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Poèmes de ce thème

Vie et existence

Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Adonis

… Après mille sanglots enfin elle s’écrie :
« Mon amour n’a donc pu te faire aimer la vie !
Tu me quittes, cruel ! Au moins ouvre les yeux,
Montre-toi plus sensible à mes tristes adieux ;
Vois de quelles douleurs ton amante est atteinte !
Hélas ! j’ai beau crier : il est sourd à ma plainte.
Une éternelle nuit l’oblige à me quitter ;
Mes pleurs ni mes soupirs ne peuvent l’arrêter.
Encor si je pouvais le suivre en ces lieux sombres !
Que ne m’est-il permis d’errer parmi les ombres !
Destins, si vous vouliez le voir si tôt périr,
Fallait-il m’obliger à ne jamais mourir ?
Malheureuse Vénus, que te servent ces larmes ?
Vante-toi maintenant du pouvoir de tes charmes
Ils n’ont pu du trépas exempter tes amours ;
Tu vois qu’ils n’ont pu même en prolonger les jours
Je ne demandais pas que la Parque cruelle
Prît à filer leur trame une peine éternelle ;
Bien loin que mon pouvoir l’empêchât de finir,
Je demande un moment, et ne puis l’obtenir.
Noires divinités du ténébreux empire,
Dont le pouvoir s’étend sur tout ce qui respire,
Rois des peuples légers, souffrez que mon amant
De son triste départ me console un moment.
Vous ne le perdrez point : le trésor que je pleure
Ornera tôt ou tard votre sombre demeure.
Quoi ! vous me refusez un présent si léger ?
Cruels, souvenez-vous qu’Amour m’en peut venger.
Et vous, antres cachés, favorables retraites,
Où nos cœurs ont goûté des douceurs si secrètes,
Grottes, qui tant de fois avez vu mon amant
Me raconter des yeux son fidèle tourment,
Lieux amis du repos, demeures solitaires,
Qui d’un trésor si rare étiez dépositaires,
Déserts, rendez-le-moi : deviez-vous avec lui
Nourrir chez vous le monstre auteur de mon ennui ?
Vous ne répondez point. Adieu donc, ô belle âme ;
Emporte chez les morts ce baiser tout de flamme :
Je ne te verrai plus ; adieu, cher Adonis ! »
Ainsi Vénus cessa. Les rochers, à ses cris,
Quittant leur dureté, répandirent des larmes :
Zéphyre en soupira : le jour voila ses charmes ;
D’un pas précipité sous les eaux il s’enfuit,
Et laissa dans ces lieux une profonde nuit.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Deuxième Discours à M de la Sablière

… Ne point errer est chose au-dessus de mes forces ;
Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces,
Pour tous les faux brillants courir et s’empresser !
J’entends que l’on me dit :
« Quand donc veux-tu cesser ?
Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie :
De soixante soleils la course entresuivie
Ne t’a pas vu goûter un moment de repos.
Quelque part que tu sois, on voit à tous propos
L’inconstance d’une âme en ses plaisirs légère,
Inquiète, et partout hôtesse passagère.
Ta conduite et tes vers, chez toi tout s’en ressent.
On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de style ;
Tu cours en un moment de Térence à Virgile ;
Ainsi rien de parfait n’est sorti de tes mains.
Eh bien ! prends, si tu veux, encor d’autres chemins :
Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière ;
Tente tout, au hasard de gâter la matière :
On le souffre, excepté tes contes d’autrefois. »
J’ai presque envie, Iris, de suivre cette voix ;
J’en trouve l’éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d’autre sorte :
Serait-ce point de vous qu’elle viendrait aussi ?
Je m’avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
À qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère, et vole à tout sujet ;
Je vais de fleur en fleur, et d’objet en objet ;
À beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.
J’irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,
Si dans un genre seul j’avais usé mes jours ;
Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

La Laitière et le pot au lait

Perrette sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple, et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée
Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employait l’argent,
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée ;
La chose allait à bien par son soin diligent.
« Il m’est, disait-elle, facile,
D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile,
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
Il était quand je l’eus de grosseur raisonnable :
J’aurai le revendant de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
Perrette là-dessus saute aussi, transportée.
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait ;
On l’appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous ?
Chacun songe en veillant, il n’est rien de plus doux :
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis Gros-Jean comme devant.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

La Mort et le Mourant

La mort ne surprend point le sage :
Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière
Est celui qui vient quelquefois
Fermer pour toujours leur paupière.
Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :
La mort ravit tout sans pudeur ;
Un jour, le monde entier accroîtra sa richesse.
Il n’est rien de moins ignoré,
Et, puisqu’il faut que je le die,
Rien où l’on soit moins préparé.

Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
Se plaignait à la Mort que précipitamment
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
Sans qu’il eût fait son testament,
Sans l’avertir au moins. « Est-il juste qu’on meure
Au pied levé ? dit-il ; attendez quelque peu :
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !
— Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris ;
Tu te plains sans raison de mon impatience :
Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
Deux mortels aussi vieux ; trouve-m’en dix en France.
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
Qui te disposât à la chose :
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
Du marcher et du mouvement,
Quand les esprits, le sentiment,
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;
Toute chose pour toi semble être évanouie ;
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus ;
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
Je t’ai fait voir tes camarades,
Ou morts, ou mourants, ou malades :
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n’importe à la République
Que tu fasses ton testament. »

La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet :
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,
Vois-les marcher, vois-les courir
À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Le Héron

Un jour sur ses longs pieds alloit je ne sçais où
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il costoyoit une riviere.
L’onde estoit transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commere la Carpe y faisoit mille tours
Avec le Brochet son compere.
Le Héron en eust fait aisément son profit :
Tous approchoient du bord, l’oiseau n’avoit qu’à prendre ;
Mais il crût mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appetit.
Il vivoit de regime, et mangeoit à ses heures.
Apres quelques momens l’appetit vint ; l’oiseau
S’approchant du bord vid sur l’eau
Des Tanches qui sortoient du fond de ces demeures.
Le mets ne luy plut pas ; il s’attendoit à mieux,
Et montroit un goust dédaigneux,
Comme le rat du bon Horace.
Moy, des Tanches ? dit-il, moy, Héron, que je fasse
Une si pauvre chere ? Et pour qui me prend-on ?
La Tanche rebutée, il trouva du goujon.
« Du goujon ! C’est bien-là le disné d’un Héron !
J’ouvrirois pour si peu le bec ! Aux Dieux ne plaise !
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
Qu’il ne vid plus aucun poisson.
La faim le prit ; il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un Limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accomodans ce sont les plus habiles ;
On hazarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Sur tout quand vous avez à peu près vostre compte.
Bien des gens y sont pris ; ce n’est pas aux Hérons
Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte :
Vous verrez que chez vous j’ay puisé ces leçons.

Certaine fille un peu trop fiere
Prétendoit trouver un mary
Jeune, bien-fait, et beau, d’agreable maniere,
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-cy.
Cette fille vouloit aussi
Qu’il eust du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout ; mais qui peut tout avoir ?
Le destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chetifs de moitié.
Quoy moy ? quoy ces gens-là ? L’on radote, je pense.
A moy les proposer ! Helas ils font pitié.
Voyez un peu la belle espece !
L’un n’avoit en l’esprit nulle delicatesse ;
L’autre avoit le nez fait de cette façon-là ;
C’estoit cecy, c’estoit cela,
C’estoit tout : car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses.
Apres les bons partis les mediocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. Ah vrayment, je suis bonne
De leur ouvrir la porte : ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne.
Grace à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoy qu’en solitude.
La belle se sceut gré de tous ces sentimens.
L’âge la fit déchoir ; adieu tous les amans.
Un an se passe et deux avec inquietude.
Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l’amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne pûrent faire
Qu’elle échapât au temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent reparer : que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa preciosité changea lors de langage.
Son miroir luy disoit : Prenez viste un mari.
Je ne sçais quel désir le luy disoit aussi :
Le desir peut loger chez une precieuse :
Celle-cy fit un choix qu’on n’auroit jamais crû,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru.
Jean de Sponde

Jean de Sponde

Stance de la mort

… Je te sens bien esmeu de quelque inquiétude,
Quand tu viens à songer à ceste servitude,
Mais ce songe s’estouffe au sommeil de ce corps :
Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,
De ce profond sommeil soudain tu te resveilles :
Mais quand elle a passé soudain tu te rendors.
Tu surmontes tantost, mais tantost tu succombes,
Tu vas tantost au Ciel, mais tantost tu retombes,
Et le Monde t’enlasse encore en ses destours :
C’est bien plus, car tu crains ce que plus tu désires,
Ton Esperance mesme a pour toy des martyres,
Et bref tu vois ton Bien, mais tu suis le rebours.
Encor ce peu de temps que tu mets à résoudre
Ton départ de la Terre, un nuage de poudre
Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :
J’ay bien veu sauteler les bouillons de ton zèle,
J’ay veu fendre le vent aux cerceaux de ton aisle,
Mais tu t’es rafroidy pour revoler en bas.
Helas ! que cerches tu dans ces relants abysmes,
Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes?
He! que tastonnes-tu dans ceste obscureté,
Où ta clarté, du vent de Dieu mesme allumée,
Ne pousse que les flots d’une espaisse fumée,
Et contrainct à la mort son immortalité ?

