Poèmes de ce thème
Vie et existence
Jules Laforgue
Complainte
De l’oubli des morts
MESDAMES et Messieurs, «
Vous dont la mère est morte,
C’est le bon fossoyeux
Qui gratte à votre porte.
Les morts
C’est sous terre;
Ca n’en sort
Guère.
Vous fumez dans vos bocks,
Vous soldez quelque idylle,
La-bas chante le coq,
Pauvres morts hors des villes !
Grand-papa se penchait,
La, le doigt sur la tempe,
Soeur faisait du crochet,
Mère montait la lampe.
Les morts
C’est discret,
Ca dort
Trop au frais.
Vous avez bien dîné,
Comment va cette affaire?
Ah! les petits morts-nés
Ne se dorlotent guère!
Notez, d’un trait égal,
Au livre de la caisse,
Entre deux frais de bal:
Entretien tombe et messe.
C’est gai,
Cette vie;
Hein, ma mie,
O gué?
Mesdames et Messieurs,
Vous dont la sœur est morte,
Ouvrez au fossoyeux
Qui claque à votre porte;
Si vous n’avez pitié,
Il viendra (sans rancune)
Vous tirer par les pieds,
Une nuit de grand’lune!
Importun
Vent qui rage!
Les défunts ?
Ca voyage...
MESDAMES et Messieurs, «
Vous dont la mère est morte,
C’est le bon fossoyeux
Qui gratte à votre porte.
Les morts
C’est sous terre;
Ca n’en sort
Guère.
Vous fumez dans vos bocks,
Vous soldez quelque idylle,
La-bas chante le coq,
Pauvres morts hors des villes !
Grand-papa se penchait,
La, le doigt sur la tempe,
Soeur faisait du crochet,
Mère montait la lampe.
Les morts
C’est discret,
Ca dort
Trop au frais.
Vous avez bien dîné,
Comment va cette affaire?
Ah! les petits morts-nés
Ne se dorlotent guère!
Notez, d’un trait égal,
Au livre de la caisse,
Entre deux frais de bal:
Entretien tombe et messe.
C’est gai,
Cette vie;
Hein, ma mie,
O gué?
Mesdames et Messieurs,
Vous dont la sœur est morte,
Ouvrez au fossoyeux
Qui claque à votre porte;
Si vous n’avez pitié,
Il viendra (sans rancune)
Vous tirer par les pieds,
Une nuit de grand’lune!
Importun
Vent qui rage!
Les défunts ?
Ca voyage...
Jules Laforgue
Complainte de certains ennuis
Un couchant des Gosmogonies !
Ah ! que la Vie est quotidienne…
Et, du plus vrai qu’on se souvienne,
Comme on fut piètre et sans génie !..
On voudrait s’avouer des choses,
Dont on s’étonnerait en route,
Qui feraient, une fois pour toutes !
Qu’on s’entendrait à travers poses.
On voudrait saigner le Silence,
Secouer l’exil des causeries ;
Et non ! ces dames sont aigries
Par des questions de préséance.
Elles boudent là, l’air capable.
Et, sous le ciel, plus d’un s’explique,
Par quels gâchis suresthétiques
Ces êtres-là sont adorables.
Justement, une nous appelle,
Pour l’aider à chercher sa bague,
Perdue (où dans ce terrain vague ?)
Un souvenir d’AMOUR, dit-elle !
Ces êtres-là sont adorables !
Ah ! que la Vie est quotidienne…
Et, du plus vrai qu’on se souvienne,
Comme on fut piètre et sans génie !..
On voudrait s’avouer des choses,
Dont on s’étonnerait en route,
Qui feraient, une fois pour toutes !
Qu’on s’entendrait à travers poses.
On voudrait saigner le Silence,
Secouer l’exil des causeries ;
Et non ! ces dames sont aigries
Par des questions de préséance.
Elles boudent là, l’air capable.
Et, sous le ciel, plus d’un s’explique,
Par quels gâchis suresthétiques
Ces êtres-là sont adorables.
Justement, une nous appelle,
Pour l’aider à chercher sa bague,
Perdue (où dans ce terrain vague ?)
Un souvenir d’AMOUR, dit-elle !
Ces êtres-là sont adorables !
Jules Laforgue
Dire qu’au fond des cieux n’habite nul Songeur
Dire qu’au fond des cieux n’habite nul Songeur,
Dire que par l’espace ow sans fin l’or ruisselle,
De chaque atome monte une voix solennelle,
Cherchant dans l’azur noir a réveiller un cœur!
Dire qu’on ne sait rien! et que tout hurle en chœur
Et que pourtant malgré l’angoisse universelle!
Le Temps qui va roulant les siècles pêle-mêle,
Sans mémoire, éternel et grave travailleur,
Charriant sans retour engloutir dans ses ondes
Les cendres des martyrs, les cités et les mondes,
Le Temps, universel et calme écoulement,
Le Temps qui ne connaît ni son but, ni sa source,
Mais rencontrant toujours des soleils dans sa course,
Tombe de l’urne bleue intarissablement.
Dire que par l’espace ow sans fin l’or ruisselle,
De chaque atome monte une voix solennelle,
Cherchant dans l’azur noir a réveiller un cœur!
Dire qu’on ne sait rien! et que tout hurle en chœur
Et que pourtant malgré l’angoisse universelle!
