Poèmes de ce thème
Famille
Albert Samain
Nyza chante
La famille nombreuse, et par les dieux comblée,
Tout autour de la table est encor rassemblée ;
Elyone au long col, Lydie aux seins naissants,
Nyza dont la voix triste a de si purs accents ;
Myrte agile et robuste ; Ixène douce et blanche.
La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche ;
Myrte rit aux éclats ; Ixène jette un cri ;
Et le père accoudé sur la table sourit…
Le jour fut accablant ; par la fenêtre ouverte
Un peu de brise vient de la route déserte ;
La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été.
Et le mystère monte avec l’obscurité…
L’âme pensive au lent adieu de la lumière :
Chante, dit à Nyza la voix grave du père ;
Et, regardant là-bas briller les derniers feux,
Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux.
Entre ses sœurs Nyza de son père est chérie ;
Sa voix semble toujours pleurer une patrie.
Elle a treize ans ; un soir d’amour, la Volupté
De nuit et de lumière a pétri sa beauté.
Son petit front de marbre a l’horreur des servages,
Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages.
Elle chante ; ce sont des rondes d’anciens jours,
Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs.
Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre ;
Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre,
Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir
Au fond du grand silence où le jour va mourir !
Elyone et Lydie, aux limpides pensées,
Se tiennent doucement par la taille enlacées ;
Le petit Myrte dort, la tête sur son bras ;
Et le père, sachant qu’on ne le verra pas,
Faisant tourner un verre avec sa main distraite,
Laisse errer dans ses yeux une larme secrète…
Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux,
N’a point encore à table apporté les flambeaux.
Tout est noir ; le grand ciel brille de feux sans nombre ;
Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre…
Tout autour de la table est encor rassemblée ;
Elyone au long col, Lydie aux seins naissants,
Nyza dont la voix triste a de si purs accents ;
Myrte agile et robuste ; Ixène douce et blanche.
La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche ;
Myrte rit aux éclats ; Ixène jette un cri ;
Et le père accoudé sur la table sourit…
Le jour fut accablant ; par la fenêtre ouverte
Un peu de brise vient de la route déserte ;
La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été.
Et le mystère monte avec l’obscurité…
L’âme pensive au lent adieu de la lumière :
Chante, dit à Nyza la voix grave du père ;
Et, regardant là-bas briller les derniers feux,
Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux.
Entre ses sœurs Nyza de son père est chérie ;
Sa voix semble toujours pleurer une patrie.
Elle a treize ans ; un soir d’amour, la Volupté
De nuit et de lumière a pétri sa beauté.
Son petit front de marbre a l’horreur des servages,
Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages.
Elle chante ; ce sont des rondes d’anciens jours,
Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs.
Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre ;
Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre,
Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir
Au fond du grand silence où le jour va mourir !
Elyone et Lydie, aux limpides pensées,
Se tiennent doucement par la taille enlacées ;
Le petit Myrte dort, la tête sur son bras ;
Et le père, sachant qu’on ne le verra pas,
Faisant tourner un verre avec sa main distraite,
Laisse errer dans ses yeux une larme secrète…
Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux,
N’a point encore à table apporté les flambeaux.
Tout est noir ; le grand ciel brille de feux sans nombre ;
Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre…
Jacques Prévert
Familiale
La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu’est-ce qu’il fait le père?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu’est-ce qu’il trouve le fils?
Il ne trouve rien absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière.
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu’est-ce qu’il fait le père?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu’est-ce qu’il trouve le fils?
Il ne trouve rien absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière.
Jean Amrouche
La douleur martele mon cur...
La douleur martèle mon cœur
Qui tressaute ; il veut s’échapper
Vers une fille inentamée.
Ma mère devait la demander,
Ma mère, elle a tout gaché,
Me brisant les genoux d’un coup.
Je lui souhaite une maladie
Qui la fasse hurler de douleur,
Et que la mâle mort l’emporte.
Moi, avec art, je creuserai sa fosse.
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants satiriques
(Monomotapa, Tunis)
Qui tressaute ; il veut s’échapper
Vers une fille inentamée.
Ma mère devait la demander,
Ma mère, elle a tout gaché,
Me brisant les genoux d’un coup.
Je lui souhaite une maladie
Qui la fasse hurler de douleur,
Et que la mâle mort l’emporte.
Moi, avec art, je creuserai sa fosse.
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants satiriques
(Monomotapa, Tunis)
Jean Racine
Acte IV, Scène 1.
ANDROMAQUE.
Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
Je confie à tes soins mon unique trésor :
Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector.
