Poèmes de ce thème
Mer, rivières et océans
Arthur Rimbaud
Le Bateau ivre
Comme je descendais des Fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées
Moi l’autre hiver plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques.
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
— Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur,
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhérnots et les Maelstroms épais
Fileur éternel des immobilités bleues
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors ci t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –
Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache !
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées
Moi l’autre hiver plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques.
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
— Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur,
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhérnots et les Maelstroms épais
Fileur éternel des immobilités bleues
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors ci t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? –
Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache !
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Arthur Rimbaud
Marine
Les chars d’argent et de cuivre–
Les proues d’acier et d’argent–
Battent l’écume,–
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt,–
Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.
Les proues d’acier et d’argent–
Battent l’écume,–
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt,–
Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.
Charles Baudelaire
L’homme et la mer
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
Jean Moréas
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Jean Tardieu
La Seine de Paris
De ceux qui préférant à leurs regrets les fleuves
et à leurs souvenirs les profonds monuments
aiment l’eau qui descend au partage des villes,
la Seine de Paris me sait le plus fidèle
à ses quais adoucis de livres. Pas un souffle
qui ne vienne vaincu par les mains des remous
sans me trouver prêt à le prendre et à relire
dans ses cheveux le chant des montagnes, pas un
silence dans les nuits d’été où je ne glisse
comme une feuille entre l’air et le flot, pas une aile
blanche d’oiseau remontant de la mer
ne longe le soleil sans m’arracher d’un cri
strident à ma pesanteur monotone ! Les piliers
sont lourds après le pas inutile et je plonge
par eux jusqu’à la terre et quand
je remonte et ruisselle et m’ébroue,
j’invoque un dieu qui regarde aux fenêtres
et brille de plaisir dans les vitres caché.
Protégé par ses feux je lutte de vitesse
en moi-même avec l’eau qui ne veut pas attendre
et du fardeau des bruits de pas et de voitures
et de marteaux sur des tringles et de voix
tant de rapidité me délivre… Les quais
et les tours sont déjà loin lorsque soudain
je les retrouve, recouvrant comme les siècles,
avec autant d’amour et de terreur, vague après vague,
méandres de l’esprit la courbe de mon fleuve.
et à leurs souvenirs les profonds monuments
aiment l’eau qui descend au partage des villes,
la Seine de Paris me sait le plus fidèle
à ses quais adoucis de livres. Pas un souffle
qui ne vienne vaincu par les mains des remous
sans me trouver prêt à le prendre et à relire
dans ses cheveux le chant des montagnes, pas un
silence dans les nuits d’été où je ne glisse
comme une feuille entre l’air et le flot, pas une aile
blanche d’oiseau remontant de la mer
ne longe le soleil sans m’arracher d’un cri
strident à ma pesanteur monotone ! Les piliers
sont lourds après le pas inutile et je plonge
par eux jusqu’à la terre et quand
je remonte et ruisselle et m’ébroue,
j’invoque un dieu qui regarde aux fenêtres
et brille de plaisir dans les vitres caché.
Protégé par ses feux je lutte de vitesse
en moi-même avec l’eau qui ne veut pas attendre
et du fardeau des bruits de pas et de voitures
et de marteaux sur des tringles et de voix
tant de rapidité me délivre… Les quais
et les tours sont déjà loin lorsque soudain
je les retrouve, recouvrant comme les siècles,
avec autant d’amour et de terreur, vague après vague,
méandres de l’esprit la courbe de mon fleuve.
Jean-Claude Renard
Méduses
Méduses sous la mer sont éclats d’astres roses.
Etoiles sous la terre ont enchanté le sang.
Le sang s’est souvenu de ses métamorphoses.
Et les poulpes dans l’air sont les soleils du sang.
FABLE, 1952.
Etoiles sous la terre ont enchanté le sang.
Le sang s’est souvenu de ses métamorphoses.
Et les poulpes dans l’air sont les soleils du sang.
FABLE, 1952.
Joachim Du Bellay
Les Louanges d’Anjou
AU FLEUVE DE LOIRE
O de qui la vive course
Prend sa bienheureuse source,
D’une argentine fontaine,
Qui d’une fuite lointaine,
Te rends au sein fluctueux
De l’Océan monstrueux,
Loire, hausse ton chef ores
Bien haut, et bien haut encores,
Et jette ton œil divin
Sur ce pays Angevin,
Le plus heureux et fertile,
Qu’autre où ton onde distille.
Bien d’autres Dieux que toi,
Père, Daignent aimer ce repaire,
À qui le Ciel fut donneur
De toute grâce et bonheur.
Cérès, lorsque vagabonde
Allait quérant par le monde
Sa fille, dont possesseur
Fut l’infernal ravisseur,
De ses pas sacrés toucha
Cette terre, et se coucha
Lasse sur ton vert rivage,
Qui lui donna doux breuvage.
