Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante
Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante,
À la couleur d’argent, semble parler d’Amour ;
Un herbage mollet reverdit tout autour,
Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante.
Le feuillage obéit à Zéphyr qui l’évente,
Soupirant, amoureux, en ce plaisant séjour ;
Le soleil clair de flamme est au milieu du jour,
Et la terre se fend de l’ardeur violente.
Passant, par le travail du long chemin lassé,
Brûlé de la chaleur et de la soif pressé,
Arrête en cette place où ton bonheur te mène ;
L’agréable repos ton corps délassera,
L’ombrage et le vent frais ton ardeur chassera,
Et ta soif se perdra dans l’eau de la fontaine.
Ceux qui liront ces vers qu’en pleurant j’ay chantez
Ceux qui liront ces vers qu’en pleurant j’ay chantez,
Non pour gloire ou plaisir, ains forcé du martire,
Voyans par quels destroits Amour m’a sçeu conduire,
Sages à mes dépens, fuiront ses cruautez.
Quels esprits malheureux, nuict et jour tourmentez,
Souffirent un mal si grand que le mien ne soit pire ?
Il ne se peut penser, comment le veux-je dire,
Ou peindre en du papier si grandes nouveautez ?
Je cherchois obstiné des glaçons en la flamme,
Foiblesse au diamant, constance en une femme,
Pitié dans les enfers, le soleil en la nuit.
J'ay joué tout mon âge à ce vain exercice,
J'ay recueilly des pleurs et semé du service,
Et de mes longs travaux repentance est le fruit.
Chanson
Que vous m’allez tourmentant
De m’estimer infidèle !
Non, vous n’êtes point plus belle
Que je suis ferme et constant.
Pour bien voir quelle est ma foi,
Regardez-moi dans votre âme :
C’est comme j’en fais, Madame ;
Dans la mienne je vous vois.
Si vous pensez me changer,
Ce miroir me le rapporte ;
Voyez donc, de même sorte,
En vous, si je suis léger.
Pour vous, sans plus, je fus né,
Mon cœur n’en peut aimer d’autre :
Las ! si je ne suis plus vôtre,
À qui m’avez-vous donné ?
Chanson
Las ! que nous sommes miserables
D’estre serves dessous les loix
Des hommes legers et muables
Plus que le feuillage des bois !
Les pensers des hommes ressemblent
A l’air, aux vens et aux saisons,
Et aux girouettes qui tremblent
Inconstamment sur les maisons.
Leur amour est ferme et constante
Comme la mer grosse de flots,
Qui bruit, qui court, qui se tournante,
Et jamais n’arreste en repos.
. . . . . .
Sommes-nous donc pas miserables
D’estres serves dessous les loix
Des hommes legers et muables
Plus que le feuillage des bois ?
Chanson
Tant que j’ay eu de sang, des soupirs et des larmes,
J’ay payé le tribut à vostre cruauté,
Esperant follement par ma fidélité
De vos cruelles mains faire tomber les armes.
Je n’ay plus cet espoir, mais j’ay bien connoissance
Que pour plus m’affoiblir vous m’alliez outrageant,
Ainsi qu’un fier Tyran ses sujets va chargeant,
Pour les deffaire apres avec moins de defanse.
Et bien je mourray donc : et la fin de ma vie
Sera fin de mon mal et de vostre désir.
Je mourray bien-contant de vous faire plaisir,
Mais fasché que de moy ne serez plus servie.
C’est de ce seul regret que la pointe m’entame,
Et qui fait que je meurs triste et désespéré,
Avec cêt autre soin dont je suis martyré,
Sçavoir apres ma mort que deviendra mon âme.
Sa constance et sa foy, sa despouille meurtrie,
Son martyre enduré la doit faire sauver :
Mais je crains d’autrepart de la voir réprouver,
Et damner à bon droit pour son idolâtrie.
Car en vous seulement elle avoit sa fiance,
Au plus fort des tourmens vostre nom reclamoit,
N’adoroit rien que vous et constante affermoit
Qu’il n’estoit nul salut hors de ceste créance :
Et qui plus est encor, elle est tant ostinee,
Que ceste vieille erreur ne veut point délaisser :
Et dit, pour tout confort, qu’il luy plaist de penser,
Que pour trop vous aimer elle sera damnée.
Élégie
Comme dedans un bois enrichy de fueillage,
D'herbes, d’eaux et de fleurs, et tout couvert d’ombrage,
Se branchent les oyseaux esmaillez de couleurs,
Soupirans doucement leurs plaisantes douleurs ;
Comme on voit dans un pré les fleurettes nouvelles
Monstrer comme à l’envy leurs beautez naturelles,
Ainsi dedans un cœur hautain et genereux
Se repairent tousjours les désirs amoureux,
Les douces passions, les delectables peines,
Et les cheres langueurs dont les amours sont pleines,
Qui ne doivent jamais un amant retenir,
Veu qu’un grand bien ne peut sans travail s’obtenir.
. . . . . .
Icare est chu ici, le jeune audacieux
Icare est chu ici, le jeune audacieux,
Qui pour voler au Ciel eut assez de courage :
Ici tomba son corps dégarni de plumage,
Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux.
Ô bienheureux travail d’un esprit glorieux,
Qui tire un si grand gain d’un si petit dommage !
Ô bienheureux malheur, plein de tant d’avantage
Qu’il rende le vaincu des ans victorieux !
Un chemin si nouveau n’étonna sa jeunesse,
Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse ;
Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau.
