Poèmes de ce thème
Vie et existence
Charles Baudelaire
Le Rêve d’un curieux
Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »
— J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.
J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…
Enfin la vérité froide se révéla :
J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait. — Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j’attendais encore.
Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »
— J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.
J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…
Enfin la vérité froide se révéla :
J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait. — Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j’attendais encore.
Charles Baudelaire
Les Aveugles
Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. O cité!
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis: Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d’où la divine étincelle est partie,
Comme s’ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. O cité!
Pendant qu’autour de nous tu chantes, ris et beugles,
Éprise du plaisir jusqu’à l’atrocité,
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu’eux hébété,
Je dis: Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?
Charles Baudelaire
Remords posthume
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,
Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
— Et le ver rongera ta peau comme un remords.
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,
Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
— Et le ver rongera ta peau comme un remords.
Charles Baudelaire
Semper eadem
« D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,
Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? »
— Quand notre cœur a fait une fois sa vendange,
Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu,
Une douleur très simple et non mystérieuse,
Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous !
Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie !
Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
Laissez, laissez mon cœur s’enivrer d’un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
Et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils !
Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? »
— Quand notre cœur a fait une fois sa vendange,
Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu,
Une douleur très simple et non mystérieuse,
Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous !
Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie !
Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
Laissez, laissez mon cœur s’enivrer d’un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
Et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils !
Charles Baudelaire
Un Voyage à Cythère
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l’entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages ;
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
Quelle est cette île triste et noire ? — C’est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
— Ile des doux secrets et des fêtes du cœur !
De l’antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d’amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses
Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
— Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L’avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s’agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
— Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
— Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Et planait librement à l’entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages ;
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
Quelle est cette île triste et noire ? — C’est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
— Ile des doux secrets et des fêtes du cœur !
De l’antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d’amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses
Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
— Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L’avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s’agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
— Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
— Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Charles Baudelaire
Une Charogne
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.
– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.
– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!
Charles Baudelaire
Une Martyre
DESSIN D’UN MAÎTRE INCONNU
Au milieu des flacons, des étoffes lamées
Et des meubles voluptueux,
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
Qui traînent à plis somptueux,
Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
L’air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,
Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l’oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
Avec l’avidité d’un pré.
Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l’amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,
Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S’échappe des yeux révulsés.
Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don ;
Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,
Darde un regard diamanté.
Le singulier aspect de cette solitude
Et d’un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
Révèle un amour ténébreux,
Une coupable joie et des fêtes étranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se réjouissait l’essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux ;
Et cependant, à voir la maigreur élégante
De l’épaule au contour heurté,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu’un reptile irrité,
Elle est bien jeune encor ! — Son âme exaspérée
Et ses sens par l’ennui mordus
S’étaient-ils entr’ouverts à la meute altérée
Des désirs errants et perdus ?
L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
Malgré tant d’amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L’immensité de son désir ?
Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
Te soulevant d’un bras fiévreux,
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Collé les suprêmes adieux ?
— Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
Dans ton tombeau mystérieux ;
Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort ;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.
Au milieu des flacons, des étoffes lamées
Et des meubles voluptueux,
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
Qui traînent à plis somptueux,
Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
L’air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,
Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l’oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
Avec l’avidité d’un pré.
Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l’amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,
Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S’échappe des yeux révulsés.
Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don ;
Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,
Darde un regard diamanté.
Le singulier aspect de cette solitude
Et d’un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
Révèle un amour ténébreux,
Une coupable joie et des fêtes étranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se réjouissait l’essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux ;
Et cependant, à voir la maigreur élégante
De l’épaule au contour heurté,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu’un reptile irrité,
Elle est bien jeune encor ! — Son âme exaspérée
Et ses sens par l’ennui mordus
S’étaient-ils entr’ouverts à la meute altérée
Des désirs errants et perdus ?
L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
Malgré tant d’amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L’immensité de son désir ?
Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
Te soulevant d’un bras fiévreux,
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Collé les suprêmes adieux ?
— Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
Dans ton tombeau mystérieux ;
Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort ;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.
Charles Cros
Nocturne
Le rossignol se plaint dans la ramure noire.
Je t’ai donné mon corps, et mon âme, et ma gloire.
Les arbres élancés sont noirs sur le ciel vert.
Vois cette fleur qui meurt dans mon corsage ouvert.
Le vent est parfumé ce soir comme de l’ambre.
Tu sais qu’on a trouvé ton poignard dans ma chambre.
Embrasse-moi. La lune a des teintes de sang.
Mon père est mort, dit-on, hier en me maudissant.
Là-haut le rossignol pleure et se désespère.
La cloche qu’on entend, c’est le glas de mon père.
Les parfums de ce soir font ployer mes genoux,
Je suis lasse. Un instant, ami, reposons-nous.
Que je t’aime! Au château vois-tu cette lumière ?
C’est un cierge allumé près du lit de ma mère.
Ah! les étoiles! — On dirait un sable d’or.
Ne t’avais-je pas dit que mon père était mort?
Levons-nous. Allons près du lac. Je suis plus forte.
Ne t’avais-je pas dit que ma mère était morte ?
Entends le bruit de l’eau… C’est comme des chansons,
C’est comme nos baisers, quand nous nous embrassons.
Je ne veux pas savoir d’où tu nous vins, ni même
Savoir quel est ton nom. Que m’importe ? Je t’aime.
Le rossignol se tait au bruit de ce beffroi.
Ma mère me disait que ton cœur était froid.
La lune fait pâlir le cierge à la fenêtre.
Mon père me disait que tu n’étais qu’un traître.
Écoute ce grillon. Vois donc ce ver luisant.
Assez de cloche. Assez de cierge. — Allons-nous en.
J’ai pris des diamants autant qu’on voit d’étoiles,
Partons. Sens le bon vent, qui va gonfler nos voiles.
Viens. Qu’est-ce qui retient ta parole et tes pas? Ÿ
Lui
Mademoiselle, mais. Je ne vous aime pas.
Je t’ai donné mon corps, et mon âme, et ma gloire.
Les arbres élancés sont noirs sur le ciel vert.