Et celui-là, qui pour mère
Eut la cuisse de son père,
Le Dieu des Indes vainqueur
Arrosa de sa liqueur
Les monts, les vaux et campaignes
De ce terroir que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forêts ici,
Qui leurs chevelures vives
Haussent autour de tes rives,
Les faunes aux pieds soudains,
Qui après biches et daims,
Et cerfs aux têtes ramées
Ont leurs forces animées.
Regarde tes Nymphes belles
À ces Demi-dieux rebelles,
Qui à grand’ course les suivent,
Et si près d’elles arrivent,
Qu’elles sentent bien souvent
De leurs haleines le vent.
Je vois déjà hors d’haleine
Les pauvrettes, qui à peine
Pourront atteindre ton cours,
Si tu ne leur fais secours.
Combien (pour les secourir)
De fois t’a-t-on vu courir
Tout furieux en la plaine ?
Trompant l’espoir et la peine
De l’avare laboureur,
Hélas ! qui n’eut point d’horreur
Blesser du soc sacrilège
De tes Nymphes le collège,
Collège qui se récrée
Dessus ta rive sacrée.
Qui voudra donc loue et chante
Tout ce dont l’Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l’Arabie Heureuse.
Quant à moi, tant que ma Lyre
Voudra les chansons élire
Que je lui commanderai,
Mon Anjou je chanterai.
O mon Fleuve paternel,
Quand le dormir éternel
Fera tomber à l’envers
Celui qui chante ces vers,
Et que par les bras amis
Mon corps bien près sera mis
De quelque fontaine vive,
Non guère loin de ta rive,
Au moins sur ma froide cendre
Fais quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruit fameux
À ton rivage écumeux.
N’oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu’ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.
O de qui la vive course
Prend sa bienheureuse source,
D’une argentine fontaine,
Qui d’une fuite lointaine,
Te rends au sein fluctueux
De l’Océan monstrueux,
Loire, hausse ton chef ores
Bien haut, et bien haut encores,
Et jette ton œil divin
Sur ce pays Angevin,
Le plus heureux et fertile,
Qu’autre où ton onde distille.
Bien d’autres Dieux que toi,
Père, Daignent aimer ce repaire,
À qui le Ciel fut donneur
De toute grâce et bonheur.
Cérès, lorsque vagabonde
Allait quérant par le monde
Sa fille, dont possesseur
Fut l’infernal ravisseur,
De ses pas sacrés toucha
Cette terre, et se coucha
Lasse sur ton vert rivage,
Qui lui donna doux breuvage.
Et celui-là, qui pour mère
Eut la cuisse de son père,
Le Dieu des Indes vainqueur
Arrosa de sa liqueur
Les monts, les vaux et campaignes
De ce terroir que tu baignes.
Regarde, mon Fleuve, aussi
Dedans ces forêts ici,
Qui leurs chevelures vives
Haussent autour de tes rives,
Les faunes aux pieds soudains,
Qui après biches et daims,
Et cerfs aux têtes ramées
Ont leurs forces animées.
Regarde tes Nymphes belles
À ces Demi-dieux rebelles,
Qui à grand’ course les suivent,
Et si près d’elles arrivent,
Qu’elles sentent bien souvent
De leurs haleines le vent.
Je vois déjà hors d’haleine
Les pauvrettes, qui à peine
Pourront atteindre ton cours,
Si tu ne leur fais secours.
Combien (pour les secourir)
De fois t’a-t-on vu courir
Tout furieux en la plaine ?
Trompant l’espoir et la peine
De l’avare laboureur,
Hélas ! qui n’eut point d’horreur
Blesser du soc sacrilège
De tes Nymphes le collège,
Collège qui se récrée
Dessus ta rive sacrée.
Qui voudra donc loue et chante
Tout ce dont l’Inde se vante,
Sicile la fabuleuse,
Ou bien l’Arabie Heureuse.
Quant à moi, tant que ma Lyre
Voudra les chansons élire
Que je lui commanderai,
Mon Anjou je chanterai.
O mon Fleuve paternel,
Quand le dormir éternel
Fera tomber à l’envers
Celui qui chante ces vers,
Et que par les bras amis
Mon corps bien près sera mis
De quelque fontaine vive,
Non guère loin de ta rive,
Au moins sur ma froide cendre
Fais quelques larmes descendre,
Et sonne mon bruit fameux
À ton rivage écumeux.
N’oublie le nom de celle
Qui toutes beautés excelle,
Et ce qu’ai pour elle aussi
Chanté sur ce bord ici.
Joachim Du Bellay
Prosphonematique au roi très chrétien henri ii
. . . . . .
Seine dormoit au plus creux de ses ondes,
Mais te sentant de sa rive approcher,
A mis dehors ses belles tresses blondes,
Et s’est assise au coupeau d’un rocher.
Ses filles lors, qui à my-corps y nouent,
Diversement à l’entour d’elle jouent.
Marne peignoit ses beaux cheveux liquides,
Qui luy armoint et l’un et l’autre flanc :
Oyze au soleil seichoit les siens humides,
Les separant sur son col net & blanc :
Et de ces jongz, Yonne, que tu portes,
Tu en tissois chapeaux de mile sortes.
