Poèmes de ce thème
Vie et existence
François De Malherbe
Stances aux ombres de damon (1604)
. . . . . .
L'Orne comme autre-fois nous reverroit encore,
Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,
Égarer à l’écart nos pas et nos discours ;
Et, couchez sur les fleurs comme estoilles semées,
Rendre en si doux ébat les heures consumées
Que les soleils nous seroient cours.
Mais, ô loy rigoureuse à la race des hommes !
C'est un point arresté, que tout ce que nous sommes,
Yssus de peres roys et de peres bergers
La Parque également sous la tombe nous serre ;
Et les mieux établis au repos de la terre
N’y sont qu’hostes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages,
D'habillements de pourpre et de suitte de pages,
Quand le terme est écheu, n’alonge point nos jours ;
Il faut aller tout nus où le destin commande ;
Et de toutes douleurs la douleur la plus grande,
C’est qu’il faut laisser nos amours.
. . . . . .
L'Orne comme autre-fois nous reverroit encore,
Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,
Égarer à l’écart nos pas et nos discours ;
Et, couchez sur les fleurs comme estoilles semées,
Rendre en si doux ébat les heures consumées
Que les soleils nous seroient cours.
Mais, ô loy rigoureuse à la race des hommes !
C'est un point arresté, que tout ce que nous sommes,
Yssus de peres roys et de peres bergers
La Parque également sous la tombe nous serre ;
Et les mieux établis au repos de la terre
N’y sont qu’hostes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages,
D'habillements de pourpre et de suitte de pages,
Quand le terme est écheu, n’alonge point nos jours ;
Il faut aller tout nus où le destin commande ;
Et de toutes douleurs la douleur la plus grande,
C’est qu’il faut laisser nos amours.
. . . . . .
François De Malherbe
Vers funèbres sur la mort de henri le grand (1610)
En fin l’ire du ciel et sa fatale envie,
Dont j’avois repoussé tant d’injustes efforts,
Ont détruit ma fortune, et, sans m’oster la vie,
M’ont mis entre les morts.
Henry, ce grand Henry, que les soins de nature
Avoient fait un miracle aux yeux de l’univers
Comme un homme vulgaire est dans la sepulture
A la mercy des vers !
Belle ame, beau patron des celestes ouvrages,
Qui fus de mon espoir l’infaillible recours,
Quelle nuict fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours !
C’est bien à tout le monde une commune playe,
Et le malheur que j’ay, chacun l’estime sien ;
Mais en quel autre cœur est la douleur si vraye
Comme elle est dans le mien ?
Ta fidele compagne, aspirant à la gloire
Que son affliction ne se puisse imiter,
Seule de cet ennuy me debat la victoire,
Et me la fait quitter.
. . . . . .
Nulle heure de beau temps ses orages n’essuye,
Et sa grace divine endure en ce tourment
Ce qu’endure une fleur que la bise ou la pluie
Bat excessivement.
. . . . . .
Dont j’avois repoussé tant d’injustes efforts,
Ont détruit ma fortune, et, sans m’oster la vie,
M’ont mis entre les morts.
Henry, ce grand Henry, que les soins de nature
Avoient fait un miracle aux yeux de l’univers
Comme un homme vulgaire est dans la sepulture
A la mercy des vers !
Belle ame, beau patron des celestes ouvrages,
Qui fus de mon espoir l’infaillible recours,
Quelle nuict fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours !
C’est bien à tout le monde une commune playe,
Et le malheur que j’ay, chacun l’estime sien ;
Mais en quel autre cœur est la douleur si vraye
Comme elle est dans le mien ?
Ta fidele compagne, aspirant à la gloire
Que son affliction ne se puisse imiter,
Seule de cet ennuy me debat la victoire,
Et me la fait quitter.
. . . . . .
Nulle heure de beau temps ses orages n’essuye,
Et sa grace divine endure en ce tourment
Ce qu’endure une fleur que la bise ou la pluie
Bat excessivement.
. . . . . .
François Villon
Ballade des Dames du temps jadis
Dites-moi où, en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Alcibiade ou Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant au bruit mené
Sur rivière ou sur étang,
À la beauté plus qu’humaine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
Où est la très sage Héloïse
Pour qui fut châtré et se fit moine
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
Par amour pour elle, il subit cette épreuve.
De même, où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût jeté en un sac dans la Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
La Reine blanche comme lys
Qui chantait d’une voix de sirène,
Berthe au pied d’oie, Béatrice, Alice,
Érembourg qui gouverna le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, où, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?