Le Temps qui va roulant les siècles pêle-mêle,
Sans mémoire, éternel et grave travailleur,
Charriant sans retour engloutir dans ses ondes
Les cendres des martyrs, les cités et les mondes,
Le Temps, universel et calme écoulement,
Le Temps qui ne connaît ni son but, ni sa source,
Mais rencontrant toujours des soleils dans sa course,
Tombe de l’urne bleue intarissablement.
Jules Laforgue
Epitre falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funérailles
Allons donner nos ordres & des Pompes funèbres
A Végal de son nom, illustres et célèbres.
A Végal de son nom, illustres et célèbres.
Jules Romains
Jesined eus ras; oublier
Je ne puis pas oublier la misére de ce temps.
O siècle pareil à ceux qui campérent sous les tentes!
Un orage inépuisable est devenu l’horizon,
Et l’espoir est remplacé par une espèce de songe.
Tous les vins are-boutés n’abritent qu’une heure la joie.
Mille sentiments mortels passent quand même et se joignent.
Peu À peu notre destin nous ruisselle sur le dos.
Ciel des Villes tressé de câbles, armure des démes,
Ciments durcis autour d’une ferraille chevelue,
Demeures boulonnées, églises faites sur l’enclume,
Rues triples dont la rumeur rebondit sur un tunnel,
A quoi bon!
Dans la forêt scythique et les joncs de l’Elbe
Des hommes velus rampaient mieux réfugiés que nous.
Hommes, hommes d’autrefois, pauvres yeux cruels et troubles,
Dormeurs mal détendus que tourmente une odeur de l’air,
Tribus des monts perforés, peuples des lacs et des herbes,
Nous vous croyions si loin! Vous n’étiez même plus des morts
Le sol vous avait perdus dans le grain de son écorce
Ne pouvant faire du roc avec vos seuls ossements.
Et soudain de vous a nous le temps se contracte et manque ;
L’histoire se racornit comme un carton calciné.
Je vous regarde approcher et grandir, pères funestes,
Ainsi qu’un homme à la mer aperçoit en étouffant
Le passé qui se recourbe et qui lui tend son enfance.
Je ne puis pas oublier la misére de ce temps ;
Mais j’ai le coeur adouci de recours et de tendresse
A cause de cette ville et de sa vieille épaisseur.
Elle sait me faire croire à des époques heureuses
Ou le royaume de homme était un rubis creusé.
Juste point de notre course. Équilibre des étoiles.
L’esprit de Dieu dans les ris d’une savante voilure.
Les forces comme des sucs qui ont monté pour miarir.
Des villes aux murs nacrés dont la coquille miroite
Sur un peuple bien roulé dans son bruit et sa moiteur.
Les rues, grappes de métiers, fondeurs, foulons, batteurs d’or.
Des joies nocturnes frélant les maisons mi-endormies.
Et le monde, À horizon, chaine et rempart de mystères,
Le monde, forêts et monts, a horizon du terroir.
Je ne puis pas oublier la misére de ce temps.
Je ne puis pas oublier que trop d’hommes sont puissants
Pour avoir beaucoup menti et beaucoup versé le sang.
Je crois que conduire un peuple est un métier difficile.
Les citoyens sont couards, les parlements, imbéciles.
Un vieux crime gonfle au coeur des nations et des villes.
Cette guerre dont le siècle à jamais suppure et pue,
Les ministres et les rois ne !’ont qu’À peine voulue.
Je le dis, bien qu’ils l’aient dit ; je le crois, bien qu’ils le jurent.
Ils ne demandaient pas mieux que de vaincre sans canons,
Que d’écraser l’ennemi du poids des bonnes raisons.
Ils n’avaient pas invité tant de morts dans leur maison.
Mais puisque l’événement les a soudain confondus,
Qwils ils déb débarrassent le le sol, sol, qu’ils qu’il rentrent dans des des fi fissures! !
Ils ne seraient beaux a voir que raccourcis ou pendus.
ONDE GENOISE, 1923, Chants des dix
années.
O siècle pareil à ceux qui campérent sous les tentes!
Un orage inépuisable est devenu l’horizon,
Et l’espoir est remplacé par une espèce de songe.
Tous les vins are-boutés n’abritent qu’une heure la joie.
Mille sentiments mortels passent quand même et se joignent.
Peu À peu notre destin nous ruisselle sur le dos.
Ciel des Villes tressé de câbles, armure des démes,
Ciments durcis autour d’une ferraille chevelue,
Demeures boulonnées, églises faites sur l’enclume,
Rues triples dont la rumeur rebondit sur un tunnel,
A quoi bon!
Dans la forêt scythique et les joncs de l’Elbe
Des hommes velus rampaient mieux réfugiés que nous.
Hommes, hommes d’autrefois, pauvres yeux cruels et troubles,
Dormeurs mal détendus que tourmente une odeur de l’air,
Tribus des monts perforés, peuples des lacs et des herbes,
Nous vous croyions si loin! Vous n’étiez même plus des morts
Le sol vous avait perdus dans le grain de son écorce
Ne pouvant faire du roc avec vos seuls ossements.
Et soudain de vous a nous le temps se contracte et manque ;
L’histoire se racornit comme un carton calciné.
Je vous regarde approcher et grandir, pères funestes,
Ainsi qu’un homme à la mer aperçoit en étouffant
Le passé qui se recourbe et qui lui tend son enfance.
