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Poèmes de ce thème

Famille

Albert Samain

Albert Samain

Nyza chante

La famille nombreuse, et par les dieux comblée,
Tout autour de la table est encor rassemblée ;
Elyone au long col, Lydie aux seins naissants,
Nyza dont la voix triste a de si purs accents ;
Myrte agile et robuste ; Ixène douce et blanche.
La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche ;
Myrte rit aux éclats ; Ixène jette un cri ;
Et le père accoudé sur la table sourit…
Le jour fut accablant ; par la fenêtre ouverte
Un peu de brise vient de la route déserte ;
La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été.
Et le mystère monte avec l’obscurité…
L’âme pensive au lent adieu de la lumière :
Chante, dit à Nyza la voix grave du père ;

Et, regardant là-bas briller les derniers feux,
Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux.
Entre ses sœurs Nyza de son père est chérie ;
Sa voix semble toujours pleurer une patrie.
Elle a treize ans ; un soir d’amour, la Volupté
De nuit et de lumière a pétri sa beauté.
Son petit front de marbre a l’horreur des servages,
Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages.
Elle chante ; ce sont des rondes d’anciens jours,
Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs.
Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre ;
Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre,
Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir
Au fond du grand silence où le jour va mourir !
Elyone et Lydie, aux limpides pensées,
Se tiennent doucement par la taille enlacées ;
Le petit Myrte dort, la tête sur son bras ;
Et le père, sachant qu’on ne le verra pas,
Faisant tourner un verre avec sa main distraite,
Laisse errer dans ses yeux une larme secrète…
Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux,
N’a point encore à table apporté les flambeaux.
Tout est noir ; le grand ciel brille de feux sans nombre ;
Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre…
Théophile de Viau

Théophile de Viau

Lettre à son frère

. . . . . .
J’espère toutes fois au ciel.
Il fit que ce troupeau farouche,
Tout prest à devorer Daniel,
Ne trouva ny griffe ny bouche :
C’est le mesme qui fit jadis
Descendre un air de paradis
Dans l’air bruslant de la fournaize
Où les saincts, parmy les chaleurs,
Ne sentirent non plus la braize
Que s’ils eussent foulé des fleurs.
. . . . . .

Je verray ces bois verdissans
Où nos isles et l’herbe fresche
Servent aux troupeaux mugissans
Et de promenoir et de creche.
L’aurore y trouve à son retour
L’herbe qu’ils ont mangé le jour.
Je verray l’eau qui les abreuve,
Et j’oirray plaindre les graviers
Et repartir l’escho du fleuve
Aux injures des mariniers.
. . . . . .

Je verray sur nos grenadiers
Leurs rouges pommes entr’ouvertes,
Où le ciel, comme à ses lauriers,
Garde toujours des fueilles vertes.
Je verray ce touffu jasmin
Qui fait ombre à tout le chemin
D’une assez spacieuse allée,
Et la parfume d’une fleur
Qui conserve dans la gelée
Son odorat et sa couleur.

Je verray refleurir nos prez ;
Je leur verray couper les herbes ;
Je verray quelque temps après
Le paysan couché sur les gerbes ;
Et, comme ce climat divin
Nous est très libéral de vin,
Après avoir rempli la grange,
Je verray du matin au soir,
Comme les flots de la vendange
Escumeront dans le pressoir.
. . . . . .

Ce sont les droicts que mon pays
A meritez de ma naissance,
Et mon sort les auroit trahis
Si la mort m’arrivoit en France.
Non, non, quelque cruel complot
Qui de la Garonne et du Lot
Vueille esloigner ma sepulture,
Je ne dois point en autre lieu
Rendre mon corps à la nature
Ny resigner mon ame à Dieu.

L’esperance me confond point ;
Mes maux ont trop de vehemence,
Mes travaux sont au dernier point :
Il faut que mon repos commence.
Quelle vengeance n’a point pris
Le plus fier de tous ces esprits
Qui s’irritent de ma constance !
Ils m’ont veu, laschement soubmis,
Contrefaire une repentance
De ce que je n’ay point commis.

Ha ! que les cris d’un innocent,
Quelques longs maux qui les exercent,
Trouvent mal aisement l’accent
Dont ces ames de fer se percent !
Leur rage dure un an sur moy
Sans trouver ny raison ny loy
Qui l’appaise ou qui luy resiste.
Le plus juste et le plus chrestien
Croit que sa charité m’assiste
Si sa haine ne me fait rien.

L’enorme suitte de malheurs !
Dois-je donc aux races meurtrieres
Tant de fievres et tant de pleurs,
Tant de respects, tant de prieres,
Pour passer mes nuicts sans sommeil,
Sans feu, sans air et sans soleil,
Et pour mordre icy les murailles !
N’ay-je encore souffert qu’en vain ?
Me dois-je arracher les entrailles
Pour soûler leur dernière faim ?

Derechef, mon dernier appuy,
Toy seul dont le secours me dure,
Et qui seul trouves aujourd’huy
Mon adversité longue et dure,
Rare frere, amy genereux,
Que mon sort le plus malheureux
Picque d’avantage à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.
Victor Hugo

Victor Hugo

Oui, l’aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles

Oui, l’aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles,
Lorsqu’un grand coup de vent lui cassa les deux ailes
Sa chute fit dans l’air un foudroyant sillon ;
Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie ;
Chacun selon ses dents se partagea la proie ;
L’Angleterre prit l’aigle, et l’Autriche l’aiglon.

Vous savez ce qu’on fit du géant historique.
Pendant six ans on vit, loin derrière l’Afrique,
Sous le verrou des rois prudents,
— Oh ! n’exilons personne ! oh ! l’exil est impie !
— Cette grande figure en sa cage accroupie,
Ployée, et les genoux aux dents.

Encor si ce banni n’eût rien aimé sur terre !
Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils, ce vainqueur !
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde,
Le portrait d’un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur !

Le soir, quand son regard se perdait dans l’alcôve,
Ce qui se remuait dans cette tête chauve,
Ce que son œil cherchait dans le passé profond,
— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées
Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées,
En regardaient passer les ombres sur son front ; –

Ce n’était pas toujours, sire, cette épopée
Que vous aviez naguère écrite avec l’épée :
Arcole, Austerlitz, Montmirail ;
Ni l’apparition des vieilles pyramides ;
Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;

Ce n’était pas le bruit de bombe et de mitraille
Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons,
Quand son souffle poussait sur cette mer troublée
Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons ;

Ce n’était pas Madrid, le Kremlin et le Phare,
La diane au matin fredonnant sa fanfare,
Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l’épaisseur des blés :

Non, ce qui l’occupait, c’est l’ombre blonde et rose
D’un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l’orient,
Tandis qu’avec amour sa nourrice enchantée
D’une goutte de lait au bout du sein restée
Agace sa lèvre en riant.

Le père alors posait ses coudes sur sa chaise,
Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l’aise,
Il pleurait, d’amour éperdu.
Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd’hui glacée,
Seul être qui pouvais distraire sa pensée
Du trône du monde perdu !