Poèmes de ce thème
Autres
Paul Valéry
La Pythie
Honneur des Hommes, Saint LANGAGE,
Discours prophétique et paré,
Belles chaînes en qui s’engage
Le dieu dans la chair égaré,
Illumination, largesse !
Voici parler une Sagesse
Et sonner cette auguste Voix
Qui se connaît quand elle sonne
N’être plus la voix de personne
Tant que des ondes et des bois !
Discours prophétique et paré,
Belles chaînes en qui s’engage
Le dieu dans la chair égaré,
Illumination, largesse !
Voici parler une Sagesse
Et sonner cette auguste Voix
Qui se connaît quand elle sonne
N’être plus la voix de personne
Tant que des ondes et des bois !
Paul Valéry
Les Grenades
Dures grenades entr’ouvertes
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains
Eclatés de leurs découvertes!
Si les soleils par vous subis,
O grenades entre-bâillées,
Vous ont fait d’orgueil travaillées
Craquer les cloisons de rubis,
Et que si l’or sec de l’écorce
A la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,
Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains
Eclatés de leurs découvertes!
Si les soleils par vous subis,
O grenades entre-bâillées,
Vous ont fait d’orgueil travaillées
Craquer les cloisons de rubis,
Et que si l’or sec de l’écorce
A la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,
Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.
Paul Verlaine
Art poétique
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?
O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?
O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.
Paul Verlaine
Une histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui
(1939-1964) — cinquième édition revue et mise & jour au 15 mars 1964,
Sous mille.
Sous mille.
Pierre de Ronsard
Discours a très illustre et vertueuse princesse marie stuart, reine d’écosse
. . . . . .
La Nature a tousjours dedans la mer lointaine,
Par les bois, par les rocs, sous des monceaux d’areine,
Recelé les beautez, et n’a point à nos yeux
Monstré ce qui estoit le plus delicieux :
Les perles, les rubis sont enfans des rivages,
Et tousjours les odeurs sont aux terres sauvages.
. . . . . .
La Nature a tousjours dedans la mer lointaine,
Par les bois, par les rocs, sous des monceaux d’areine,
Recelé les beautez, et n’a point à nos yeux
Monstré ce qui estoit le plus delicieux :
Les perles, les rubis sont enfans des rivages,
Et tousjours les odeurs sont aux terres sauvages.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
Hymne de l’automne
Le jour que je fu né, Apollon qui preside
Aux Muses, me servit en ce monde de guide,
M'anima d’un esprit subtil et vigoureux,
Et me fist de science et d’honneur amoureux.
En lieu des gratis thresors et des richesses vaines,
Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
Me donna pour partage une fureur d’esprit,
Et l’art de bien coucher ma verve par escrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie,
M’inspirant dedans l’ame un don de Poësie,
Que Dieu n’a concédé qu’à l’esprit agité
Des poignans aiguillons de sa Divinité.
Quand l’homme en est touché, il devient un Prophete,
Il predit toute chose avant qu’elle soit faite,
II cognoist la nature et les secrets des Cieux,
Et d’un esprit bouillant s’eleve entre les Dieux.
Il cognoist la vertu des herbes et des pierres,
Il enferme les vents, il charme les tonnerres :
Sciences que le peuple admire, et ne sçait pas
Que Dieu les va donnant aux hommes d’ici-bas,
Quand ils ont de l’humain les ames separées,
Et qu’à telle fureur elles sont preparées
Par oraison, par jeusne et penitence aussi,
Dont aujourd’huy le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mysteres,
S’ils ne sont vertueux, devots et solitaires,
Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont
La malice en la main et l’impudence au front,
Brulez d’ambition et tourmentez d’envie,
Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n’avois pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisoyent, plus que la Court des Rois
Et les noires forests en fueillages voutées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une valée, un antre, en horreur obscurci,
Un desert effroyable estoit tout mon souci,
A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées,
Danser dessous la Lune en cotte par les prées,
Fantastique d’esprit, et de voir les Sylvains
Estre boucs par les pieds, et hommes par les mains,
Et porter sur le front des cornes en la sorte
Qu’un petit aignelet de quatre mois les porte.
J’allois apres la danse, et craintif je pressois
Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois
Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
J’aurois incontinent l’ame plus genereuse.