Je ne puis pas oublier la misére de ce temps ;
Mais j’ai le coeur adouci de recours et de tendresse
A cause de cette ville et de sa vieille épaisseur.
Elle sait me faire croire à des époques heureuses
Ou le royaume de homme était un rubis creusé.
Juste point de notre course. Équilibre des étoiles.
L’esprit de Dieu dans les ris d’une savante voilure.
Les forces comme des sucs qui ont monté pour miarir.
Des villes aux murs nacrés dont la coquille miroite
Sur un peuple bien roulé dans son bruit et sa moiteur.
Les rues, grappes de métiers, fondeurs, foulons, batteurs d’or.
Des joies nocturnes frélant les maisons mi-endormies.
Et le monde, À horizon, chaine et rempart de mystères,
Le monde, forêts et monts, a horizon du terroir.
Je ne puis pas oublier la misére de ce temps.
Je ne puis pas oublier que trop d’hommes sont puissants
Pour avoir beaucoup menti et beaucoup versé le sang.
Je crois que conduire un peuple est un métier difficile.
Les citoyens sont couards, les parlements, imbéciles.
Un vieux crime gonfle au coeur des nations et des villes.
Cette guerre dont le siècle à jamais suppure et pue,
Les ministres et les rois ne !’ont qu’À peine voulue.
Je le dis, bien qu’ils l’aient dit ; je le crois, bien qu’ils le jurent.
Ils ne demandaient pas mieux que de vaincre sans canons,
Que d’écraser l’ennemi du poids des bonnes raisons.
Ils n’avaient pas invité tant de morts dans leur maison.
Mais puisque l’événement les a soudain confondus,
Qwils ils déb débarrassent le le sol, sol, qu’ils qu’il rentrent dans des des fi fissures! !
Ils ne seraient beaux a voir que raccourcis ou pendus.
ONDE GENOISE, 1923, Chants des dix
années.
Jules Supervielle
Descente de géants
Montagnes derrière, montagnes devant,
Batailles rangées d’ombres, de lumières,
L’univers est là qui enfle le dos,
Et nous, si chétifs entre nos paupières,
Et nos cœurs toujours en sang sous la peau.
Faut-il que pour nous brûlent tant d’étoiles
Et que tant de pluie arrive du ciel,
Et que tant de jours sèchent au soleil
Quand un peu de vent éteint notre voix,
Nous couchant le long de nos os dociles ?
Viendront les géants tombés d’autres mondes,
Ils enjamberont les monts, les marées,
Et vérifieront si la terre est ronde,
Par dérision, de leurs grosses mains,
Ou bien, reculant, de leurs yeux sans bords.
Batailles rangées d’ombres, de lumières,
L’univers est là qui enfle le dos,
Et nous, si chétifs entre nos paupières,
Et nos cœurs toujours en sang sous la peau.
Faut-il que pour nous brûlent tant d’étoiles
Et que tant de pluie arrive du ciel,
Et que tant de jours sèchent au soleil
Quand un peu de vent éteint notre voix,
Nous couchant le long de nos os dociles ?
Viendront les géants tombés d’autres mondes,
Ils enjamberont les monts, les marées,
Et vérifieront si la terre est ronde,
Par dérision, de leurs grosses mains,
Ou bien, reculant, de leurs yeux sans bords.
Jules Supervielle
Encore frissonnant...
Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Kt le peu qui me reste
De mes jours a venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
pargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Kt le peu qui me reste
De mes jours a venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
pargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
Jules Supervielle
Hier et aujourd’hui
Toute la forêt attend que la statue abaisse son bras levé.
Ce sera pour aujourd’hui.
Hier on avait pensé que ce serait peut-être pour hier.
Aujourd’hui on en est sûr, même les racines le savent.
Ce sera pour aujourd’hui.
Ce sera pour aujourd’hui.
Hier on avait pensé que ce serait peut-être pour hier.
Aujourd’hui on en est sûr, même les racines le savent.
Ce sera pour aujourd’hui.
Jules Supervielle
Hommage à la vie
Cesse beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
A ces mots: femme, enfants,
Et servi de rivage
A d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’àme
A petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’Age
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hative et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un cœur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
A ces mots: femme, enfants,
Et servi de rivage
A d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’àme
A petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’Age
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hative et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.
Jules Supervielle
La goutte de pluie
(Dieu parle)
Je cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.
Je cherche une goutte de pluie
Qui vient de tomber dans la mer.
Dans sa rapide verticale
Elle luisait plus que les autres
Car seule entre les autres gouttes
Elle eut la force de comprendre
Que, très douce dans l’eau salée,
Elle allait se perdre à jamais.
Alors je cherche dans la mer
Et sur les vagues, alertées,
Je cherche pour faire plaisir
À ce fragile souvenir
Dont je suis seul dépositaire.
Mais j’ai beau faire, il est des choses
Où Dieu même ne peut plus rien
Malgré sa bonne volonté
Et l’assistance sans paroles
Du ciel, des vagues et de l’air.
Jules Supervielle
La sphère
Roulé dans tes senteurs, belle terre tourneuse,
Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs,
Et mon cœur délivré des attaches peureuses
Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes
Je me fais un printemps de villes et de monts
Et je passe de l’alouette au goémon,
Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours,
Je narre le neigeux leurre de la Montagne
Aux collines venant à mes pieds de velours
Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons,
Mon cœur découvre en soi tropiques et banquises
Voyageant d’île en cap et de port en surprise
Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Je suis enveloppé d’émigrants souvenirs,
Et mon cœur délivré des attaches peureuses
Se propage, gorgé d’aise et de devenir.
Sous l’émerveillement des sources et des grottes
Je me fais un printemps de villes et de monts
Et je passe de l’alouette au goémon,
Comme sur une flûte on va de note en note.
J’azure, fluvial, les gazons de mes jours,
Je narre le neigeux leurre de la Montagne
Aux collines venant à mes pieds de velours
Tandis que les hameaux dévalent des campagnes.
Et comme un éclatant abrégé des saisons,
Mon cœur découvre en soi tropiques et banquises
Voyageant d’île en cap et de port en surprise
Il démêle un intime écheveau d’horizons.
Jules Supervielle
Le corps
Ici Punivers est à l’abri dans la profonde température de
Phomme.
Et les étoiles délicates avancent de leurs pas célestes
Dans l’obscurité qui fait loi dés que la peau est franchie,
Ici tout s’accompagne des pas silencieux de notre sang
Phomme.
Et les étoiles délicates avancent de leurs pas célestes
Dans l’obscurité qui fait loi dés que la peau est franchie,
Ici tout s’accompagne des pas silencieux de notre sang
Jules Supervielle
Le mort en peine
Perdu parmi les pas et les ruines des astres
Et porté sur l’abîme ow s’engouffre le ciel,
J’entends le souffle en moi des étoiles en marche
Au fond d’un ceeur, hélas, que je sais éternel.
J’arrive de la Terre avec ma charge humaine
D’espoirs pris de panique et d’abrupts souvenirs,
Mais que faire en plein ciel d’un cœur qui se démène
Comme sous le soleil et n’a pas su mourir.
Avez-vous vu mes yeux errer dans ces parages
Od le loin et le prés ignorent les rivages.
Aveugle sans bâton et sans force et sans foi,
Je cherche un corps, celui que j’avais autrefois.
Puissé-je préserver des avides espaces
Mes souvenirs rédant autour de la maison,
Les visages chéris et ma pauvre raison
D’ou je me surveillais comme d’une terrasse.
Que je sauve du moins ce vacillant trésor
Comme un chien aux longs poils sous l’écume marine
Qui tient entre ses dents son petit presque mort.
Mais voici s’avancer l’écume des abîmes...
L’univers ow je suis pousse un cruel soupir
Et la gorge du ciel profonde se soulève.
Puisque tout me rejette ici, même le rêve,
Ces lieux sans terre, à quoi pourraient-ils consentir ?
Ah! même dans la mort je souffre d’insomnies,
Je veux de l’éternel faire un peu de présent,
Je me sens encor vert pour entrer au néant
Et chante mal dans l’universelle harmonie.
Comment renoncerais-je à tant de souvenirs
Quand l’esprit encombré d’invisibles bagages
Je suis plus affairé dans la mort qu’en voyage
Et je flotte au lieu de sombrer dans le mourir.
Les quatre bouts de bois qui me tenaient sous terre
N’empéchaient pas le ciel d’entrer au cimetière,
Le monde me devient un immense radeau
Ou l’Ame va et vient sans trouver son niveau.
Tout se relève avec la pierre de la tombe,
Notre premier regard délivre cent colombes.
Pour qui ne possédait que sa longueur de bois,
Les arbres, c’est déja le plus bel au-delà.
Et porté sur l’abîme ow s’engouffre le ciel,
J’entends le souffle en moi des étoiles en marche
Au fond d’un ceeur, hélas, que je sais éternel.
J’arrive de la Terre avec ma charge humaine
D’espoirs pris de panique et d’abrupts souvenirs,
Mais que faire en plein ciel d’un cœur qui se démène
Comme sous le soleil et n’a pas su mourir.
Avez-vous vu mes yeux errer dans ces parages
Od le loin et le prés ignorent les rivages.
Aveugle sans bâton et sans force et sans foi,
Je cherche un corps, celui que j’avais autrefois.
Puissé-je préserver des avides espaces
Mes souvenirs rédant autour de la maison,
Les visages chéris et ma pauvre raison
D’ou je me surveillais comme d’une terrasse.
Que je sauve du moins ce vacillant trésor
Comme un chien aux longs poils sous l’écume marine
Qui tient entre ses dents son petit presque mort.
Mais voici s’avancer l’écume des abîmes...
L’univers ow je suis pousse un cruel soupir
Et la gorge du ciel profonde se soulève.
Puisque tout me rejette ici, même le rêve,
Ces lieux sans terre, à quoi pourraient-ils consentir ?
Ah! même dans la mort je souffre d’insomnies,
Je veux de l’éternel faire un peu de présent,
Je me sens encor vert pour entrer au néant
Et chante mal dans l’universelle harmonie.
Comment renoncerais-je à tant de souvenirs
Quand l’esprit encombré d’invisibles bagages
Je suis plus affairé dans la mort qu’en voyage
Et je flotte au lieu de sombrer dans le mourir.
Les quatre bouts de bois qui me tenaient sous terre
N’empéchaient pas le ciel d’entrer au cimetière,
Le monde me devient un immense radeau
Ou l’Ame va et vient sans trouver son niveau.
Tout se relève avec la pierre de la tombe,
Notre premier regard délivre cent colombes.
