René Char

René Char

1907–1988 · a vécu 80 ans FR FR

n. 1907-06-14, L'Isle-sur-la-Sorgue · m. 1988-02-19, 5.º arrondissement de Paris

A ∗∗∗

Tu es mon amour depuis tant d’années,
Mon vertige devant tant d’attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.

Fermée comme un volet de buis
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.

Je dis chance, ô ma martelée;
Chacun de nous peut recevoir
La part du mystère de l’autre
Sans en répandre le secret;
Et la douleur qui vient d’ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa route solaire
Au centre de notre nuée
Qu’elle déchire et recommence.

Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir mon attente
Quand demain disparaîtra.
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Poèmes

26

Fait-divers

Fallait-il donc faire tant de bruit
Autour d’une chaise?

— Elle n’est pas du crime.

C’est du vieux bois
Qui se repose,
Qui oublie l’arbre—
Et sa rancune
Est sans pouvoir.

Elle ne veut plus rien,
Elle ne doit plus rien,
Elle a son propre tourbillon,
Elle se suffit.

Force clémente

Je sais où m’entravent mes insuffisances, vitrail si la fleur se détache du sang du jeune été. Le cœur d’eau noire du soleil a pris la place du soleil, a pris la place de mon cœur. Ce soir, la grande roue errante si grave du désir peut bien être de moi seul visible. Ferai-je ailleurs jamais naufrage ?

Front de la rose

Malgré la fenêtre ouverte dans la chambre au long congé, l’arôme de la rose reste lié au souffle qui fut là. Nous sommes une fois encore sans expérience antérieure, nouveaux venus, épris. La rose! Le champ de ses allées éventerait même la hardiesse de la mort. Nulle grille qui s’oppose. Le désir resurgit, mal de nos fronts évaporés.
Celui qui marche sur la terre des pluies n’a rien à redouter de l’épine, dans les lieux finis ou hostiles. Mais s’il s’arrête et se recueille, malheur à lui! Blessé au vif, il vole en cendres, archer repris par la beauté.

L’inoffensif

Je pleure quand le soleil se couche parce qu’il te dérobe à ma vue et parce que je ne sais pas m’accorder avec ses rivaux nocturnes. Bien qu’il soit au bas et maintenant sans fièvre, impossible d’aller contre son déclin, de suspendre son effeuillaison, d’arracher quelque envie encore à sa lueur moribonde. Son départ te fond dans son obscurité comme le limon du lit se délaye dans l’eau du torrent par delà l’éboulis des berges détruites. Dureté et mollesse au ressort différent ont alors des effets semblables. Je cesse de recevoir l’hymne de ta parole; soudain tu n’apparais plus entière à mon côté; ce n’est pas le fuseau nerveux de ton poignet que tient ma main mais la branche creuse d’un quelconque arbre mort et déjà débité. On ne met plus un nom à rien, qu’au frisson. Il fait nuit. Les artifices qui s’allument me trouvent aveugle.
Je n’ai pleuré en vérité qu’une seule fois. Le soleil en
I have wept in truth only once. The sun as it vanished had disparaissant avait coupé ton visage. Ta tête avait roulé dans la fosse du ciel et je ne croyais plus au lendemain.
Lequel est l’homme du matin et lequel celui des ténèbres?

La chambre dans l’espace

Tel le chant du ramier quand l’averse est prochaine — l’air se poudre de pluie, de soleil revenant —, je m’éveille lavé, je fonds en m’élevant ; je vendange le ciel novice.

Allongé contre toi, je meus ta liberté. Je suis un bloc de terre qui réclame sa fleur.

Est-il gorge menuisée plus radieuse que la tienne ? Demander c’est mourir!

L’aile de ton soupir met un duvet aux feuilles. Le trait de mon amour ferme ton fruit, le boit.

Je suis dans la grâce de ton visage que mes ténèbres couvrent de joie.

Comme il est beau ton cri qui me donne ton silence!

La liberté

Elle est venue par cette ligne blahche pouvant tout aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du crépuscule.

Elle passa les grèves machinales; elle passa les cimes éventrées. -

Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau.

Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s inscrivit mon souffle.

D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue, cygne sur la blessure, par cette ligne blanche.

Seuls Demeurent

Le bois de l’epte

Je n’étais ce jour-la que deux jambes qui marchent.
Aussi, le regard sec, le nul au centre du visage,
Je me mis a suivre le ruisseau du vallon.
Bas coureur, ce fade ermite ne s’*immiscait pas
Dans l’informe oi je m’étendais toujours plus avant.

Venus du mur d’angle d’une ruine laissée jadis par l’incendie,
Plongérent soudain dans l’eau grise
Deux rosiers sauvages pleins d’une douce et inflexible volonté.

Le terme épars

Si tu cries, le monde se tait : il s’éloigne avec ton propre monde.

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.

Qui convertit l’aiguillon en fleur arrondit l’éclair.

La foudre n’a qu’une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s’exhausse, sentiers sans miettes.

Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer.

Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.

Le soir se libère du marteau, l’homme reste enchaîné à son cœur.
L’oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.

Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.

Un brin d’allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre.

L’arbre de plein vent est solitaire. L’étreinte du vent l’est plus encore.

Les trois sgurs

III

Cet enfant sur ton épaule
Est ta chance et ton fardeau.
Terre en quoi lorchidée brile,
Ne le fatiguez pas de vous.

Restez fleur et frontière,
Restez manne et serpent ;
Ce que la chimère accumule
Bientét délaisse le refuge.

Meurent les yeux singuliers
Et la parole qui découvre.
La plaie qui rampe au miroir
Est maitresse des deux bouges.
Violente l’épaule s’entrouvre ;
Muet apparaît le volcan.
Terre sur quoi l’olivier brille,
Tout s’évanouit en passage.

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le cœur.

Il desséché le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il touche au sol, il se déchire.

Sa répartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour?

Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à Pétroit que lui.

L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.

Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.

La Fontaine Narrative GUILLEVIC

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