De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
Veille auprès de Pyrrhus ; fais lui garder sa foi :
S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.
Fais lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
Que ses ressentiments doivent être effacés,
Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
Fais connaître à mon fils les héros de sa race ;
Autant que tu pourras, conduis le sur leur trace.
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
Parle lui tous les jours des vertus de son père,
Et quelquefois aussi parle lui de sa mère.
Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
Et pour ce reste enfin j’ai moi même, en un jour,
Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
Je confie à tes soins mon unique trésor :
Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d’Hector.
De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
Veille auprès de Pyrrhus ; fais lui garder sa foi :
S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.
Fais lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
Que ses ressentiments doivent être effacés,
Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
Fais connaître à mon fils les héros de sa race ;
Autant que tu pourras, conduis le sur leur trace.
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
Parle lui tous les jours des vertus de son père,
Et quelquefois aussi parle lui de sa mère.
Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
Et pour ce reste enfin j’ai moi même, en un jour,
Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
Jean Racine
Acte IV, Scène 3.
JOAD
O mon fils, de ce nom j’ose encor vous nommer,
Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
Que m’arrachent pour vous de trop justes alarmes.
Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,
Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur ;
De l’absolu pouvoir vous ignorez l’ivresse,
Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.
Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ;
Qu’un roi n’a d’autre frein que sa volonté même ;
Qu’il doit immoler tout à sa grandeur suprême ;
Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné,
Et d’un sceptre de fer veut être gouverné ;
Que, s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime :
Ainsi de piège en piège, et d’abîme en abîme,
Corrompant de vos mœurs l’aimable pureté,
Ils vous feront enfin haïr la vérité,
Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;
Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,
Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,
Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.
O mon fils, de ce nom j’ose encor vous nommer,
Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
Que m’arrachent pour vous de trop justes alarmes.
Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,
Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur ;
De l’absolu pouvoir vous ignorez l’ivresse,
Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.
Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ;
Qu’un roi n’a d’autre frein que sa volonté même ;
Qu’il doit immoler tout à sa grandeur suprême ;
Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné,
Et d’un sceptre de fer veut être gouverné ;
Que, s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime :
Ainsi de piège en piège, et d’abîme en abîme,
Corrompant de vos mœurs l’aimable pureté,
Ils vous feront enfin haïr la vérité,
Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;
Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,
Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge,
Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.
Max Jacob
Souvenirs du vieux Montmartre
J’épouse un facteur en retraite !
Après la noce, un strapontin
Se peut-il que maman répète
Ce soir à la Porte-Saint-Martin.
Il faudra noter vos dépenses,
les recettes s’il y en a.
C’est moins pénible qu’on ne pense
et ton mari t’approuvera.
Ma mère était danseuse,
mon père chapardeur,
c’est pourquoi je suis pieuse
et j’ai la bouche en cœur.
Après la noce, un strapontin
Se peut-il que maman répète
Ce soir à la Porte-Saint-Martin.
Il faudra noter vos dépenses,
les recettes s’il y en a.
C’est moins pénible qu’on ne pense
et ton mari t’approuvera.
Ma mère était danseuse,
mon père chapardeur,
c’est pourquoi je suis pieuse
et j’ai la bouche en cœur.
René Char
Compagnie de l’ecoliere
Je sais bien que les chemins marchent
Plus vite que les écoliers
Attelés à leur cartable :
Roulant dans la glu des fumées
Oi l’automne perd le souffle
Jamais douce à vos sujets
Est-ce vous que j’ai vu sourire
Ma fille ma fille je tremble
N’aviez-vous donc pas méfiance
De ce vagabond étranger
Quand il enleva sa casquette
Pour vous demander son chemin
Vous n’avez pas paru surprise
Vous vous étes abordés
Comme coquelicot et blé
Ma fille ma fille je tremble
La fleur qu’il tient entre les dents
Il pourrait la laisser tomber
S’il consent à donner son nom
A rendre l’épave à ses vagues
Ensuite quelque aveu maudit
Qui hanterait votre sommeil
Parmi les ajoncs de son sang
Ma fille ma fille je tremble
Quand ce jeune homme s’éloigna
Le soir mura votre visage
Quand ce jeune homme s’éloigna
Dos voiité front bas et mains vides
Sous les osiers vous étiez grave
Vous ne l’aviez jamais été
Vous rendra-t-il votre beauté
Ma fille ma fille je tremble
La fleur qu’il gardait à la bouche
Savez-vous ce qu’elle cachait
Père un mal pur bordé de mouches
Je Vai voilé de ma pitié
Mais ses yeux tenaient la promesse
Que je me suis faite à moi-même
Je suis folle je suis nouvelle
C’est vous mon père qui changez.