Pour qui ne possédait que sa longueur de bois,
Les arbres, c’est déja le plus bel au-delà.
Jules Supervielle
Le retour
Le petit trot des gauchos me façonne,
Les oreilles fixés de mon cheval m’aident à me situer.
Je retrouve dans sa plénitude ce que je n’osais plus envisager,
même par une petite lucarne,
Toute la Pampa étendue à mes pieds comme il y a sept ans.
O Mort! me voici revenu.
Les oreilles fixés de mon cheval m’aident à me situer.
Je retrouve dans sa plénitude ce que je n’osais plus envisager,
même par une petite lucarne,
Toute la Pampa étendue à mes pieds comme il y a sept ans.
O Mort! me voici revenu.
Jules Supervielle
Les yeux de la morte
Cette morte que je sais
Et qui s’est tant méconnue
Garde encor au fond du ciel
Un regard qui l’exténue,
Une rose de drap, sourde
Sur une tige de fer,
Et des perles dont toujours
Une regagne les mers.
De l’autre côté d’Altaïr
Elle lisse ses cheveux
Et ne sait pas si ses yeux
Vont se fermer ou s’ouvrir
Et qui s’est tant méconnue
Garde encor au fond du ciel
Un regard qui l’exténue,
Une rose de drap, sourde
Sur une tige de fer,
Et des perles dont toujours
Une regagne les mers.
De l’autre côté d’Altaïr
Elle lisse ses cheveux
Et ne sait pas si ses yeux
Vont se fermer ou s’ouvrir
Jules Supervielle
Montévidéo
Je naissais, et par la fenêtre
Passait une fraîche calèche.
Le cocher réveillait l’aurore
D’un petit coup de fouet sonore.
Flottait un archipel nocturne
Encor sur le liquide jour.
Les murs s’éveillaient et le sable
Qui dort écrasé dans les murs.
Un peu de mon âme glissait
Sur un rail bleu, à contre-ciel,
Et un autre peu, se mêlant
A un bout de papier volant
Puis, trébuchant sur une pierre,
Gardait sa ferveur prisonnière.
Le matin comptait ses oiseaux
Et toujours il recommençait
Le parfum de l’eucalyptus
Se fiait à l’air étendu.
Dans l’Uruguay sur l’Atlantique,
L’air était si liant, facile,
Que les couleurs de l’horizon
S’approchaient pour voir les maisons.
C’était moi qui naissais jusqu’au fond sourd des bois
Où tardent à venir les pousses
Et jusque sous la mer où l’algue se retrousse
Pour faire croire au vent qu’il peut descendre là.
La Terre allait, toujours recommençant sa ronde,
Reconnaissant les siens avec son atmosphère,
Et palpant sur la vague ou l’eau douce profonde
La tête des nageurs et les pieds des plongeurs.
Passait une fraîche calèche.
Le cocher réveillait l’aurore
D’un petit coup de fouet sonore.
Flottait un archipel nocturne
Encor sur le liquide jour.
Les murs s’éveillaient et le sable
Qui dort écrasé dans les murs.
Un peu de mon âme glissait
Sur un rail bleu, à contre-ciel,
Et un autre peu, se mêlant
A un bout de papier volant
Puis, trébuchant sur une pierre,
Gardait sa ferveur prisonnière.
Le matin comptait ses oiseaux
Et toujours il recommençait
Le parfum de l’eucalyptus
Se fiait à l’air étendu.
Dans l’Uruguay sur l’Atlantique,
L’air était si liant, facile,
Que les couleurs de l’horizon
S’approchaient pour voir les maisons.
C’était moi qui naissais jusqu’au fond sourd des bois
Où tardent à venir les pousses
Et jusque sous la mer où l’algue se retrousse
Pour faire croire au vent qu’il peut descendre là.
La Terre allait, toujours recommençant sa ronde,
Reconnaissant les siens avec son atmosphère,
Et palpant sur la vague ou l’eau douce profonde
La tête des nageurs et les pieds des plongeurs.
Jules Supervielle
Tristesse de Dieu
Je vous vois aller et venir sur le tremblement de la Terre
Comme aux premiers jours du monde, mais grande est la différence,
Mon oeuvre n’est plus en moi, je vous l’ai toute donnée.
Hommes, mes bien-aimés, je ne puis rien dans vos malheurs,
Je n’ai pu que vous donner votre courage et les larmes,
C’est la preuve chaleureuse de l’existence de Dieu.
L’humidité de votre âme c’est ce qui vous reste de moi.
Je n’ai rien pu faire d’autre.
Je ne puis rien pour la mère dont va s’éteindre le fils
Sinon vous faire allumer, chandelles de l’espérance.
S’il n’en était pas ainsi, est-ce que vous connaîtriez,
Petits lits mal défendus, la paralysie des enfants.
Je suis coupé de mon œuvre,
Ce qui est fini est lointain et s’éloigne chaque jour.
Quand la source descend du mont comment revenir là-dessus?
Je ne sais pas plus vous parler qu’un potier ne parle à son pot,
Des deux il en est un de sourd, l’autre muet devant son œuvre
Et je vous vois avancer vers d’aveuglants précipices
Sans pouvoir vous les nommer,
Et je ne peux vous souffler comment il faudrait s’y prendre,
Il faut vous en tirer tout seuls comme des orphelins dans la neige.