Seine dormoit au plus creux de ses ondes,
Mais te sentant de sa rive approcher,
A mis dehors ses belles tresses blondes,
Et s’est assise au coupeau d’un rocher.
Ses filles lors, qui à my-corps y nouent,
Diversement à l’entour d’elle jouent.
Marne peignoit ses beaux cheveux liquides,
Qui luy armoint et l’un et l’autre flanc :
Oyze au soleil seichoit les siens humides,
Les separant sur son col net & blanc :
Et de ces jongz, Yonne, que tu portes,
Tu en tissois chapeaux de mile sortes.
José María de Heredia
Le Bain
L’homme et la bête, tels que le beau monstre antique
Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d’or de l’âcre pulvérin,
Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.
Et l’étalon sauvage et le dompteur rustique,
Humant à pleins poumons l’odeur du sel marin,
Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.
La houle s’enfle, court, se dresse comme un mur
Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets éblouissants fait rejaillir l’eau bleue ;
Et, les cheveux épars, s’effarant dans l’azur,
Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet échevelé de la fumante écume.
Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d’or de l’âcre pulvérin,
Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.
Et l’étalon sauvage et le dompteur rustique,
Humant à pleins poumons l’odeur du sel marin,
Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.
La houle s’enfle, court, se dresse comme un mur
Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets éblouissants fait rejaillir l’eau bleue ;
Et, les cheveux épars, s’effarant dans l’azur,
Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet échevelé de la fumante écume.
José María de Heredia
Le Récif de corail
Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.
Et tout ce que le sel ou l’iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.
De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux ;
Dans l’ombre transparente indolemment il rôde ;
Et, brusquement, d’un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d’or, de nacre et d’émeraude.
Éclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.
Et tout ce que le sel ou l’iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.
De sa splendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux ;
Dans l’ombre transparente indolemment il rôde ;
Et, brusquement, d’un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d’or, de nacre et d’émeraude.
Jules Supervielle
Haute mer
Parmi les oiseaux et les lunes
Qui hantent le dessous des mers
Et qu’on devine à la surface
Aux folles phases de l’écume,
Parmi l’aveugle témoignage
Et les sillages sous-marins
De mille poissons sans visage
Qui cachent en eux leur chemin,
Le noyé cherche la chanson
Où s’était formé son jeune âge,
Ecoute en vain les coquillages
Et les fait choir au sombre fond.
Qui hantent le dessous des mers
Et qu’on devine à la surface
Aux folles phases de l’écume,
Parmi l’aveugle témoignage
Et les sillages sous-marins
De mille poissons sans visage
Qui cachent en eux leur chemin,
Le noyé cherche la chanson
Où s’était formé son jeune âge,
Ecoute en vain les coquillages
Et les fait choir au sombre fond.
Jules Supervielle
Les Poissons
Mémoire des poissons dans les criques profondes,
Que puis-je faire ici de vos lents souvenirs,
Je ne sais rien de vous qu’un peu d’écume et d’ombre
Et qu’un jour, comme moi, il vous faudra mourir.
Alors que venez-vous interroger mes rêves
Comme si je pouvais vous être de secours?
Avez en mer, laissez-moi sur ma terre sèche,
Nous ne sommes pas faits pour mélanger nos jours.
Que puis-je faire ici de vos lents souvenirs,
Je ne sais rien de vous qu’un peu d’écume et d’ombre
Et qu’un jour, comme moi, il vous faudra mourir.
Alors que venez-vous interroger mes rêves
Comme si je pouvais vous être de secours?
Avez en mer, laissez-moi sur ma terre sèche,
Nous ne sommes pas faits pour mélanger nos jours.
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant
La Solitude
… Au creux de cette grotte fraîche,
Où l’amour se pourrait geler,
Écho ne cesse de brûler
Pour son amant froid et revêche.
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la céleste harmonie
D’un doux luth, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie,
Faisant répéter mes accords
A la voix qui lui sert de corps.
Tantôt, sortant de ces ruines,
Je monte au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher
En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir,
Sous une falaise escarpée,
D’où je regarde avec plaisir
L’onde qui l’a presque sapée
Jusqu’au siège de Palémon,
Fait d’éponges et de limon.
Que c’est une chose agréable
D’être sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer
Après quelque orage effroyable !
Et que les chevelus tritons,
Hauts, sur les vagues secouées
Frappent les airs d’étranges tons
Avec leurs trompes enrouées,
Dont l’éclat rend respectueux
Les vents les plus impétueux….
Où l’amour se pourrait geler,
Écho ne cesse de brûler
Pour son amant froid et revêche.
Je m’y coule sans faire bruit,
Et par la céleste harmonie
D’un doux luth, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie,
Faisant répéter mes accords
A la voix qui lui sert de corps.
Tantôt, sortant de ces ruines,
Je monte au haut de ce rocher,
Dont le sommet semble chercher
En quel lieu se font les bruines ;
Puis je descends tout à loisir,
Sous une falaise escarpée,
D’où je regarde avec plaisir
L’onde qui l’a presque sapée
Jusqu’au siège de Palémon,
Fait d’éponges et de limon.
