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Nuit et lune

Alphonse de Lamartine

Alphonse de Lamartine

Il est nuit… Qui respire ?… Ah ! c’est la longue haleine

Il est nuit… Qui respire ?… Ah ! c’est la longue haleine,
La respiration nocturne de la plaine !
Elle semble, ô désert ! craindre de t’éveiller.

Accoudé sur ce sable, immuable oreiller,
J’écoute, en retenant l’haleine intérieure,
La brise du dehors, qui passe, chante et pleure ;
Langue sans mots de l’air, dont seul je sais le sens,
Dont aucun verbe humain n’explique les accents,
Mais que tant d’autres nuits sous l’étoile passées
M’ont appris, dès l’enfance, à traduire en pensées.
Oui, je comprends, ô vent ! ta confidence aux nuits :
Tu n’as pas de secret pour mon âme, depuis
Tes hurlements d’hiver dans le mât qui se brise,
Jusqu’à la demi-voix de l’impalpable brise
Qui sème, en imitant des bruissements d’eau,
L’écume du granit en grains sur mon manteau.

Quel charme de sentir la voile palpitante
Incliner, redresser le piquet de ma tente,
En donnant aux sillons qui nous creusent nos lits
D’une mer aux longs flots l’insensible roulis !
Nulle autre voix que toi, voix d’en haut descendue,
Ne parle à ce désert muet sous l’étendue.
Qui donc en oserait troubler le grand repos ?
Pour nos balbutiements aurait-il des échos ?
Non ; le tonnerre et toi, quand ton simoun y vole,
Vous avez seuls le droit d’y prendre la parole,
Et le lion, peut-être, aux narines de feu,
Et Job, lion humain, quand il rugit à Dieu !…

Comme on voit l’infini dans son miroir, l’espace !
À cette heure où, d’un ciel poli comme une glace,
Sur l’horizon doré la lune au plein contour
De son disque rougi réverbère un faux jour,
Je vois à sa lueur, d’assises en assises,
Monter du noir Liban les cimes indécises,
D’où l’étoile, émergeant des bords jusqu’au milieu,
Semble un cygne baigné dans les jardins de Dieu.

II

Sur l’océan de sable où navigue la lune,
Mon œil partout ailleurs flotte de dune en dune ;
Le sol, mal aplani sous ses vastes niveaux,
Imite les grands flux et les reflux des eaux.
À peine la poussière, en vague amoncelée,
Y trace-t-elle en creux le lit d’une vallée,
Où le soir, comme un sel que le bouc vient lécher,
La caravane boit la sueur du rocher.
L’œil, trompé par l’aspect au faux jour des étoiles,
Croit que, si le navire, ouvrant ici ses voiles,
Cinglait sur l’élément où la gazelle a fui,
Ces flots pétrifiés s’amolliraient sous lui,
Et donneraient aux mâts courbés sur leurs sillages
Des lames du désert les sublimes tangages !

Mais le chameau pensif, au roulis de son dos,
Navire intelligent, berce seul sur ces flots ;
Dieu le fit, ô désert ! pour arpenter ta face,
Lent comme un jour qui vient après un jour qui passe,
Patient comme un but qui ne s’approche pas,
Long comme un infini traversé pas à pas,
Prudent comme la soif quarante jours trompée,
Qui mesure la goutte à sa langue trempée ;
Nu comme l’indigent, sobre comme la faim,
Ensanglantant sa bouche aux ronces du chemin ;
Sûr comme un serviteur, humble comme un esclave,
Déposant son fardeau pour chausser son entrave,
Trouvant le poids léger, l’homme bon, le frein doux,
Et pour grandir l’enfant pliant ses deux genoux !

III

Les miens, couchés en file au fond de la ravine,
Ruminent sourdement l’herbe morte ou l’épine ;
Leurs longs cous sur le sol rampent comme un serpent ;
Aux flancs maigres de lait leur petit se suspend,
Et, s’épuisant d’amour, la plaintive chamelle
Les lèche en leur livrant le suc de sa mamelle.
Semblables à l’escadre à l’ancre dans un port,
Dont l’antenne pliée attend le vent qui dort,
Ils attendent soumis qu’au réveil de la plaine
Le chant du chamelier leur cadence leur peine,
Arrivant chaque soir pour repartir demain,
Et comme nous, mortels, mourant tous en chemin !