Quelle plaine en l’Enfer de ces pointus encombres ?
Quel beau jour en la nuict de ces affreuses ombres ?
Quel doux largue au destroit de tant de vents battu?
Repren cœur, mon Esprit, repren nouvelle force,
Toy mouëlle d’un festu perce à travers l’escorce,
Et, vivant, fay mourir l’escorce, et le festu.

Appren mesme du Temps, que tu cerches d’estendre,
Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre,
Tout se haste, se perd, et coule avec ce Temps :
Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?
Ailleurs : mais tu ne peux sans la fin musuree
De ton mal, commencer le Bien que tu pretens.

Ton mal c’est ta prison, et ta prison encore
Ce corps dont le soucy jour et nuict te dévore :
Il faut rompre, il faut rompre en fin ceste prison.
Tu seras lors au Calme, au beau jour, à la plaine,
Au lieu de tant de vents, tant de nuict, tant de geine,
Qui battent, qui noircist, qui presse ta raison.
Jean de Sponde

Jean de Sponde

Stance de la mort

… Je te sens bien esmeu de quelque inquiétude,
Quand tu viens à songer à ceste servitude,
Mais ce songe s’estouffe au sommeil de ce corps :
Que si la voix de Dieu te frappe les oreilles,
De ce profond sommeil soudain tu te resveilles :
Mais quand elle a passé soudain tu te rendors.
Tu surmontes tantost, mais tantost tu succombes,
Tu vas tantost au Ciel, mais tantost tu retombes,
Et le Monde t’enlasse encore en ses destours :
C’est bien plus, car tu crains ce que plus tu désires,
Ton Esperance mesme a pour toy des martyres,
Et bref tu vois ton Bien, mais tu suis le rebours.
Encor ce peu de temps que tu mets à résoudre
Ton départ de la Terre, un nuage de poudre
Que tu pousses en l’air enveloppe tes pas :
J’ay bien veu sauteler les bouillons de ton zèle,
J’ay veu fendre le vent aux cerceaux de ton aisle,
Mais tu t’es rafroidy pour revoler en bas.
Helas ! que cerches tu dans ces relants abysmes,
Que tu noircis sans fin des horreurs de tes crimes?
He! que tastonnes-tu dans ceste obscureté,
Où ta clarté, du vent de Dieu mesme allumée,
Ne pousse que les flots d’une espaisse fumée,
Et contrainct à la mort son immortalité ?

Quelle plaine en l’Enfer de ces pointus encombres ?
Quel beau jour en la nuict de ces affreuses ombres ?
Quel doux largue au destroit de tant de vents battu?
Repren cœur, mon Esprit, repren nouvelle force,
Toy mouëlle d’un festu perce à travers l’escorce,
Et, vivant, fay mourir l’escorce, et le festu.

Appren mesme du Temps, que tu cerches d’estendre,
Qui coule, qui se perd, et ne te peut attendre,
Tout se haste, se perd, et coule avec ce Temps :
Où trouveras-tu donc quelque longue durée ?
Ailleurs : mais tu ne peux sans la fin musuree
De ton mal, commencer le Bien que tu pretens.

Ton mal c’est ta prison, et ta prison encore
Ce corps dont le soucy jour et nuict te dévore :
Il faut rompre, il faut rompre en fin ceste prison.
Tu seras lors au Calme, au beau jour, à la plaine,
Au lieu de tant de vents, tant de nuict, tant de geine,
Qui battent, qui noircist, qui presse ta raison.
Jean Moréas

Jean Moréas

Stances

Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.

Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l’octroi.

O mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? malgré la cendre
Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?

Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève.
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.

Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.

Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
O chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
La feuille morte.

Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
L’aile du Nombre.

Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
Extrême automne.

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,

Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.
Jean Moréas

Jean Moréas

Stances

Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.

Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l’octroi.

O mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? malgré la cendre
Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
Se couvre de rameaux ?

Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève.
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.

Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.

Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
O chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
La feuille morte.

Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
L’aile du Nombre.

Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
Extrême automne.

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,

Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.
Jean Racine

Jean Racine

A LA LOUANGE DE LA CHARITÉ

Les Méchans m’ont vanté leurs mensonges frivoles
Mais je n’aime que les paroles
De l’éternelle Vérité.
Plein du feu divin qui m’inspire,
Je consacre aujourd’hui ma Lyre
A la celeste Charité.

En vain je parlerois le langage des Anges.
En vain, mon Dieu, de tes louanges
Je remplirais tout l’Univers :
Sans amour, ma gloire n’egale
Que la gloire de la cymbale,
Qui d’un vain bruit frappe les airs.

Que sert à mon esprit de percer les abîmes
Des mystères les plus sublimes,
Et de lire dans l’avenir ?
Sans amour, ma science est vaine,
Comme le songe, dont à peine
Il reste un leger souvenir.

Que me sert que ma Foy transporte les montagnes ?
Que dans les arides campagnes
Les torrens naissent sous mes pas ;
Ou que ranimant la poussiere
Elle rende aux Morts la lumiere,
Si l’amour ne l’anime pas ?

Ouy, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage
Aux pauvres feroient le partage ;
Quand même pour le nom Chrestien,
Bravant les croix les plus infames,
Je livrerais mon corps aux flames,
Si je n’aime, je ne suis rien.

Que je voy de Vertus qui brillent sur ta trace,
Charité, fille de la Grace !
Avec toy marche la Douceur,
Que suit avec un air affable
La Patience inseparable
De la Paix son aimable sœur.

Tel que l’Astre du jour écarte les tenebres
De la Nuit compagnes funebres,
Telle tu chasses d’un coup d’œil
L’Envie aux humains si fatale,
Et toute la troupe infernale
Des Vices enfans de l’Orgueil.

Libre d’ambition, simple, et sans artifice,
Autant que tu hais l’Injustice,
Autant la Vérité te plaist.
Que peut la Colere farouche
Sur un cœur, que jamais ne touche
Le soin de son propre interest ?

Aux faiblesses d’autruy loin d’être inexorable,
Toujours d’un voile favorable
Tu t’efforces de les couvrir.
Quel triomphe manque à ta gloire ?
L’amour sçait tout vaincre, tout croire,
Tout espérer, et tout souffrir.

Un jour Dieu cessera d’inspirer les oracles.
Le don des langues, les miracles
La science aura son déclin.
L’amour, la charité divine,
Eternelle en son origine
Ne connoistra jamais de fin.

Nos clartez ici bas ne sont qu’enigmes sombres,
Mais Dieu sans voiles, et sans ombres
Nous éclairera dans les deux.
Et ce Soleil inaccessible,
Comme à ses yeux je suis visible,
Se rendra visible à mes yeux.

L’amour sur tous les Dons l’emporte avec justice,
De nostre celeste édifice
La Foy vive est le fondement.
La sainte Esperance l’élève,
L’ardente Charité l’achève,
Et l’assure éternellement.

Quand pourray-je t’offrir, ô Charité suprême,
Au sein de la lumiere même
Le Cantique de mes soupirs ;
Et toujours brûlant pour ta gloire,
Toujours puiser, et toujours boire
Dans la source des vrais plaisirs !
Jean Racine

Jean Racine

Acte I, SCENE III — PHEDRE, ŒNONE

PHEDRE
N’allons point plus avant. Demeurons, chère Œnone.
Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne.
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas !

ŒNONE
Dieux tout-puissants ! que nos pleurs vous apaisent.

PHEDRE
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
À pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.

ŒNONE
Comme on voit tous ses vœux l’un l’autre se détruire !
Vous-même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous-même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.
Vous la voyez, madame, et prête à vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher ?

PHEDRE
Noble et brillant auteur d’une triste famille,
Toi, dont ma mère osait se vanter d’être fille,
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.

ŒNONE
Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts ?

PHEDRE
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?

ŒNONE
Quoi, Madame ?

PHEDRE
Insensée, où suis-je ? et qu’ai-je dit ?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ?
Je l’ai perdu : les Dieux m’en ont ravi l’usage.
Œnone, la rougeur me couvre le visage :
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs,
Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.

ŒNONE
Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,
Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours ?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?
Quel charme ou quel poison en a tari la source ?
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
Vous offensez les Dieux auteurs de votre vie ;
Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie ;
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu’un même jour leur ravira leur mère,
Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère,
À ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc,
Cet Hippolyte…

PHEDRE
Ah, dieux !

ŒNONE
Ce reproche vous touche.

PHEDRE
Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ?

ŒNONE
Hé bien ! votre colère éclate avec raison :
J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom.
Vivez donc. Que l’amour, le devoir vous excite,
Vivez, ne souffrez pas que le fils d’une Scythe,
Accablant vos enfants d’un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des Dieux.
Mais ne différez point : chaque moment vous tue.
Réparez promptement votre force abattue,
Tandis que de vos jours, prêts à se consumer,
Le flambeau dure encore, et peut se rallumer.

PHEDRE
J’en ai trop prolongé la coupable durée.

ŒNONE
Quoi ? de quel remords êtes-vous déchirée ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?

PHEDRE
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux Dieux que mon cœur fût innocent comme elles !

ŒNONE
Et quel affreux projet avez-vous enfanté,
Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?

PHEDRE
Je t’en ai dit assez. Épargne-moi le reste.
Je meurs pour ne point faire un aveu si funeste.

ŒNONE
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première.
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?

PHEDRE
Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.

ŒNONE
Et que me direz-vous qui ne cède, grands Dieux !
À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?

PHEDRE
Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable.

ŒNONE
Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,
Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

PHEDRE
Tu le veux. Lève-toi.

ŒNONE
Parlez : je vous écoute.

PHEDRE
Ciel ! que vais-je lui dire ? Et par où commencer ?

ŒNONE
Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.

PHEDRE
O haine de Vénus ! O fatale colère !
Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !

ŒNONE
Oublions-les, Madame. Et qu’à tout l’avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.

PHEDRE
Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

ŒNONE
Que faites-vous, Madame ? Et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?

PHEDRE
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière, et la plus misérable.

ŒNONE
Aimez-vous ?

PHEDRE
De l’amour j’ai toutes les fureurs.

ŒNONE
Pour qui ?

PHEDRE
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J’aime…

ŒNONE
Qui ?

PHEDRE
Tu connais ce fils de l’Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?

ŒNONE
Hippolyte ! Grands Dieux !

PHEDRE
C’est toi qui l’as nommé.

ŒNONE
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace.
O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait-il approcher de tes bords dangereux ?

PHEDRE
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait s’être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée,
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse,
J’adorais Hippolyte ; et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce Dieu que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais Œnone, et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence.
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaine précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive a aussitôt saigné,
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire ;
Et dérober au jour une flamme si noire :
Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.
Jean Racine

Jean Racine

Acte III, Scène 7. — Joad, Josabet, Azarias suivi du Chœur

JOAD
Voilà donc quels vengeurs s’arment pour ta querelle !
Des prêtres, des enfants, ô sagesse éternelle !
Mais, si tu les soutiens, qui les peut ébranler ?
Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler ;
Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.
Ils ne s’assurent point en leurs propres mérites,
Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,
En tes serments jurés au plus saint de leurs rois,
En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,
Et qui doit du soleil égaler la durée.
Mais d’où vient que mon cœur frémit d’un saint effroi ?
Est-ce l’Esprit divin qui s’empare de moi ?
C’est lui-même. Il m’échauffe. Il parle. Mes yeux s’ouvrent,
Et des siècles obscurs devant moi se découvrent.
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
Et de ses mouvements secondez les transports.

LE CHŒUR (chante au son de toute la symphonie des instruments.)
Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
Et qu’à nos cœurs son oracle divin
Soit ce qu’à l’herbe tendre
Est, au printemps, la fraîcheur du matin.

JOAD
Cieux, écoutez ma voix ; terre, prête l’oreille.
Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille.
Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille.
(Ici recommence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)
Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?
Quel est dans ce lieu saint ce pontife égorgé ?
Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide,
Des prophètes divins malheureuse homicide.
De son amour pour toi ton Dieu s’est dépouillé.
Ton encens à ses yeux est un encens souillé.
Où menez-vous ces enfants et ces femmes ?
Le Seigneur a détruit la reine des cités :
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés.
Dieu ne veut plus qu’on vienne à ses solennités.
Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur,
Quelle main en ce jour t’a ravi tous tes charmes ?
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
Pour pleurer ton malheur ?

AZARIAS
O saint temple !

JOSABET
O David !

LE CHŒUR
Dieu de Sion, rappelle,
Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.
(La symphonie recommence encore, et Joad, un moment après, l’interrompt.)

JOAD
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés,
Et porte sur le front une marque immortelle ?
Peuples de la terre, chantez.
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
D’où lui viennent de tous cotés
Ces enfants qu’en son sein elle n’a point portés ?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés :
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière ;
Les peuples à l’envi marchent à ta lumière.
Heureux qui pour Sion d’une sainte ferveur
Sentira son âme embrasée !
Cieux, répandez votre rosée,
Et que la terre enfante son Sauveur !