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Poèmes de ce thème

Société et monde

Jacques Peletier du Mans

Jacques Peletier du Mans

A ceux qui blament les mathématiques

Tant plus je vois que vous blâmez
Sa noble discipline
Plus à l’aimer vous enflammez
Ma volonté incline.

Car ce qui a moins de suivants,
D’autant plus il est rare,
Et est la chose entre vivants
Dont on est plus avare.

Il n’est pas en votre puissance
Qu’y soyez adonnés ;
Car le ciel dès votre naissance
Vous en a détournés ;

Ou ayant persuasion
Que tant la peine en coûte,
Est la meilleure occasion
Qui tant vous en dégoûte.

Le ciel orné de tels flambeaux
N’est-il point admirable ?
La notice de corps si beaux
N’est-elle désirable ?

Du céleste ouvrage l’objet,
Si vrai et régulier,
N’est-il sur tout autre sujet
Beau, noble et singulier ?

N’est-ce rien d’avoir pu prévoir
Par les cours ordinaires,
L’éclipse que doit recevoir
L’un des deux Luminaires ?

D’avoir su, par vraies pratiques,
Les aspects calculer ?
Et connaître les Erratiques
Marcher ou reculer ?

Toutefois il n’est jà besoin
Que tant fort je la loue,
Vu que je n’ai vouloir ni soin
Que de ce l’on m’avoue ;

Car que chaut-il à qui l’honore
Qu’elle soit contemnée ?
Science, de cil qui l’ignore,
Est toujours condamnée.

Assez regarde l’indocte homme
Du ciel rond la ceinture,
Mais il s’y connaît ainsi comme
L’aveugle en la peinture.

Celui qui a l’âme ravie
Par les cieux va et passe,
Et soudain voit durant sa vie
D’en haut la terre basse.

Cette science l’homme cueille
Alors qu’il imaginé
La facture et grande merveille
De la ronde machine.

C’est celle par qui mieux s’apprenne
L’immense Déité,
Et qui des athées reprenne
Erreur et vanité.
Jacques Prévert

Jacques Prévert

Couronné d’étincelles

Couronné d’étincelles
Un marchand de pierres à briquet
Élève la voix le soir
Dans les couloirs de la station Javel
Et ses grands écarts de langage
Déplaisent à la plupart des gens
Mais la brûlure de son regard
Les rappelle à de bons sentiments
Soyez polis
Crie l’homme
Soyez polis avec les aliments
Soyez polis
Avec les éléments avec les éléphants
Soyez polis avec les femmes
Et avec les enfants
Soyez polis
Avec les gars du bâtiment
Soyez polis
Avec le monde vivant.

ii

Il faut aussi être très poli avec la terre
Et avec le soleil
Il faut les remercier le matin en se réveillant
Il faut les remercier
Pour la chaleur
Pour les arbres
Pour les fruits
Pour tout ce qui est bon à manger
Pour tout ce qui est beau à regarder
À toucher
Il faut les remercier
Il ne faut pas les embêter… les critiquer
Ils savent ce qu’ils ont à faire
Le soleil et la terre
Alors il faut les laisser faire
Ou bien ils sont capables de se fâcher
Et puis après
On est changé
En courge
En melon d’eau
Ou en pierre à briquet
Et on est bien avancé…
Le soleil est amoureux de la terre
La terre est amoureuse du soleil
Ça les regarde
C’est leur affaire
Et quand il y a des éclipses
Il n’est pas prudent ni discret de les regarder
Au travers de sales petits morceaux de verre fumé
Ils se disputent
C’est des histoires personnelles
Mieux vaut ne pas s’en mêler
Parce que
Si on s’en mêle on risque d’être changé
En pomme de terre gelée
Ou en fer à friser
Le soleil aime la terre
La terre aime le soleil
C’est comme ça
Le reste ne nous regarde pas
La terre aime le soleil
Et elle tourne
Pour se faire admirer
Et le soleil la trouve belle
Et il brille sur elle
Et quand il est fatigué
Il va se coucher
Et la lune se lève
La lune c’est l’ancienne amoureuse du soleil
Mais elle a été jalouse
Et elle a été punie
Elle est devenue toute froide
Et elle sort seulement la nuit
Il faut aussi être très poli avec la lune
Ou sans ça elle peut vous rendre un peu fou
Et elle peut aussi
Si elle veut
Vous changer en bonhomme de neige
En réverbère
Ou en bougie
En somme pour résumer
Deux points ouvrez les guillemets :