Ainsi que l’Ascrean qui gravement sonna
Quand l’une des neuf Sœurs du Laurier luy donna.
Or je ne fu trompé de ma jeune entreprise,
Car la gentille Euterpe, ayant ma dextre prise,
Pour m’oster le mortel, par neuf fois me lava
De l’eau d’une fontaine où peu de monde va,
Me charma par neuf fois, puis, d’une bouche enflée,
Ayant dessus mon chef son haleine soufflée,
Me herissa le poil de crainte et de fureur,
Et me remplist le cœur d’ingenieuse erreur,
En me disant ainsi : « Puis que tu veux nous suivre,
Heureux apres la mort, nous te ferons revivre
Par longue renommée, et ton los ennobli,
Accablé du tombeau, n’ira point en oubli.
Tu seras du vulgaire appellé frenetique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, mal-plaisant, car le peuple médit
De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! les plus doctes Poëtes,
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophetes,
Huez, siflez, moquez des peuples ont esté,
Et toutefois, Ronsard, ils disoyent verité.
N’espere d’amasser de grans biens en ce monde :
Une forest, un pré, une montaigne, une onde,
Sera ton heritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de thresors chez eux.
Tu n’auras point de peur qu’un Roy, de sa tempeste,
Te vienne en moins d’un jour escarbouiller la teste
Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coy,
Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy. »
Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre
Disciple de Dorat, qui long temps fut mon maistre,
M'apprist la Poësie, et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien desguiser la verité des choses
D'un fabuleux manteau, dont elles sont encloses.
. . . . . .
Aux Muses, me servit en ce monde de guide,
M'anima d’un esprit subtil et vigoureux,
Et me fist de science et d’honneur amoureux.
En lieu des gratis thresors et des richesses vaines,
Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
Me donna pour partage une fureur d’esprit,
Et l’art de bien coucher ma verve par escrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie,
M’inspirant dedans l’ame un don de Poësie,
Que Dieu n’a concédé qu’à l’esprit agité
Des poignans aiguillons de sa Divinité.
Quand l’homme en est touché, il devient un Prophete,
Il predit toute chose avant qu’elle soit faite,
II cognoist la nature et les secrets des Cieux,
Et d’un esprit bouillant s’eleve entre les Dieux.
Il cognoist la vertu des herbes et des pierres,
Il enferme les vents, il charme les tonnerres :
Sciences que le peuple admire, et ne sçait pas
Que Dieu les va donnant aux hommes d’ici-bas,
Quand ils ont de l’humain les ames separées,
Et qu’à telle fureur elles sont preparées
Par oraison, par jeusne et penitence aussi,
Dont aujourd’huy le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mysteres,
S’ils ne sont vertueux, devots et solitaires,
Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont
La malice en la main et l’impudence au front,
Brulez d’ambition et tourmentez d’envie,
Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n’avois pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisoyent, plus que la Court des Rois
Et les noires forests en fueillages voutées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une valée, un antre, en horreur obscurci,
Un desert effroyable estoit tout mon souci,
A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées,
Danser dessous la Lune en cotte par les prées,
Fantastique d’esprit, et de voir les Sylvains
Estre boucs par les pieds, et hommes par les mains,
Et porter sur le front des cornes en la sorte
Qu’un petit aignelet de quatre mois les porte.
J’allois apres la danse, et craintif je pressois
Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois
Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
J’aurois incontinent l’ame plus genereuse.
Ainsi que l’Ascrean qui gravement sonna
Quand l’une des neuf Sœurs du Laurier luy donna.
Or je ne fu trompé de ma jeune entreprise,
Car la gentille Euterpe, ayant ma dextre prise,
Pour m’oster le mortel, par neuf fois me lava
De l’eau d’une fontaine où peu de monde va,
Me charma par neuf fois, puis, d’une bouche enflée,
Ayant dessus mon chef son haleine soufflée,
Me herissa le poil de crainte et de fureur,
Et me remplist le cœur d’ingenieuse erreur,
En me disant ainsi : « Puis que tu veux nous suivre,
Heureux apres la mort, nous te ferons revivre
Par longue renommée, et ton los ennobli,
Accablé du tombeau, n’ira point en oubli.