Vois cette fleur qui meurt dans mon corsage ouvert.
Le vent est parfumé ce soir comme de l’ambre.
Tu sais qu’on a trouvé ton poignard dans ma chambre.
Embrasse-moi. La lune a des teintes de sang.
Mon père est mort, dit-on, hier en me maudissant.
Là-haut le rossignol pleure et se désespère.
La cloche qu’on entend, c’est le glas de mon père.
Les parfums de ce soir font ployer mes genoux,
Je suis lasse. Un instant, ami, reposons-nous.
Que je t’aime! Au château vois-tu cette lumière ?
C’est un cierge allumé près du lit de ma mère.
Ah! les étoiles! — On dirait un sable d’or.
Ne t’avais-je pas dit que mon père était mort?
Levons-nous. Allons près du lac. Je suis plus forte.
Ne t’avais-je pas dit que ma mère était morte ?
Entends le bruit de l’eau… C’est comme des chansons,
C’est comme nos baisers, quand nous nous embrassons.
Je ne veux pas savoir d’où tu nous vins, ni même
Savoir quel est ton nom. Que m’importe ? Je t’aime.
Le rossignol se tait au bruit de ce beffroi.
Ma mère me disait que ton cœur était froid.
La lune fait pâlir le cierge à la fenêtre.
Mon père me disait que tu n’étais qu’un traître.
Écoute ce grillon. Vois donc ce ver luisant.
Assez de cloche. Assez de cierge. — Allons-nous en.
J’ai pris des diamants autant qu’on voit d’étoiles,
Partons. Sens le bon vent, qui va gonfler nos voiles.
Viens. Qu’est-ce qui retient ta parole et tes pas? Ÿ
Lui
Mademoiselle, mais. Je ne vous aime pas.
Charles d'Orléans
En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse
En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m’advint qu’à par moi cheminoye,
Et rencontrai l’Amoureuse Déesse
Qui m’appela, demandant où j’alloye.
Je répondis que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu’à bon droit appeler me pouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
En souriant, par sa très grand humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savoye
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t’aideroye ;
Car, jà piéça, je mis ton cœur en voye
De tout plaisir, ne sais qui l’en ôta ;
Or me déplaît qu’à présent je te voye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous diroye ?
C’est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m’a tollu celle que tant amoye,
En qui était tout l’espoir que j’avoye,
Qui me guidait, si bien m’accompagna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
« Aveugle suis, ne sais où aller doye ;
De mon bâton, afin que ne fourvoye,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C’est grand pitié qu’il convient que je soye
L’homme égaré qui ne sait où il va ! »
Un jour m’advint qu’à par moi cheminoye,
Et rencontrai l’Amoureuse Déesse
Qui m’appela, demandant où j’alloye.
Je répondis que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu’à bon droit appeler me pouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
En souriant, par sa très grand humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savoye
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t’aideroye ;
Car, jà piéça, je mis ton cœur en voye
De tout plaisir, ne sais qui l’en ôta ;
Or me déplaît qu’à présent je te voye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous diroye ?
C’est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m’a tollu celle que tant amoye,
En qui était tout l’espoir que j’avoye,
Qui me guidait, si bien m’accompagna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
« Aveugle suis, ne sais où aller doye ;
De mon bâton, afin que ne fourvoye,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C’est grand pitié qu’il convient que je soye
L’homme égaré qui ne sait où il va ! »
Charles d'Orléans
Ici, puis là…
Ici, puis là,
En haut, en bas,
De plus en plus
Tout vient et va.
On verra tous,
Grands et menus,
Ici, puis là,
En haut, en bas.
Les temps déjà
Sont révolus,
Les neufs venus,
Eh là ! eh là !
Ici, puis là.
En haut, en bas,
De plus en plus
Tout vient et va.
On verra tous,
Grands et menus,
Ici, puis là,
En haut, en bas.
Les temps déjà
Sont révolus,
Les neufs venus,
Eh là ! eh là !
Ici, puis là.
Charles d'Orléans
Las ! Mort, qui t’a fait si hardie
Las ! Mort, qui t’a fait si hardie
De prendre la noble Princesse
Qui était mon confort, ma vie,
Mon bien, mon plaisir, ma richesse !
Puisque tu as pris ma maitresse,
Prends-moi aussi son serviteur,
Car j’aime mieux prochainement
Mourir que languir en tourment,
En peine, souci et douleur !
Las ! de tous biens était garnie
Et en droite fleur de jeunesse !
Je prie à Dieu qu’il te maudie,
Fausse Mort, pleine de rudesse !
Si prise l’eusses en vieillesse,
Ce ne fût pas si grand rigueur ;
Mais prise l’as hâtivement,
Et m’as laissé piteusement
En peine, souci et douleur !
Las ! je suis seul, sans compagnie !
Adieu ma Dame, ma liesse !
Or est notre amour departie,
Non pourtant, je vous fais promesse
Que de prières, à largesse,
Morte vous servirai de cœur,
Sans oublier aucunement ;
Et vous regretterai souvent
En peine, souci et douleur !
Dieu, sur tout souverain Seigneur,
Ordonnez, par grâce et douceur,
De l’âme d’elle, tellement
Qu’elle ne soit pas longuement
En peine, souci et douleur !
De prendre la noble Princesse
Qui était mon confort, ma vie,
Mon bien, mon plaisir, ma richesse !
Puisque tu as pris ma maitresse,
Prends-moi aussi son serviteur,
Car j’aime mieux prochainement
Mourir que languir en tourment,
En peine, souci et douleur !
Las ! de tous biens était garnie
Et en droite fleur de jeunesse !
Je prie à Dieu qu’il te maudie,
Fausse Mort, pleine de rudesse !
Si prise l’eusses en vieillesse,
Ce ne fût pas si grand rigueur ;
Mais prise l’as hâtivement,
Et m’as laissé piteusement
En peine, souci et douleur !
Las ! je suis seul, sans compagnie !
Adieu ma Dame, ma liesse !