Prince, vous ne sauriez demander où elles sont
Ni toute une semaine ni toute une année
Sans que je vous ramène à ce refrain :
Mais où sont les neiges d’antan ?
Est Flora la belle Romaine,
Alcibiade ou Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant au bruit mené
Sur rivière ou sur étang,
À la beauté plus qu’humaine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
Où est la très sage Héloïse
Pour qui fut châtré et se fit moine
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
Par amour pour elle, il subit cette épreuve.
De même, où est la reine
Qui ordonna que Buridan
Fût jeté en un sac dans la Seine,
Mais où sont les neiges d’antan ?
La Reine blanche comme lys
Qui chantait d’une voix de sirène,
Berthe au pied d’oie, Béatrice, Alice,
Érembourg qui gouverna le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-elles, où, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?
Prince, vous ne sauriez demander où elles sont
Ni toute une semaine ni toute une année
Sans que je vous ramène à ce refrain :
Mais où sont les neiges d’antan ?
François Villon
Ballade des seigneurs du temps jadis
Plus encore, où est Calixte III,
Dernier à mourir de ce nom,
Qui tint quatre ans la papauté,
Alphonse, le roi d’Aragon,
L’agréable duc de Bourbon,
Et Arthur, le duc de Bretagne,
Et Charles VII, le vaillant ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
De même, où est le roi d’Écosse,
Qui avait à ce qu’on dit la moitié
Du visage vermeille comme une améthyste
Du front jusqu’au menton,
Le roi de Chypre renommé,
Hélas ! et le vaillant roi d’Espagne,
Dont je ne sais pas le nom ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Je renonce à en parler davantage,
Tout n’est qu’illusion.
Il n’est personne qui résiste à la mort
Ou qui obtienne un sursis.
Lancelot, le roi de Bohême,
Où est-il ? Où est son aïeul ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Où est du Guesclin, le vaillant Breton,
Où le comte, dauphin d’Auvergne,
Et feu le vaillant duc d’Alençon ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Dernier à mourir de ce nom,
Qui tint quatre ans la papauté,
Alphonse, le roi d’Aragon,
L’agréable duc de Bourbon,
Et Arthur, le duc de Bretagne,
Et Charles VII, le vaillant ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
De même, où est le roi d’Écosse,
Qui avait à ce qu’on dit la moitié
Du visage vermeille comme une améthyste
Du front jusqu’au menton,
Le roi de Chypre renommé,
Hélas ! et le vaillant roi d’Espagne,
Dont je ne sais pas le nom ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Je renonce à en parler davantage,
Tout n’est qu’illusion.
Il n’est personne qui résiste à la mort
Ou qui obtienne un sursis.
Lancelot, le roi de Bohême,
Où est-il ? Où est son aïeul ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
Où est du Guesclin, le vaillant Breton,
Où le comte, dauphin d’Auvergne,
Et feu le vaillant duc d’Alençon ?
Mais où est le preux Charlemagne ?
François Villon
Ballade que fit Villon à la requête de sa mère pour prier Notre-Dame
Dame du ciel, régente terrienne,
Emperière des infernaux palus,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise sois entre vos élus,
Ce nonobstant qu’oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse,
Sont trop plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut merir
N’avoir les cieux. Je n’en suis jangleresse.
En cette foi je veux vivre et mourir.
À votre Fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés abolus ;
Pardonne-moi comme à l’Égyptienne,
Ou comme il fit au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu’il eût au diable fait promesse.
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu’on célèbre à la messe :
En cette foi je veux vivre et mourir.
Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais ; oncques lettre ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus :
L’un me fait peur, l’autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
À qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ni paresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.
Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n’a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veux vivre et mourir.
Emperière des infernaux palus,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise sois entre vos élus,
Ce nonobstant qu’oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse,
Sont trop plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut merir
N’avoir les cieux. Je n’en suis jangleresse.
En cette foi je veux vivre et mourir.
À votre Fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés abolus ;
Pardonne-moi comme à l’Égyptienne,
Ou comme il fit au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu’il eût au diable fait promesse.
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu’on célèbre à la messe :
En cette foi je veux vivre et mourir.
Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais ; oncques lettre ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus :
L’un me fait peur, l’autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
À qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ni paresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.
Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n’a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veux vivre et mourir.
François Villon
L’Épitaphe Villon
Épitaphe en forme de ballade que fit Villon pour lui et ses compagnons s’attendant à être pendu avec eux.
Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
À lui n’ayons que faire ni que soudre
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Si frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
À lui n’ayons que faire ni que soudre
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
François Villon
Les regrets de la belle Heaumière
Advis m’est que j’oy regretter
La belle qui fut hëaulmière,
Soi jeune fille souhaiter
Et parler en telle manière :
« Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoi m’as si tôt abattue ?
Qui me tient, qui, que me fière
Et qu’à ce coup je ne me tue ?
« Tollu m’as la haute franchise
Que beauté m’avait ordonné
Sur clercs, marchands et gens d’Église
Car lors il n’était homme né
Qui tout le sien ne m’eût donné,
Quoi qu’il en fût des repentailles,
Mais que lui eusse abandonné
Ce que refusent truandailles.
« À maint homme l’ai refusé,
Qui n’était à moi grand sagesse,
Pour l’amour d’un garçon rusé,
Auquel j’en fis grande largesse.
À qui que je fisse finesse,
Par mon âme, je l’aimais bien.
Or ne me faisait que rudesse,
Et ne m’aimait que pour le mien…
« Or est-il mort, passé trente ans,
Et je remains, vieille, chenue.
Quand je pense, hélas ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue ;
Quand me regarde toute nue,
Et je me vois si très changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
Je suis presque toute enragée.
« Qu’est devenu ce front poli,
Ces cheveux blonds, sourcils voultis,
Grand entrœil, le regard joli,
Dont je prenais les plus soutis ;
Ce beau nez droit, grand ni petis,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, clair vis traictis,
Et ces belles lèvres vermeilles ?…
« Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous, pauvres vieilles sottes,
Assises bas, à croupetons,
Tout en un tas comme pelotes,
À petit feu de chenevotes
Tôt allumées, tôt éteintes ;
Et jadis fûmes si mignottes !
Ainsi en prend à maints et maintes. »
La belle qui fut hëaulmière,
Soi jeune fille souhaiter
Et parler en telle manière :
« Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoi m’as si tôt abattue ?
Qui me tient, qui, que me fière
Et qu’à ce coup je ne me tue ?
« Tollu m’as la haute franchise
Que beauté m’avait ordonné
Sur clercs, marchands et gens d’Église
Car lors il n’était homme né
Qui tout le sien ne m’eût donné,
Quoi qu’il en fût des repentailles,
Mais que lui eusse abandonné
Ce que refusent truandailles.
« À maint homme l’ai refusé,
Qui n’était à moi grand sagesse,
Pour l’amour d’un garçon rusé,
Auquel j’en fis grande largesse.
À qui que je fisse finesse,
Par mon âme, je l’aimais bien.
Or ne me faisait que rudesse,
Et ne m’aimait que pour le mien…
« Or est-il mort, passé trente ans,
Et je remains, vieille, chenue.
Quand je pense, hélas ! au bon temps,
Quelle fus, quelle devenue ;
Quand me regarde toute nue,
Et je me vois si très changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
Je suis presque toute enragée.
« Qu’est devenu ce front poli,
Ces cheveux blonds, sourcils voultis,
Grand entrœil, le regard joli,
Dont je prenais les plus soutis ;
Ce beau nez droit, grand ni petis,
Ces petites jointes oreilles,
Menton fourchu, clair vis traictis,
Et ces belles lèvres vermeilles ?…
« Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous, pauvres vieilles sottes,
Assises bas, à croupetons,
Tout en un tas comme pelotes,
À petit feu de chenevotes
Tôt allumées, tôt éteintes ;
Et jadis fûmes si mignottes !
Ainsi en prend à maints et maintes. »
François Villon
Mort, j’appelle de ta rigueur
Mort, j’en appelle de ta rigueur,
Toi qui m’as ravi ma maîtresse
Et tu n’es pas encore rassasiée
Si tu ne me tiens en langueur.
Je n’eus plus jamais depuis force ni vigueur,
Mais en quoi te nuisait-elle en vie ?
Mort
Nous étions deux et n’avions qu’un cœur,
S’il est mort, il faut que je meure,
Ou en vérité que je vive sans vie,
Comme les images, par cœur.
Mort [etc.].
Poèmes divers
Toi qui m’as ravi ma maîtresse
Et tu n’es pas encore rassasiée
Si tu ne me tiens en langueur.
Je n’eus plus jamais depuis force ni vigueur,
Mais en quoi te nuisait-elle en vie ?