Tu seras du vulgaire appellé frenetique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, mal-plaisant, car le peuple médit
De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! les plus doctes Poëtes,
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophetes,
Huez, siflez, moquez des peuples ont esté,
Et toutefois, Ronsard, ils disoyent verité.
N’espere d’amasser de grans biens en ce monde :
Une forest, un pré, une montaigne, une onde,
Sera ton heritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de thresors chez eux.
Tu n’auras point de peur qu’un Roy, de sa tempeste,
Te vienne en moins d’un jour escarbouiller la teste
Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coy,
Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy. »
Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre
Disciple de Dorat, qui long temps fut mon maistre,
M'apprist la Poësie, et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien desguiser la verité des choses
D'un fabuleux manteau, dont elles sont encloses.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
O Fontaine Bellerie
O Fontaine Bellerie,
Belle fontaine chérie
De nos Nymphes, quand ton eau
Les cache au creux de ta source,
Fuyantes le Satyreau,
Qui les pourchasse à la course
Jusqu’au bord de ton ruisseau,
Tu es la Nymphe éternelle
De ma terre paternelle :
Pource en ce pré verdelet
Vois ton Poète qui t’orne
D’un petit chevreau de lait,
À qui l’une et l’autre corne
Sortent du front nouvelet.
L’Été je dors ou repose
Sur ton herbe, où je compose,
Caché sous tes saules verts,
Je ne sais quoi, qui ta gloire
Enverra par l’univers,
Commandant à la Mémoire
Que tu vives par mes vers.
L’ardeur de la Canicule
Ton vert rivage ne brûle,
Tellement qu’en toutes parts
Ton ombre est épaisse et drue
Aux pasteurs venant des parcs,
Aux bœufs las de la charrue,
Et au bestial épars.
Iô ! tu seras sans cesse
Des fontaines la princesse,
Moi célébrant le conduit
Du rocher percé, qui darde
Avec un enroué bruit
L’eau de ta source jasarde
Qui trépillante se suit.
Belle fontaine chérie
De nos Nymphes, quand ton eau
Les cache au creux de ta source,
Fuyantes le Satyreau,
Qui les pourchasse à la course
Jusqu’au bord de ton ruisseau,
Tu es la Nymphe éternelle
De ma terre paternelle :
Pource en ce pré verdelet
Vois ton Poète qui t’orne
D’un petit chevreau de lait,
À qui l’une et l’autre corne
Sortent du front nouvelet.
L’Été je dors ou repose
Sur ton herbe, où je compose,
Caché sous tes saules verts,
Je ne sais quoi, qui ta gloire
Enverra par l’univers,
Commandant à la Mémoire
Que tu vives par mes vers.
L’ardeur de la Canicule
Ton vert rivage ne brûle,
Tellement qu’en toutes parts
Ton ombre est épaisse et drue
Aux pasteurs venant des parcs,
Aux bœufs las de la charrue,
Et au bestial épars.
Iô ! tu seras sans cesse
Des fontaines la princesse,
Moi célébrant le conduit
Du rocher percé, qui darde
Avec un enroué bruit
L’eau de ta source jasarde
Qui trépillante se suit.
Pierre de Ronsard
Ode a michel de l’hopital chancelier de france
Strophe I
Errant par les champs de la Grâce
Qui peint mes vers de ses couleurs,
Sus les bords Dirceans j’amasse
L’eslite des plus belles fleurs,
A fin qu’en pillant, je façonne
D’une laborieuse main
La rondeur de ceste couronne
Trois fois torse d’un ply Thebain,
Pour orner le haut de la gloire
Du plus heureux mignon des Dieux,
Qui ça bas ramena des Cieux
Les filles qu’enfanta Memoire.
Antistrophe
Memoire, Royne d’Eleuthere,
Par neuf baisers qu’elle receut
De Jupiter qui la fist mere,
D’un seul coup neuf filles conceut.
Mais quand la Lune vagabonde
Eut courbé douze fois en rond,
Pour r’enflamer l’obscur du monde,
La double voûte de son front,
Memoire, de douleur outrée,
Dessous Olympe se coucha,
Et criant Lucine, accoucha
De neuf filles d’une ventrée,
Épode
En qui respandit le Ciel
Une musique immortelle,
Comblant leur bouche nouvelle
Du jus d’un Attique miel,
Et à qui vrayment aussi
Les vers furent en souci,
Les vers dont flattez nous sommes,
A fin que leur doux chanter
Peust doucement enchanter
Le soin des Dieux et des hommes.