Et je me dis chaque jour au delà d’un grand silence:
‘Encore un qui fait de travers ce qu’il pourrait faire comme il faut,
Encore un qui fait un faux pas pour ne pas regarder où il doit.
Et cet autre qui se penche beaucoup trop sur son balcon,
Oubliant la pesanteur,
Et celui-là qui n’a pas vérifié son moteur,
Adieu avion, adieu homme!’
Je ne puis plus rien pour vous, hélas si je me répète
C’est à force d’en souffrir.
Je suis un souvenir qui descend, vous vivez dans un souvenir,
L’espoir qui gravit vos collines, vous vivez dans une espérance.
Secoué par les prières et les blasphèmes des hommes,
Je suis partout à la fois et ne peux pas me montrer,
Sans bouger je déambule et je vais de ciel en ciel,
Je suis l’errant en soi-même, et le grouillant solitaire,
Habitué des lointains, je suis très loin de moi-même,
Je m’égare au fond de moi comme un enfant dans les bois,
Je m’appelle, je me hale, je me tire vers mon centre.
Homme, si je t’ai créé c’est pour y voir un peu clair
Et pour vivre dans un corps moi qui n’ai mains ni visage.
Je veux te remercier de faire avec sérieux
Tout ce qui n’aura qu’un temps sur la Terre bien-aimée,
O mon enfant, mon chéri, ô courage de ton Dieu,
Mon fils qui t’en es allé courir le monde à ma place
A l’avant-garde de moi dans ton corps si vulnérable
Avec sa grande misère. Pas un petit coin de peau
Où ne puisse se former la profonde pourriture.
Chacun de vous sait faire un mort sans avoir eu besoin d’apprendre,
Un mort parfait qu’on peut tournet et retourner dans tous les sens,
Où il n’y a rien à redire.
Dieu vous survit, lui seul survit entouré par un grand massacre
D’hommes, de femmes et d’enfants
Même vivants, vous mourez un peu continuellement
Arrangez-vous avec la vie, avec vos tremblantes amours.
Vous avez un cerveau, des doigts pour faire le monde à votre goût,
Vous avez des facilités pour faire vivre la raison
Et la folie en votre cage,
Vous avez tous les animaux qui forment la Création,
Vous pouvez courir et nager comme le chien et le poisson,
Avancer comme le tigre ou comme l’agneau de huit jours,
Vous pouvez vous donner la mort comme le renne, le scorpion,
Et moi je reste l’invisible, l’introuvable sur la Terre,
Ayez pitié de votre Dieu qui n’a pas su vous rendre heureux,
Petites parcelles de moi, ô palpitantes étincelles,
Je ne vous offre qu’un brasier où vous retrouverez du feu.
Comme aux premiers jours du monde, mais grande est la différence,
Mon oeuvre n’est plus en moi, je vous l’ai toute donnée.
Hommes, mes bien-aimés, je ne puis rien dans vos malheurs,
Je n’ai pu que vous donner votre courage et les larmes,
C’est la preuve chaleureuse de l’existence de Dieu.
L’humidité de votre âme c’est ce qui vous reste de moi.
Je n’ai rien pu faire d’autre.
Je ne puis rien pour la mère dont va s’éteindre le fils
Sinon vous faire allumer, chandelles de l’espérance.
S’il n’en était pas ainsi, est-ce que vous connaîtriez,
Petits lits mal défendus, la paralysie des enfants.
Je suis coupé de mon œuvre,
Ce qui est fini est lointain et s’éloigne chaque jour.
Quand la source descend du mont comment revenir là-dessus?
Je ne sais pas plus vous parler qu’un potier ne parle à son pot,
Des deux il en est un de sourd, l’autre muet devant son œuvre
Et je vous vois avancer vers d’aveuglants précipices
Sans pouvoir vous les nommer,
Et je ne peux vous souffler comment il faudrait s’y prendre,
Il faut vous en tirer tout seuls comme des orphelins dans la neige.
Et je me dis chaque jour au delà d’un grand silence:
‘Encore un qui fait de travers ce qu’il pourrait faire comme il faut,
Encore un qui fait un faux pas pour ne pas regarder où il doit.
Et cet autre qui se penche beaucoup trop sur son balcon,
Oubliant la pesanteur,
Et celui-là qui n’a pas vérifié son moteur,
Adieu avion, adieu homme!’
Je ne puis plus rien pour vous, hélas si je me répète
C’est à force d’en souffrir.
Je suis un souvenir qui descend, vous vivez dans un souvenir,
L’espoir qui gravit vos collines, vous vivez dans une espérance.
Secoué par les prières et les blasphèmes des hommes,
Je suis partout à la fois et ne peux pas me montrer,
Sans bouger je déambule et je vais de ciel en ciel,
Je suis l’errant en soi-même, et le grouillant solitaire,
Habitué des lointains, je suis très loin de moi-même,
Je m’égare au fond de moi comme un enfant dans les bois,
Je m’appelle, je me hale, je me tire vers mon centre.
Homme, si je t’ai créé c’est pour y voir un peu clair
Et pour vivre dans un corps moi qui n’ai mains ni visage.
Je veux te remercier de faire avec sérieux
Tout ce qui n’aura qu’un temps sur la Terre bien-aimée,
O mon enfant, mon chéri, ô courage de ton Dieu,
Mon fils qui t’en es allé courir le monde à ma place
A l’avant-garde de moi dans ton corps si vulnérable
Avec sa grande misère. Pas un petit coin de peau
Où ne puisse se former la profonde pourriture.