IV

D’une bande de feu l’horizon se colore,
L’obscurité renvoie un reflet à l’aurore ;
Sous cette pourpre d’air, qui pleut du firmament,
Le sable s’illumine en mer de diamant.
Hâtons-nous !… replions, après ce léger somme,
La tente d’une nuit semblable aux jours de l’homme,
Et sur cet océan qui recouvre les pas,
Recommençons la route où l’on n’arrive pas !

Eh ! ne vaut-elle pas celles où l’on arrive ?
Car, en quelque climat que l’homme marche ou vive,
Au but de ses désirs, pensé, voulu, rêvé,
Depuis qu’on est parti qui donc est arrivé ?…

Sans doute le désert, comme toute la terre,
Est rude aux pieds meurtris du marcheur solitaire,
Qui plante au jour le jour la tente de Jacob,
Ou qui creuse en son cœur les abîmes de Job !
Entre l’Arabe et nous le sort tient l’équilibre ;
Nos malheurs sont égaux… mais son malheur est libre !
Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
L’un est un pan du ciel, l’autre un pan de prison ;
Aux pierres du foyer l’homme des murs s’enchaîne,
Il prend dans ses sillons racine comme un chêne :
L’homme dont le désert est la vaste cité
N’a d’ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l’y suivre.
Être seul, c’est régner ; être libre, c’est vivre.
Par la faim et la soif il achète ses biens ;
Il sait que nos trésors ne sont que des liens.
Sur les flancs calcinés de cette arène avare
Le pain est graveleux, l’eau tiède, l’ombre rare ;
Mais, fier de s’y tracer un sentier non frayé,
Il regarde son ciel et dit : Je l’ai payé !…

Sous un soleil de plomb la terre ici fondue
Pour unique ornement n’a que son étendue ;
On n’y voit point bleuir, jusqu’au fond d’un ciel noir,
Ces neiges où nos yeux montent avec le soir ;
On n’y voit pas au loin serpenter dans les plaines
Ces artères des eaux d’où divergent les veines
Qui portent aux vallons par les moissons dorés
L’ondoîment des épis ou la graisse des prés ;
On n’y voit pas blanchir, couchés dans l’herbe molle,
Ces gras troupeaux que l’homme à ses festins immole ;
On n’y voit pas les mers dans leur bassin changeant
Franger les noirs écueils d’une écume d’argent,
Ni les sombres forêts à l’ondoyante robe
Vêtir de leur velours la nudité du globe,
Ni le pinceau divers que tient chaque saison
Des couleurs de l’année y peindre l’horizon ;
On n’y voit pas enfin, près du grand lit des fleuves,
Des vieux murs des cités sortir des cités neuves,
Dont la vaste ceinture éclate chaque nuit
Comme celle d’un sein qui porte un double fruit !
Mers humaines d’où monte avec des bruits de houles
L’innombrable rumeur du grand roulis des foules !

V

Rien de ces vêtements, dont notre globe est vert,
N’y revêt sous ses pas la lèpre du désert ;
De ses flancs décharnés la nudité sans germe
Laisse les os du globe en percer l’épiderme ;
Et l’homme, sur ce sol d’où l’oiseau même a fui,
Y charge l’animal d’y mendier pour lui !
Plier avant le jour la tente solitaire,
Rassembler le troupeau qui lèche à nu la terre ;
Autour du puits creusé par l’errante tribu
Faire boire l’esclave où la jument a bu ;
Aux flancs de l’animal, qui s’agenouille et brame,
Suspendre à poids égaux les enfants et la femme ;
Voguer jusqu’à la nuit sur ces vagues sans bords,
En laissant le coursier brouter à jeun son mors ;
Boire à la fin du jour, pour toute nourriture,
Le lait que la chamelle à votre soif mesure,
Ou des fruits du dattier ronger les maigres os ;
Recommencer sans fin des haltes sans repos
Pour épargner la source où la lèvre s’étanche ;
Partir et repartir jusqu’à la barbe blanche…
Dans des milliers de jours, à tous vos jours pareils,
Ne mesurer le temps qu’au nombre des soleils ;
Puis de ses os blanchis, sur l’herbe des savanes,
Tracer après sa mort la route aux caravanes…
Voilà l’homme !… Et cet homme a ses félicités !
Ah ! c’est que le désert est vide des cités ;
C’est qu’en voguant au large, au gré des solitudes,
On y respire un air vierge des multitudes !
C’est que l’esprit y plane indépendant du lieu ;
C’est que l’homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
Moi-même, de mon âme y déposant la rouille,
Je sens que j’y grandis de ce que j’y dépouille,
Et que mon esprit, libre et clair comme les cieux,
Y prend la solitude et la grandeur des lieux !