Strophe II
Aussi tost que leur petitesse,
Courant avec les pas du Temps,
Eut d’une rampante vistesse
Touché la borne de sept ans,
Un sang naturel, qui commande
De voir ses parens, vint saisir
Le cœur de ceste jeune bande,
Chatouillé d’un noble désir,
Si qu’elles, mignardant leur mere,
Neuf et neuf bras furent pliant
Autour de son col, la priant
De voir la face de leur pere.
Antistrophe
Memoire, impatiente d’aise,
Délaçant leur petite main,
L’une apres l’autre les rebaise,
Et les presse contre son sein.
Hors des poumons à lente peine
Une parole luy montoit,
De souspirs allaigrement pleine
Tant l’affection l’agitoit,
Pour avoir desja cognoissance
Combien ses filles auront d’heur,
Ayant de près veu la grandeur
Du Dieu qui planta leur naissance.
Épode
Apres avoir relié
D’un tortis de violettes
Et d’un cerne de fleurettes
L’or de leur chef délié,
Apres avoir proprement
Troussé leur accoutrement,
Marcha loin devant sa trope,
Et la hastant jour et nuit,
D’un pied dispos, la conduit
Jusqu’au rivage Æthiope.
Strophe III
Ces vierges encore nouvelles,
Et mal-apprises au labeur,
Voyant le front des eaux cruelles,
S’effroyerent d’une grand’peur,
Et toutes pencherent arriere,
Tant elles s’alloyent esmouvant,
Ainsi qu’au bord d’une riviere
Un jonc se penche sous le vent.
Mais leur mere, non estonnée
De voir leur sein qui haletoit,
Pour les asseurer les flatoit
De ceste parole empennée :
Antistrophe
« Courage, mes filles, dit-elle,
Et filles de ce Dieu puissant,
Qui seul en sa main immortelle
Soutient le foudre rougissant.
Ne craignez point les vagues creuses
De l’eau qui bruit profondement,
Sur qui vos chansons doucereuses
Auront un jour commandement ;
Mais forcez-moy ces longues rides,
Et ne vous souffrez decevoir,
Que votre pere n’alliez voir
Dessous ces Royaumes humides. »
Épode
Disant ainsi, d’un plein saut
Toute dans les eaux s’allonge,
Comme un Cygne qui se plonge
Quand il voit l’aigle d’enhaut,
Ou ainsi que l’arc des Cieux
Qui d’un grand tour spacieux
Tout d’un coup en la mer glisse,
Quand Junon haste ses pas
Pour aller porter là bas
Un message à sa nourrice.
Strophe IV
Elles adonc, voyant la trace
De leur mere, qui ja sondoit
Le creux du plus humide espace,
Qu’à coup de bras elle fendoit,
A chef baissé sont devalées,
Penchant bas la teste et les yeux
Dans le sein des plaines salées.
L’eau qui jallit jusques aux cieux,
Grondant sus elles se regorge,
Et frisant deçà et delà
Mille tortis, les avala
Dedans le goufre de sa gorge.
Antistrophe
En cent façons, de mains ouvertes
Et de pieds voutez en deux pars,
Sillonnoyent les campagnes vertes
De leurs bras vaguement espars.
Comme le plomb, dont la secousse
Traine le filet jusqu’au fond,
L’extreme desir qui les pousse,
Avalle contre-bas leur front,
Tousjours sondant ce vieil repaire
Jusques aux portes du chasteau
De l’Ocean, qui dessous l’eau
Donnoit un festin à leur pere.
Épode
De ce Palais eternel,
Brave en colonnes hautaines
Sourdoyent de mille fontaines
Le vif sourgeon perennel.
Là pendoit sous le portail
Lambrissé de verd esmail
Sa charrette vagabonde,
Qui le roule d’un grand tour,
Soit de nuict ou soit de jour,
Deux fois tout au rond du monde.
Strophe V
Là sont par la Nature encloses
Au fond de cent mille vaisseaux
Les semences de toutes choses,
Eternelles filles des eaux.
Là les Tritons chassant les fleuves,
Sous la terre les escouloyent
Aux canaux de leurs rives neuves,
Puis de rechef les r’appelloyent.
Là ceste troupe est arrivée
Desur le poinct : qu’on desservoit,
Et que desja Portonne avoit
La première nape levée.
Antistrophe
Phebus, du milieu de la table,
Pour resjouyr le front des Dieux,
Matioit sa voix delectable
A son archet melodieux,
Quand l’œil du Pere qui prend garde
Sus un chacun, se costoyant
A l’escart des autres, regarde
Ce petit troupeau flamboyant,
De qui l’honneur, le port, la grace
Qu’empreint sur le front il portoit,
Publioit assez qu’il sortoit
De l’heureux tige de sa race.
Épode
Luy qui debout se dressa,
Et de plus près les œillade
Les serrant d’une accollade
Mille fois les caressa,
Tout esgayé de voir peint
Dedans les traits de leur teint
Le naïf des graces siennes.
Puis pour son hoste esjouïr
Les chansons voulut ouïr
De ces neuf Musiciennes.
. . . . . .
Errant par les champs de la Grâce
Qui peint mes vers de ses couleurs,
Sus les bords Dirceans j’amasse
L’eslite des plus belles fleurs,
A fin qu’en pillant, je façonne
D’une laborieuse main
La rondeur de ceste couronne
Trois fois torse d’un ply Thebain,
Pour orner le haut de la gloire
Du plus heureux mignon des Dieux,
Qui ça bas ramena des Cieux
Les filles qu’enfanta Memoire.
Antistrophe
Memoire, Royne d’Eleuthere,
Par neuf baisers qu’elle receut
De Jupiter qui la fist mere,
D’un seul coup neuf filles conceut.
Mais quand la Lune vagabonde
Eut courbé douze fois en rond,
Pour r’enflamer l’obscur du monde,
La double voûte de son front,
Memoire, de douleur outrée,
Dessous Olympe se coucha,
Et criant Lucine, accoucha
De neuf filles d’une ventrée,
Épode
En qui respandit le Ciel
Une musique immortelle,
Comblant leur bouche nouvelle
Du jus d’un Attique miel,
Et à qui vrayment aussi
Les vers furent en souci,
Les vers dont flattez nous sommes,
A fin que leur doux chanter
Peust doucement enchanter
Le soin des Dieux et des hommes.
Strophe II
Aussi tost que leur petitesse,
Courant avec les pas du Temps,
Eut d’une rampante vistesse
Touché la borne de sept ans,
Un sang naturel, qui commande
De voir ses parens, vint saisir
Le cœur de ceste jeune bande,
Chatouillé d’un noble désir,
Si qu’elles, mignardant leur mere,
Neuf et neuf bras furent pliant
Autour de son col, la priant
De voir la face de leur pere.
Antistrophe
Memoire, impatiente d’aise,
Délaçant leur petite main,
L’une apres l’autre les rebaise,
Et les presse contre son sein.
Hors des poumons à lente peine
Une parole luy montoit,
De souspirs allaigrement pleine
Tant l’affection l’agitoit,
Pour avoir desja cognoissance
Combien ses filles auront d’heur,
Ayant de près veu la grandeur
Du Dieu qui planta leur naissance.
Épode
Apres avoir relié
D’un tortis de violettes
Et d’un cerne de fleurettes
L’or de leur chef délié,
Apres avoir proprement
Troussé leur accoutrement,
Marcha loin devant sa trope,
Et la hastant jour et nuit,
D’un pied dispos, la conduit
Jusqu’au rivage Æthiope.
Strophe III
Ces vierges encore nouvelles,
Et mal-apprises au labeur,
Voyant le front des eaux cruelles,
S’effroyerent d’une grand’peur,
Et toutes pencherent arriere,
Tant elles s’alloyent esmouvant,
Ainsi qu’au bord d’une riviere
Un jonc se penche sous le vent.
Mais leur mere, non estonnée
De voir leur sein qui haletoit,
Pour les asseurer les flatoit
De ceste parole empennée :
Antistrophe
« Courage, mes filles, dit-elle,
Et filles de ce Dieu puissant,
Qui seul en sa main immortelle
Soutient le foudre rougissant.