Plus vite que les écoliers
Attelés à leur cartable :
Roulant dans la glu des fumées
Oi l’automne perd le souffle
Jamais douce à vos sujets
Est-ce vous que j’ai vu sourire
Ma fille ma fille je tremble
N’aviez-vous donc pas méfiance
De ce vagabond étranger
Quand il enleva sa casquette
Pour vous demander son chemin
Vous n’avez pas paru surprise
Vous vous étes abordés
Comme coquelicot et blé
Ma fille ma fille je tremble
La fleur qu’il tient entre les dents
Il pourrait la laisser tomber
S’il consent à donner son nom
A rendre l’épave à ses vagues
Ensuite quelque aveu maudit
Qui hanterait votre sommeil
Parmi les ajoncs de son sang
Ma fille ma fille je tremble
Quand ce jeune homme s’éloigna
Le soir mura votre visage
Quand ce jeune homme s’éloigna
Dos voiité front bas et mains vides
Sous les osiers vous étiez grave
Vous ne l’aviez jamais été
Vous rendra-t-il votre beauté
Ma fille ma fille je tremble
La fleur qu’il gardait à la bouche
Savez-vous ce qu’elle cachait
Père un mal pur bordé de mouches
Je Vai voilé de ma pitié
Mais ses yeux tenaient la promesse
Que je me suis faite à moi-même
Je suis folle je suis nouvelle
C’est vous mon père qui changez.
René Char
Les trois sgurs
III
Cet enfant sur ton épaule
Est ta chance et ton fardeau.
Terre en quoi lorchidée brile,
Ne le fatiguez pas de vous.
Restez fleur et frontière,
Restez manne et serpent ;
Ce que la chimère accumule
Bientét délaisse le refuge.
Meurent les yeux singuliers
Et la parole qui découvre.
La plaie qui rampe au miroir
Est maitresse des deux bouges.
Violente l’épaule s’entrouvre ;
Muet apparaît le volcan.
Terre sur quoi l’olivier brille,
Tout s’évanouit en passage.
Cet enfant sur ton épaule
Est ta chance et ton fardeau.
Terre en quoi lorchidée brile,
Ne le fatiguez pas de vous.
Restez fleur et frontière,
Restez manne et serpent ;
Ce que la chimère accumule
Bientét délaisse le refuge.
Meurent les yeux singuliers
Et la parole qui découvre.
La plaie qui rampe au miroir
Est maitresse des deux bouges.
Violente l’épaule s’entrouvre ;
Muet apparaît le volcan.
Terre sur quoi l’olivier brille,
Tout s’évanouit en passage.
Théophile de Viau
Lettre à son frère
. . . . . .
J’espère toutes fois au ciel.
Il fit que ce troupeau farouche,
Tout prest à devorer Daniel,
Ne trouva ny griffe ny bouche :
C’est le mesme qui fit jadis
Descendre un air de paradis
Dans l’air bruslant de la fournaize
Où les saincts, parmy les chaleurs,
Ne sentirent non plus la braize
Que s’ils eussent foulé des fleurs.
. . . . . .
Je verray ces bois verdissans
Où nos isles et l’herbe fresche
Servent aux troupeaux mugissans
Et de promenoir et de creche.
L’aurore y trouve à son retour
L’herbe qu’ils ont mangé le jour.
Je verray l’eau qui les abreuve,
Et j’oirray plaindre les graviers
Et repartir l’escho du fleuve
Aux injures des mariniers.
. . . . . .
Je verray sur nos grenadiers
Leurs rouges pommes entr’ouvertes,
Où le ciel, comme à ses lauriers,
Garde toujours des fueilles vertes.
Je verray ce touffu jasmin
Qui fait ombre à tout le chemin
D’une assez spacieuse allée,
Et la parfume d’une fleur
Qui conserve dans la gelée
Son odorat et sa couleur.
Je verray refleurir nos prez ;
Je leur verray couper les herbes ;
Je verray quelque temps après
Le paysan couché sur les gerbes ;
Et, comme ce climat divin
Nous est très libéral de vin,
Après avoir rempli la grange,
Je verray du matin au soir,
Comme les flots de la vendange
Escumeront dans le pressoir.
. . . . . .
Ce sont les droicts que mon pays
A meritez de ma naissance,
Et mon sort les auroit trahis
Si la mort m’arrivoit en France.