Mort
Nous étions deux et n’avions qu’un cœur,
S’il est mort, il faut que je meure,
Ou en vérité que je vive sans vie,
Comme les images, par cœur.
Mort [etc.].
Poèmes divers
François Villon
Or sont-ilz mortz, Dieu ayt leurs âmes
Or sont-ilz mortz, Dieu ayt leurs âmes,
Quant est des corps, ils sont pourriz.
Ayent esté seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourriz
De cresme, fromentée ou riz,
Leurs os sont declinez en pouldre,
Auxquelz ne chault d’esbat, ne riz…
Plaise au doulx Jésus les absouldre !
Quant est des corps, ils sont pourriz.
Ayent esté seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourriz
De cresme, fromentée ou riz,
Leurs os sont declinez en pouldre,
Auxquelz ne chault d’esbat, ne riz…
Plaise au doulx Jésus les absouldre !
François Villon
Premier, je donne ma pauvre ame
Premier, je donne ma pauvre ame
A la benoiste Trinité,
Et la commande à Nostre Dame,
Chambre de la divinité ;
Priant toute la charité
Des dignes neuf Ordres des cieulx,
Que par eulx soit ce don porté
Devant le Trosne precieux.
A la benoiste Trinité,
Et la commande à Nostre Dame,
Chambre de la divinité ;
Priant toute la charité
Des dignes neuf Ordres des cieulx,
Que par eulx soit ce don porté
Devant le Trosne precieux.
François Villon
Quand je considère ces têtes
… Quand je considère ces têtes
Entassées en ces charniers,
Tous furent maîtres des requêtes.
Au moins de la Chambre aux Deniers,
Ou tous furent portepaniers :
Autant puis l’un que l’autre dire ;
Car d’évêques ou lanterniers,
Je n’y connais rien à redire.
Et icelles qui s’inclinaient
Unes contre autres en leurs vies,
Desquelles les unes régnaient,
Des autres craintes et servies,
Là les vois toutes assouvies,
Ensemble en un tas pêle-mêle.
Seigneuries leur sont ravies ;
Clerc ni maître ne s’y appelle.
Or sont ils morts, Dieu ait leurs âmes !
Quant est des corps, ils sont pourris.
Aient été seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourris
De crème, fromentée ou riz,
Leurs os sont déclinés en poudre,
Auxquels ne chaut d’ébats ni ris.
Plaise au doux Jésus les absoudre !…
Entassées en ces charniers,
Tous furent maîtres des requêtes.
Au moins de la Chambre aux Deniers,
Ou tous furent portepaniers :
Autant puis l’un que l’autre dire ;
Car d’évêques ou lanterniers,
Je n’y connais rien à redire.
Et icelles qui s’inclinaient
Unes contre autres en leurs vies,
Desquelles les unes régnaient,
Des autres craintes et servies,
Là les vois toutes assouvies,
Ensemble en un tas pêle-mêle.
Seigneuries leur sont ravies ;
Clerc ni maître ne s’y appelle.
Or sont ils morts, Dieu ait leurs âmes !
Quant est des corps, ils sont pourris.
Aient été seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourris
De crème, fromentée ou riz,
Leurs os sont déclinés en poudre,
Auxquels ne chaut d’ébats ni ris.
Plaise au doux Jésus les absoudre !…
François Villon
Quatrain
Je suis Françoys, dont il me poise,
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise.
Né de Paris emprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Sçaura mon col que mon cul poise.
Georges Schehadé
Sous un feuillage indifférent...
Sous un feuillage indifférent à l’oiseau salarié
Je dis que les pommes sont justes et belles
Dans la tristesse du matin
Je parle d’une rose plus précieuse
Que les rides du jardinier
Parce que les livres sont dans les chambres
Parce qu’il y a de l’eau dans le corps des amants.
LES POESIES, Poésies III. 1949.
Je dis que les pommes sont justes et belles
Dans la tristesse du matin
Je parle d’une rose plus précieuse
Que les rides du jardinier
Parce que les livres sont dans les chambres
Parce qu’il y a de l’eau dans le corps des amants.
LES POESIES, Poésies III. 1949.
Georges Schehadé
Un mort demande à boire
Un mort demande 4a boire
Le puits n’a plus tant d’eau qu’on le croirait
Qui portera réponse au mort
La fontaine dit mon onde n’est pas pour lui.
Or voila toutes ses servantes en branle
Chacun avec un vase a chacune sa source
Pour apaiser la soif du maitre
Un mort qui demande 4a boire.