« Il faut que tout le monde soit poli avec le monde ou alors il y a des guerres… des épidémies des tremblements de terre des paquets de mer des coups de fusil…
Et de grosses méchantes fourmis rouges qui viennent vous dévorer les pieds pendant qu’on dort la nuit.
Jean Cocteau

Jean Cocteau

La forêt qui marche. Ode

J’ai croisé les Anglais roulant vers la bataille
Sur leurs grands camions automobiles
Leurs visages de brique rose
Et leur chanson des soirs sur la Tamise
Leurs uniformes n’avaient pas la morne invisibilité
De poudre, de crasse et de fatigue
Des uniformes de l’ennemi.
J’ai vu les Anglais rouler vers la bataille
Comme la forêt qui marche de Shakespeare
Comme un soulèvement du jeune labour
Comme la sève des feuillages.

Ils étaient sur la route qui sent la pomme
(On entendait le canon bousculer la colline rose)
Comme une équipe de football
Comme un grand collège en promenade
Comme un équipage qui a quitté son navire natal
Parfumé de goudron de sel de gingembre et d’iode…
Pour la douce terre où nous sommes.

Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles
Où il y avait des obus et des conserves
Et des chemises de rechange
Et des rasoirs Gillette et des tubs et du thé.

Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles
Où il y avait des obus et des gâteaux secs
Des conserves et des chemises de rechange
Des aéroplanes démontés
Et des cuirs et des sacs et des tubs et du thé.
Ils chantaient
Et le soir qui endort même les archanges
Mais qui sur nos bivouacs comme sur les camps grecs
Ne fait pendre jamais les ailes de Minerve
Les écoutait chanter.
Ils chantaient l’île où le brouillard cache les hommes
Ce grand bâtiment pétrifié en plein voyage…
Ce peuple de marins si secret et si limpide
Comme Steerforth quand il va mourir dans David Copperfield.

J’ai entendu les Anglais chanter sur la route
Ils avaient la couleur des mousses et des biches
Des champignons sous les bruyères
Des taches de rousseur des feuilles de fougères
De l’aigle [mots illisibles] la tige des fougères.

Ils avaient la couleur des cabanes de bûcherons
Du chasseur et du gibier qui se déjouent
De la sève qui pleure aux branches des sapins.
La couleur du whisky et des faubourgs de Londres.

Ils roulaient en chantant vers ce qui est le pire !
Et c’était leur île qui chante…
Et c’était la forêt qui marche de Shakespeare.

Choral ! Schubert joué par des étudiants !
Brocs de bière écumeuse aux rives du Neckar
Myosotis dans le jardin de Henri Heine…
L’Ennemi !
Les Vandales !
Ce Dimanche !
Un tel dimanche tant de Haine,
Où Booz dort contre toutes les meules
Où le ciel plein de monstres planétaires
Comme de poissons l’océan
(Il y en a qui charment encor la terre
Et qui sont déjà des cadavres du néant)
S’allume pour, naïf, conduire les Rois mages.
Un dimanche où le crépuscule
Semble une aube de la nuit.

Un dimanche où l’on prend pour des mitrailleuses attentives
Des machines d’agriculture.
Ou vite au passage on regarde
Évoluer la silencieuse stratégie des perspectives.