VI

Tel que le nageur nu, qui plonge dans les ondes,
Dépose au bord des mers ses vêtements immondes,
Et, changeant de nature en changeant d’élément,
Retrempe sa vigueur dans le flot écumant,
Il ne se souvient plus, sur ces lames énormes,
Des tissus dont la maille emprisonnait ses formes ;
Des sandales de cuir, entraves de ses piés,
De la ceinture étroite où ses flancs sont liés,
Des uniformes plis, des couleurs convenues
Du manteau rejeté de ses épaules nues ;
Il nage, et, jusqu’au ciel par la vague emporté,
Il jette à l’Océan son cri de liberté !…
Demandez-lui s’il pense, immergé dans l’eau vive,
Ce qu’il pensait naguère accroupi sur la rive !
Non, ce n’est plus en lui l’homme de ses habits,
C’est l’homme de l’air vierge et de tous les pays.
En quittant le rivage, il recouvre son âme :
Roi de sa volonté, libre comme la lame !…

VII

Le désert donne à l’homme un affranchissement
Tout pareil à celui de ce fier élément ;
À chaque pas qu’il fait sur sa route plus large,
D’un de ses poids d’esprit l’espace le décharge ;
Il soulève en marchant, à chaque station,
Les serviles anneaux de l’imitation ;
Il sème, en s’échappant de cette Égypte humaine,
Avec chaque habitude, un débris de sa chaîne…

Ces murs de servitude, en marbre édifiés,
Ces balbeks tout remplis de dieux pétrifiés,
Pagodes, minarets, panthéons, acropoles,
N’y chargent pas le sol du poids de leurs coupoles ;
La foi n’y parle pas les langues de Babel ;
L’homme n’y porte pas, comme une autre Rachel,
Cachés sous son chameau, dans les plis de sa robe,
Les dieux de sa tribu que le voleur dérobe !
L’espace ouvre l’esprit à l’immatériel.
Quand Moïse au désert pensait pour Israël,
À ceux qui portaient Dieu, de Memphis en Judée,
L’Arche ne pesait pas… car Dieu n’est qu’une idée !

VIII

Et j’ai vogué déjà, depuis soixante jours,
Vers ce vague horizon qui recule toujours ;
Et mon âme, oubliant ses pas dans sa carrière,
Sans espoir en avant, sans espoir en arrière,
Respirant à plein souffle un air illimité,
De son isolement se fait sa volupté.
La liberté d’esprit, c’est ma terre promise !
Marcher seul affranchit, penser seul divinise !…

La lune, cette nuit, visitait le désert ;
D’un brouillard sablonneux son disque recouvert
Par le vent du simoun, qui soulève sa brume,
De l’océan de sable en transperçant l’écume,
Rougissait comme un fer de la forge tiré ;
Le sol lui renvoyait ce feu réverbéré ;
D’une pourpre de sang l’atmosphère était teinte,
La poussière brûlait cendre au pied mal éteinte ;
Ma tente, aux coups du vent, sur mon front s’écroula,
Ma bouche sans haleine au sable se colla ;
Je crus qu’un pas de Dieu faisait trembler la terre,
Et, pensant l’entrevoir à travers le mystère,
Je dis au tourbillon : « Ô Très-Haut ! si c’est toi,
Comme autrefois à Job, en chair apparais-moi ! »

IX

Mais son esprit en moi répondit : « Fils du doute,
Dis donc à l’Océan d’apparaître à la goutte !
Dis à l’éternité d’apparaître au moment !
Dis au soleil voilé par l’éblouissement
D’apparaître en clin d’œil à la pâle étincelle
Que le ver lumineux ou le caillou recèle !
Dis à l’immensité, qui ne me contient pas,
D’apparaître à l’espace inscrit dans tes deux pas !