Il mourut poursuivant une haute aventure,
Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture :
Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ?
Las ! je ne verray plus ces soleils gracieux
Las ! je ne verray plus ces soleils gracieux,
Qui servoient de lumiere à mon ame egarée !
Leur divine clairté s’est de moy retirée
Et me laisse esperdu, dolent et soucieux.
C’est en vain désormais, ô grand flambeau des cieux !
Que tu sors au matin de la plaine azurée,
Ma nuict dure tousjours, et la tresse dorée,
Qui sert de jour au monde est obscure à mes yeux.
Mes yeux, helas ! mes yeux, sources de mon dommage,
Vous n’aurez plus de guide en l’amoureux voyage,
Perdant l’astre luisant qui souloit m’esclairer.
Mais, si je ne vois plus sa clairté coustumiere,
Je ne veux pas pourtant en chemin demeurer :
Car du feu de mon cœur je ferai ma lumiere.
Ma nef passe au destroit d’une mer courroucée
Ma nef passe au destroit d’une mer courroucée,
Toute comble d’oubly, l’hiver à la minuict ;
Un aveugle, un enfant, sans soucy la conduit,
Desireux de la voir sous les eaux renversée.
Elle a pour chaque rame une longue pensée
Coupant, au lieu de l’eau, l’esperance qui fuit ;
Les vents de mes soupirs, effroyables de bruit,
Ont arraché la voile à leur plaisir poussée.
De pleurs une grand’pluie, et l’humide nuage
Des dédains orageux, detendent le cordage,
Retors des propres mains d’ignorance et d’erreur.
De mes astres luisans la flame est retirée,
L’art est vaincu du tens, du bruit et de l’horreur.
Las ! puis-je donc rien voir que ma perte asseurée ?
Plainte
Depuis six mois entiers que ta main courroucée
Se retira, Seigneur, de mon âme oppressée,
Et me laissa débile au pouvoir des malheurs,
J’ai tant souffert d’ennuis, qu’hélas ! je ne puis dire
Comment mes tristes yeux aux pleurs ont pu suffire,
Aux complaintes ma bouche et mon cœur aux douleurs.
Je n’y vois point de cesse, et ma peine cruelle,
Que le temps dût vieillir, sans fin se renouvelle,
Poussant maint rejeton épineux et tranchant ;
Une nuit de fureurs rend horrible ma vie,
Le déconfort me suit, encor que je le fuie,
Et la raison me fuit, plus je la vais cherchant.
O Dieu ! mon seul refuge et ma guide assurée,
Peux-tu voir sans pitié la brebis égarée,
Étonnée, abattue, à la merci des sens,
Qui, comme loups cruels, tâchent de s’en repaître ?
Presque le désespoir s’en est rendu le maître,
L’effrayant de regards et de cris menaçants.
N’abandonne ton œuvre, ô Dieu plein de clémence !
Si je t’ai courroucé par trop d’impatience,
Plaignant de mes plus chers l’infortuné trépas ;
Si je me suis maté d’excessive tristesse,
Excuse des mortels l’ordinaire faiblesse :
Seigneur, tu es parfait et l’homme ne l’est pas.
Toi-même, ô souverain, notre unique exemplaire,
Quand tu vis ton ami dans le drap mortuaire,
L’œil clos, les membres froids, pâle et défiguré,
Ne te pus garantir de ces piteux alarmes ;
Les soleils de tes yeux furent baignés de larmes,
Et du Dieu de la vie un corps mort fut pleuré.
Moi donc qui ne suis rien qu’un songe et qu’un ombrage,
Se faut-il étonner en ce terrible orage,
Si ce qui t’a touché m’a du tout emporté ?
Si pour un de tes pleurs, j’ai versé des rivières ?
Toi, soleil flamboyant, seul père des lumières,
Moi, nuage épaissi, moite d’obscurité ?
Quand de marbre ou d’acier mon âme eût été faite,
Las ! eussé-je pu voir tant d’amitié défaite,
Sans me dissoudre en pleurs, sans me déconforter
Voir de mon seul espoir les racines séchées
Et les plus vives parts de moi-même arrachées,
Mon cœur sans se douloir l’eût-il pu supporter ?
Je n’y pense jamais (et j’y pense à toute heure)
Sans maudire la mort, dont la longue demeure
Après vous, chers esprits, me retient tant ici.
J’étais premier entré dans ce val misérable :
Il me semble, ô Seigneur ! qu’il était raisonnable
Que, le premier de tous, j’en délogeasse aussi.
Mais en tous ces discours vainement je me fonde ;
Tu les avais prêtés et non donnés au monde,
Et as pu comme tiens à toi les retirer.
Hélas ! je le sais bien, mais ma faible nature
Trouve pourtant, Seigneur, cette ordonnance dure,
Et ne peut sur son mal d’appareil endurer.
Plaise-toi l’augmenter de force et de courage ;
Sers de guide à mes pas, fends l’ombre et le nuage,
Qui m’a fait égarer si longtemps de mon bien,
Et surtout, ô bon Dieu, donne à mon impuissance
Ou moins de passion, ou plus de patience,
Afin que mon vouloir ne s’éloigne du tien.
Donne que les esprits de ceux que je soupire
N’éprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire ;
Rends-les purifiés par ton sang précieux,
Cancelle leurs péchés et leurs folles jeunesses,
Fais-leur part de ta grâce, et, suivant tes promesses,
Ressuscite leurs corps et les mets dans les cieux.