La paix se réfugie au milieu des moissons.
Vers d’autres blés hélas ces chars et ces chansons…

Chanson narquoise et triste et monotone et sobre

J’ai entendu les Anglais chanter sur la route d’octobre.
Comme les lads qui promènent les chevaux de course
Dans ma campagne de Seine-et-Oise.

Obus qui souffle, tombe, explose
Et gonfle autour de lui l’atmosphère –
Tranchée où on chancelle de faim
Et où on patauge et où on n’en peut plus.
Mélinite qui laisse un nuage joufflu
Et qui souffle avec ses noirs séraphins,
Du feu bref et de la rocaille de fer.
Œuf tonnant qui tombe d’un aigle
Mitrailleuse avec son doux balancement de palme
Qui mène dans sa broderie
Et dont le bruit semble au loin sur les colline calmes
La suture qui craque entre un champ de trèfle et un champ de seigle,
Et un champ de seigle et un champ d’orge –

Les Anglais dans le soir chantaient à pleine gorge…
Et ils ignoraient les causes profondes
Il n’y avait pas besoin pour leur armée
De dix-neuf cent quatorze et de dix-huit cent quinze
De harangues et d’anniversaires
Ni de remords, ni de revanche,
Ni que partent les fils du roi George –
Non – pour qu’ils traversassent la Manche
Il y avait tout simplement
Et rien d’autre n’était nécessaire
Un grand match de canon avec les Allemands.
J’ai croisé les Anglais sur leurs automobiles
J’ai vu leurs visages de brique rose –
– les Anglais avec nous marchant contre un Empire !
Ils avaient la couleur des rochers de la Corse
Ils avaient la couleur des moutons de Lorraine…

Et c’était la forêt qui marche de Shakespeare !
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Le loup et le chien

Un Loup n’avait que les os et la peau ;
Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille
Et le Mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d’assuré, point de franche lippée.
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien ; donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu’est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Le paysan du danube

Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau :
Jadis l’erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j’avance.
J’ay pour le fonder à present
Le bon Socrate, Esope, et certain Païsan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurele
Nous fait un portrait fort fidele.
On connoist les premiers ; quant à l’autre, voicy
Le personnage en racourci.
Son menton nourrissoit une barbe touffuë,
Toute sa personne veluë
Representoit un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avoit l’œil caché,
Le regard de travers, nez tordu, grosse levre,
Portoit sayon de poil de chevre
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi basty fut député des Villes
Que lave le Danube : il n’estoit point d’aziles
Où l’avarice des Romains
Ne penestrast alors, et ne portait les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Senat, assis pour m’écoûter
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
Veûillent les immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive estre repris.
Sans leur ayde il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d’y recourir on viole leurs loix.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L’instrument de nostre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misere,
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance severe,
Il ne vous fasse en sa colere
Nos esclaves à vostre tour.
Et pourquoy sommes-nous les vostres ? Qu’on me die
En quoy vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maistres de l’Univers ?
Pourquoy venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains
Estoient propres aux Arts ainsi qu’au labourage :
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l’adresse et le courage ;
S’ils avoient eu l’avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut estre en vostre place ils auroient la puissance,
Et sçauroient en user sans inhumanité.
Celle que vos Prsteurs ont sur nous exercée
N’entre qu’à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle mesme en est offensée :
Car sçachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Graces à vos exemples,
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
De mépris d’eux, et de leurs Temples,
D’avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
La terre, et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les Citez, nous fuyons aux montagnes,
Nous laissons nos cheres compagnes ;
Nous ne conversons plus qu’avec des Ours affreux,
Découragez de mettre au jour des mal-heureux,
Et de peupler pour Rome un païs qu’elle opprime.
Quant à nos enfans déja nez,
Nous soûhaitons de voir leur jours bientost bornez :
Vos Preteurs au mal-heur nous font joindre le crime.
Retirez-les, ils ne nous apprendront
Que la mollesse, et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d’avarice.
C’est tout ce que j’ay veu dans Rome à mon abord :
N’a-t-on point de present à faire ?
Point de pourpre à donner ? C’est en vain qu’on espere
Quelque refuge aux loix : encore leur ministere
A-t’il mille longueurs. Ce discours un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincere.
A ces mots, il se couche, et chacun étonné
Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance,
Qu’on crut qu’un tel discours méritoit. On choisit
D’autres Preteurs, et par écrit
Le Senat demanda ce qu’avoit dit cet homme,
Pour servir de modele aux parleurs à venir.
On ne sçeut pas long-temps à Rome
Cette éloquence entretenir.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Les Animaux malades de la Peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ;
On n’en voyait point d’occupés
À chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie,
Ni loups ni renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie ;
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense ;
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut : mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
— Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d’honneur ;
Et quand au berger, l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »
Ainsi dit le renard ; et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du tigre, ni de l’ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses :
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
À ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Jean Racine

Jean Racine

ACTE III, SCENE I

MITHRIDATE.
Approchez, mes enfants. Enfin l’heure est venue
Qu’il faut que mon secret éclate à votre vue.
À mes nobles projets je vois tout conspirer ;
Il ne me reste plus qu’à vous les déclarer.
Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie.
Mais vous savez trop bien l’histoire de ma vie
Pour croire que longtemps soigneux de me cacher,
J’attende en ces déserts qu’on me vienne chercher.
La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces.
Déjà plus d’une fois, retournant sur mes traces,
Tandis que l’ennemi, par ma fuite trompé,
Tenait après son char un vain peuple occupé,
Et gravant en airain ses frêles avantages,
De mes états conquis enchaînait les images,
Le Bosphore m’a vu, par de nouveaux apprêts,
Ramener la terreur du fond de ses marais,
Et chassant les Romains de l’Asie étonnée,
Renverser en un jour l’ouvrage d’une année.
D’autres temps, d’autres soins. L’Orient accablé
Ne peut plus soutenir leur effort redoublé.
Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes
De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.
Des biens des nations ravisseurs altérés,
Le bruit de nos trésors les a tous attirés :
Ils y courent en foule ; et jaloux l’un de l’autre,
Désertent leur pays pour inonder le nôtre.
Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis,
Ma funeste amitié pèse à tous mes amis :
Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête.
Le grand nom de Pompée assure sa conquête :
C’est l’effroi de l’Asie ; et loin de l’y chercher,
C’est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Ce dessein vous surprend ; et vous croyez peut-être
Que le seul désespoir aujourd’hui le fait naître.
J’excuse votre erreur ; et pour être approuvés,
De semblables projets veulent être achevés.
Ne vous figurez point que de cette contrée
Par d’éternels remparts Rome soit séparée.
Je sais tous les chemins par où je dois passer ;
Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
Sans reculer plus loin l’effet de ma parole,
Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours ?
Que du Scythe avec moi l’alliance jurée
De l’Europe en ces lieux ne me livre l’entrée ?
Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats,
Nous verrons notre camp grossir à chaque pas.
Daces, Pannoniens, la fière Germanie,
Tous n’attendent qu’un chef contre la tyrannie.
Vous avez vu l’Espagne, et surtout les Gaulois,
Contre ces mêmes murs qu’ils ont pris autrefois
Exciter ma vengeance, et jusque dans la Grèce,
Par des ambassadeurs accuser ma paresse.
Ils savent que sur eux prêt à se déborder,
Ce torrent, s’il m’entraîne, ira tout inonder ;
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
Guider dans l’Italie et suivre mon passage.
C’est là qu’en arrivant, plus qu’en tout le chemin,
Vous trouverez partout l’horreur du nom romain,
Et la triste Italie encor toute fumante
Des feux qu’a rallumés sa liberté mourante.
Non, princes, ce n’est point au bout de l’univers
Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers ;
Et de près inspirant les haines les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.
Ah ! S’ils ont pu choisir pour leur libérateur
Spartacus, un esclave, un vil gladiateur,
S’ils suivent au combat des brigands qui les vengent,
De quelle noble ardeur pensez-vous qu’ils se rangent
Sous les drapeaux d’un roi longtemps victorieux,
Qui voit jusqu’à Cyrus remonter ses aïeux ?
Que dis-je ? En quel état croyez-vous la surprendre ?
Vide de légions qui la puissent défendre
Tandis que tout s’occupe à me persécuter,
Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m’arrêter ?
Marchons ; et dans son sein rejetons cette guerre
Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.
Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers ;
Qu’ils tremblent, à leur tour, pour leurs propres foyers.
Annibal l’a prédit, croyons-en ce grand homme,
Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.
Noyons-la dans son sang justement répandu.
Brûlons ce Capitole où j’étais attendu.
Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître
La honte de cent rois, et la mienne peut-être ;
Et la flamme à la main effaçons tous ces noms
Que Rome y consacrait à d’éternels affronts.
Voilà l’ambition dont mon âme est saisie.
Ne croyez point pourtant qu’éloigné de l’Asie
J’en laisse les Romains tranquilles possesseurs.
Je sais où je lui dois trouver des défenseurs.
Je veux que d’ennemis partout enveloppée,
Rome rappelle en vain le secours de Pompée.
Le Parthe, des Romains comme moi la terreur,
Consent de succéder à ma juste fureur ;
Prêt d’unir avec moi sa haine et sa famille,
Il me demande un fils pour époux à sa fille.
Cet honneur vous regarde, et j’ai fait choix de vous,
Pharnace : allez, soyez ce bienheureux époux.
Demain, sans différer, je prétends que l’aurore
Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore.
Vous que rien n’y retient, partez dès ce moment,
Et méritez mon choix par votre empressement.
Achevez cet hymen ; et repassant l’Euphrate,
Faites voir à l’Asie un autre Mithridate.
Que nos tyrans communs en pâlissent d’effroi,
Et que le bruit à Rome en vienne jusqu’à moi.
Jules Romains

Jules Romains

L’homme blanc

— Retourne chez toi, homme blanc!

Nous ne t’avions rien demandé ;
Des fièvres que ta race endure
Nous n’avions pas même lidée.

Pieusement vers nous tournées
Nous allaitaient de solitude
Les sept mers au ventre ridé.

Tu nous as sept fois apporté
Ton malheur, ton inquiétude.
Ta puissance, tu l’as gardée.
Tu nous as fait divorcer d’avec les vieilles sagesses ;
Mais le savoir que tu vends ne les a pas remplacées.

Tu nous as fait divorcer d’avec la terre et les sources,
D’avec les forces du sol et les forces d’en dessous.
Mais les forces que tu vends ne les ont pas remplacées ;

Tes forces mal à toi, méchantes filles du feu roux,
Tes forces qu’un fil conduit et que moulinent des roues,
Tes forces de dieu voleur dont tu n’as jamais assez!

Comme on donne deux venins dans une seule morsure,
Tu nous as communiqué l’orgueil peu sir d’étre un homme,
Et la honte sans pardon d’étre un homme dépassé.

Retourne chez toi, homme blanc!
Ecoute les tambours tremblants
Qui nous ameutent sous les arbres ;
Les trônes creusés, les calebasses,
Les crécelles, les crins stridents ;
Les sifflements entre les dents,
Les cornes rauques, les coquilles,
Les fifres faits d’un ossement ;
Les cymbales, les oliphants ;
Entends le tam-tam circulaire
Comme horizon sur tes tempes
Qui se resserre en palpitant ;
Entends les gongs, les cloches plates,
Aux tours des couvents de montagne
Et les plaques sous les battants.
Entends le grand rassemblement
Qui nous soulève et qui te chasse.

L’HOMME BLANC.