Or est notre amour departie,
Non pourtant, je vous fais promesse
Que de prières, à largesse,
Morte vous servirai de cœur,
Sans oublier aucunement ;
Et vous regretterai souvent
En peine, souci et douleur !
Dieu, sur tout souverain Seigneur,
Ordonnez, par grâce et douceur,
De l’âme d’elle, tellement
Qu’elle ne soit pas longuement
En peine, souci et douleur !
Charles Fontaine
Chant sur la naissance de jean fils de l’auteur
Petit enfant, peux-tu le bien venu
Estre sur terre, où tu n’apportes rien ?
Mais où tu viens comme un petit ver nu ?
Tu n’as ni drap, ni linge qui soit tien,
Or, ni argent, ni aucun bien terrien :
A père et mère apportes seulement
Peine et souci ; et voilà tout ton bien.
Petit enfant, tu viens bien pauvrement !
De ton honneur ne veuil plus estre chiche,
Petit enfant de grand bien puissant,
Tu viens au monde aussi grand, aussi riche,
Comme le roi, et aussi florissant.
Ton héritage est le ciel splendissant ;
Tes serviteurs sont les anges sans vice ;
Ton trésorier, c’est le Dieu tout puissant ;
Grâce divine est ta mère nourrice.
Estre sur terre, où tu n’apportes rien ?
Mais où tu viens comme un petit ver nu ?
Tu n’as ni drap, ni linge qui soit tien,
Or, ni argent, ni aucun bien terrien :
A père et mère apportes seulement
Peine et souci ; et voilà tout ton bien.
Petit enfant, tu viens bien pauvrement !
De ton honneur ne veuil plus estre chiche,
Petit enfant de grand bien puissant,
Tu viens au monde aussi grand, aussi riche,
Comme le roi, et aussi florissant.
Ton héritage est le ciel splendissant ;
Tes serviteurs sont les anges sans vice ;
Ton trésorier, c’est le Dieu tout puissant ;
Grâce divine est ta mère nourrice.
Charles Le Quintrec
La saison vegetale
Jambes la saison végétale
Ou l’arbre choisit sa couleur
Par toutes les branches du cœur
J’aime les frondaisons de l’Ame
Un saule au fond d’une rivière
Tremble d’un tronc net et tremblé
Les pommiers purs, les peupliers,
Donnent un ciel à la prière.
Dieu se démène dans l’église
De ce village abandonné
On jurerait un forcené
Qui ne pense qu’a son supplice
Il frappe la croix de son Fils
Et sur l’autel vite embrasé,
Célébré une messe parlée
Avec musique au sacrifice.
Ai-je vécu comme une plante,
Ai-je souffert pour l’oublier ?
Dieu... Je trahis la Trinité
Mais n’en éprouve pas de honte
Je fais amour comme une bête
Et bois parmi les réprouvés
Sans doute suis-je condamné
A dire Dieu sans le connaître ?
Ou l’arbre choisit sa couleur
Par toutes les branches du cœur
J’aime les frondaisons de l’Ame
Un saule au fond d’une rivière
Tremble d’un tronc net et tremblé
Les pommiers purs, les peupliers,
Donnent un ciel à la prière.
Dieu se démène dans l’église
De ce village abandonné
On jurerait un forcené
Qui ne pense qu’a son supplice
Il frappe la croix de son Fils
Et sur l’autel vite embrasé,
Célébré une messe parlée
Avec musique au sacrifice.
Ai-je vécu comme une plante,
Ai-je souffert pour l’oublier ?
Dieu... Je trahis la Trinité
Mais n’en éprouve pas de honte
Je fais amour comme une bête
Et bois parmi les réprouvés
Sans doute suis-je condamné
A dire Dieu sans le connaître ?
Charles Le Quintrec
Le pardon des oiseaux
Si c’est déja la mort, dites-lui que j’arrive
Je n’ai jamais eu peur de mon dernier matin
Dans le fleuve du Temps qui flotte a la dérive
Je retrouve les litanies des dieux défunts
Et j’entre sans prier dans les de Profundis.
Les voussures du ciel abritent tant d’oiseaux
Tant d’astres vont mourir dans les bois de la biche
Que les cerfs et les daims fuient les forêts en friche
Et l’Ankou se prépare a faucher sur les eaux
Si je dois revenir un jour sur cette rive
Les arbres me suivront vers l’OQuest par troupeaux.
Je suis homme, je sais que la mort me devance
Avec sa robe de ténèbres sur le dos
Je n’ai que mes péchés pour lui prendre sa faulx
Pour la vaincre il me reste une vaine violence
Laissez-moi, je voudrais retrouver mon enfance
Et demander pardon au peuple des oiseaux.
Autrefois, j’écrasais les merles sans colère
Et torturais les rouges-gorges, les mauvis
Les pinsons étouffaient dans mes poches de pierre
Dans mon béret la grive appelait ses petits
Chaque jeudi, j’allais par la joie des jachéres,
Dés l’aurore a l’affat et la fronde en folie.
Aujourd’hui, les oiseaux préparent ma prière
Et me précèdent dans la province des pluies
Si c’est déja la mort, mes amis, dites-lui
Que je croirai toujours au Dieu des scapulaires
Le pardon des oiseaux passe sur mes paupières
Et ame des limons m’ouvre le paradis.
Laissez-moi, je connais mes vivantes victimes
Et ne piégerai plus liévres et passereaux
Devant l’église où les moines chantent matines
Je roule le soleil et le rends aux tombeaux
Et j’entre dans le silence de mes yeux clos
Heureux d’avoir vécu en des temps anonymes.
Je n’ai jamais eu peur de mon dernier matin
Dans le fleuve du Temps qui flotte a la dérive
Je retrouve les litanies des dieux défunts
Et j’entre sans prier dans les de Profundis.
Les voussures du ciel abritent tant d’oiseaux
Tant d’astres vont mourir dans les bois de la biche
Que les cerfs et les daims fuient les forêts en friche
Et l’Ankou se prépare a faucher sur les eaux
Si je dois revenir un jour sur cette rive
Les arbres me suivront vers l’OQuest par troupeaux.
