Plainte
Des abysmes d’ennuis en l’horreur plus extresme,
Sans conseil, sans confort d’autruy, ni de moy-mesme,
(Car, helas ! ma douleur n’en sçauroit recevoir),
Outré d’ame et de corps d’incurables atteintes,
Mon cœur, qui n’en peut plus, s’ouvre en ces tristes plaintes
Puisque ma voix, Seigneur, n’en a pas le pouvoir.
. . . . . .
Depuis quatorze jours je n’ay clos les paupieres,
Et le somme, enchanteur des peines journalières,
De sa liqueur charmée en vain me va mouillant ;
Il est vray que l’effort du mal que je supporte
Rend ma teste assommée, et m’assoupit de sorte
Qu’on me jugeroit mort, ou tousjours sommeillant.
En cest estonnement mille figures vaines,
Tousjours d’effroy, de meurtre et d’horreur toutes pleines,
Reveillent coup sur coup mon esprit agité ;
Je resve incessamment, et ma vague pensée,
Puis deçà, puis delà, sans arrest est poussée,
Comme un vaisseau rompu par les vents emporté.
Helas ! sois-moy propice, ô mon Dieu ! mon refuge !
Puny moy comme pere, et non pas comme juge,
Et modere un petit le martyre où je suis ;
Tu ne veux point la mort du pecheur plein de vice,
Mais qu’il change de vie et qu’il se convertisse ;
Las ! je le veux assez, mais sans toy je ne puis.
Je ressemble en mes maux au passant misérable,
Que des brigans pervers la troupe impitoyable
Au val de Jericho pour mort avoit laissé ;
Il ne pouvoit s’aider, sa fin estoit certaine,
Si le Samaritain, d’une ame toute humaine,
N’eust estanché sa playe et ne l’eust redressé.
Ainsi, sans toy, Seigneur, vainement je m’essaye,
Donne m’en donc la force et resserre ma playe,
Purge et guari mon cœur que ton ire a touché,
Et que la saincte voix qui força la nature,
Arrachant le Lazare hors de la sepulture,
Arrache mon esprit du tombeau de peché.
Fais rentrer dans le parc ta brebis esgarée,
Donne de l’eau vivante à ma bouche alterée,
Chasse l’ombre de mort qui voile autour de moy,
Tu me vois nu de tout, sinon de vitupere ;
Je suis l’enfant prodigue, embrasse-moy, mon pere !
Je le confesse, helas ! j’ay peché devant toy.
Pourquoy se fust offert soy-mesme en sacrifice
Ton enfant bien-aimé, Christ, ma seule justice ?
Pourquoy par tant d’endroits son sang eust-il versé,
Sinon pour nous, pecheurs, et pour te satisfaire ?
Les justes, ô Seigneur ! n’en eussent eu que faire,
Et pour eux son sainct corps n’a pas esté percé.
Par le fruict de sa mort j’attends vie eternelle ;
Lavée en son pur sang, mon ame sera belle.
Arriere, ô desespoirs ! qui m’avez transporté !
Que toute desfiance hors de moy se retire.
L’œil bénin du Seigneur pour moy commence à luire
Mes soupirs à la fin ont esmeu sa bonté.
O Dieu ! tousjours vivant, j’ay ferme confiance
Qu’en l’extreme des jours, par ta toute-puissance,
Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant,
Prendra nouvelle vie et, par ta pure grace,
J'auray l’heur de te voir de mes yeux face à face,
Avec les bien-heureux ton sainct nom bénissant.
Puis que vous le voulez, demeurez inhumaine
Puis que vous le voulez, demeurez inhumaine,
Et me faisant mourir feignez de n’en rien voir,
Vous ne pourrez pourtant ma constance émouvoir,
Car du feu de vos yeux mon âme est toute plaine.
Mon cœur est immuable, et mon amour certaine,
Les plus cruels tourmens y perdent leur pouvoir :
S’il advient que je meure en faisant mon devoir,
Vous en aurez l’offense, et j’en auray la paine.
Las! Mon mal me plaist tant, pource qu’il vient de vous,
Que je trouve en souffrant le martyre bien doux
Et de m’en délivrer je ne prens point d’envie.
C’est pourquoy je craindroy de mourir en aimant,
Non pour fuir la mort, mais de peur seulemant
De perdre mes douleurs si je perdoy la vie.
Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire
Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire,
Père alme, nourricier de tous les animaux,
Enchanteur gracieux, doux oubli de nos maux,
Et des esprits blessés l’appareil salutaire :
Dieu favorable à tous, pourquoi m’es-tu contraire ?
Pourquoi suis-je tout seul rechargé de travaux,
Or que l’humide nuit guide ses noirs chevaux,
Et que chacun jouit de ta grâce ordinaire ?
Ton silence où est-il ? ton repos et ta paix,
Et ces songes volant comme un nuage épais,
Qui des ondes d’Oubli vont lavant nos pensées ?
Ô frère de la Mort, que tu m’es ennemi !
Je t’invoque au secours, mais tu es endormi,
Et j’ards, toujours veillant, en tes horreurs glacées.
Sonnet
Le tens leger s’enfuit sans m’en apercevoir,
Quand celle à qui je suis mes angoisses console :
Il n'est vieil, ny boiteux, c’est un enfant qui vole,
Au moins quand quelque bien vient mon mal deçevoir.
A peine ai-je loisir seulement de la voir
Et de ravir mon ame en sa douce parole,
Que la nuict à grands pas se haste et me la voile,
M'ostant toute clarte, toute ame et tout pouvoir.
Bien-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaines ?
Que n’avez-vous duré pour le bien de mes paines ?
Et pourquoy vostre cours s’est-il tant avancé ?
Plus la joie est extrême et plus elle est fuitive ;
Mais j’en garde pourtant la memoire si vive,
Que mon plaisir perdu n’est pas du tout passé.
Sonnets
Dieux ! que de tourbillons, de gresle et de nuages !
Que je sens en l’esprit un tonnerre grondant !
Est-il en la Sicile un fourneau plus ardant ?
Les marteaux de Vulcan forgent-ils tant d’orages ?
Yeux plus traistres que beaux, qui faisiez les messages
D’une ame ingrate et feinte, à ma mort prétendant,
Si je le pensoy bien, je gaigne en vous perdant ;
Mais las ! qu’en y pensant je supporte de rages !
Si faut-il se résoudre et, sans plus me flatter,
Retrancher de mon tout ce qui le peut gaster ;
Ha ! j’en suis resolu, la chose est asseurée !
Aux cœurs sans loyauté sot qui garde sa foy.
Si sa legereté la separa de moy,
Ma constance à jamais l’en tiendra separée.
Villanelle
Rosette, pour un peu d’absence,
Votre cœur vous avez changé,
Et moi, sachant cette inconstance,
Le mien autre part j’ai rangé :
Jamais plus, beauté si légère
Sur moi tant de pouvoir n’aura
Nous verrons, volage bergère,
Qui premier s’en repentira.
Tandis qu’en pleurs je me consume,
Maudissant cet éloignement,
Vous qui n’aimez que par coutume,
Caressiez un nouvel amant.
Jamais légère girouette
Au vent si tôt ne se vira :
Nous verrons, bergère Rosette.
Qui premier s’en repentira.
Où sont tant de promesses saintes,
Tant de pleurs versés en partant ?
Est-il vrai que ces tristes plaintes
Sortissent d’un cœur inconstant ?
Dieux ! que vous êtes mensongère !
Maudit soit qui plus vous croira !
Nous verrons, volage bergère,
Qui premier s’en repentira.
Celui qui a gagné ma place
Ne vous peut aimer tant que moi ;
Et celle que j’aime vous passe
De beauté, d’amour et de foi.
Gardez bien votre amitié neuve,
La mienne plus ne variera,
Et puis, nous verrons à l’épreuve
Qui premier s’en repentira.
Voicy du gay printans l’heureux advenement
Voicy du gay printans l’heureux advenement,
Qui fait que l’hyver morne à regret se retire :
Dejà la petite herbe, au gré du doux zéphyre,
Navré de son amour, branle tout doucement.
Les forests ont repris leur vert accoustrement,
Le ciel rit, l’air est chaud, le vent mollet soupire ;
Le rossignol se plaint, et des accords qu’il tire,
Fait pâmer les esprits d’un doux ravissement.
Le dieu Mars et l’Amour sont parmi la campagne ;
L’un au sang des humains, l’autre en leurs pleurs se bagne ;
L’un tient le coutelas, l’autre porte les dars.
Suive Mars qui voudra, mourant entre les armes !
Je veux suivre l’Amour, et seront mes alarmes,
Les courroux, les soupirs, les pleurs et les regars.