Que c’est une chose agréable
D’être sur le bord de la mer,
Quand elle vient à se calmer
Après quelque orage effroyable !
Et que les chevelus tritons,
Hauts, sur les vagues secouées
Frappent les airs d’étranges tons
Avec leurs trompes enrouées,
Dont l’éclat rend respectueux
Les vents les plus impétueux….
Paul Claudel
Quatrième Ode: La Muse qui est la Grâce (première partie)
Encore! encore la mer qui revient me rechercher comme une barque,
La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allègée.
Comme une barque qui ne tient plus qu’à sa corde, et qui danse furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,
Comme le grand pur sang que l’on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l’amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement les rênes avec un rire éclatant!
Encore la nuit qui revient me rechercher,
Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint à l’Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la porte et le batardeau!
Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui s’ouvre!
Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les
hommes! Voici la nuit! Encore la fenêtre qui s’ouvre!
Et je suis comme la jeune fille à la fenêtre du beau château blanc, dans le clair de lune,
Qui entend, le cœur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres et le bruit de deux chevaux qui s’agitent,
Et elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre qui se ramasse, et tout son coeur est soulevé par l’amour de la vie et par la grande force comique!
Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la Gloire, et le mal de ce coeur trop plein!
Si le vigneron n’entre pas impunément dans la cuve,
Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de paroles,
Sans que les fumées m’en montent au cerveau!
Ah, ce soir est à moi! ah, cette grande nuit est à moi! tout le
gouffre de la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal!
Elle ne fait que de commencer! il sera temps de dormir dans autre jour!
Ah, je suis ivre! ah, je suis livré au dieu! j’entends une voix en moi et la mesure qui s’accélère, le mouvement de la joie,
L’ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée!
Que m’importent tous les hommes à présent! Ce n’est pas pour eux que je suis fait, mais pour le
Transport de cette mesure sacrée!
O le cri de la trompette bouchée! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque!
Que m’importe aucun d’eux? Ce rythme seul! Qu’ils me suivent ou non? Que m’importe qu’ils m’entendent ou pas?
Voici le dépliement de la grande Aile poétique!
Que me parlez-vous de la musique? laissez-moi seulement mettre mes sandales d’or!
Je n’ai pas besoin de tout cet attirail qu’il lui faut. Je ne demande pas que vous vous bouchiez les yeux.
Les mots que j’emploie,
Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes!
Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!
Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.
Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!…
La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allègée.
Comme une barque qui ne tient plus qu’à sa corde, et qui danse furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,
Comme le grand pur sang que l’on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l’amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement les rênes avec un rire éclatant!
Encore la nuit qui revient me rechercher,
Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint à l’Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la porte et le batardeau!
Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui s’ouvre!
Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les
hommes! Voici la nuit! Encore la fenêtre qui s’ouvre!
Et je suis comme la jeune fille à la fenêtre du beau château blanc, dans le clair de lune,
Qui entend, le cœur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres et le bruit de deux chevaux qui s’agitent,
Et elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre qui se ramasse, et tout son coeur est soulevé par l’amour de la vie et par la grande force comique!
Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la Gloire, et le mal de ce coeur trop plein!
Si le vigneron n’entre pas impunément dans la cuve,
Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de paroles,
Sans que les fumées m’en montent au cerveau!
Ah, ce soir est à moi! ah, cette grande nuit est à moi! tout le
gouffre de la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal!
Elle ne fait que de commencer! il sera temps de dormir dans autre jour!
Ah, je suis ivre! ah, je suis livré au dieu! j’entends une voix en moi et la mesure qui s’accélère, le mouvement de la joie,
L’ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée!
Que m’importent tous les hommes à présent! Ce n’est pas pour eux que je suis fait, mais pour le
Transport de cette mesure sacrée!
O le cri de la trompette bouchée! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque!
Que m’importe aucun d’eux? Ce rythme seul! Qu’ils me suivent ou non? Que m’importe qu’ils m’entendent ou pas?
Voici le dépliement de la grande Aile poétique!
Que me parlez-vous de la musique? laissez-moi seulement mettre mes sandales d’or!
Je n’ai pas besoin de tout cet attirail qu’il lui faut. Je ne demande pas que vous vous bouchiez les yeux.
Les mots que j’emploie,
Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes!
Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!
Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.
Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!…
Paul Éluard
Poisson
Les poissons, les nageurs, les bateaux
Transforment l’eau.
L’eau est douce et ne bouge
Que pour ce qui la touche. °
Le poisson avance
Comme un doigt dans un gant,
Le nageur danse lentement
Et la voile respire.
Mais l’eau douce bouge
Pour ce qui la touche,
Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau
Qu’elle porte
Et qu’elle emporte.
Les Animaux et Leurs Hommes
Transforment l’eau.
L’eau est douce et ne bouge
Que pour ce qui la touche. °
Le poisson avance
Comme un doigt dans un gant,
Le nageur danse lentement
Et la voile respire.
Mais l’eau douce bouge
Pour ce qui la touche,
Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau
Qu’elle porte
Et qu’elle emporte.
Les Animaux et Leurs Hommes
René Char
Le bois de l’epte
Je n’étais ce jour-la que deux jambes qui marchent.
Aussi, le regard sec, le nul au centre du visage,
Je me mis a suivre le ruisseau du vallon.
Bas coureur, ce fade ermite ne s’*immiscait pas
Dans l’informe oi je m’étendais toujours plus avant.
Venus du mur d’angle d’une ruine laissée jadis par l’incendie,
Plongérent soudain dans l’eau grise
Deux rosiers sauvages pleins d’une douce et inflexible volonté.
Aussi, le regard sec, le nul au centre du visage,
Je me mis a suivre le ruisseau du vallon.
Bas coureur, ce fade ermite ne s’*immiscait pas
Dans l’informe oi je m’étendais toujours plus avant.
Venus du mur d’angle d’une ruine laissée jadis par l’incendie,
Plongérent soudain dans l’eau grise
Deux rosiers sauvages pleins d’une douce et inflexible volonté.
Robert Desnos
La cascade
Quelle flèche a percé le ciel et le rocher ?
Elle vibre. Elle étale, ainsi qu’un paon, sa queue
Ou, comme la comète à minuit vient nicher,
Le brouillard de sa tige et ses pennes sans nœuds.
Que surgisse le sang de la chair entr’ouverte,
Lèvres taisant déja le murmure et le cri,
Un doigt posé suspend le temps et déconcerte
Le témoin dans les yeux duquel le fait s’inscrit.
Silence ? nous savons pourtant les mots de passe,
Sentinelles perdues loin des feux de bivouac
Nous sentirons monter dans les ténèbres basses
L’odeur du chèvrefeuille et celle du ressac.
Qu’enfin l’aube jaillisse à travers tes abîmes,
Distance, et qu’un rayon dessine sur les eaux,
Présage du retour de l’archer et des hymnes,
Un arc-en-ciel et son carquois plein de roseaux.
CALIXTO, suivi de CONTRÉE, Contrée.
Elle vibre. Elle étale, ainsi qu’un paon, sa queue
Ou, comme la comète à minuit vient nicher,
Le brouillard de sa tige et ses pennes sans nœuds.
Que surgisse le sang de la chair entr’ouverte,
Lèvres taisant déja le murmure et le cri,
Un doigt posé suspend le temps et déconcerte
Le témoin dans les yeux duquel le fait s’inscrit.
Silence ? nous savons pourtant les mots de passe,
Sentinelles perdues loin des feux de bivouac
Nous sentirons monter dans les ténèbres basses
L’odeur du chèvrefeuille et celle du ressac.
Qu’enfin l’aube jaillisse à travers tes abîmes,
Distance, et qu’un rayon dessine sur les eaux,
Présage du retour de l’archer et des hymnes,
Un arc-en-ciel et son carquois plein de roseaux.
CALIXTO, suivi de CONTRÉE, Contrée.
Sully Prudhomme
Sur l’eau
Je n’entends que le bruit de la rive et de l’eau,
Le chagrin résigné d’une source qui pleure
Ou d’un rocher qui verse une larme par heure,
Et le vague frisson des feuilles de bouleau.
Je ne sens pas le fleuve entraîner le bateau,
Mais c’est le bord fleuri qui passe, et je demeure ;
Et dans le flot profond, que de mes yeux j’effleure,
Le ciel bleu renversé tremble comme un rideau.
On dirait que cette onde en sommeillant serpente,
Oscille, et ne sait plus le côté de la pente :
Une fleur qu’on y pose hésite à le choisir.
Et, comme cette fleur, tout ce que l’homme envie
Peut se venir poser sur le flot de ma vie,
Sans désormais m’apprendre où penche mon désir.
Le chagrin résigné d’une source qui pleure
Ou d’un rocher qui verse une larme par heure,
Et le vague frisson des feuilles de bouleau.
Je ne sens pas le fleuve entraîner le bateau,
Mais c’est le bord fleuri qui passe, et je demeure ;
Et dans le flot profond, que de mes yeux j’effleure,
Le ciel bleu renversé tremble comme un rideau.
On dirait que cette onde en sommeillant serpente,
Oscille, et ne sait plus le côté de la pente :
Une fleur qu’on y pose hésite à le choisir.
Et, comme cette fleur, tout ce que l’homme envie
Peut se venir poser sur le flot de ma vie,
Sans désormais m’apprendre où penche mon désir.
Tristan Corbière
La Fin
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
Ou perdus dans un grain.
La Mer!...
— Comme ils ont bu leur boujaron. —
Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,
Respire à chaque flot.
— Voyez à l’horizon se soulever la houle ;
On dirait le ventre amoureux
D’une fille de joie en rut, à moitié soûle…
Ils sont là! — La houle a du creux. —
— Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !...
C’est leur anniversaire — Il revient bien souvent —
Ô poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ;
— Eux : le De profundis que leur corne le vent.