Je suis homme, je sais que la mort me devance
Avec sa robe de ténèbres sur le dos
Je n’ai que mes péchés pour lui prendre sa faulx
Pour la vaincre il me reste une vaine violence
Laissez-moi, je voudrais retrouver mon enfance
Et demander pardon au peuple des oiseaux.
Autrefois, j’écrasais les merles sans colère
Et torturais les rouges-gorges, les mauvis
Les pinsons étouffaient dans mes poches de pierre
Dans mon béret la grive appelait ses petits
Chaque jeudi, j’allais par la joie des jachéres,
Dés l’aurore a l’affat et la fronde en folie.
Aujourd’hui, les oiseaux préparent ma prière
Et me précèdent dans la province des pluies
Si c’est déja la mort, mes amis, dites-lui
Que je croirai toujours au Dieu des scapulaires
Le pardon des oiseaux passe sur mes paupières
Et ame des limons m’ouvre le paradis.
Laissez-moi, je connais mes vivantes victimes
Et ne piégerai plus liévres et passereaux
Devant l’église où les moines chantent matines
Je roule le soleil et le rends aux tombeaux
Et j’entre dans le silence de mes yeux clos
Heureux d’avoir vécu en des temps anonymes.
Charles Péguy
Êve
… Et moi je vous salue ô première mortelle.
Vous avez tant baisé les fronts silencieux,
Et la lèvre et la barbe et les dents et les yeux
De vos fils ‘descendus dans cette citadelle.
Vous en avez tant mis dans le chêne et l’érable,
Et la pierre et la terre et les marbres plus beaux.
Vous en avez tant mis sur le seuil des tombeaux.
Vous voici la dernière et la plus misérable.
Vous en avez tant mis dans de pauvres linceuls,
Couchés sur vos genoux comme aux jours de l’enfance.
On vous en a tant pris qui marchaient nus et seuls
Pour votre sauvegarde et pour votre défense.
Vous en avez tant mis dans d’augustes linceuls,
Pliés sur vos genoux comme des nourrissons.
On vous en a tant pris de ces grêles garçons
Qui marchaient à la mort téméraires et seuls.
Vous en avez tant mis dans ces lourdes entraves,
Les seules qui jamais ne seront déliées,
De ces pauvres enfants qui marchaient nus et graves
Vers d’éternelles morts aussitôt oubliées.
Vous en avez tant mis dans ce lourd appareil,
Le seul qui de jamais ne sera résolu,
De ce jeune troupeau qui s’avançait pareil
A des agneaux chargés d’un courage absolu.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
Le seul qui jamais plus ne sera dévoilé,
Le seul qui de jamais ne sera révélé,
De ces enfants tombés comme des hécatombes,
Offerts à quelque dieu qui n’est pas le vrai Dieu,
Frappés sur quelque autel qui n’est pas holocauste,
Perdus dans la bataille ou dans quelque avant-poste,
Tombés dans quelque lieu qui n’est pas le vrai Lieu.
Vous en avez tant mis au fond des catacombes,
De ces enfants péris pour sauver quelque honneur.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
De ces enfants sombrés aux portes du bonheur.
Vous en avez tant mis dans les plis d’un long deuil,
D’entre ceux qui marchaient taciturnes et braves.
On vous en a tant pris jusque sur votre seuil,
D’entre ceux qui marchaient invincibles et graves.
Vous en avez tant mis le long des nécropoles,
Vous en avez tant pris sur vos sacrés genoux,
De ces fils qui venaient le long des métropoles,
Et marchaient et tombaient et qui mouraient pour vous.
Vous avez tant baisé les fronts silencieux,
Et la lèvre et la barbe et les dents et les yeux
De vos fils ‘descendus dans cette citadelle.
Vous en avez tant mis dans le chêne et l’érable,
Et la pierre et la terre et les marbres plus beaux.
Vous en avez tant mis sur le seuil des tombeaux.
Vous voici la dernière et la plus misérable.
Vous en avez tant mis dans de pauvres linceuls,
Couchés sur vos genoux comme aux jours de l’enfance.
On vous en a tant pris qui marchaient nus et seuls
Pour votre sauvegarde et pour votre défense.
Vous en avez tant mis dans d’augustes linceuls,
Pliés sur vos genoux comme des nourrissons.
On vous en a tant pris de ces grêles garçons
Qui marchaient à la mort téméraires et seuls.
Vous en avez tant mis dans ces lourdes entraves,
Les seules qui jamais ne seront déliées,
De ces pauvres enfants qui marchaient nus et graves
Vers d’éternelles morts aussitôt oubliées.
Vous en avez tant mis dans ce lourd appareil,
Le seul qui de jamais ne sera résolu,
De ce jeune troupeau qui s’avançait pareil
A des agneaux chargés d’un courage absolu.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
Le seul qui jamais plus ne sera dévoilé,
Le seul qui de jamais ne sera révélé,
De ces enfants tombés comme des hécatombes,
Offerts à quelque dieu qui n’est pas le vrai Dieu,
Frappés sur quelque autel qui n’est pas holocauste,
Perdus dans la bataille ou dans quelque avant-poste,
Tombés dans quelque lieu qui n’est pas le vrai Lieu.
Vous en avez tant mis au fond des catacombes,
De ces enfants péris pour sauver quelque honneur.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
De ces enfants sombrés aux portes du bonheur.
Vous en avez tant mis dans les plis d’un long deuil,
D’entre ceux qui marchaient taciturnes et braves.
On vous en a tant pris jusque sur votre seuil,
D’entre ceux qui marchaient invincibles et graves.
Vous en avez tant mis le long des nécropoles,
Vous en avez tant pris sur vos sacrés genoux,
De ces fils qui venaient le long des métropoles,
Et marchaient et tombaient et qui mouraient pour vous.
Charles Péguy
La tapisserie de Notre Dame
PRESENTATION DE LA BEAUCE À NOTRE DAME DE CHARTRES
Etoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape
Et voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine.
Etoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.
Un sanglot rôde et court par-delà l’horizon.
À peine quelques toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison.
Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.
Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.
Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.
Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours,
Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.
Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille.
Nous n’avançons jamais que d’un pas à la fois.
Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois,
Et toute leur séquelle et toute leur volaille
Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille
Ont appris ce que c’est que d’être familiers,
Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,
Vers un dernier carré le soir d’une bataille.
Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau,
Dans le recourbement de notre blonde Loire,
Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire
N’est là que pour baiser votre auguste manteau.
Nous sommes nés au bord de ce vaste plateau,
Dans l’antique Orléans sévère et sérieuse,
Et la Loire coulante et souvent limoneuse
N’est là que pour laver les pieds de ce coteau.
Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce
Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans
Le portail de la ferme et les durs paysans
Et l’enclos dans le bourg et la bêche et la fosse.
Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate
Et nous avons connu dès nos premiers regrets
Ce que peut receler de désespoirs secrets
Un soleil qui descend dans un ciel écarlate
Et qui se couche au ras d’un sol inévitable
Dur comme une justice, égal comme une barre,
Juste comme une loi, fermé comme une mare,
Ouvert comme un beau socle et plan comme une table.
Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
À fait jaillir ici d’un seul enlèvement,
Et d’une seule source et d’un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde.
Tour de David voici votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.
Un homme de chez nous a fait ici jaillir,
Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,
Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois
La flèche irréprochable et qui ne peut faillir…
Etoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape
Et voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine.
Etoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.
Un sanglot rôde et court par-delà l’horizon.
À peine quelques toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison.
Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.
Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.
Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.
Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours,
Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.
Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille.
Nous n’avançons jamais que d’un pas à la fois.
Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois,
Et toute leur séquelle et toute leur volaille
Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille
Ont appris ce que c’est que d’être familiers,
Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,
Vers un dernier carré le soir d’une bataille.
Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau,
Dans le recourbement de notre blonde Loire,
Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire
N’est là que pour baiser votre auguste manteau.
Nous sommes nés au bord de ce vaste plateau,
Dans l’antique Orléans sévère et sérieuse,
Et la Loire coulante et souvent limoneuse
N’est là que pour laver les pieds de ce coteau.
Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce
Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans
Le portail de la ferme et les durs paysans
Et l’enclos dans le bourg et la bêche et la fosse.
Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate
Et nous avons connu dès nos premiers regrets
Ce que peut receler de désespoirs secrets
Un soleil qui descend dans un ciel écarlate
Et qui se couche au ras d’un sol inévitable
Dur comme une justice, égal comme une barre,
Juste comme une loi, fermé comme une mare,
Ouvert comme un beau socle et plan comme une table.
Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
À fait jaillir ici d’un seul enlèvement,
Et d’une seule source et d’un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde.
Tour de David voici votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.
Un homme de chez nous a fait ici jaillir,
Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,
Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois
La flèche irréprochable et qui ne peut faillir…
Charles Péguy
La tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc
PREMIER JOUR
Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre,
On la mit à garder un bien autre troupeau,
La plus énorme horde où le loup et l’agneau
Aient jamais confondu leur commune misère.
Et comme elle veillait tous les soirs solitaire
Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l’eau,
Du pied du même saule et du même bouleau
Elle veille aujourd’hui sur ce monstre de pierre.
Et quand le soir viendra qui fermera le jour,
C’est elle la caduque et l’antique bergère,
Qui ramassant Paris et tout son alentour
Conduira d’un pas ferme et d’une main légère
Pour la dernière fois dans la dernière cour
Le troupeau le plus vaste à la droite du père.
Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre,
On la mit à garder un bien autre troupeau,
La plus énorme horde où le loup et l’agneau
Aient jamais confondu leur commune misère.
Et comme elle veillait tous les soirs solitaire
Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l’eau,
Du pied du même saule et du même bouleau
Elle veille aujourd’hui sur ce monstre de pierre.
Et quand le soir viendra qui fermera le jour,
C’est elle la caduque et l’antique bergère,
Qui ramassant Paris et tout son alentour
Conduira d’un pas ferme et d’une main légère
Pour la dernière fois dans la dernière cour
Le troupeau le plus vaste à la droite du père.
Charles Péguy
Prière de report,
Nous avons gouverné de si vastes royaumes,
Ô régente des rois et des gouvernements,
Nous avons tant couché dans la paille et les chaumes,
Régente des grands gueux et des soulèvements.
Nous n’avons plus de goût pour les grands majordomes,
Régente du pouvoir et des renversements,
Nous n’avons plus de goût pour les chambardements,
Régente des frontons, des palais et des dômes.
Nous avons combattu de si ferventes guerres
Par-devant le Seigneur et le Dieu des armées,
Nous avons parcouru de si mouvantes terres,
Nous nous sommes acquis si hautes renommées.
Nous n’avons plus de goût pour le métier des armes,
Reine des grandes paix et des désarmements,
Nous n’avons plus de goût pour le métier des larmes,
Reine des sept douleurs et des sept sacrements.
Nous avons gouverné de si vastes provinces,
Régente des préfets et des procurateurs,
Nous avons lanterné sous tant d’augustes princes,
Reine des tableaux peints et des deux donateurs.
Nous n’avons plus de goût pour les départements,
Ni pour la préfecture et pour la capitale,
Nous n’avons plus de goût pour les embarquements,
Nous ne respirons plus vers la terre natale,
Nous avons encouru de si hautes fortunes,
Ô clef du seul honneur qui ne périra point,
Nous avons dépouillé de si basses rancunes,
Reine du témoignage et du double témoin.
Nous n’avons plus de goût pour les forfanteries,
Maîtresse de sagesse et de silence et d’ombre,
Nous n’avons plus de goût pour les argenteries,
Ô clef du seul trésor et d’un bonheur sans nombre.
Nous en avons tant vu, dame de pauvreté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux regards,
Nous en avons tant fait, temple de pureté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux hasards.
Nous avons tant péché, refuge du pécheur,
Nous n’avons plus de goût pour les atermoiements,
Nous avons tant cherché, miracle de candeur,
Nous n’avons plus de goût pour les enseignements.