« Et par quel mot pour toi veux-tu que je me nomme ?
Et par quel sens veux-tu que j’apparaisse à l’homme ?
Est-ce l’œil, ou l’oreille, ou la bouche, ou la main ?
Qu’est-il en toi de Dieu ? Qu’est-il en moi d’humain ?
L’œil n’est qu’un faux cristal voilé d’une paupière
Qu’un éclair éblouit, qu’aveugle une poussière ;
L’oreille, qu’un tympan sur un nerf étendu,
Que frappe un son charnel par l’esprit entendu ;
La bouche, qu’un conduit par où le ver de terre
De la terre et de l’eau vit ou se désaltère ;
La main, qu’un muscle adroit, doué d’un tact subtil ;
Mais quand il ne tient pas, ce muscle, que sait-il ?…
Peux-tu voir l’invisible ou palper l’impalpable ?
Fouler aux pieds l’esprit comme l’herbe ou le sable ?
Saisir l’âme ? embrasser l’idée avec les bras ?
Ou respirer Celui qui ne s’aspire pas ?

« Suis-je opaque, ô mortels ! pour vous donner une ombre ?
Éternelle unité, suis-je un produit du nombre ?
Suis-je un lieu pour paraître à l’œil étroit ou court ?
Suis-je un son pour frapper sur l’oreille du sourd ?
Quelle forme de toi n’avilit ma nature ?
Qui ne devient petit quand c’est qui mesure ?…

« Dans quel espace enfin des abîmes des cieux
Voudrais-tu que ma gloire apparût à tes yeux ?
Est-ce sur cette terre où dans la nuit tu rampes ?
Terre, dernier degré de ces milliers de rampes
Qui toujours finissant recommencent toujours,
Et dont le calcul même est trop long pour tes jours ?
Petit charbon tombé d’un foyer de comète
Que sa rotation arrondit en planète,
Qui du choc imprimé continue à flotter,
Que mon œil oublierait aux confins de l’éther
Si, des sables de feu dont je sème ma nue,
Un seul grain de poussière échappait à ma vue ?

« Est-ce dans mes soleils ? ou dans quelque autre feu
De ces foyers du ciel, dont le grand doigt de Dieu
Pourrait seul mesurer le diamètre immense ?
Mais, quelque grand qu’il soit, il finit, il commence.
On calculerait donc mon orbite inconnu ?
Celui qui contient tout serait donc contenu ?
Les pointes du compas, inscrites sur ma face,
Pourraient donc en s’ouvrant mesurer ma surface ?
Un espace des cieux, par d’autres limité,
Emprisonnerait donc ma propre immensité ?
L’astre où j’apparaîtrais, par un honteux contraste,
Serait plus Dieu que moi, car il serait plus vaste ?
Et le doigt insolent d’un vil calculateur
Comme un nombre oserait chiffrer son Créateur ?…
Du jour où de l’Éden la clarté s’éteignit,
L’antiquité menteuse en songe me peignit ;
Chaque peuple à son tour, idolâtre d’emblème,
Me fit semblable à lui pour s’adorer lui-même.

« Le Gange le premier, fleuve ivre de pavots,
Où les songes sacrés roulent avec les flots,
De mon être intangible en voulant palper l’ombre,
De ma sainte unité multiplia le nombre,
De ma métamorphose éblouit ses autels,
Fit diverger l’encens sur mille dieux mortels ;
De l’éléphant lui-même adorant les épaules,
Lui fit porter sur rien le monde et ses deux pôles,
Éleva ses tréteaux dans le temple indien,
Transforma l’Éternel en vil comédien,
Qui, changeant à sa voix de rôle et de figure,
Jouait le Créateur devant sa créature !
La Perse, rougissant de cet ignoble jeu,
Avec plus de respect m’incarna dans le feu ;
Pontife du soleil, le pieux Zoroastre
Pour me faire éclater me revêtit d’un astre.

« Chacun me confondit avec son élément :
La Chine astronomique avec le firmament ;
L’Égypte moissonneuse avec la terre immonde
Que le dieu-Nil arrose et le dieu-bœuf féconde ;
La Grèce maritime avec l’onde ou l’éther
Que gourmandait pour moi Neptune ou Jupiter,
Et, se forgeant un ciel aussi vain qu’elle-même,
Dans la Divinité ne vit qu’un grand poème !

« Mais le temps soufflera sur ce qu’ils ont rêvé,
Et sur ces sombres nuits mon astre s’est levé.

X

« Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
Vous prendrez-vous toujours au piège des images ?
Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus ?
J’apparais à l’esprit, mais par mes attributs !
C’est dans l’entendement que vous me verrez luire,
Tout œil me rétrécit qui croit me reproduire.
Ne mesurez jamais votre espace et le mien,
Si je n’étais pas tout je ne serais plus rien !