Celle-ci cueille au fond du jardin nocturne
Le pollen suave qui sourd des fleurs
Dans la chaleur qui s’attardé a l’enveloppement de la nuit
Elle développe cette chair devant lui
Mais le mort a soif encore et demande a boire
Celle-la cueille par argent des prés lunaires
Les corolles que ferma la fraîcheur du soir
Elle en fait un bouquet bien gonflé
Une tendre lourdeur fraîche à la bouche
Et s’empresse au maitre pour l’offrir
Mais le mort a soif et demande a boire
Alors la troisième et première des trois sœurs
S’empresse elle aussi dans les champs
Pendant que surgit au ciel d’orient
La claire menace de l’aurore
Elle ramasse au filet de son tablier d’or
Les gouttes lumineuses de la rosée matinale
En emplit une coupe et l’offre au maitre
Mais il a soif encore et demande Aa boire.
Alors le matin paraît dans sa gloire
Et répand comme un vent la lumière sur la vallée
Et le mort pulvérisé
Le mort percé de rayons comme une brume
S’évapore et meurt
Et son souvenir même a quitté la terre.
POESIES COMPLETES.
Le puits n’a plus tant d’eau qu’on le croirait
Qui portera réponse au mort
La fontaine dit mon onde n’est pas pour lui.
Or voila toutes ses servantes en branle
Chacun avec un vase a chacune sa source
Pour apaiser la soif du maitre
Un mort qui demande 4a boire.
Celle-ci cueille au fond du jardin nocturne
Le pollen suave qui sourd des fleurs
Dans la chaleur qui s’attardé a l’enveloppement de la nuit
Elle développe cette chair devant lui
Mais le mort a soif encore et demande a boire
Celle-la cueille par argent des prés lunaires
Les corolles que ferma la fraîcheur du soir
Elle en fait un bouquet bien gonflé
Une tendre lourdeur fraîche à la bouche
Et s’empresse au maitre pour l’offrir
Mais le mort a soif et demande a boire
Alors la troisième et première des trois sœurs
S’empresse elle aussi dans les champs
Pendant que surgit au ciel d’orient
La claire menace de l’aurore
Elle ramasse au filet de son tablier d’or
Les gouttes lumineuses de la rosée matinale
En emplit une coupe et l’offre au maitre
Mais il a soif encore et demande Aa boire.
Alors le matin paraît dans sa gloire
Et répand comme un vent la lumière sur la vallée
Et le mort pulvérisé
Le mort percé de rayons comme une brume
S’évapore et meurt
Et son souvenir même a quitté la terre.
POESIES COMPLETES.
Gérard de Nerval
Artémis
La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la Seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu Reine, ô Toi ! la première ou dernière ?
Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ?…
Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la Mort – ou la Morte… O délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?
Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
— La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !
Et c’est toujours la Seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu Reine, ô Toi ! la première ou dernière ?
Es-tu Roi, toi le seul ou le dernier amant ?…
Aimez qui vous aima du berceau dans la bière ;
Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement :
C’est la Mort – ou la Morte… O délice ! ô tourment !
La rose qu’elle tient, c’est la Rose trémière.
Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé ta Croix dans le désert des cieux ?
Roses blanches, tombez ! vous insultez nos Dieux,
Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle :
— La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux !
Gérard de Nerval
Épitaphe
Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
Un jour il entendit qu’à sa porte on sonnait.
C’était la Mort ! Alors il la pria d’attendre
Qu’il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s’émouvoir, il s’en alla s’étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.
Il était paresseux, à ce que dit l’histoire,
Il laissait trop sécher l’encre dans l’écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n’a rien connu.
Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d’hiver, enfin l’âme lui fut ravie.
Il s’en alla disant : « Pourquoi suis-je venu ? »
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
Un jour il entendit qu’à sa porte on sonnait.
C’était la Mort ! Alors il la pria d’attendre
Qu’il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s’émouvoir, il s’en alla s’étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.
Il était paresseux, à ce que dit l’histoire,
Il laissait trop sécher l’encre dans l’écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n’a rien connu.
Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d’hiver, enfin l’âme lui fut ravie.
Il s’en alla disant : « Pourquoi suis-je venu ? »
Gérard de Nerval
Horus
Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l’univers :
Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,
Fit un geste de haine à son époux farouche,
Et l’ardeur d’autrefois brilla dans ses yeux verts.
« Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,
Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,
Attachez son pied tors, éteignez son œil louche,
C’est le dieu des volcans et le roi des hivers !
« L’aigle a déjà passé, l’esprit nouveau m’appelle,
J’ai revêtu pour lui la robe de Cybèle…
C’est l’enfant bien-aimé d’Hermès et d’Osiris ! »
La déesse avait fui sur sa conque dorée,
La mer nous renvoyait son image adorée,
Et les cieux rayonnaient sous l’écharpe d’Iris.
Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,
Fit un geste de haine à son époux farouche,
Et l’ardeur d’autrefois brilla dans ses yeux verts.
« Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,
Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,
Attachez son pied tors, éteignez son œil louche,
C’est le dieu des volcans et le roi des hivers !
« L’aigle a déjà passé, l’esprit nouveau m’appelle,
J’ai revêtu pour lui la robe de Cybèle…
C’est l’enfant bien-aimé d’Hermès et d’Osiris ! »
La déesse avait fui sur sa conque dorée,
La mer nous renvoyait son image adorée,
Et les cieux rayonnaient sous l’écharpe d’Iris.
Gérard de Nerval
Le Christ aux Oliviers
Dieu est mort ! le ciel est vide…
Pleurez ! enfants, vous n’avez plus de père !
Jean Paul.
I
Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,
Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,
Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
Et se jugea trahi par des amis ingrats ;
Il se tourna vers ceux qui l’attendaient en bas
Rêvant d’être des rois, des sages, des prophètes…
Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
Et se prit à crier : « Non, Dieu n’existe pas ! »
Ils dormaient. « Mes amis, savez-vous la nouvelle ?
J’ai touché de mon front à la voûte éternelle ;
Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours !
Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !
Le dieu manque à l’autel où je suis la victime…
Dieu n’est pas ! Dieu n’est plus ! » Mais ils dormaient toujours !
II
Il reprit : « Tout est mort ! J’ai parcouru les mondes ;
Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
Répand des sables d’or et des flots argentés :
Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
Des tourbillons confus d’océans agités…
Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
Mais nul esprit n’existe en ces immensités.
En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite
Vaste, noir et sans fond ; d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;
Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours ! »
Pleurez ! enfants, vous n’avez plus de père !
Jean Paul.
I
Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,
Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,
Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
Et se jugea trahi par des amis ingrats ;
Il se tourna vers ceux qui l’attendaient en bas
Rêvant d’être des rois, des sages, des prophètes…
Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
Et se prit à crier : « Non, Dieu n’existe pas ! »
Ils dormaient. « Mes amis, savez-vous la nouvelle ?
J’ai touché de mon front à la voûte éternelle ;
Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours !
Frères, je vous trompais : Abîme ! abîme ! abîme !
Le dieu manque à l’autel où je suis la victime…
Dieu n’est pas ! Dieu n’est plus ! » Mais ils dormaient toujours !
II
Il reprit : « Tout est mort ! J’ai parcouru les mondes ;
Et j’ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
Répand des sables d’or et des flots argentés :
Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
Des tourbillons confus d’océans agités…
Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
Mais nul esprit n’existe en ces immensités.
En cherchant l’œil de Dieu, je n’ai vu qu’un orbite
Vaste, noir et sans fond ; d’où la nuit qui l’habite
Rayonne sur le monde et s’épaissit toujours ;
Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l’ancien chaos dont le néant est l’ombre,
Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours ! »
Gérard de Nerval
Les Cydalises
Où sont nos amoureuses ?
Elles sont au tombeau :
Elles sont plus heureuses,
Dans un séjour plus beau !
Elles sont près des anges,
Dans le fond du ciel bleu,
Et chantent les louanges
De la mère de Dieu !
O blanche fiancée !
O jeune vierge en fleur !
Amante délaissée,
Que flétrit la douleur !
L’éternité profonde
Souriait dans vos yeux…
Flambeaux éteints du monde,
Rallumez-vous aux cieux ! –
Elles sont au tombeau :
Elles sont plus heureuses,
Dans un séjour plus beau !
Elles sont près des anges,
Dans le fond du ciel bleu,
Et chantent les louanges
De la mère de Dieu !
O blanche fiancée !
O jeune vierge en fleur !
Amante délaissée,
Que flétrit la douleur !
L’éternité profonde
Souriait dans vos yeux…
Flambeaux éteints du monde,
Rallumez-vous aux cieux ! –
Gérard de Nerval
Notre-Dame de Paris
Notre-Dame est bien vieille ; on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître.