Non, non, quelque cruel complot
Qui de la Garonne et du Lot
Vueille esloigner ma sepulture,
Je ne dois point en autre lieu
Rendre mon corps à la nature
Ny resigner mon ame à Dieu.
L’esperance me confond point ;
Mes maux ont trop de vehemence,
Mes travaux sont au dernier point :
Il faut que mon repos commence.
Quelle vengeance n’a point pris
Le plus fier de tous ces esprits
Qui s’irritent de ma constance !
Ils m’ont veu, laschement soubmis,
Contrefaire une repentance
De ce que je n’ay point commis.
Ha ! que les cris d’un innocent,
Quelques longs maux qui les exercent,
Trouvent mal aisement l’accent
Dont ces ames de fer se percent !
Leur rage dure un an sur moy
Sans trouver ny raison ny loy
Qui l’appaise ou qui luy resiste.
Le plus juste et le plus chrestien
Croit que sa charité m’assiste
Si sa haine ne me fait rien.
L’enorme suitte de malheurs !
Dois-je donc aux races meurtrieres
Tant de fievres et tant de pleurs,
Tant de respects, tant de prieres,
Pour passer mes nuicts sans sommeil,
Sans feu, sans air et sans soleil,
Et pour mordre icy les murailles !
N’ay-je encore souffert qu’en vain ?
Me dois-je arracher les entrailles
Pour soûler leur dernière faim ?
Derechef, mon dernier appuy,
Toy seul dont le secours me dure,
Et qui seul trouves aujourd’huy
Mon adversité longue et dure,
Rare frere, amy genereux,
Que mon sort le plus malheureux
Picque d’avantage à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.
J’espère toutes fois au ciel.
Il fit que ce troupeau farouche,
Tout prest à devorer Daniel,
Ne trouva ny griffe ny bouche :
C’est le mesme qui fit jadis
Descendre un air de paradis
Dans l’air bruslant de la fournaize
Où les saincts, parmy les chaleurs,
Ne sentirent non plus la braize
Que s’ils eussent foulé des fleurs.
. . . . . .
Je verray ces bois verdissans
Où nos isles et l’herbe fresche
Servent aux troupeaux mugissans
Et de promenoir et de creche.
L’aurore y trouve à son retour
L’herbe qu’ils ont mangé le jour.
Je verray l’eau qui les abreuve,
Et j’oirray plaindre les graviers
Et repartir l’escho du fleuve
Aux injures des mariniers.
. . . . . .
Je verray sur nos grenadiers
Leurs rouges pommes entr’ouvertes,
Où le ciel, comme à ses lauriers,
Garde toujours des fueilles vertes.
Je verray ce touffu jasmin
Qui fait ombre à tout le chemin
D’une assez spacieuse allée,
Et la parfume d’une fleur
Qui conserve dans la gelée
Son odorat et sa couleur.
Je verray refleurir nos prez ;
Je leur verray couper les herbes ;
Je verray quelque temps après
Le paysan couché sur les gerbes ;
Et, comme ce climat divin
Nous est très libéral de vin,
Après avoir rempli la grange,
Je verray du matin au soir,
Comme les flots de la vendange
Escumeront dans le pressoir.
. . . . . .
Ce sont les droicts que mon pays
A meritez de ma naissance,
Et mon sort les auroit trahis
Si la mort m’arrivoit en France.
Non, non, quelque cruel complot
Qui de la Garonne et du Lot
Vueille esloigner ma sepulture,
Je ne dois point en autre lieu
Rendre mon corps à la nature
Ny resigner mon ame à Dieu.
L’esperance me confond point ;
Mes maux ont trop de vehemence,
Mes travaux sont au dernier point :
Il faut que mon repos commence.
Quelle vengeance n’a point pris
Le plus fier de tous ces esprits
Qui s’irritent de ma constance !
Ils m’ont veu, laschement soubmis,
Contrefaire une repentance
De ce que je n’ay point commis.
Ha ! que les cris d’un innocent,
Quelques longs maux qui les exercent,
Trouvent mal aisement l’accent
Dont ces ames de fer se percent !
Leur rage dure un an sur moy
Sans trouver ny raison ny loy
Qui l’appaise ou qui luy resiste.
Le plus juste et le plus chrestien
Croit que sa charité m’assiste
Si sa haine ne me fait rien.
L’enorme suitte de malheurs !
Dois-je donc aux races meurtrieres
Tant de fievres et tant de pleurs,
Tant de respects, tant de prieres,
Pour passer mes nuicts sans sommeil,
Sans feu, sans air et sans soleil,
Et pour mordre icy les murailles !