« Non, ce second chaos qu’un panthéiste adore,
Où dans l’immensité Dieu même s’évapore,
D’éléments confondus pêle-mêle brutal
Où le bien n’est plus bien, où le mal n’est plus mal ;
Mais ce tout, centre-Dieu de l’âme universelle,
Subsistant dans son œuvre et subsistant sans elle :
Beauté, puissance, amour, intelligence et loi,
Et n’enfantant de lui que pour jouir de soi !…
Voilà la seule forme où je puis t’apparaître !
Je ne suis pas un être, ô mon fils ! Je suis l’Être !
Plonge dans ma hauteur et dans ma profondeur,
Et conclus ma sagesse en pensant ma grandeur !
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre,
Pour m’y trouver un nom ; je n’en ai qu’un… mystère.

— Ô Mystère ! lui dis-je, eh bien ! sois donc ma foi…
Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi !
Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres,
J’en relève mon front ébloui de ténèbres !
Quand l’astre à l’horizon retire sa splendeur,
L’immensité de l’ombre atteste sa grandeur !
À cette obscurité notre foi se mesure,
Plus l’objet est divin, plus l’image est obscure.
Je renonce à chercher des yeux, des mains, des bras,
Et je dis : C’est bien toi, car je ne te vois pas ! »

XI

Ainsi dans son silence et dans sa solitude,
Le désert me parlait mieux que la multitude.
Ô désert ! ô grand vide où l’écho vient du ciel !
Parle à l’esprit humain, cet immense Israël !
Et moi, puissé-je, au bout de l’uniforme plaine
Où j’ai suivi longtemps la caravane humaine,
Sans trouver dans le sable élevé sur ses pas
Celui qui l’enveloppe et qu’elle ne voit pas,
Puissé-je, avant le soir, las des Babels du doute,
Laisser mes compagnons serpenter dans leur route,
M’asseoir au puits de Job, le front dans mes deux mains,
Fermer enfin l’oreille à tous verbes humains,
Dans ce morne désert converser face à face
Avec l’éternité, la puissance et l’espace :
Trois prophètes muets, silences pleins de foi,
Qui ne sont pas tes noms, Seigneur ! mais qui sont toi,
Évidences d’esprit qui parlent sans paroles,
Qui ne te taillent pas dans le bloc des idoles,
Maïs qui font luire au fond de nos obscurités
Ta substance elle-même en trois vives clartés.
Père et mère à toi seul, et seul né sans ancêtre,
D’où sort sans t’épuiser la mer sans fond de l’Être,
Et dans qui rentre en toi jamais moins, toujours plus,
L’Être au flux éternel, à l’éternel reflux !

Et puissé-je, semblable à l’homme plein d’audace
Qui parla devant toi, mais à qui tu fis grâce,
De ton ombre couvert comme de mon linceul,
Mourir seul au désert dans la foi du grand seul !
Charles Péguy

Charles Péguy

La Nuit (extrait)

O ma Nuit étoilée je t’ai créée la première.

Toi qui endors, toi qui ensevelis déjà dans une Ombre éternelle

Toutes mes créatures

Les plus inquiètes, le cheval fougueux, la fourmi laborieuse,

Et l’homme ce monstre d’inquiétude.

Nuit qui réussis à endormir l’homme

Ce puits d’inquiétude.

A lui seul plus inquiet que toute la création ensemble.

L’homme, ce puits d’inquiétude.

Comme tu endors l’eau du puits.

O ma nuit à la grande robe

Qui prends les enfants et la jeune Espérance

Dans le pli de ta robe

Mais les hommes ne se laissent pas faire.

O ma belle nuit je t’ai créée la première.

Et presque avant la première

Silencieuse aux longs voiles

Toi par qui descend sur terre un avant goût

Toi qui répands de tes mains, toi qui verses sur terre

Une première paix

Avant-coureur de la paix éternelle.

Un premier repos

Avant-coureur du repos éternel.

Un premier baume, si frais, une première béatitude

Avant-coureur de la béatitude éternelle.

Toi qui apaises, toi qui embaumes, toi qui consoles

Toi qui bandes les blessures et les membres meurtris.

Toi qui endors les coeurs, toi qui endors les corps

Les coeurs endoloris, les corps endoloris,

Courbaturés,

Les membres rompus, les reins brisés

De fatigue, de soucis, des inquiétudes

Mortelles,

Des peines,

Toi qui verses le baume aux gorges déchirées d’amertume

Si frais

O ma fille au grand coeur je t’ai créée la première

Presque avant la première, ma fille au sein immense

Et je savais bien ce que je faisais.

Je savais peut-être ce que je faisais.

Toi qui couches l’enfant au bras de sa mère

L’enfant tout éclairé d’une ombre de sommeil

Tout riant en dedans, tout riant secret d’une confiance en sa mère.

Et en moi,

Tout riant secret d’un pli des lèvres sérieux

Toi qui couches l’enfant tout en dedans gonflé, débordant d’innocence

Et de confiance

Au bras de sa mère.

Toi qui couchais l’enfant Jésus tous les soirs

Au bras de la Très Sainte et de l’Immaculée.

Toi qui es la soeur tourière de l’espérance.

O ma fille entre toutes première. Toi qui réussis même, Toi qui réussis quelquefois

Toi qui couches l’homme au bras de ma Providence

Maternelle

O ma fille étincelante et sombre je te salue

Toi qui répares, toi qui nourris, toi qui reposes

O silence de l’ombre

Un tel silence régnait avant la création de l’inquiétude.

Avant le commencement du règne de l’inquiétude.

Un tel silence régnera, mais un silence de lumière

Quand toute cette inquiétude sera consommée,

Quand toute cette inquiétude sera épuisée.

Quand ils auront tiré toute l’eau du puits.

Après la consommation, après l’épuisement de toute cette inquiétude

D’homme.

Ainsi ma fille tu es ancienne et tu es en retard

Car dans ce règne d’inquiétude tu rappelles, tu commémores, tu rétablis presque,

Tu fais presque recommencer la Quiétude antérieure

Quand mon esprit planait sur les eaux.

Mais aussi ma fille étoilée, ma fille au manteau sombre, tu es três en avance, tu es très précoce.

Car tu annonces, car tu représentes, car tu fais presque commencer d’avance tous les soirs

Ma grande Quiétude de lumière

Eternelle.

Nuit tu es sainte, Nuit tu es grande, Nuit tu es belle.

Nuit au grand manteau.

Nuit je t’aime et je te salue et je te glorifie et tu es ma grande fille et ma créature.

O belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au manteau étoilé

Tu me rappelles, à moi-même tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait

Avant que j’eusse ouvert les écluses d’ingratitude.

Et tu m’annonces, à moi-même tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura

Quand je les aurai fermées.

O douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit, peut-être la plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la robe étoilée

Tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait dans le monde

Avant le commencement du règne de l’homme.

Tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura

Après la fin du règne de l’homme, quand j’aurai repris mon sceptre.

Et j’y pense quelquefois d’avance, car cet homme fait vraiment beaucoup de bruit.

Mais surtout, Nuit, tu me rappelles cette nuit.

Et je me la rappellerai éternellement.

La neuvième heure avait sonné. C’était dans le pays de mon peuple d’Israël.

Tout était consommé. Cette énorme aventure.

Depuis la sixième heure il y avait eu des ténèbres sur tout le pays, jusqu’à la neuvième heure.

Tout était consommé. Ne parlons plus de cela. Ça me fait mal.

Cette incroyable descente de mon fils parmi les hommes.

Chez les hommes.

Pour ce qu’ils en ont fait.

Ces trente ans qu’il fut charpentier chez les hommes.

Ces trois ans qu’il fut une sorte de prédicateur chez les hommes.

Un prêtre.

Ces trois jours où il fut une victime chez les hommes.

Parmi les hommes.

Ces trois nuits où il fut un mort chez les hommes.

Parmi les hommes morts.

Ces siècles et ces siècles où il est une hostie chez les hommes.

Tout était consommé, cette incroyable aventure

Par laquelle, moi, Dieu, j’ai les bras liés pour mon éternité.

Cette aventure par laquelle mon Fils m’a lié les bras.

Pour éternellement liant les bras de ma justice, pour éternellement déliant les bras de ma miséricorde.

Et centre ma justice inventant une justice même.

Une justice d’amour. Une justice d’Espérance. Tout était consommé.

Ce qu’il fallait. Comme il avait fallu. Comme mes prophètes l’avaient annoncé. Le voile du temple s’était déchiré en deux, depuis le haut jusqu’en bas.