.Qu’ils roulent infinis dans les espaces vierges !..
Qu’ils roulent verts et nus,
Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges…
— Laissez-les donc rouler, terriens parvenus!
(Port breton, d’Odilon Redon)
Ou perdus dans un grain.
La Mer!...
— Comme ils ont bu leur boujaron. —
Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,
Respire à chaque flot.
— Voyez à l’horizon se soulever la houle ;
On dirait le ventre amoureux
D’une fille de joie en rut, à moitié soûle…
Ils sont là! — La houle a du creux. —
— Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !...
C’est leur anniversaire — Il revient bien souvent —
Ô poète, gardez pour vous vos chants d’aveugle ;
— Eux : le De profundis que leur corne le vent.
.Qu’ils roulent infinis dans les espaces vierges !..
Qu’ils roulent verts et nus,
Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges…
— Laissez-les donc rouler, terriens parvenus!
(Port breton, d’Odilon Redon)
Victor Hugo
Pleine mer
L’abîme ; on ne sait quoi de terrible qui gronde ;
Le vent; l’obscurité vaste comme le monde ;
Partout les flots ; partout où l’œil peut s’enfoncer,
La rafale qu’on voit aller, venir, passer ;
L’onde, linceul ; le ciel, ouverture de tombe ;
Les ténèbres sans l’arche et l’eau sans la colombe,
Les nuages ayant l’aspect d’une forêt.
Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait
Dire, entre l’eau sans fond et l’espace sans borne,
Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,
Faite de cécité, de stupeur et de bruit,
Vient de l’immense mer ou de l’immense nuit.
L’œil distingue, au milieu du gouffre où l’air sanglote,
Quelque chose d’informe et de hideux qui flotte,
Un grand cachalot mort à carcasse de fer,
On ne sait quel cadavre à vau-l’eau dans la mer,
Œuf de titan dont l’homme aurait fait un navire.
Cela vogue, cela nage, cela chavire ;
Cela fut un vaisseau ; l’écume aux blancs amas
Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts.
Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,
S’engloutit, reparaît, se meut comme le songe,
Chaos d’agrès rompus, de poutres, de haubans;
Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants.
L’onde passe à travers ce débris ; l’eau s’engage
Et déferle en hurlant le long du bastingage,
Et tourmente des bouts de corde à des crampons
Dans le ruissellement formidable des ponts ;
La houle éperdument furieuse saccage
Aux deux flancs du vaisseau les cintres d’une cage
Où jadis une roue effrayante a tourné.
Personne ; le néant, froid, muet, étonné ;
D’affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes ;
L’entre-pont a des trous où se dressent les restes
De cinq tubes pareils à des clairons géants,
Pleins jadis d’une foudre, et qui, tordus, béants,
Ployés, éteints, n’ont plus, sur l’eau qui les balance,
Qu’un noir vomissement de nuit et de silence ;
Le flux et le reflux, comme avec un rabot,
Dénude à chaque coup l’étrave et l’étambot,
Et dans la lame on voit se débattre l’échine
D’une mystérieuse et difforme machine.
Cette masse sous l’eau rôde, fantôme obscur.
Des putréfactions fermentent, à coup sûr,
Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre.
Dessus, des tourbillons d’oiseaux de mer; dans l’ombre,
Dessous, des millions de poissons carnassiers.
Tout à l’entour, les flots, ces liquides aciers,
Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.
Des espaces déserts sous des espaces vides.
Ô triste mer! sépulcre où tout semble vivant !
Ces deux athlètes faits de furie et de vent,
Le tangage qui brave et le roulis qui fume,
Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume,
Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat
De la quille ou du pont dans leur noir pugilat.
Par moments, au zénith un nuage se troue,
Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,
Une lueur, qui tremble au souffle de l’autan,
Blême, éclaire à demi ce mot : LÉVIATHAN.
Puis l’apparition se perd dans l’eau profonde ;
Tout fuit.
LÉVIATHAN ; c’est là tout le vieux monde,
Âpre et démesuré dans sa fauve laideur ;
LÉVIATHAN, c’est là tout le passé : grandeur,
Horreur…
Le vent; l’obscurité vaste comme le monde ;
Partout les flots ; partout où l’œil peut s’enfoncer,
La rafale qu’on voit aller, venir, passer ;
L’onde, linceul ; le ciel, ouverture de tombe ;
Les ténèbres sans l’arche et l’eau sans la colombe,
Les nuages ayant l’aspect d’une forêt.
Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait
Dire, entre l’eau sans fond et l’espace sans borne,
Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,
Faite de cécité, de stupeur et de bruit,
Vient de l’immense mer ou de l’immense nuit.
L’œil distingue, au milieu du gouffre où l’air sanglote,
Quelque chose d’informe et de hideux qui flotte,
Un grand cachalot mort à carcasse de fer,
On ne sait quel cadavre à vau-l’eau dans la mer,
Œuf de titan dont l’homme aurait fait un navire.
Cela vogue, cela nage, cela chavire ;
Cela fut un vaisseau ; l’écume aux blancs amas
Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts.
Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,
S’engloutit, reparaît, se meut comme le songe,
Chaos d’agrès rompus, de poutres, de haubans;
Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants.
L’onde passe à travers ce débris ; l’eau s’engage
Et déferle en hurlant le long du bastingage,
Et tourmente des bouts de corde à des crampons
Dans le ruissellement formidable des ponts ;
La houle éperdument furieuse saccage
Aux deux flancs du vaisseau les cintres d’une cage
Où jadis une roue effrayante a tourné.
Personne ; le néant, froid, muet, étonné ;
D’affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes ;
L’entre-pont a des trous où se dressent les restes
De cinq tubes pareils à des clairons géants,
Pleins jadis d’une foudre, et qui, tordus, béants,
Ployés, éteints, n’ont plus, sur l’eau qui les balance,
Qu’un noir vomissement de nuit et de silence ;
Le flux et le reflux, comme avec un rabot,
Dénude à chaque coup l’étrave et l’étambot,
Et dans la lame on voit se débattre l’échine
D’une mystérieuse et difforme machine.
Cette masse sous l’eau rôde, fantôme obscur.
Des putréfactions fermentent, à coup sûr,
Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre.
Dessus, des tourbillons d’oiseaux de mer; dans l’ombre,
Dessous, des millions de poissons carnassiers.
Tout à l’entour, les flots, ces liquides aciers,
Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.
Des espaces déserts sous des espaces vides.
Ô triste mer! sépulcre où tout semble vivant !
Ces deux athlètes faits de furie et de vent,
Le tangage qui brave et le roulis qui fume,
Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume,
Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat
De la quille ou du pont dans leur noir pugilat.
Par moments, au zénith un nuage se troue,
Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,
Une lueur, qui tremble au souffle de l’autan,
Blême, éclaire à demi ce mot : LÉVIATHAN.
Puis l’apparition se perd dans l’eau profonde ;
Tout fuit.
LÉVIATHAN ; c’est là tout le vieux monde,
Âpre et démesuré dans sa fauve laideur ;
LÉVIATHAN, c’est là tout le passé : grandeur,
Horreur…
Victor Hugo
Soirée en mer
Près du pêcheur qui ruisselle,
Quand tous deux, au jour baissant,
Nous errons dans la nacelle,
Laissant chanter l’homme frêle
Et gémir le flot puissant ;
Sous l’abri que font les voiles
Lorsque nous nous asseyons ;
Dans cette ombre où tu te voiles
Quand ton regard aux étoiles
Semble cueillir des rayons ;
Quand tous deux nous croyons lire
Ce que la nature écrit,
Réponds, ô toi que j’admire,
D’où vient que mon cœur soupire ?
D’où vient que ton front sourit ?
Dis, d’où vient qu’à chaque lame,
Comme une coupe de fiel,
La pensée emplit mon âme ?
C’est que moi je vois la rame
Tandis que tu vois le ciel !
C’est que je vois les flots sombres,
Toi, les astres enchantés !
C’est que, perdu dans leurs nombres,
Hélas ! je compte les ombres
Quand tu comptes les clartés !
Chacun, c’est la loi suprême,
Rame, hélas ! jusqu’à la fin.
Pas d’homme, ô fatal problème !
Qui ne laboure ou ne sème
Sur quelque chose de vain !
L’homme est sur un flot qui gronde.
L’ouragan tord son manteau.
Il rame en la nuit profonde,
Et l’espoir s’en va dans l'onde
Par les fentes du bateau.
Sa voile que le vent troue
Se déchire à tout moment,
De sa route l’eau se joue,
Les obstacles sur sa proue
Ecument incessamment.
Hélas ! hélas ! tout travaille
Sous tes yeux, ô Jéhova !
De quelque côté qu’on aille,
Partout un flot qui tressaille,
Partout un homme qui va !
Où vas-tu ? — Vers la nuit noire.
Où vas-tu ? — Vers le grand jour.
Toi ? — Je cherche s’il faut croire.
Et toi ? — Je vais à la gloire.
Et toi ? — Je vais à l’amour.
Vous allez tous à la tombe !
Vous allez à l’inconnu !
Aigle, vautour ou colombe,
Vous allez où tout retombe
Et d’où rien n’est revenu !
Vous allez où vont encore
Ceux qui font le plus de bruit !
Où va la fleur qu’avril dore !
Vous allez où va l’aurore !
Vous allez où va la nuit !
A quoi bon toutes ces peines ?
Pourquoi tant de soins jaloux ?
Buvez l’onde des fontaines,
Secouez le gland des chênes,
Aimez, et rendormez-vous !
Lorsqu’ainsi que des abeilles
On a travaillé toujours ;
Qu’on a rêvé des merveilles ;
Lorsqu’on a sur bien des veilles
Amoncelé bien des jours,
Sur votre plus belle rose,
Sur votre lys le plus beau,
Savez-vous ce qui se pose ?
C’est l’oubli pour toute chose,
Pour tout homme le tombeau !
Car le Seigneur nous retire
Les fruits à peine cueillis.