Mais, dans quelque mille ans, le temps fera broncher,
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera lentement ses vieux os de rocher.
Bien des hommes de tous les pays de la terre
Viendront pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor…
— Alors, ils croiront voir la vieille basilique
Toute ainsi qu’elle était puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître.
Mais, dans quelque mille ans, le temps fera broncher,
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera lentement ses vieux os de rocher.
Bien des hommes de tous les pays de la terre
Viendront pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor…
— Alors, ils croiront voir la vieille basilique
Toute ainsi qu’elle était puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !
Gérard de Nerval
Prière de Socrate
Ô toi, dont le pouvoir remplit l’immensité,
Suprême ordonnateur de ces célestes sphères,
Dont j’ai voulu jadis, en ma témérité,
Calculer les rapports et sonder les mystères ;
Esprit consolateur, reçois du haut du ciel
L’unique et pur hommage
D’un des admirateurs de ton sublime ouvrage
Qui brûle de rentrer en ton sein paternel !
Un peuple entier, guidé par un infâme prêtre,
Accuse d’être athée, et rebelle à la foi,
Le philosophe ardent, qui seul connaît ta loi,
Et bientôt cesserait de l’être,
S’il doutait un moment de toi.
Eh ! comment, voyant l’ordre où marche toute chose,
Pourrais-je, en admirant ces prodiges divers,
Cet éternel flambeau, ces mondes et ces mers,
En admettre l’effet, en rejeter la cause ?
Oui, grand Dieu, je te dois le bien que j’ai goûté,
Et le bien que j’espère ;
À m’appeler ton fils j’ai trop de volupté
Pour renier mon père.
Mais qu’es-tu cependant, être mystérieux ?
Qui jamais osera pénétrer ton essence,
Déchirer le rideau qui te cache à nos yeux,
Et montrer au grand jour ta gloire et ta puissance ?
Sans cesse dans le vague, on erre en te cherchant.
Combien l’homme crédule a rabaissé ton être !
Trop bas pour te juger, il écoute le prêtre,
Qui te fait, comme lui, vil, aveugle et méchant.
Les imposteurs sacrés, qui vivent de ton culte,
Te prodiguent sans cesse et l’outrage et l’insulte ;
Ils font de ton empire un éternel enfer,
Te peignent, gouvernant de tes mains souveraines
Un stupide ramas de machines humaines,
Avec une verge de fer.
À te voir de plus près en vain il veut prétendre,
Le sage déraisonne en croyant te comprendre,
Et, d’après lui seul te créant,
En vain sur une base, il t’élève, il te hausse :
Mais son être parfait n’est qu’un homme étonnant,
Et son Jupiter un colosse.
Brûlant de te connaître, ô divin créateur !
J’analysai souvent les cultes de la terre,
Et je ne vis partout que mensonge et chimère.
Alors, abandonnant et le monde et l’erreur,
Et cherchant pour te voir une source plus pure,
J’ai demandé ton nom à toute la nature,
Et j’ai trouvé ton culte en consultant mon cœur.
Ah ! ta bonté sans doute approuva mon hommage,
Puisqu’en toi j’ai goûté le plaisir le plus pur,
Qu’en toi, pour expirer, je puise du courage
Dans l’espoir d’un bonheur futur !
Réveillé de la vie, en toi je vais renaître,
À tous mes ennemis je pardonne leurs torts,
Et puisque je me crois digne de te connaître,
Je descends dans ton sein, sans trouble et sans remord.
Suprême ordonnateur de ces célestes sphères,
Dont j’ai voulu jadis, en ma témérité,
Calculer les rapports et sonder les mystères ;
Esprit consolateur, reçois du haut du ciel
L’unique et pur hommage
D’un des admirateurs de ton sublime ouvrage
Qui brûle de rentrer en ton sein paternel !
Un peuple entier, guidé par un infâme prêtre,
Accuse d’être athée, et rebelle à la foi,
Le philosophe ardent, qui seul connaît ta loi,
Et bientôt cesserait de l’être,
S’il doutait un moment de toi.
Eh ! comment, voyant l’ordre où marche toute chose,
Pourrais-je, en admirant ces prodiges divers,
Cet éternel flambeau, ces mondes et ces mers,
En admettre l’effet, en rejeter la cause ?
Oui, grand Dieu, je te dois le bien que j’ai goûté,
Et le bien que j’espère ;
À m’appeler ton fils j’ai trop de volupté
Pour renier mon père.