Chacun de vous sait faire un mort sans avoir eu besoin d’apprendre,
Un mort parfait qu’on peut tournet et retourner dans tous les sens,
Où il n’y a rien à redire.
Dieu vous survit, lui seul survit entouré par un grand massacre
D’hommes, de femmes et d’enfants
Même vivants, vous mourez un peu continuellement
Arrangez-vous avec la vie, avec vos tremblantes amours.
Vous avez un cerveau, des doigts pour faire le monde à votre goût,
Vous avez des facilités pour faire vivre la raison
Et la folie en votre cage,
Vous avez tous les animaux qui forment la Création,
Vous pouvez courir et nager comme le chien et le poisson,
Avancer comme le tigre ou comme l’agneau de huit jours,
Vous pouvez vous donner la mort comme le renne, le scorpion,
Et moi je reste l’invisible, l’introuvable sur la Terre,
Ayez pitié de votre Dieu qui n’a pas su vous rendre heureux,
Petites parcelles de moi, ô palpitantes étincelles,
Je ne vous offre qu’un brasier où vous retrouverez du feu.
Jules Supervielle
Vivre encore
Ce qu’il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.
Laurent Drelincourt
Sur le voyage de la madeleine au sépulcre de notre-seigneur
Où t’emporte ton Zèle, aveugle Madeleine !
L’excès de ton Amour a-t-il fermé tes yeux ?
Laisse de ton Projet les Soins injurieux :
Ton travail est sans fruit, ta prévoyance est vaine.
Tu perds, également, ta Dépense et ta Peine ;
Garde, garde pour toi, tes Parfums précieux :
Et viens plutôt, d’un Pas saintement curieux,
Admirer du Sauveur la Vertu souveraine.
Quoi, tu crains que le Corps du Roi de l’Univers
Souffre la Pourriture et soit rongé des Vers !
Songe à sa Pureté, songe à son Origine.
Jésus, le Saint de Dieu, bannissant ton Erreur,
Parfume le Tombeau de son Odeur divine :
Et lors qu’il y descend, il en ôte l’Horreur.
L’excès de ton Amour a-t-il fermé tes yeux ?
Laisse de ton Projet les Soins injurieux :
Ton travail est sans fruit, ta prévoyance est vaine.
Tu perds, également, ta Dépense et ta Peine ;
Garde, garde pour toi, tes Parfums précieux :
Et viens plutôt, d’un Pas saintement curieux,
Admirer du Sauveur la Vertu souveraine.
Quoi, tu crains que le Corps du Roi de l’Univers
Souffre la Pourriture et soit rongé des Vers !
Songe à sa Pureté, songe à son Origine.
Jésus, le Saint de Dieu, bannissant ton Erreur,
Parfume le Tombeau de son Odeur divine :
Et lors qu’il y descend, il en ôte l’Horreur.
Leconte de Lisle
Le Coeur de Hialmar
Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge.
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame;
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
– “Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons!
“Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
“Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.
“Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire-d’aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
“Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs;
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.
“Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide, et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira!
“Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Ja vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.”
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame;
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
– “Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons!
“Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
“Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.
“Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire-d’aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
“Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs;
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.
“Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide, et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira!
“Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Ja vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.”
Leconte de Lisle
Le nazaréen
Quand le Nazaréen, en croix les mains clouées,
Sentit venir son heure et but le vin amer,
Plein d’angoisse il cria vers les sourdes nuées,
Et la sueur de sang ruissela de sa chair.
Mais dans le ciel muet de l’infâme colline
Nul n’ayant entendu ce lamentable cri,
Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine,
L’homme désespéré courba son front meurtri.
Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables,
Plus tremblant mille fois et plus épouvanté,
O vivante Vertu ! que les deux misérables
Qui, sans penser à rien, râlaient à ton côté ;
Que pleurais-tu, grande âme, avec ton agonie ?
Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché ;
La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie,
Ni l’empire du siècle à tes mains arraché.
Non ! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime !
La voix d’un monde entier, immense désaveu,
Qui te disait : — Descends de ton gibet sublime,
Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu !
Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive !
Inhabile pasteur, ton joug est délié !
Dans nos cœurs épuisés, sans que rien lui survive,
Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié !
Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,
Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer.
Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes ;
L’humanité virile est lasse de pleurer. —
Voilà ce que disait, à ton heure suprême,
L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti ;
Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème ;
O fils du charpentier, tu n’avais pas menti !
Tu n’avais pas menti ! Ton Église et ta gloire
Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;
L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire,
Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents ;
Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales,
Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs,
Se ruer le troupeau des folles saturnales,
Et son rire insulter tes divines douleurs !
Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques,
Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;
Les âmes, en essaims de colombes mystiques,
Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu !
Et comme aux temps altiers de la force romaine,
Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté,
Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine
Pleurera dans le temps et dans l’éternité.
Sentit venir son heure et but le vin amer,
Plein d’angoisse il cria vers les sourdes nuées,
Et la sueur de sang ruissela de sa chair.
Mais dans le ciel muet de l’infâme colline
Nul n’ayant entendu ce lamentable cri,
Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine,
L’homme désespéré courba son front meurtri.
Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables,
Plus tremblant mille fois et plus épouvanté,
O vivante Vertu ! que les deux misérables
Qui, sans penser à rien, râlaient à ton côté ;
Que pleurais-tu, grande âme, avec ton agonie ?
Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché ;
La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie,
Ni l’empire du siècle à tes mains arraché.
Non ! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime !
La voix d’un monde entier, immense désaveu,
Qui te disait : — Descends de ton gibet sublime,
Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu !
Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive !
Inhabile pasteur, ton joug est délié !
Dans nos cœurs épuisés, sans que rien lui survive,
Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié !
Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,
Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer.
Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes ;
L’humanité virile est lasse de pleurer. —
Voilà ce que disait, à ton heure suprême,
L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti ;
Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème ;
O fils du charpentier, tu n’avais pas menti !
Tu n’avais pas menti ! Ton Église et ta gloire
Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;
L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire,
Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents ;
Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales,
Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs,
Se ruer le troupeau des folles saturnales,
Et son rire insulter tes divines douleurs !
Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques,
Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;
Les âmes, en essaims de colombes mystiques,
Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu !
Et comme aux temps altiers de la force romaine,
Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté,
Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine
Pleurera dans le temps et dans l’éternité.
Leconte de Lisle
Qaïn
En la trentième année, au siècle de l’épreuve,
Étant captif parmi les cavaliers d’Assur,
Thogorma, le Voyant, fils d’Elam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
À l’heure où le soleil blanchit l’herbe et le mur.
Depuis que le Chasseur Iahvèh, qui terrasse
Les forts et de leur chair nourrit l’aigle et le chien,
Avait lié son peuple au joug assyrien,
Tous, se rasant les poils du crâne et de la face,
Stupides, s’étaient tus et n’entendaient plus rien.
Ployés sous le fardeau des misères accrues,
Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis,
Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis,
Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues,
Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis.
Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuque
Des vaillants, le saint teniple où priaient les aïeux
Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux,
Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque
Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux.
Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeules
Et des enfants couchés dans les nattes de cuir,
Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir,
Le fils d’Elam, meurtri par la sangle des meules,
Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.
Les bandes d’étalons, par la plaine inondée
De lumière, gisaient sous le dattier roussi,
Et les taureaux, et les dromadaires aussi,
Avec les chameliers d’Iran et de Khaldée.
Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici :
C’était un soir des temps mystérieux du monde,
Alors que du midi jusqu’au septentrion
Toute vigueur grondait en pleine éruption,
L’arbre, le roc, la fleur, l’homme et la bête immonde,
Et que Dieu haletait dans sa création…
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d’où s’enroulaient des spirales de tours
Et de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds ;
Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles
Où s’engouffraient les Forts, princes des anciens jours.
Ils s’en venaient de la montagne et de la plaine,
Du fond des sombres bois et du désert sans fin,
Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin,
Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.
C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes
À l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.
Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,
Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.
Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,
Les seins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes
Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité…
Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante,
Eut disparu dans l’orbe immense des remparts,
L’abîme de la nuit laissa de toutes parts
Suinter la terreur vague et sourdre l’épouvante
En un rauque soupir sous le ciel morne épars.
Et le Voyant sentit le poil de sa peau rude
Se hérisser tout droit en face de cela,
Car il connut, dans son esprit, que c’était là
La Ville de l’angoisse et de la solitude,
Sépulcre de Qaïn au pays d’Hévila.
Étant captif parmi les cavaliers d’Assur,
Thogorma, le Voyant, fils d’Elam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
À l’heure où le soleil blanchit l’herbe et le mur.
Depuis que le Chasseur Iahvèh, qui terrasse
Les forts et de leur chair nourrit l’aigle et le chien,
Avait lié son peuple au joug assyrien,
Tous, se rasant les poils du crâne et de la face,
Stupides, s’étaient tus et n’entendaient plus rien.
Ployés sous le fardeau des misères accrues,
Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis,
Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis,
Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues,
Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis.
Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuque
Des vaillants, le saint teniple où priaient les aïeux
Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux,
Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque
Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux.
Or, laissant, ce jour-là, près des mornes aïeules
Et des enfants couchés dans les nattes de cuir,
Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir,
Le fils d’Elam, meurtri par la sangle des meules,
Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.
Les bandes d’étalons, par la plaine inondée
De lumière, gisaient sous le dattier roussi,
Et les taureaux, et les dromadaires aussi,
Avec les chameliers d’Iran et de Khaldée.
Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici :
C’était un soir des temps mystérieux du monde,
Alors que du midi jusqu’au septentrion
Toute vigueur grondait en pleine éruption,
L’arbre, le roc, la fleur, l’homme et la bête immonde,
Et que Dieu haletait dans sa création…
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d’où s’enroulaient des spirales de tours
Et de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds ;
Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles
Où s’engouffraient les Forts, princes des anciens jours.
Ils s’en venaient de la montagne et de la plaine,
Du fond des sombres bois et du désert sans fin,
Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin,
Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.
C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes
À l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.
Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,
Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.
Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,
Les seins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes
Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité…
Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante,
Eut disparu dans l’orbe immense des remparts,
L’abîme de la nuit laissa de toutes parts
Suinter la terreur vague et sourdre l’épouvante
En un rauque soupir sous le ciel morne épars.
Et le Voyant sentit le poil de sa peau rude
Se hérisser tout droit en face de cela,
Car il connut, dans son esprit, que c’était là
La Ville de l’angoisse et de la solitude,
Sépulcre de Qaïn au pays d’Hévila.