La terre avait tremblé; des rochers s’étaient fendus.

Des sépulcres s’étaient ouverts, et plusieurs corps des saints qui étaient morts étaient ressuscités.

Et environ la neuvième heure mon Fils avait poussé

Le cri qui ne s’effacera point. Tout était consommé. Les soldats s’en étaient retournés dans leurs casernes.

Riant et plaisantant parce que c’était un service de fini.

Un tour de garde qu’ils ne prendraient plus.

Seul un centenier demeurait, et quelques hommes.

Un tout petit poste pour garder ce gibet sans importance.

La potence où mon Fils pendait.

Seules quelques femmes étaient demeurées.

La Mère était là.

Et peut-être aussi quelques disciples, et encore on n’en est pas bien sûr.

Or tout homme a le droit d’ensevelir son fils.

Tout homme sur terre, s’il a ce grand malheur

De ne pas être mort avant son fils. Et moi seul, moi Dieu,

Les bras liès par cette aventure,

Moi seul à cette minute père après tant de pères,

Moi seul je ne pouvais pas ensevelir mon fils.

C’est alors, ô nuit, que tu vins.

O ma fille chère entre toutes et je le vois encore et je verrai cela dans mon éternité

C’est alors ô Nuit que tu vins et dans un grand linceul tu ensevelis

Le Centenier et ses hommes romains,

La Vierge et les saintes femmes,

Et cette montagne, et cette vallée, sur qui le soir descendait,

Et mon peuple d’Israël et les pécheurs et ensemble celui qui mourait, qui était mort pour eux

Et les hommes de Joseph d’Arimathée qui déjà s’approchaient

Portant le linceul blanc.
Victor Hugo

Victor Hugo

Les djinns

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit.

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! — Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! — Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des Arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres.
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : —
Tout fuit,
Tout passe ;
L’espace
Efface Le bruit.
Villiers de l'Isle-Adam

Villiers de l'Isle-Adam

Barcarolle

I
Dans le golfe aux flots bleus se mirent les étoiles.
Le vent, qui souffle auprès des citronniers en fleurs,
Nous apporte, en faisant trembler nos blanches voiles,
Les barcarolles des pêcheurs.

J’aime les chants lointains de leur voix fugitive !
Ils passent, un moment, sur le vent qui s’enfuit,
Imprégnés des parfums de la plage plaintive,
Puis. ils s’éteignent dans la nuit.

Car elle vient, la nuit mélancolique et sombre,
Avec tout son silence et toutes ses beautés :
Le ciel s’est diapré de ses fleurs d’or sans nombre
Dont la mer baigne les clartés ;

Et l’écume d’argent des vagues solitaires
Ondule aux profondeurs de l’immense horizon,
Et berce notre esquif, dont les courbes légères
Semblent être d’un alcyon.

Ineffable moment d’extase et d’harmonie,
Où l’âme humaine espère une immortalité,
Où l’amour peut venir enfanter le génie
Dans un songe de volupté !

II
«Allons !.. chante, ô poète! avant que les années
Que le passé va prendre et qu’un Dieu t’a données,
Sous leur manteau funèbre aient glacé ton essor ;
Puisque de la douleur tes romances sont nées,
Puisque tu peux chanter encor!...

Mais, si tu-sens pleurer ton cœur sous ton sourire,
Oh! puissent se briser les cordes de ta lyre,
Et ton chant se mêler aux chants des matelots!..
— Souffre seul! — Et, tout bas si ton âme soupire,
Livre sa plainte aux bruits des flots !... »

III
Et pourtant nous avons, frères, dans cette vie,
D’indicibles instants pleins de mélancolie,
Où l’homme, consolé,
En contemplant les cieux dans leurs ombres splendides,
Leur jette avec amour, les paupières humides,
Un regard d’exilé !

Amis! rêvons alors, oh! rêvons en silence,
Le cœur demi-noyé d’amour et d’espérance !….
— Cela dure si peu!
Quand la réalité soulèvera son voile.
Eh bien !.. le songe ira là-bas, dans une étoile.
Et nous dirons : « Adieu! »

IV
Révons! les flots d’argent s’étendent, solitaires !
Leurs cimes vont briller au fond de l’horizon…
Et notre esquif, bercé par les vagues légères,
Flotte au loin, comme un alcyon.