Nous avons tant appris dans les maisons d’école,
Nous ne savons plus rien que vos commandements.
Nous avons tant failli par l’acte et la parole,
Nous ne savons plus rien que nos amendements.
Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde,
Mais qui marchaient toujours et n’ont jamais plié,
Nous sommes cette Église et ce faisceau lié,
Nous sommes cette race internelle et profonde.
Nous ne demandons plus de ces biens périssables,
Nous ne demandons plus vos grâces de bonheur,
Nous ne demandons plus que vos grâces d’honneur,
Nous ne bâtirons plus nos maisons sur ces sables.
Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a lu,
Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a dit.
Nous ne connaissons plus qu’un éternel édit,
Nous ne savons plus rien que votre ordre absolu.
Nous en avons trop pris, nous sommes résolus.
Nous ne voulons plus rien que par obéissance,
Et rester sous les coups d’une auguste puissance,
Miroir des temps futurs et des temps révolus.
Ô régente des rois et des gouvernements,
Nous avons tant couché dans la paille et les chaumes,
Régente des grands gueux et des soulèvements.
Nous n’avons plus de goût pour les grands majordomes,
Régente du pouvoir et des renversements,
Nous n’avons plus de goût pour les chambardements,
Régente des frontons, des palais et des dômes.
Nous avons combattu de si ferventes guerres
Par-devant le Seigneur et le Dieu des armées,
Nous avons parcouru de si mouvantes terres,
Nous nous sommes acquis si hautes renommées.
Nous n’avons plus de goût pour le métier des armes,
Reine des grandes paix et des désarmements,
Nous n’avons plus de goût pour le métier des larmes,
Reine des sept douleurs et des sept sacrements.
Nous avons gouverné de si vastes provinces,
Régente des préfets et des procurateurs,
Nous avons lanterné sous tant d’augustes princes,
Reine des tableaux peints et des deux donateurs.
Nous n’avons plus de goût pour les départements,
Ni pour la préfecture et pour la capitale,
Nous n’avons plus de goût pour les embarquements,
Nous ne respirons plus vers la terre natale,
Nous avons encouru de si hautes fortunes,
Ô clef du seul honneur qui ne périra point,
Nous avons dépouillé de si basses rancunes,
Reine du témoignage et du double témoin.
Nous n’avons plus de goût pour les forfanteries,
Maîtresse de sagesse et de silence et d’ombre,
Nous n’avons plus de goût pour les argenteries,
Ô clef du seul trésor et d’un bonheur sans nombre.
Nous en avons tant vu, dame de pauvreté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux regards,
Nous en avons tant fait, temple de pureté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux hasards.
Nous avons tant péché, refuge du pécheur,
Nous n’avons plus de goût pour les atermoiements,
Nous avons tant cherché, miracle de candeur,
Nous n’avons plus de goût pour les enseignements.
Nous avons tant appris dans les maisons d’école,
Nous ne savons plus rien que vos commandements.
Nous avons tant failli par l’acte et la parole,
Nous ne savons plus rien que nos amendements.
Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde,
Mais qui marchaient toujours et n’ont jamais plié,
Nous sommes cette Église et ce faisceau lié,
Nous sommes cette race internelle et profonde.
Nous ne demandons plus de ces biens périssables,
Nous ne demandons plus vos grâces de bonheur,
Nous ne demandons plus que vos grâces d’honneur,
Nous ne bâtirons plus nos maisons sur ces sables.
Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a lu,
Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a dit.
Nous ne connaissons plus qu’un éternel édit,
Nous ne savons plus rien que votre ordre absolu.
Nous en avons trop pris, nous sommes résolus.
Nous ne voulons plus rien que par obéissance,
Et rester sous les coups d’une auguste puissance,
Miroir des temps futurs et des temps révolus.
Charles Saint-Beuve
Le Creux de la vallée
Au fond du bois, à gauche, il est une vallée
Longue, étroite ; à l’entour, de peupliers voilée ;
Loin des sentiers battus ; à peine du chasseur
Connue, et du berger ; l’herbe en son épaisseur
N’agite sous vos pas couleuvre ni vipère ;
A toute heure, au mois d’août, un zéphyr y tempère,
A l’ombre des rameaux, les cuisantes chaleurs
Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs.
Mais vers le bas surtout, dans le creux, où la source
Se repose et sommeille un moment dans sa course,
Et par places scintille en humides vitraux,
Ou murmure invisible à travers les sureaux,
Que le vallon est frais ! l’alouette y vient boire,
La sarcelle y baigner sa plume grise et noire,
La poule d’eau s’y prendre au branchage mouvant.
En me promenant là je me suis dit souvent :
« Pour qui veut se noyer la place est bien choisie.
On n’aurait qu’à venir, un jour de fantaisie,
A cacher ses habits au pied de ce bouleau,
Et, comme pour un bain, à descendre dans l’eau :
Non pas en furieux, la tête la première ;
Mais s’asseoir, regarder ; d’un rayon de lumière
Dans le feuillage et l’eau suivre le long reflet ;
Puis, quand on sentirait ses esprits au complet,
Qu’on aurait froid, alors, sans plus traîner la fête,
Pour ne plus la lever, plonger avant la tête. »
C’est là mon plus doux vœu, quand je pense à mourir.
J’ai toujours été seul à pleurer, à souffrir ;
Sans un cœur près du mien j’ai passé sur la terre.
Ainsi que j’ai vécu, mourons avec mystère,
Sans fracas, sans clameurs, sans voisins assemblés.
L’alouette, en mourant, se, cache dans les blés ;
Le rossignol, qui sent défaillir son ramage,
Et la bise arriver, et tomber son plumage,
Passe invisible à tous comme un écho du bois :
Ainsi je veux passer. Seulement, un. deux mois,
Peut-être un an après, un jour, une soirée,
Quelque pâtre inquiet d’une chèvre égarée,
Un chasseur descendu vers la source, et voyant
Son chien qui s’y lançait sortir en aboyant,
Regardera : la lune avec lui qui regarde
Éclairera ce corps d’une lueur blafarde ;
Et soudain il fuira jusqu’au hameau, tout droit.
De grand matin venus, quelques gens de l’endroit,
Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable,
Cette chair en lambeaux, ces os chargés de sable,
Mêlant des quolibets à quelques sots récits,
Deviseront longtemps sur mes restes noircis,
Et les brouetteront enfin au cimetière ;
Vite on clouera le tout dans quelque vieille bière,
Qu’un prêtre aspergera d’eau bénite trois fois ;
Et je serai laissé sans nom, sans croix de bois !
Et durant ces beaux plans d’un bonheur que j’espère,
Que devient, croyez-vous, et l’herbe sans vipère,
Et le zéphyr, et l’onde aux mobiles vitraux,
Et l’abeille qui chante et picore aux sureaux,
Et, de longs peupliers tout à l’entour voilée,
A gauche, au fond du bois, la tranquille vallée ?
Longue, étroite ; à l’entour, de peupliers voilée ;
Loin des sentiers battus ; à peine du chasseur
Connue, et du berger ; l’herbe en son épaisseur
N’agite sous vos pas couleuvre ni vipère ;
A toute heure, au mois d’août, un zéphyr y tempère,
A l’ombre des rameaux, les cuisantes chaleurs
Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs.
Mais vers le bas surtout, dans le creux, où la source
Se repose et sommeille un moment dans sa course,
Et par places scintille en humides vitraux,
Ou murmure invisible à travers les sureaux,
Que le vallon est frais ! l’alouette y vient boire,
La sarcelle y baigner sa plume grise et noire,
La poule d’eau s’y prendre au branchage mouvant.
En me promenant là je me suis dit souvent :
« Pour qui veut se noyer la place est bien choisie.
On n’aurait qu’à venir, un jour de fantaisie,
A cacher ses habits au pied de ce bouleau,
Et, comme pour un bain, à descendre dans l’eau :
Non pas en furieux, la tête la première ;
Mais s’asseoir, regarder ; d’un rayon de lumière
Dans le feuillage et l’eau suivre le long reflet ;
Puis, quand on sentirait ses esprits au complet,
Qu’on aurait froid, alors, sans plus traîner la fête,
Pour ne plus la lever, plonger avant la tête. »
C’est là mon plus doux vœu, quand je pense à mourir.
J’ai toujours été seul à pleurer, à souffrir ;
Sans un cœur près du mien j’ai passé sur la terre.
Ainsi que j’ai vécu, mourons avec mystère,
Sans fracas, sans clameurs, sans voisins assemblés.
L’alouette, en mourant, se, cache dans les blés ;
Le rossignol, qui sent défaillir son ramage,
Et la bise arriver, et tomber son plumage,
Passe invisible à tous comme un écho du bois :
Ainsi je veux passer. Seulement, un. deux mois,
Peut-être un an après, un jour, une soirée,
Quelque pâtre inquiet d’une chèvre égarée,
Un chasseur descendu vers la source, et voyant
Son chien qui s’y lançait sortir en aboyant,
Regardera : la lune avec lui qui regarde
Éclairera ce corps d’une lueur blafarde ;
Et soudain il fuira jusqu’au hameau, tout droit.
De grand matin venus, quelques gens de l’endroit,
Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable,
Cette chair en lambeaux, ces os chargés de sable,
Mêlant des quolibets à quelques sots récits,
Deviseront longtemps sur mes restes noircis,
Et les brouetteront enfin au cimetière ;
Vite on clouera le tout dans quelque vieille bière,
Qu’un prêtre aspergera d’eau bénite trois fois ;
Et je serai laissé sans nom, sans croix de bois !
Et durant ces beaux plans d’un bonheur que j’espère,
Que devient, croyez-vous, et l’herbe sans vipère,
Et le zéphyr, et l’onde aux mobiles vitraux,
Et l’abeille qui chante et picore aux sureaux,
Et, de longs peupliers tout à l’entour voilée,
A gauche, au fond du bois, la tranquille vallée ?
Charlotte Delbo
Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.
Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.
Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.
Chrétien de Troyes
Yvain ou le Chevalier au lion
… La fontaine verras qui bout,
Quoique plus froide que le marbre.
Ombre lui fait le plus bel arbre
Que jamais sut faire Nature.
En tout temps la feuille lui dure,
Il ne la perd soir ni matin,
Et y pend un bassin d’or fin
Au bout d’une si longue chaîne
Qu’elle va jusqu’à la fontaine.
Près la fontaine trouveras
Un perron, tel que tu verras
(Je ne puis pas te dire quel
Car jamais je n’en vis de tel),
Et d’autre part une chapelle,
Petite, mais elle est très belle.
Si au bassin tu veux l’eau prendre
Et dessus le perron répandre,
Là tu verras quelle tempête,
Qu’en ce bois ne restera bête,
Chevreuil ni daim, ni cerf ni porc.
Les oiseaux en voleront hors,
Car tu verras tant foudroyer,
Venter et arbres dépecer,
Pleuvoir, tonner et éclairer,
Que si tu te peux en aller,
Sans grand ennui et sans souffrance,
Tu auras eu meilleure chance
Que chevalier qui onque y fut…
Quoique plus froide que le marbre.
Ombre lui fait le plus bel arbre
Que jamais sut faire Nature.
En tout temps la feuille lui dure,
Il ne la perd soir ni matin,
Et y pend un bassin d’or fin
Au bout d’une si longue chaîne
Qu’elle va jusqu’à la fontaine.
Près la fontaine trouveras
Un perron, tel que tu verras
(Je ne puis pas te dire quel
Car jamais je n’en vis de tel),
Et d’autre part une chapelle,
Petite, mais elle est très belle.
Si au bassin tu veux l’eau prendre
Et dessus le perron répandre,
Là tu verras quelle tempête,
Qu’en ce bois ne restera bête,
Chevreuil ni daim, ni cerf ni porc.