N’ay-je encore souffert qu’en vain ?
Me dois-je arracher les entrailles
Pour soûler leur dernière faim ?
Derechef, mon dernier appuy,
Toy seul dont le secours me dure,
Et qui seul trouves aujourd’huy
Mon adversité longue et dure,
Rare frere, amy genereux,
Que mon sort le plus malheureux
Picque d’avantage à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.
Victor Hugo
Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Ellé entrait, et disait : « Bonjour, mon petit père » ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh! que de soirs d’hiver radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu!
J’appelais cette vie être content de peu!
Et dire qu’elle est morte! hélas! que Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Ellé entrait, et disait : « Bonjour, mon petit père » ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh! que de soirs d’hiver radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu!
J’appelais cette vie être content de peu!
Et dire qu’elle est morte! hélas! que Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
Victor Hugo
Oui, l’aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles
Oui, l’aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles,
Lorsqu’un grand coup de vent lui cassa les deux ailes
Sa chute fit dans l’air un foudroyant sillon ;
Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie ;
Chacun selon ses dents se partagea la proie ;
L’Angleterre prit l’aigle, et l’Autriche l’aiglon.
Vous savez ce qu’on fit du géant historique.
Pendant six ans on vit, loin derrière l’Afrique,
Sous le verrou des rois prudents,
— Oh ! n’exilons personne ! oh ! l’exil est impie !
— Cette grande figure en sa cage accroupie,
Ployée, et les genoux aux dents.
Encor si ce banni n’eût rien aimé sur terre !
Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils, ce vainqueur !
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde,
Le portrait d’un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur !
Le soir, quand son regard se perdait dans l’alcôve,
Ce qui se remuait dans cette tête chauve,
Ce que son œil cherchait dans le passé profond,
— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées
Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées,
En regardaient passer les ombres sur son front ; –
Ce n’était pas toujours, sire, cette épopée
Que vous aviez naguère écrite avec l’épée :
Arcole, Austerlitz, Montmirail ;
Ni l’apparition des vieilles pyramides ;
Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n’était pas le bruit de bombe et de mitraille
Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons,
Quand son souffle poussait sur cette mer troublée
Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons ;
Ce n’était pas Madrid, le Kremlin et le Phare,
La diane au matin fredonnant sa fanfare,
Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l’épaisseur des blés :
Non, ce qui l’occupait, c’est l’ombre blonde et rose
D’un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l’orient,
Tandis qu’avec amour sa nourrice enchantée
D’une goutte de lait au bout du sein restée
Agace sa lèvre en riant.
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise,
Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l’aise,
Il pleurait, d’amour éperdu.
Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd’hui glacée,
Seul être qui pouvais distraire sa pensée
Du trône du monde perdu !
Lorsqu’un grand coup de vent lui cassa les deux ailes
Sa chute fit dans l’air un foudroyant sillon ;
Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie ;
Chacun selon ses dents se partagea la proie ;
L’Angleterre prit l’aigle, et l’Autriche l’aiglon.
Vous savez ce qu’on fit du géant historique.
Pendant six ans on vit, loin derrière l’Afrique,
Sous le verrou des rois prudents,
— Oh ! n’exilons personne ! oh ! l’exil est impie !
— Cette grande figure en sa cage accroupie,
Ployée, et les genoux aux dents.
Encor si ce banni n’eût rien aimé sur terre !
Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils, ce vainqueur !
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde,
Le portrait d’un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur !
Le soir, quand son regard se perdait dans l’alcôve,
Ce qui se remuait dans cette tête chauve,
Ce que son œil cherchait dans le passé profond,
— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées
Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées,
En regardaient passer les ombres sur son front ; –
Ce n’était pas toujours, sire, cette épopée
Que vous aviez naguère écrite avec l’épée :
Arcole, Austerlitz, Montmirail ;
Ni l’apparition des vieilles pyramides ;
Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n’était pas le bruit de bombe et de mitraille
Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons,
Quand son souffle poussait sur cette mer troublée
Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons ;
Ce n’était pas Madrid, le Kremlin et le Phare,
La diane au matin fredonnant sa fanfare,
Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l’épaisseur des blés :
Non, ce qui l’occupait, c’est l’ombre blonde et rose
D’un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l’orient,
Tandis qu’avec amour sa nourrice enchantée
D’une goutte de lait au bout du sein restée
Agace sa lèvre en riant.
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise,
Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l’aise,
Il pleurait, d’amour éperdu.
Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd’hui glacée,
Seul être qui pouvais distraire sa pensée
Du trône du monde perdu !