Il dit : Echoue ! au navire.
Il dit à la flamme : Expire !
Il dit à la fleur : Pâlis !
Il dit au guerrier qui fonde :
— Je garde le dernier mot.
Monte, monte, ô roi du monde !
La chute la plus profonde
Pend au sommet le plus haut. —
Il a dit à la mortelle :
— Vite ! éblouis ton amant.
Avant de mourir sois belle.
Sois un instant étincelle,
Puis cendre éternellement ! —
Cet ordre auquel tu t’opposes
T’enveloppe et t’engloutit.
Mortel, plains-toi, si tu l’oses,
Au Dieu qui fit ces deux choses,
Le ciel grand, l’homme petit !
Chacun, qu’il doute ou qu’il nie,
Lutte en frayant son chemin ;
Et l’éternelle harmonie
Pèse, comme une ironie,
Sur tout ce tumulte humain !
Tous ces faux biens qu’on envie
Passent comme un soir de mai.
Vers l’ombre, hélas ! tout dévie.
Que reste-t-il de la vie,
Excepté d’avoir aimé !
Quand tous deux, au jour baissant,
Nous errons dans la nacelle,
Laissant chanter l’homme frêle
Et gémir le flot puissant ;
Sous l’abri que font les voiles
Lorsque nous nous asseyons ;
Dans cette ombre où tu te voiles
Quand ton regard aux étoiles
Semble cueillir des rayons ;
Quand tous deux nous croyons lire
Ce que la nature écrit,
Réponds, ô toi que j’admire,
D’où vient que mon cœur soupire ?
D’où vient que ton front sourit ?
Dis, d’où vient qu’à chaque lame,
Comme une coupe de fiel,
La pensée emplit mon âme ?
C’est que moi je vois la rame
Tandis que tu vois le ciel !
C’est que je vois les flots sombres,
Toi, les astres enchantés !
C’est que, perdu dans leurs nombres,
Hélas ! je compte les ombres
Quand tu comptes les clartés !
Chacun, c’est la loi suprême,
Rame, hélas ! jusqu’à la fin.
Pas d’homme, ô fatal problème !
Qui ne laboure ou ne sème
Sur quelque chose de vain !
L’homme est sur un flot qui gronde.
L’ouragan tord son manteau.
Il rame en la nuit profonde,
Et l’espoir s’en va dans l'onde
Par les fentes du bateau.
Sa voile que le vent troue
Se déchire à tout moment,
De sa route l’eau se joue,
Les obstacles sur sa proue
Ecument incessamment.
Hélas ! hélas ! tout travaille
Sous tes yeux, ô Jéhova !
De quelque côté qu’on aille,
Partout un flot qui tressaille,
Partout un homme qui va !
Où vas-tu ? — Vers la nuit noire.
Où vas-tu ? — Vers le grand jour.
Toi ? — Je cherche s’il faut croire.
Et toi ? — Je vais à la gloire.
Et toi ? — Je vais à l’amour.
Vous allez tous à la tombe !
Vous allez à l’inconnu !
Aigle, vautour ou colombe,
Vous allez où tout retombe
Et d’où rien n’est revenu !
Vous allez où vont encore
Ceux qui font le plus de bruit !
Où va la fleur qu’avril dore !
Vous allez où va l’aurore !
Vous allez où va la nuit !
A quoi bon toutes ces peines ?
Pourquoi tant de soins jaloux ?
Buvez l’onde des fontaines,
Secouez le gland des chênes,
Aimez, et rendormez-vous !
Lorsqu’ainsi que des abeilles
On a travaillé toujours ;
Qu’on a rêvé des merveilles ;
Lorsqu’on a sur bien des veilles
Amoncelé bien des jours,
Sur votre plus belle rose,
Sur votre lys le plus beau,
Savez-vous ce qui se pose ?
C’est l’oubli pour toute chose,
Pour tout homme le tombeau !
Car le Seigneur nous retire
Les fruits à peine cueillis.
Il dit : Echoue ! au navire.
Il dit à la flamme : Expire !
Il dit à la fleur : Pâlis !
Il dit au guerrier qui fonde :
— Je garde le dernier mot.
Monte, monte, ô roi du monde !
La chute la plus profonde
Pend au sommet le plus haut. —
Il a dit à la mortelle :
— Vite ! éblouis ton amant.
Avant de mourir sois belle.
Sois un instant étincelle,
Puis cendre éternellement ! —
Cet ordre auquel tu t’opposes
T’enveloppe et t’engloutit.
Mortel, plains-toi, si tu l’oses,
Au Dieu qui fit ces deux choses,
Le ciel grand, l’homme petit !
Chacun, qu’il doute ou qu’il nie,
Lutte en frayant son chemin ;
Et l’éternelle harmonie
Pèse, comme une ironie,
Sur tout ce tumulte humain !
Tous ces faux biens qu’on envie
Passent comme un soir de mai.
Vers l’ombre, hélas ! tout dévie.
Que reste-t-il de la vie,
Excepté d’avoir aimé !