Les oiseaux en voleront hors,
Car tu verras tant foudroyer,
Venter et arbres dépecer,
Pleuvoir, tonner et éclairer,
Que si tu te peux en aller,
Sans grand ennui et sans souffrance,
Tu auras eu meilleure chance
Que chevalier qui onque y fut…
Claude Cherrier
Description chimérique d’un être de raison
Il a un corps de garde,
Des membres de période,
Une tête d’Armée,
Une face de théâtre,
Des traits d’arbalète,
Le front d’un bataillon,
Des yeux de bœuf,
Deux temples de Jupiter,
Un nez de Bachot,
Des joues de Peson,
Une bouche du Danube,
Une langue étrangère,
Des dents de scie,
Une haleine de savetier,
Des oreilles d’écuelle,
Une ouïe de carpe,
Une chevelure d’arbre,
Une barbe d’épic,
Des membres de période,
Une tête d’Armée,
Une face de théâtre,
Des traits d’arbalète,
Le front d’un bataillon,
Des yeux de bœuf,
Deux temples de Jupiter,
Un nez de Bachot,
Des joues de Peson,
Une bouche du Danube,
Une langue étrangère,
Des dents de scie,
Une haleine de savetier,
Des oreilles d’écuelle,
Une ouïe de carpe,
Une chevelure d’arbre,
Une barbe d’épic,
Claude Roy
Je dis toujours la même chose
Je dis de toi et de la rose
Mes poèmes sont évidents
Je dis toujours la même chose
La vie l’amour la mort le temps
Prenant les phrases toutes faites
les vérités de tous les jours
je ne suis ni ange ni bête
mais je me répète toujours
Je dis de toi et du bonheur
et la chaleur d’être avec toi
Je dis de toi et du malheur
le tourment de n’être que moi
Je dis ce que chacun devine
l’a b c de la clef des chants
Le fil sans fin que j’embobine
n’est qu’un gros fil cousu de blanc
Je me répète et recommence
Je ne dis que ce que je sais
mon souci mon insouciance
mon embarras c’est bien assez
Je me reprends sans fin ni cesse
Est-ce vraiment vraiment le même
qui dans sa fausse vraie paresse
n’est que l’absence de soi-même
Toujours distrait si je médite
toujours ailleurs si je suis là
qui donc en moi veille et persiste
à être moi si malgré moi
Un jour vient où la persistance
que j’avais cru perdre à tous vents
devient le fil de la constance
signant la trace d’un vivant
Ce n’est peut-être que ma mort
qui saura bien photographier
fini le jeu de j’entre-et-sors
cet inconnu qui m’échappait
Il dit toujours la même chose
il redécouvre à chaque instant
la même évidence morose
la même joie qui n’a qu’un temps
Mais un seul fruit songe et s’accroît
dans la fleur en métamorphose
se répétant moins qu’on ne croit
disant toujours la même chose.
Mes poèmes sont évidents
Je dis toujours la même chose
La vie l’amour la mort le temps
Prenant les phrases toutes faites
les vérités de tous les jours
je ne suis ni ange ni bête
mais je me répète toujours
Je dis de toi et du bonheur
et la chaleur d’être avec toi
Je dis de toi et du malheur
le tourment de n’être que moi
Je dis ce que chacun devine
l’a b c de la clef des chants
Le fil sans fin que j’embobine
n’est qu’un gros fil cousu de blanc
Je me répète et recommence
Je ne dis que ce que je sais
mon souci mon insouciance
mon embarras c’est bien assez
Je me reprends sans fin ni cesse
Est-ce vraiment vraiment le même
qui dans sa fausse vraie paresse
n’est que l’absence de soi-même
Toujours distrait si je médite
toujours ailleurs si je suis là
qui donc en moi veille et persiste
à être moi si malgré moi
Un jour vient où la persistance
que j’avais cru perdre à tous vents
devient le fil de la constance
signant la trace d’un vivant
Ce n’est peut-être que ma mort
qui saura bien photographier
fini le jeu de j’entre-et-sors
cet inconnu qui m’échappait
Il dit toujours la même chose
il redécouvre à chaque instant
la même évidence morose
la même joie qui n’a qu’un temps
Mais un seul fruit songe et s’accroît
dans la fleur en métamorphose
se répétant moins qu’on ne croit
disant toujours la même chose.
Clément Marot
Blason du beau tétin
Tétin refait, plus blanc qu’un œuf,
Tétin de satin blanc tout neuf,
Tout qui fais honte à la rose,
Tétin plus beau que nulle chose
Tétin dur, non pas tétin, voire,
Mais petite boule d’ivoire,
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise
Que nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gage qu’il est ainsi :
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller :
Tétin gauche, tétin mignon,
Toujours loin de son compagnon,
Tétin qui portes témoignage
Du demeurant du personnage,
Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains
De te tâter, de te tenir :
Mais il se faut bien contenir
D’en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendrait une autre envie.
O Tétin, ni grand, ni petit,
Tétin mûr, tétin d’appétit,
Tétin qui nuit et jour criez :
Mariez-moi tôt, mariez !
Tétin qui t’enfles, et repousses
Ton gorgias de deux bons pouces,
À bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t’emplira,
Faisant d’un tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.
Tétin de satin blanc tout neuf,
Tout qui fais honte à la rose,
Tétin plus beau que nulle chose
Tétin dur, non pas tétin, voire,
Mais petite boule d’ivoire,
Au milieu duquel est assise
Une fraise ou une cerise
Que nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gage qu’il est ainsi :
Tétin donc au petit bout rouge,
Tétin qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller :
Tétin gauche, tétin mignon,
Toujours loin de son compagnon,
Tétin qui portes témoignage
Du demeurant du personnage,
Quand on te voit, il vient à maints
Une envie dedans les mains
De te tâter, de te tenir :
Mais il se faut bien contenir
D’en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendrait une autre envie.
O Tétin, ni grand, ni petit,
Tétin mûr, tétin d’appétit,
Tétin qui nuit et jour criez :
Mariez-moi tôt, mariez !
Tétin qui t’enfles, et repousses
Ton gorgias de deux bons pouces,
À bon droit heureux on dira
Celui qui de lait t’emplira,
Faisant d’un tétin de pucelle,
Tétin de femme entière et belle.