Mais qu’es-tu cependant, être mystérieux ?
Qui jamais osera pénétrer ton essence,
Déchirer le rideau qui te cache à nos yeux,
Et montrer au grand jour ta gloire et ta puissance ?
Sans cesse dans le vague, on erre en te cherchant.
Combien l’homme crédule a rabaissé ton être !
Trop bas pour te juger, il écoute le prêtre,
Qui te fait, comme lui, vil, aveugle et méchant.
Les imposteurs sacrés, qui vivent de ton culte,
Te prodiguent sans cesse et l’outrage et l’insulte ;
Ils font de ton empire un éternel enfer,
Te peignent, gouvernant de tes mains souveraines
Un stupide ramas de machines humaines,
Avec une verge de fer.
À te voir de plus près en vain il veut prétendre,
Le sage déraisonne en croyant te comprendre,
Et, d’après lui seul te créant,
En vain sur une base, il t’élève, il te hausse :
Mais son être parfait n’est qu’un homme étonnant,
Et son Jupiter un colosse.
Brûlant de te connaître, ô divin créateur !
J’analysai souvent les cultes de la terre,
Et je ne vis partout que mensonge et chimère.
Alors, abandonnant et le monde et l’erreur,
Et cherchant pour te voir une source plus pure,
J’ai demandé ton nom à toute la nature,
Et j’ai trouvé ton culte en consultant mon cœur.
Ah ! ta bonté sans doute approuva mon hommage,
Puisqu’en toi j’ai goûté le plaisir le plus pur,
Qu’en toi, pour expirer, je puise du courage
Dans l’espoir d’un bonheur futur !
Réveillé de la vie, en toi je vais renaître,
À tous mes ennemis je pardonne leurs torts,
Et puisque je me crois digne de te connaître,
Je descends dans ton sein, sans trouble et sans remord.
Germaine de Staël
Le salut du revenant
Sur le haut de la tour antique
S’élève l’ombre du guerrier,
Et sa voix sombre et prophétique
Salue ainsi le frêle nautonier.
« Voyez, dit-il, dans ma vive jeunesse,
Ce bras était puissant, ce cœur fut indompté ;
Et tour à tour j’ai savouré l’ivresse
Des festins, de la gloire, et de la volupté.
La guerre a consumé la moitié de ma vie ;
Pendant l’autre moitié, j’ai cherché le repos.
N’importe, passager, satisfais ton envie,
Hâte ta barque et fends les flots. »
S’élève l’ombre du guerrier,
Et sa voix sombre et prophétique
Salue ainsi le frêle nautonier.
« Voyez, dit-il, dans ma vive jeunesse,
Ce bras était puissant, ce cœur fut indompté ;
Et tour à tour j’ai savouré l’ivresse
Des festins, de la gloire, et de la volupté.
La guerre a consumé la moitié de ma vie ;
Pendant l’autre moitié, j’ai cherché le repos.
N’importe, passager, satisfais ton envie,
Hâte ta barque et fends les flots. »
Guillaume Apollinaire
La jolie rousse
Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte
Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir
Et sans m’inquiéter aujourd’hui de cette guerre
Entre nous et pour nous mes amis
Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention
De l’Ordre et de l’Aventure
Vous dont la bouche est faite à l’image de celle de Dieu
Bouche qui est l’ordre même
Soyez indulgents quand vous nous comparez
A ceux qui furent la perfection de l’ordre
Nous qui quêtons partout l’aventure
Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines
Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité
Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait
Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l’illimité et de l’avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés
Voici que vient l’été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
O Soleil c’est le temps de la Raison ardente
Et j’attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu’elle prend afin que je l’aime seulement
Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant
Elle a l’aspect charmant
D’une adorable rousse
Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent
Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d’ici
Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte
Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir
Et sans m’inquiéter aujourd’hui de cette guerre
Entre nous et pour nous mes amis
Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention
De l’Ordre et de l’Aventure
Vous dont la bouche est faite à l’image de celle de Dieu
Bouche qui est l’ordre même
Soyez indulgents quand vous nous comparez
A ceux qui furent la perfection de l’ordre
Nous qui quêtons partout l’aventure
Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines
Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité
Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait
Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l’illimité et de l’avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés
Voici que vient l’été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
O Soleil c’est le temps de la Raison ardente
Et j’attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu’elle prend afin que je l’aime seulement
Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant
Elle a l’aspect charmant
D’une adorable rousse
Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent
Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d’ici
Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi