’eau,
Arrive enfin près du château
Où le seigneur du lieu demeure.
Là notre désolé lapin
Se trouve au milieu d’un parterre,
Et voit une grande volière
Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
L’amitié donne du courage :
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
Regarde, et reconnaît… ô tendresse ! ô bonheur !…
La sarcelle : aussitôt il pousse un cri de joie,
Et, sans perdre de temps à consoler sa sœur,
De ses quatre pieds il s’emploie
A creuser un secret chemin
Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain,
Le lapin tout à coup entre dans la volière,
Comme un mineur qui prend une place de guerre,
Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
De plaisir.
Quel moment pour tous deux ? Que ne sais-je le peindre
Comme je saurais le sentir !
Nos bons amis croyaient n’avoir plus rien à craindre ;
Ils n’étaient pas au bout. Le maître du jardin,
En voyant le dégât commis dans sa volière,
Jure d’exterminer jusqu’au dernier lapin :
Mes fusils, mes furets ! criait-il en colère.
Aussitôt fusils et furets
Sont tout prêts.
Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
Fouillant les terriers, les broussailles ;
Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas :
Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes ;
Dans le funeste jour de Cannes
On mit moins de Romains à bas.
La nuit vient ; tant de sang n’a point éteint la rage
Du seigneur, qui remet au lendemain matin
La fin de l’horrible carnage.
Pendant ce temps, notre lapin,
Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
Attendait, en tremblant, la mort,
Mais conjurait sa sœur de fuir à l’autre bord,
Pour ne pas mourir devant elle.
Je ne te quitte point, lui répondait l’oiseau ;
Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
Ah ! si tu pouvais passer l’eau !
Pourquoi pas ? Attends-moi… La sarcelle le quitte,
Et revient traînant un vieux nid
Laissé par des canards ; elle l’emplit bien vite
De feuilles de roseau, les presse, les unit
Des pieds, du bec ; en forme un batelet capable
De supporter un lourd fardeau ;
Puis elle attache à ce vaisseau
Un brin de jonc qui servira de câble.
Cela fait, et le bâtiment
Mis à l’eau, le lapin entre doucement
Dans le léger esquif, s’assied sur son derrière ;
Tandis que devant lui la sarcelle, nageant,
Tire le brin de jonc, et s’en va dirigeant
Cette nef à son cœur si chère.
On aborde, on débarque, et jugez du plaisir !
Non loin du port on va choisir
Un asile où, coulant des jours dignes d’envie,
Nos bons amis, libres, heureux,
Aimèrent d’autant plus la vie,
Qu’ils se la devaient tous les deux.
D’une amitié fraternelle,
Un lapin, une sarcelle,
Vivaient heureux et contents.
Le terrier du lapin était sur la lisière
D’un parc bordé d’une rivière.
Soir et matin nos bons amis,
Profitant de ce voisinage,
Tantôt au bord de l’eau, tantôt sous le feuillage,
L’un chez l’autre étaient réunis.
Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
Ils n’en trouvaient point de si belles
Que de se répéter qu’ils s’aimeraient toujours.
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance.
Ce qui manquait à l’un, l’autre le regrettait ;
Si l’un avait du mal, son ami le sentait ;
Si d’un bien, au contraire, il goûtait l’espérance,
Tous deux en jouissaient d’avance.
Tel était leur destin, lorsqu’un jour, jour affreux,
Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
Ne la retrouve plus ; inquiet, il l’appelle ;
Personne ne répond à ses cris douloureux.
Le lapin, de frayeur l’âme toute saisie,
Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
S’incline par-dessus les flots,
Et voudrait s’y plonger pour trouver son amie.
« Hélas ! s’écriait-il, m’entends-tu ? réponds-moi,
Ma sœur, ma compagne chérie ;
Ne prolonge pas mon effroi :
Encor quelques moments, c’en est fait de ma vie ;
J’aime mieux expirer que de trembler pour toi. »
Disant ces mots, il court, il pleure,
Et, s’avançant le long de l’eau,
Arrive enfin près du château
Où le seigneur du lieu demeure.
Là notre désolé lapin
Se trouve au milieu d’un parterre,
Et voit une grande volière
Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
L’amitié donne du courage :
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
Regarde, et reconnaît… ô tendresse ! ô bonheur !…
La sarcelle : aussitôt il pousse un cri de joie,
Et, sans perdre de temps à consoler sa sœur,
De ses quatre pieds il s’emploie
A creuser un secret chemin
Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain,
Le lapin tout à coup entre dans la volière,
Comme un mineur qui prend une place de guerre,
Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
De plaisir.
Quel moment pour tous deux ? Que ne sais-je le peindre
Comme je saurais le sentir !
Nos bons amis croyaient n’avoir plus rien à craindre ;
Ils n’étaient pas au bout. Le maître du jardin,
En voyant le dégât commis dans sa volière,
Jure d’exterminer jusqu’au dernier lapin :
Mes fusils, mes furets ! criait-il en colère.
Aussitôt fusils et furets
Sont tout prêts.
Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
Fouillant les terriers, les broussailles ;
Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas :
Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes ;
Dans le funeste jour de Cannes
On mit moins de Romains à bas.
La nuit vient ; tant de sang n’a point éteint la rage
Du seigneur, qui remet au lendemain matin
La fin de l’horrible carnage.
Pendant ce temps, notre lapin,
Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
Attendait, en tremblant, la mort,
Mais conjurait sa sœur de fuir à l’autre bord,
Pour ne pas mourir devant elle.
Je ne te quitte point, lui répondait l’oiseau ;
Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
Ah ! si tu pouvais passer l’eau !
Pourquoi pas ? Attends-moi… La sarcelle le quitte,
Et revient traînant un vieux nid
Laissé par des canards ; elle l’emplit bien vite
De feuilles de roseau, les presse, les unit
Des pieds, du bec ; en forme un batelet capable
De supporter un lourd fardeau ;
Puis elle attache à ce vaisseau
Un brin de jonc qui servira de câble.
Cela fait, et le bâtiment
Mis à l’eau, le lapin entre doucement
Dans le léger esquif, s’assied sur son derrière ;
Tandis que devant lui la sarcelle, nageant,
Tire le brin de jonc, et s’en va dirigeant
Cette nef à son cœur si chère.
On aborde, on débarque, et jugez du plaisir !
Non loin du port on va choisir
Un asile où, coulant des jours dignes d’envie,
Nos bons amis, libres, heureux,
Aimèrent d’autant plus la vie,
Qu’ils se la devaient tous les deux.
Jean-Pierre Siméon
L’autre lenteur du monde
[…]
Ceux à qui manque le poème
le ciel du dessous
comment s’y prennent-ils avec ces choses
l’obscur et l’impérissable
et quel usage font-ils
des nuits qui tombent de l’épaule
après l’amour ?
Dans le danger des jours
hommes dispersés effarés
butant au cercle du vacarme
comme un loup dévoré par son ombre
ils nient
ils rongent
ils tranchent
ils ont un cœur inaccessible
leurs yeux ne voient que ce qu’ils croient
Pour nous qui ne trions pas
dans le fracas des cités
saisissant ensemble le décor
et le jeu amer des âmes
comme d’une fresque peinte
sur un mur obscur
il n’est pas de victoire
hors des jours périssables
car nous savons
que même un geste
brûlé par le vent
vaut parfois l’effort
et l’accident
pourtant
dans les sueurs du doute et de la révolte
dans la prompte fatigue
de lire sans comprendre
le cœur parfois s’alarme
d’une attente indécise
ainsi qu’il fait
lorsqu’à l’envers des nuits
nous reviennent un visage
et sa lèvre éblouie
c’est qu’on pressent
le corps noué aux métamorphoses
l’étincelle infiniment prolongée
du sens
ce qui fait que la mort
descend dans sa nuit
Ceux à qui manque le poème
le ciel du dessous
comment s’y prennent-ils avec ces choses
l’obscur et l’impérissable
et quel usage font-ils
des nuits qui tombent de l’épaule
après l’amour ?
Dans le danger des jours
hommes dispersés effarés
butant au cercle du vacarme
comme un loup dévoré par son ombre
ils nient
ils rongent
ils tranchent
ils ont un cœur inaccessible
leurs yeux ne voient que ce qu’ils croient
Pour nous qui ne trions pas
dans le fracas des cités
saisissant ensemble le décor
et le jeu amer des âmes
comme d’une fresque peinte
sur un mur obscur
il n’est pas de victoire
hors des jours périssables
car nous savons
que même un geste
brûlé par le vent
vaut parfois l’effort
et l’accident
pourtant
dans les sueurs du doute et de la révolte
dans la prompte fatigue
de lire sans comprendre
le cœur parfois s’alarme
d’une attente indécise
ainsi qu’il fait
lorsqu’à l’envers des nuits
nous reviennent un visage
et sa lèvre éblouie
c’est qu’on pressent
le corps noué aux métamorphoses
l’étincelle infiniment prolongée
du sens
ce qui fait que la mort
descend dans sa nuit
Joachim Du Bellay
Comme le marinier, que le cruel orage
Comme le marinier, que le cruel orage
A long temps agité dessus la haulte mer,
Ayant finablement à force de ramer
Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
Et quelqu’autre bien loing, au danger d’abysmer
En vain tendre les mains vers le front du rivage :
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté
Tu regardes la mer, et vois en seureté
De mille tourbillons son onde renversee :
Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,
Et vois ton Dubellay à la mercy du vent
Assis au gouvernail dans une nef persee.
A long temps agité dessus la haulte mer,
Ayant finablement à force de ramer
Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
Et quelqu’autre bien loing, au danger d’abysmer
En vain tendre les mains vers le front du rivage :
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté
Tu regardes la mer, et vois en seureté
De mille tourbillons son onde renversee :
Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,
Et vois ton Dubellay à la mercy du vent
Assis au gouvernail dans une nef persee.
Joachim Du Bellay
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,
Qu’il n’estoit rien plus doulx que voir encor’ un jour
Fumer sa cheminee, et apres long sejour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
Je me resjouissois d’estre eschappé au vice,
Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
Las, mais apres l’ennuy de si longue saison,
Mille souciz mordans je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
Adieu donques (Dorat) je suis encor’ Romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te meirent en la main
Tu ne me preste icy, pour faire ma vengeance.
Qu’il n’estoit rien plus doulx que voir encor’ un jour
Fumer sa cheminee, et apres long sejour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
Je me resjouissois d’estre eschappé au vice,
Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
Las, mais apres l’ennuy de si longue saison,
Mille souciz mordans je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
Adieu donques (Dorat) je suis encor’ Romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te meirent en la main
Tu ne me preste icy, pour faire ma vengeance.
Joachim Du Bellay
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
Joachim Du Bellay
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suivie
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suivie,
Et plus heureux celui dont l’immortalité
Ne prend commencement de la postérité,
Mais devant que la mort ait son âme ravie.
Tu jouis (mon Ronsard), même durant ta vie,
De l’immortel honneur que tu as mérité :
Et devant que mourir (rare félicité)
Ton heureuse vertu triomphe de l’envie.
Courage donc, Ronsard, la victoire est à toi,
Puisque de ton côté est la faveur du Roi :
Jà du laurier vainqueur tes tempes se couronnent,
Et jà la tourbe épaisse à l’entour de ton flanc
Ressemble ces esprits, qui là-bas environnent
Le grand prêtre de Thrace au long sourpely blanc.
Et plus heureux celui dont l’immortalité
Ne prend commencement de la postérité,
Mais devant que la mort ait son âme ravie.
Tu jouis (mon Ronsard), même durant ta vie,
De l’immortel honneur que tu as mérité :
Et devant que mourir (rare félicité)
Ton heureuse vertu triomphe de l’envie.
Courage donc, Ronsard, la victoire est à toi,
Puisque de ton côté est la faveur du Roi :
Jà du laurier vainqueur tes tempes se couronnent,
Et jà la tourbe épaisse à l’entour de ton flanc
Ressemble ces esprits, qui là-bas environnent
Le grand prêtre de Thrace au long sourpely blanc.
Joachim Du Bellay
La Complainte du désespéré
Qui prêtera la parole
À la douleur qui m’affole ?
Qui donnera les accents
À la plainte qui me guide :
Et qui lâchera la bride
À la fureur que je sens ?
Qui baillera double force
À mon âme, qui s’efforce
De soupirer mes douleurs ?
Et qui fera sur ma face
D’une larmoyante trace
Couler deux ruisseaux de pleurs ?…
Et vous mes vers, dont la course
À de sa première source
Les sentiers abandonnés,
Fuyez à bride avalée.
Et la prochaine vallée
De votre bruit étonnez.
Votre eau, qui fut claire et lente,
Ores trouble et violente,
Semblable à ma douleur soit,
Et plus ne mêlez votre onde
À l’or de l’arène blonde,
Dont votre fond jaunissoit…
Chacune chose décline
Au lieu de son origine :
Et l’an, qui est coutumier
De faire mourir et naître,
Ce qui fut rien, avant qu’être,
Réduit à son rien premier.
Mais la tristesse profonde,
Qui d’un pied ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moi d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur…
Quelque part que je me tourne,
Le long silence y séjourne
Comme en ces temples dévots,
Et comme si toutes choses
Pêle-mêle étaient r’encloses
Dedans leur premier Chaos…
Maudite donc la lumière
Qui m’éclaira la première,
Puisque le ciel rigoureux
Assujettit ma naissance
À l’indomptable puissance
D’un astre si malheureux…
Heureuse la créature
Qui a fait sa sépulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celui dont la vie
En sortant s’est vue ravie
Par un sommeil éternel !…
Sus, mon âme, tourne arrière,
Et borne ici la carrière
De tes ingrates douleurs.
Il est temps de faire épreuve,
Si après la mort on treuve
La fin de tant de malheurs.
À la douleur qui m’affole ?
Qui donnera les accents
À la plainte qui me guide :
Et qui lâchera la bride
À la fureur que je sens ?
Qui baillera double force
À mon âme, qui s’efforce
De soupirer mes douleurs ?
Et qui fera sur ma face
D’une larmoyante trace
Couler deux ruisseaux de pleurs ?…
Et vous mes vers, dont la course
À de sa première source
Les sentiers abandonnés,
Fuyez à bride avalée.
Et la prochaine vallée
De votre bruit étonnez.
Votre eau, qui fut claire et lente,
Ores trouble et violente,
Semblable à ma douleur soit,
Et plus ne mêlez votre onde
À l’or de l’arène blonde,
Dont votre fond jaunissoit…
Chacune chose décline
Au lieu de son origine :
Et l’an, qui est coutumier
De faire mourir et naître,
Ce qui fut rien, avant qu’être,
Réduit à son rien premier.
Mais la tristesse profonde,
Qui d’un pied ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moi d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur…
Quelque part que je me tourne,
Le long silence y séjourne
Comme en ces temples dévots,
Et comme si toutes choses
Pêle-mêle étaient r’encloses
Dedans leur premier Chaos…
Maudite donc la lumière
Qui m’éclaira la première,
Puisque le ciel rigoureux
Assujettit ma naissance
À l’indomptable puissance
D’un astre si malheureux…
Heureuse la créature
Qui a fait sa sépulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celui dont la vie
En sortant s’est vue ravie
Par un sommeil éternel !…
Sus, mon âme, tourne arrière,
Et borne ici la carrière
De tes ingrates douleurs.
Il est temps de faire épreuve,
Si après la mort on treuve
La fin de tant de malheurs.
Joachim Du Bellay
La complainte du désespéré
. . . . . .
Au vaze estroict, qui degoute
Son eau, qui veult sortir toute,
Ores semblable je suis :
Et fault (o plainte nouvelle)
Que mes plainctz je renovelle,
Dont plaindre assez je ne puis.
Quand toutes les eaux des nües
Seroient larmes devenues,
Et quand tous les ventz congnuz
De la charette importune,
Qui fend les champs de Neptune,
Seroient soupirs devenuz :
Quand toutes les voix encores
Complaintes deviendroient ores,
Si ne me suffiroient point
Les pleurs, les soupirs, le plaindre
A vivement contrefeindre
L’ennuy qui le cœur me poingt.
Ainsi que la fleur cuillie
Ou par la Bize assaillie
Pert le vermeil de son teinct,
En la fleur du plus doulx aage
De mon palissant visage
La vive couleur s’esteinct.
Une languissante nuë
Me sille desja la vëue,
Et me souvient en mourant
Des doulces rives de Loyre,
Qui les chansons de ma gloyre
Alloit jadis murmurant :
. . . . . .
Les bledz ayment la rousée,
Dont la plaine est arrousée :
La vigne ayme les chaleurs,
Les abeilles les fleurettes,
Et les vaines amourettes
Les complaintes et les pleurs.
Mais la douleur vehemente,
Qui maintenant me tormente,
A repoussé loing de moy
Telle fureur insensée,
Pour enter en ma pensée
Le trait d’un plus juste esmoy.
. . . . . .
Qu’ay-je depuis mon enfance
Sinon toute injuste offence
Senty de mes plus prochains ?
Qui ma jeunesse passée
Aux tenebres ont laissée,
Dont ores mes yeux sont plains.
. . . . . .
Tout ce que le ciel entourne,
Fuyt, refuyt, tourne & retourne,
Comme les flotz blanchissans,
Que la mer venteuse pousse,
Alors qu’elle se courrousse
Contre ses bords gemissans.
. . . . . .
Mais la tristesse profonde,
Qui d’ung pié ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moy d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur.
. . . . . .
Mais le mal, qui me reveille,
Ne permet que je sommeille
Ung seul moment de la nuict,
Sinon que l’ennuy m’assomme
D’ung espoüantable somme,
Qui plus que le veiller nuyt.
. . . . . .
Mauldicte donq’ la lumiere
Qui m’esclaira la premiere,
Puys que le ciel rigoreux
Assujetit ma naissance
A l’indomtable puissance
D’ung astre si malheureux.
. . . . . .
Divine majesté haulte,
D’où me viennent, sans ma faulte,
Tant de remors furieux ?
O malheureuse innocence,
Sur qui ont tant de licence
Les autres injurieux !
Heureuse la creature
Qui a fait sa sepulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celuy dont la vie
En sortant s’est veu ravie
Par un sommeil eternel !
. . . . . .
Au vaze estroict, qui degoute
Son eau, qui veult sortir toute,
Ores semblable je suis :
Et fault (o plainte nouvelle)
Que mes plainctz je renovelle,
Dont plaindre assez je ne puis.
Quand toutes les eaux des nües
Seroient larmes devenues,
Et quand tous les ventz congnuz
De la charette importune,
Qui fend les champs de Neptune,
Seroient soupirs devenuz :
Quand toutes les voix encores
Complaintes deviendroient ores,
Si ne me suffiroient point
Les pleurs, les soupirs, le plaindre
A vivement contrefeindre
L’ennuy qui le cœur me poingt.
Ainsi que la fleur cuillie
Ou par la Bize assaillie
Pert le vermeil de son teinct,
En la fleur du plus doulx aage
De mon palissant visage
La vive couleur s’esteinct.
Une languissante nuë
Me sille desja la vëue,
Et me souvient en mourant
Des doulces rives de Loyre,
Qui les chansons de ma gloyre
Alloit jadis murmurant :
. . . . . .
Les bledz ayment la rousée,
Dont la plaine est arrousée :
La vigne ayme les chaleurs,
Les abeilles les fleurettes,
Et les vaines amourettes
Les complaintes et les pleurs.
Mais la douleur vehemente,
Qui maintenant me tormente,
A repoussé loing de moy
Telle fureur insensée,
Pour enter en ma pensée
Le trait d’un plus juste esmoy.
. . . . . .
Qu’ay-je depuis mon enfance
Sinon toute injuste offence
Senty de mes plus prochains ?
Qui ma jeunesse passée
Aux tenebres ont laissée,
Dont ores mes yeux sont plains.
. . . . . .
Tout ce que le ciel entourne,
Fuyt, refuyt, tourne & retourne,
Comme les flotz blanchissans,
Que la mer venteuse pousse,
Alors qu’elle se courrousse
Contre ses bords gemissans.
. . . . . .
Mais la tristesse profonde,
Qui d’ung pié ferme se fonde
Au plus secret de mon cœur,
Seule immuable demeure,
Et contre moy d’heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur.
. . . . . .
Mais le mal, qui me reveille,
Ne permet que je sommeille
Ung seul moment de la nuict,
Sinon que l’ennuy m’assomme
D’ung espoüantable somme,
Qui plus que le veiller nuyt.
. . . . . .
Mauldicte donq’ la lumiere
Qui m’esclaira la premiere,
Puys que le ciel rigoreux
Assujetit ma naissance
A l’indomtable puissance
D’ung astre si malheureux.
. . . . . .
Divine majesté haulte,
D’où me viennent, sans ma faulte,
Tant de remors furieux ?
O malheureuse innocence,
Sur qui ont tant de licence
Les autres injurieux !
Heureuse la creature
Qui a fait sa sepulture
Dans le ventre maternel !
Heureux celuy dont la vie
En sortant s’est veu ravie
Par un sommeil eternel !
. . . . . .
Joachim Du Bellay
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?
Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soûlait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.
De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?
Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soûlait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.
De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.
Joachim Du Bellay
Les louanges d’amour
Le cler ruysselet courant,
Murmurant
Auprès de l’hospitale umbre
Plaist à ceux qui sont lassez,
Et pressez
De chault, de soif et d’encombre.
. . . . . .
Ces eaux cleres et bruyantes,
Eaux fuyantes
D’un cours assez doulx et lent,
Donneront quelque froideur
A l’ardeur
De mon feu trop violent.
. . . . . .
Le Roy, le Pere des Dieux
Tient les cieux
Dessoubz son obeïssance,
Neptune la mer tempere,
Et son frere
Sur les enfers a puissance.
Mais ce petit Dieu d’aymer,
Ciel et mer,
Et le plus bas de la terre,
D’un sceptre victorieux,
Glorieux,
Soulz son pouvoir tient et serre.
. . . . . .
Par luy tout genre d’oyzeaux
Sur les eaux
Et par les boys s’entretient.
Tout animal de servaige
Et sauvaige
De luy son essence tient.
Par ce petit Dieu puissant,
Delaissant
Le doulx gyron de la mere,
La vierge femme se treuve,
Et fait preuve
De la flamme doulceamere.
Que me chaut si on le blasme,
Et sa flamme ?
Amour ne scait abuser :
Et ceux qui mal en recoyvent,
Ne le doyvent,
Mais eux mesmes, accuser.
Amour est tout bon et beau,
Son flambeau
N’enflamme les vicieux :
Juste est et de simple foy,
C’est pourquoy
Il est tout nu & sans yeux.
. . . . . .
La jeunesse (helas) nous fuyt,
Et la suyt
Le froid aage languissant :
Adonques sont inutiles
Les scintiles
Du feu d’Amour périssant.
Murmurant
Auprès de l’hospitale umbre
Plaist à ceux qui sont lassez,
Et pressez
De chault, de soif et d’encombre.
. . . . . .
Ces eaux cleres et bruyantes,
Eaux fuyantes
D’un cours assez doulx et lent,
Donneront quelque froideur
A l’ardeur
De mon feu trop violent.
. . . . . .
Le Roy, le Pere des Dieux
Tient les cieux
Dessoubz son obeïssance,
Neptune la mer tempere,
Et son frere
Sur les enfers a puissance.
Mais ce petit Dieu d’aymer,
Ciel et mer,
Et le plus bas de la terre,
D’un sceptre victorieux,
Glorieux,
Soulz son pouvoir tient et serre.
. . . . . .
Par luy tout genre d’oyzeaux
Sur les eaux
Et par les boys s’entretient.
Tout animal de servaige
Et sauvaige
De luy son essence tient.
Par ce petit Dieu puissant,
Delaissant
Le doulx gyron de la mere,
La vierge femme se treuve,
Et fait preuve
De la flamme doulceamere.
Que me chaut si on le blasme,
Et sa flamme ?
Amour ne scait abuser :
Et ceux qui mal en recoyvent,
Ne le doyvent,
Mais eux mesmes, accuser.
Amour est tout bon et beau,
Son flambeau
N’enflamme les vicieux :
Juste est et de simple foy,
C’est pourquoy
Il est tout nu & sans yeux.
. . . . . .
La jeunesse (helas) nous fuyt,
Et la suyt
Le froid aage languissant :
Adonques sont inutiles
Les scintiles
Du feu d’Amour périssant.
Joachim Du Bellay
Marcher d’un grave pas, et d’un grave sourci
Marcher d’un grave pas, et d’un grave sourci,
Et d’un grave soubriz à chascun faire feste,
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
Entremesler souvent un petit : Et cosi,
Et d’un son Servitor’ contrefaire l’honneste,
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
Seigneuriser chascun d’un baisement de main,
Et suivant la façon du courtisan Romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
Voila de ceste Court la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain, et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
Et d’un grave soubriz à chascun faire feste,
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
Entremesler souvent un petit : Et cosi,
Et d’un son Servitor’ contrefaire l’honneste,
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
Seigneuriser chascun d’un baisement de main,
Et suivant la façon du courtisan Romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
Voila de ceste Court la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain, et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
José María de Heredia
Ariane
Au choc clair et vibrant des cymbales d’airain,
Nue, allongée au dos d’un grand tigre, la Reine
Regarde, avec l’Orgie immense qu’il entraîne,
Iacchos s’avancer sur le sable marin.
Et le monstre royal, ployant son large rein,
Sous le poids adoré foule la blonde arène,
Et, frôlé par la main d’où pend l’errante rêne,
En rugissant d’amour mord les fleurs de son frein.
Laissant sa chevelure à son flanc qui se cambre
Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d’ambre,
L’Épouse n’entend pas le sourd rugissement;
Et sa bouche éperdue, ivre enfin d’ambroisie,
Oubliant ses longs cris vers l’infidèle amant,
Rit au baiser prochain du Dompteur de l’Asie.
Nue, allongée au dos d’un grand tigre, la Reine
Regarde, avec l’Orgie immense qu’il entraîne,
Iacchos s’avancer sur le sable marin.
Et le monstre royal, ployant son large rein,
Sous le poids adoré foule la blonde arène,
Et, frôlé par la main d’où pend l’errante rêne,
En rugissant d’amour mord les fleurs de son frein.
Laissant sa chevelure à son flanc qui se cambre
Parmi les noirs raisins rouler ses grappes d’ambre,
L’Épouse n’entend pas le sourd rugissement;
Et sa bouche éperdue, ivre enfin d’ambroisie,
Oubliant ses longs cris vers l’infidèle amant,
Rit au baiser prochain du Dompteur de l’Asie.
José María de Heredia
La Sieste
Pas un seul bruit d’insecte ou d’abeille en maraude.
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d’émeraude.
Criblant le dòme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s’allonge et se croise à travers l’ombre chaude.
Vers la gaze de feu que trament les rayons,
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu’enivrent la lumière et le parfum des sèves;
Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d’émeraude.
Criblant le dòme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s’allonge et se croise à travers l’ombre chaude.
Vers la gaze de feu que trament les rayons,
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu’enivrent la lumière et le parfum des sèves;
Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.
Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
La Maîtresse rousse
Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse,
Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion!
Je l’aimais ardemment, — âprement, — sans tendresse,
Avec possession plus qu’adoration !
C’était ma rage, à moi! la dernière folie
Qui saisit, — quand, touché par l’âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie…
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu’’il s’en va baissant dans le cœur!
Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,
Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regretté,
Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, Ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar! »
Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,
j’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or!
Et c’étaient des baisers !. Jamais, jamais vampire
Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, Ôô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais!
Et je sentais alors ta foudroyante haleine
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,
Y redoublait la vie, en effaçait la peine,
Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur!
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,
j’aimais à me sentir incendié par toi
Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,
Et le bûcher était en moi!
« Ah! du moins celle-là sait nous rester fidèle, —
Me disais-je, — et la main la retrouve toujours,
Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »
Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, — mais à force d’ivresses,
Et non pas par la trahison !
Et je la préférais, féroce, mais sincère,
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire…
Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur!
L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor!
Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,
Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :
Ma compagne jusqu’à la mort!
Plus fauve qu’un jaguar, plus rousse qu’un lion!
Je l’aimais ardemment, — âprement, — sans tendresse,
Avec possession plus qu’adoration !
C’était ma rage, à moi! la dernière folie
Qui saisit, — quand, touché par l’âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie…
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu’’il s’en va baissant dans le cœur!
Je l’aimais et jamais je n’avais assez d’elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d’enfer, à l’ivresse mortelle,
Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regretté,
Ces beaux feux qu’autrefois j’allumais d’un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu’il faut mourir, que je meure, Ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar! »
Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu’elle enflammait encor,
j’aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l’or!
Et c’étaient des baisers !. Jamais, jamais vampire
Ne suça d’une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, Ôô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais!
Et je sentais alors ta foudroyante haleine
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,
Y redoublait la vie, en effaçait la peine,
Et pour quelques instants en ravivait l’ardeur!
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,
j’aimais à me sentir incendié par toi
Et voulais m’endormir, l’air joyeux, le front pâle,
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,
Et le bûcher était en moi!
« Ah! du moins celle-là sait nous rester fidèle, —
Me disais-je, — et la main la retrouve toujours,
Toujours prête à qui l’aime et vit altéré d’elle,
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! »
Un jour elles s’en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l’Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, — mais à force d’ivresses,
Et non pas par la trahison !
Et je la préférais, féroce, mais sincère,
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les cœurs loyaux d’un amour de faussaire…
Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur!
L’or qu’elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor!
Aussi ce n’était pas pour le temps d’une orgie,
Mais pour l’éternité, que je l’avais choisie :
Ma compagne jusqu’à la mort!
Jules Laforgue
Complainte de l’automne monotone
Automne, automne, adieux de l’Adieu!
La tisane bout, noyant mon feu;
Le vent s’*époumonne
A reverdir la biche où mon grand ceeur tisonne.
Est-il de vrais yeux ?
Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptéres,
Ou sans divans ;
Regards levants,
Deuils solitaires,
La tisane bout, noyant mon feu;
Le vent s’*époumonne
A reverdir la biche où mon grand ceeur tisonne.
Est-il de vrais yeux ?
Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptéres,
Ou sans divans ;
Regards levants,
Deuils solitaires,
Jules Laforgue
Complainte des Nostalgies préhistoriques
La nuit bruine sur les villes.
Mal repu des gains machinals,
On dîne; et gonflé d’idéal,
Chacun sirote son idylle,
Ou furtive, ou facile.
Echos des grands soirs primitifs!
Couchants aux flambantes usines,
Rude paix des sols en gésine,
Cri jailli là-bas d’un massif,
Violuptés à vif!
Dégringolant une vallée,
Heurter, dans des coquelicots,
Une enfant bestiale et brûlée,
Qui suce, en blaguant les échos,
De juteux abricots.
Livrer aux langueurs des soirées
Sa toison où du cristal luit,
Pourlécher ses lèvres sucrées,
Nous barbouiller le corps de fruits
Et lutter comme essui!
Un moment, béer, sans rien dire,
Inquiets d’une étoile là-haut;
Puis, sans but, bien gentils satyres,
Nous prendre aux premiers sanglots
Fraternels des crapauds.
Et, nous délèvrant de l’extase,
Oh! devant la lune en son plein,
Là-bas, comme un bloc de topaze,
Fous, nous renverser sur les reins,
Riant, battant des mains!
La nuit bruine sur les villes:
Se raser le masque, s’orner
D’un frac deuil, avec art dîner,
Puis, parmi des vierges débiles,
Prendre un air imbécile.
Mal repu des gains machinals,
On dîne; et gonflé d’idéal,
Chacun sirote son idylle,
Ou furtive, ou facile.
Echos des grands soirs primitifs!
Couchants aux flambantes usines,
Rude paix des sols en gésine,
Cri jailli là-bas d’un massif,
Violuptés à vif!
Dégringolant une vallée,
Heurter, dans des coquelicots,
Une enfant bestiale et brûlée,
Qui suce, en blaguant les échos,
De juteux abricots.
Livrer aux langueurs des soirées
Sa toison où du cristal luit,
Pourlécher ses lèvres sucrées,
Nous barbouiller le corps de fruits
Et lutter comme essui!
Un moment, béer, sans rien dire,
Inquiets d’une étoile là-haut;
Puis, sans but, bien gentils satyres,
Nous prendre aux premiers sanglots
Fraternels des crapauds.
Et, nous délèvrant de l’extase,
Oh! devant la lune en son plein,
Là-bas, comme un bloc de topaze,
Fous, nous renverser sur les reins,
Riant, battant des mains!
La nuit bruine sur les villes:
Se raser le masque, s’orner
D’un frac deuil, avec art dîner,
Puis, parmi des vierges débiles,
Prendre un air imbécile.
Jules Laforgue
Complainte des Pianos qu’on entend dans les quartiers aisés
Menez l’âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés!
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles?
– “Préaux des soirs,
Christs des dortoirs!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d’éternels canevas.”
Jolie ou vague? triste ou sage? encore pure?
O jours, tout m’est égal? ou, monde, moi je veux?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles?
A des Roland, à des dentelles?
– “Coeurs en prison,
Lentes saisons!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas!
Couvents gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras.”
Fatales clés de l’être un beau jour apparues;
Psitt! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues;
Ah! pensionnats, théâtres, journaux, romans!
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
– “Rideaux tirés,
Peut-on entrer?
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment! Et lui qui ne vient pas…”
Il viendra! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n’ayant d’autre hôte
Qu’un train-train pavoisé d’estime et de chiffons.
Mourir? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles?
– “Jamais! Jamais!
Si tu savais!
‘Never! Never! If only you knew!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n’est-ce pas?”
Et c’est vrai! l’Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.
La vie est là; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
“– Seul oreiller!
Mur familier!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Que ne suis-je morte à la messe!
O mois, ô linges, ô repas!”
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés!
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles?
– “Préaux des soirs,
Christs des dortoirs!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d’éternels canevas.”
Jolie ou vague? triste ou sage? encore pure?
O jours, tout m’est égal? ou, monde, moi je veux?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles?
A des Roland, à des dentelles?
– “Coeurs en prison,
Lentes saisons!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas!
Couvents gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras.”
Fatales clés de l’être un beau jour apparues;
Psitt! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues;
Ah! pensionnats, théâtres, journaux, romans!
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
– “Rideaux tirés,
Peut-on entrer?
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment! Et lui qui ne vient pas…”
Il viendra! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n’ayant d’autre hôte
Qu’un train-train pavoisé d’estime et de chiffons.
Mourir? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles?
– “Jamais! Jamais!
Si tu savais!
‘Never! Never! If only you knew!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n’est-ce pas?”
Et c’est vrai! l’Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.
La vie est là; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
“– Seul oreiller!
Mur familier!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Que ne suis-je morte à la messe!
O mois, ô linges, ô repas!”
Jules Laforgue
Complainte sur certains Temps déplacés
Le couchant de sang est taché
Comme un tablier de boucher;
Oh! qui veut aussi m’écorcher!
– Maintenant c’est comme une rade!
Ça vous fait le coeur tout nomade,
A cingler vers mille Lusiades!
Passez, ô nuptials appels,
Vers les comptoirs, les Archipels
Où l’on mastique le bétel!
Je n’aurai jamais d’aventures;
Qu’il est petit, dans la Nature,
Le chemin d’fer Paris-Ceinture!
– V’là la fontainier! il siffle l’air
(Connu) du bon roi Dagobert;
Oh! ces matins d’avril en mer!
– Le vent galope ventre à terre,
En vain voudrait-on le fair’taire!
Ah! nom de Dieu quelle misère!
– Le Soleil est mirobolant
Comme un poitrail de chambellan,
J’en demeure les bras ballants;
Mais jugez si ça m’importune,
Je rêvais en plein de lagunes
De Venise au clair de la lune!
– Vrai! la vie est pour les badauds;
Quand on a du dieu sous la peau,
On cuve ça sans dire mot.
L’obélisque quadrangulaire,
De mon spleen monte; j’y digère,
En stylite, ce gros Mystère.
Comme un tablier de boucher;
Oh! qui veut aussi m’écorcher!
– Maintenant c’est comme une rade!
Ça vous fait le coeur tout nomade,
A cingler vers mille Lusiades!
Passez, ô nuptials appels,
Vers les comptoirs, les Archipels
Où l’on mastique le bétel!
Je n’aurai jamais d’aventures;
Qu’il est petit, dans la Nature,
Le chemin d’fer Paris-Ceinture!
– V’là la fontainier! il siffle l’air
(Connu) du bon roi Dagobert;
Oh! ces matins d’avril en mer!
– Le vent galope ventre à terre,
En vain voudrait-on le fair’taire!
Ah! nom de Dieu quelle misère!
– Le Soleil est mirobolant
Comme un poitrail de chambellan,
J’en demeure les bras ballants;
Mais jugez si ça m’importune,
Je rêvais en plein de lagunes
De Venise au clair de la lune!
– Vrai! la vie est pour les badauds;
Quand on a du dieu sous la peau,
On cuve ça sans dire mot.
L’obélisque quadrangulaire,
De mon spleen monte; j’y digère,
En stylite, ce gros Mystère.
Jules Laforgue
Dimanches
Bref, j’allais me donner d’un “Je vous aime”
Quand je m’avisai non sans peine
Que d’abord je ne me possédais pas bien moi-même.
(Mon Moi, c’est Galathée aveuglant Pygmalion!
Impossible de modifier cette situation.)
Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu
Qui ne croit à son Moi qu’à ses moments perdus,
Je vis s’effacer ma fiancée
Emportée par le cours des choses,
Telle l’épine voit s’effeuiller,
Sous prétexte de soir sa meilleure rose.
Or, cette nuit anniversaire, toutes les Walkyries du vent
Sont revenues beugler par les fentes de ma porte:
Vae soli!
Mais, ah! qu’importe!
Il fallait m’en étourdir avant!
Trop tard! ma petite folie est morte!
Qu’importe Vae soli!
Je ne retrouverai plus ma petite folie.
Le grand vent bâillonné,
S’endimanche enfin le ciel du matin.
Et alors, eh! allez donc, carillonnez,
Toutes cloches des bons dimanches!
Et passez layettes et collerettes et robes blanches
Dans un frou-frou de lavande et de thym
Vers l’encens et les brioches!
Tout pour la famille, quoi! Vae soli! C’est certain.
La jeune demoiselle à l’ivoirin paroissien
Modestement rentre au logis.
On le voit, son petit corps bien reblanchi
Salt qu’il appartient
A un tout autre passé que le mien!
Mon corps, ô ma soeur, a bien mal à sa belle àme…
Oh! voilà que ton piano
Me recommence, si natal maintenant!
Et ton coeur qui s’ignore s’y ânonne
En ritournelles de bastringues à tout venant,
Et ta pauvre chair s’y fait mal!…
A moi, Walkyries!
Walkyries des hypocondries et des tueries!
Ah! que je te les tordrais avec plaisir,
Ce corps bijou, ce cœur à ténor,
Et te dirais leur fait, et puis encore
La manière de s’en servir
De s’en servir à deux,
Si tu voulais seulement m’approfondir ensuite un peu!
Non, non! C’est sucer la chair d’un coeur élu,
Adorer d’incurables organes
S’entrevoir avant que les tissus se fanent
En monomanes, en reclus!
Et ce n’est pas sa chair qui me serait tout,
Et je ne serais pas qu’un grand cœur pour elle,
Mais quoi s’en aller faire les fous
Dans des histoires fraternelles!
L’âme et la chair, la chair et l’âme,
C’est l’Esprit édénique et fier
D’être un peu l’Homme avec la Femme.
En attendant, oh! garde-toi des coups de tête,
Oh! file ton rouet et prie et reste honnête.
– Allons, dernier des poètes,
Toujours enfermé tu te rendras malade!
Vois, il fait beau temps tout le monde est dehors,
Va donc acheter deux sous d’ellébore,
Ça te fera une petite promenade.
Quand je m’avisai non sans peine
Que d’abord je ne me possédais pas bien moi-même.
(Mon Moi, c’est Galathée aveuglant Pygmalion!
Impossible de modifier cette situation.)
Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu
Qui ne croit à son Moi qu’à ses moments perdus,
Je vis s’effacer ma fiancée
Emportée par le cours des choses,
Telle l’épine voit s’effeuiller,
Sous prétexte de soir sa meilleure rose.
Or, cette nuit anniversaire, toutes les Walkyries du vent
Sont revenues beugler par les fentes de ma porte:
Vae soli!
Mais, ah! qu’importe!
Il fallait m’en étourdir avant!
Trop tard! ma petite folie est morte!
Qu’importe Vae soli!
Je ne retrouverai plus ma petite folie.
Le grand vent bâillonné,
S’endimanche enfin le ciel du matin.
Et alors, eh! allez donc, carillonnez,
Toutes cloches des bons dimanches!
Et passez layettes et collerettes et robes blanches
Dans un frou-frou de lavande et de thym
Vers l’encens et les brioches!
Tout pour la famille, quoi! Vae soli! C’est certain.
La jeune demoiselle à l’ivoirin paroissien
Modestement rentre au logis.
On le voit, son petit corps bien reblanchi
Salt qu’il appartient
A un tout autre passé que le mien!
Mon corps, ô ma soeur, a bien mal à sa belle àme…
Oh! voilà que ton piano
Me recommence, si natal maintenant!
Et ton coeur qui s’ignore s’y ânonne
En ritournelles de bastringues à tout venant,
Et ta pauvre chair s’y fait mal!…
A moi, Walkyries!
Walkyries des hypocondries et des tueries!
Ah! que je te les tordrais avec plaisir,
Ce corps bijou, ce cœur à ténor,
Et te dirais leur fait, et puis encore
La manière de s’en servir
De s’en servir à deux,
Si tu voulais seulement m’approfondir ensuite un peu!
Non, non! C’est sucer la chair d’un coeur élu,
Adorer d’incurables organes
S’entrevoir avant que les tissus se fanent
En monomanes, en reclus!
Et ce n’est pas sa chair qui me serait tout,
Et je ne serais pas qu’un grand cœur pour elle,
Mais quoi s’en aller faire les fous
Dans des histoires fraternelles!
L’âme et la chair, la chair et l’âme,
C’est l’Esprit édénique et fier
D’être un peu l’Homme avec la Femme.
En attendant, oh! garde-toi des coups de tête,
Oh! file ton rouet et prie et reste honnête.
– Allons, dernier des poètes,
Toujours enfermé tu te rendras malade!
Vois, il fait beau temps tout le monde est dehors,
Va donc acheter deux sous d’ellébore,
Ça te fera une petite promenade.
Jules Laforgue
On voit des gens étre épiciers
On voit des gens étre épiciers,
avocats ou marchands de laine,
et ’on en voit qui sont huissiers
ou bedeaux d la Magdeleine,
aucuns font de La porcelaine,
du cirage ou des feuilletons,
d’auires vont pécher La baleine :
moi j attrape les hannetons !
avocats ou marchands de laine,
et ’on en voit qui sont huissiers
ou bedeaux d la Magdeleine,
aucuns font de La porcelaine,
du cirage ou des feuilletons,
d’auires vont pécher La baleine :
moi j attrape les hannetons !
Jules Laforgue
Pierrots
C’est, sur un cou qui, raide, émerge
D’une fraise empesée idem,
Une face imberbe au cold-cream,
Un air d’hydrocéphale asperge.
Les yeux sont noyés de l’opium
De l’indulgence universelle,
La bouche clownesque ensorcèle
Comme un singulier géranium.
Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé,
Au transcendental en-allé
Du souris vain de la Joconde.
Campant leur cône enfariné
Sur le noir serre-tête en soie,
Ils font rire leur patte d’oie
Et froncent en trèfle leur nez.
Ils ont comme chaton de bague
Le scarabée égyptien,
A leur boutonnière fait bien
Le pissenlit des terrains vagues.
Ils vont, se sustentant d’azur!
Et parfois aussi de légumes,
De riz plus blanc que leur costume,
De mandarines et d’œufs durs.
Ils sont de la secte du Blême,
Ils n’ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent: “Tout est pour le mieux,
Dans la meilleur’ des mi-carême!”
D’une fraise empesée idem,
Une face imberbe au cold-cream,
Un air d’hydrocéphale asperge.
Les yeux sont noyés de l’opium
De l’indulgence universelle,
La bouche clownesque ensorcèle
Comme un singulier géranium.
Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé,
Au transcendental en-allé
Du souris vain de la Joconde.
Campant leur cône enfariné
Sur le noir serre-tête en soie,
Ils font rire leur patte d’oie
Et froncent en trèfle leur nez.
Ils ont comme chaton de bague
Le scarabée égyptien,
A leur boutonnière fait bien
Le pissenlit des terrains vagues.
Ils vont, se sustentant d’azur!
Et parfois aussi de légumes,
De riz plus blanc que leur costume,
De mandarines et d’œufs durs.
Ils sont de la secte du Blême,
Ils n’ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent: “Tout est pour le mieux,
Dans la meilleur’ des mi-carême!”
Jules Laforgue
simple agonie
— Et revoici les sympathies de mai.
Mais tu ne peux que te répéter, ô honte!
Et tu te gonflés et ne créves jamais.
Et tu sais fort bien, ô paria,
Que ce n’est pas du tout ça.
Oh! que
Devinant l instant le plus seul de la nature,
Ma mélodie, toute et unique, monte,
Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu’elle peut
Et dise la chose qu’est la chose,
Et retombe, et reprenne,
Et fasse de la peine,
O solo de sanglots,
Et reprenne et retombe
Selon la tache qui lui incombe.
Oh! que ma musique
Se crucifie,
Selon sa photographie
Accoudée et mélancolique !...
Il faut trouver d’autres thémes,
Plus mortels et plus suprêmes.
Oh! bien, avec le monde tel quel,
Je vais me faire un monde plus mortel!
Les ames y seront à musique,
Et tous les intérêts puérilement charnels,
O fanfares dans les soirs,
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.
Enquétes, enquétes,
Seront l’unique fête !
Qui m’en défie?
Jentasse sur mon lit, les journaux, linge sale,
Dessins de mode, photographies quelconques,
Toute la capitale,
Matrice sociale.
Que nul n’intercéde,
Ce ne sera jamais assez,
Il n’y a qu’un remède,
C’est de tout casser.
O fanfares dans les soirs !
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.
Et nous aurons beau la piétiner à l’envi,
Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,
Qui fait qu’il est des animaux injustement rossés,
Et des femmes à jamais laides ...
Que nul n’intercéde,
Il faut tout casser.
Alléluia, Terre paria.
Ce sera sans espoir,
De l’aurore au soir,
Quand il n’y en aura plus il y en aura encore,
Du soir à l’aurore.
Alléluia, Terre paria!
Les hommes de l’art
Ont dit: ‘Vrai, c’est trop tard.’
Pas de raison,
Pour ne pas activer sa crevaison.
Aux armes, citoyens! I] n’y yap a plus de RAISON:
Il prit froid l’autre automne,
S’étant attardé vers les peines des cors,
Sur la fin d’un beau jour.
Oh! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l’automne,
Qu’il nous montra qu’ ‘on meurt d’amour’! l
On ne le verra plus aux fêtes nationales,
S’enfermer dans l’Histoire et tirer les verrous,
Il vint trop tét, il est reparti sans scandale;
O vous qui m’écoutez, rentrez chacun chez vous.
Mais tu ne peux que te répéter, ô honte!
Et tu te gonflés et ne créves jamais.
Et tu sais fort bien, ô paria,
Que ce n’est pas du tout ça.
Oh! que
Devinant l instant le plus seul de la nature,
Ma mélodie, toute et unique, monte,
Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu’elle peut
Et dise la chose qu’est la chose,
Et retombe, et reprenne,
Et fasse de la peine,
O solo de sanglots,
Et reprenne et retombe
Selon la tache qui lui incombe.
Oh! que ma musique
Se crucifie,
Selon sa photographie
Accoudée et mélancolique !...
Il faut trouver d’autres thémes,
Plus mortels et plus suprêmes.
Oh! bien, avec le monde tel quel,
Je vais me faire un monde plus mortel!
Les ames y seront à musique,
Et tous les intérêts puérilement charnels,
O fanfares dans les soirs,
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.
Enquétes, enquétes,
Seront l’unique fête !
Qui m’en défie?
Jentasse sur mon lit, les journaux, linge sale,
Dessins de mode, photographies quelconques,
Toute la capitale,
Matrice sociale.
Que nul n’intercéde,
Ce ne sera jamais assez,
Il n’y a qu’un remède,
C’est de tout casser.
O fanfares dans les soirs !
Ce sera barbare,
Ce sera sans espoir.
Et nous aurons beau la piétiner à l’envi,
Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,
Qui fait qu’il est des animaux injustement rossés,
Et des femmes à jamais laides ...
Que nul n’intercéde,
Il faut tout casser.
Alléluia, Terre paria.
Ce sera sans espoir,
De l’aurore au soir,
Quand il n’y en aura plus il y en aura encore,
Du soir à l’aurore.
Alléluia, Terre paria!
Les hommes de l’art
Ont dit: ‘Vrai, c’est trop tard.’
Pas de raison,
Pour ne pas activer sa crevaison.
Aux armes, citoyens! I] n’y yap a plus de RAISON:
Il prit froid l’autre automne,
S’étant attardé vers les peines des cors,
Sur la fin d’un beau jour.
Oh! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l’automne,
Qu’il nous montra qu’ ‘on meurt d’amour’! l
On ne le verra plus aux fêtes nationales,
S’enfermer dans l’Histoire et tirer les verrous,
Il vint trop tét, il est reparti sans scandale;
O vous qui m’écoutez, rentrez chacun chez vous.
Jules Romains
Il faut qu’un chant t’accompagne...
Il faut qu’un chant t’accompagne.
Tu vas loin et tu vas seul.
Tous ces mouvements te baignent.
Des lueurs sortent du sol:
Il passe tant, tant de monde.
Le lieu s’écoule en grondant.
Un feu rouge te commande.
Tu repars a l’abandon.
Il faut qu’un chant t’accompagne,
Te protégé pas a pas;
Quw’il t’enveloppe de signes,
De broussaille, de sapins.
Chant de cor dans la broussaille ;
Un oiseau caché répond.
Des pas amis sur les feuilles.
Un souffle en haut des sapins.
Étincelles amorties,
Les yeux filent sans te voir.
Il tombe une solitude
Pareille aux flocons d’hiver.
Il faut qu’un chant t’accompagne
Comme le vent dans le val.
Entends craquer les chataignes
Tu vas loin et tu vas seul.
Tous ces mouvements te baignent.
Des lueurs sortent du sol:
Il passe tant, tant de monde.
Le lieu s’écoule en grondant.
Un feu rouge te commande.
Tu repars a l’abandon.
Il faut qu’un chant t’accompagne,
Te protégé pas a pas;
Quw’il t’enveloppe de signes,
De broussaille, de sapins.
Chant de cor dans la broussaille ;
Un oiseau caché répond.
Des pas amis sur les feuilles.
Un souffle en haut des sapins.
Étincelles amorties,
Les yeux filent sans te voir.
Il tombe une solitude
Pareille aux flocons d’hiver.
Il faut qu’un chant t’accompagne
Comme le vent dans le val.
Entends craquer les chataignes