Ne craignez point les vagues creuses
De l’eau qui bruit profondement,
Sur qui vos chansons doucereuses
Auront un jour commandement ;
Mais forcez-moy ces longues rides,
Et ne vous souffrez decevoir,
Que votre pere n’alliez voir
Dessous ces Royaumes humides. »
Épode
Disant ainsi, d’un plein saut
Toute dans les eaux s’allonge,
Comme un Cygne qui se plonge
Quand il voit l’aigle d’enhaut,
Ou ainsi que l’arc des Cieux
Qui d’un grand tour spacieux
Tout d’un coup en la mer glisse,
Quand Junon haste ses pas
Pour aller porter là bas
Un message à sa nourrice.
Strophe IV
Elles adonc, voyant la trace
De leur mere, qui ja sondoit
Le creux du plus humide espace,
Qu’à coup de bras elle fendoit,
A chef baissé sont devalées,
Penchant bas la teste et les yeux
Dans le sein des plaines salées.
L’eau qui jallit jusques aux cieux,
Grondant sus elles se regorge,
Et frisant deçà et delà
Mille tortis, les avala
Dedans le goufre de sa gorge.
Antistrophe
En cent façons, de mains ouvertes
Et de pieds voutez en deux pars,
Sillonnoyent les campagnes vertes
De leurs bras vaguement espars.
Comme le plomb, dont la secousse
Traine le filet jusqu’au fond,
L’extreme desir qui les pousse,
Avalle contre-bas leur front,
Tousjours sondant ce vieil repaire
Jusques aux portes du chasteau
De l’Ocean, qui dessous l’eau
Donnoit un festin à leur pere.
Épode
De ce Palais eternel,
Brave en colonnes hautaines
Sourdoyent de mille fontaines
Le vif sourgeon perennel.
Là pendoit sous le portail
Lambrissé de verd esmail
Sa charrette vagabonde,
Qui le roule d’un grand tour,
Soit de nuict ou soit de jour,
Deux fois tout au rond du monde.
Strophe V
Là sont par la Nature encloses
Au fond de cent mille vaisseaux
Les semences de toutes choses,
Eternelles filles des eaux.
Là les Tritons chassant les fleuves,
Sous la terre les escouloyent
Aux canaux de leurs rives neuves,
Puis de rechef les r’appelloyent.
Là ceste troupe est arrivée
Desur le poinct : qu’on desservoit,
Et que desja Portonne avoit
La première nape levée.
Antistrophe
Phebus, du milieu de la table,
Pour resjouyr le front des Dieux,
Matioit sa voix delectable
A son archet melodieux,
Quand l’œil du Pere qui prend garde
Sus un chacun, se costoyant
A l’escart des autres, regarde
Ce petit troupeau flamboyant,
De qui l’honneur, le port, la grace
Qu’empreint sur le front il portoit,
Publioit assez qu’il sortoit
De l’heureux tige de sa race.
Épode
Luy qui debout se dressa,
Et de plus près les œillade
Les serrant d’une accollade
Mille fois les caressa,
Tout esgayé de voir peint
Dedans les traits de leur teint
Le naïf des graces siennes.
Puis pour son hoste esjouïr
Les chansons voulut ouïr
De ces neuf Musiciennes.
. . . . . .
Pierre de Ronsard
Vœu
Divines Sœurs, qui sur les rives molles
De Castalie, et sur le mont natal,
Et sur le bord du chevalin crystal
M’avez d’enfance instruit en vos escoles ;
Si tout ravy des saults de vos caroles,
D’un pied nombreux j’ay guidé vostre bal,
Plus dur qu’en fer, qu’en cuivre et qu’en metal,
Dans vostre Temple engravez ces paroles :
Ronsard, afin que le siècle avenir
De temps en temps se puisse souvenir
Que sa jeunesse à l’amour fist homage,
De la main dextre apand à vostre autel
L’humble présent de son livre immortel
Son cœur de l’autre aux pieds de ceste image.
De Castalie, et sur le mont natal,
Et sur le bord du chevalin crystal
M’avez d’enfance instruit en vos escoles ;
Si tout ravy des saults de vos caroles,
D’un pied nombreux j’ay guidé vostre bal,
Plus dur qu’en fer, qu’en cuivre et qu’en metal,
Dans vostre Temple engravez ces paroles :
Ronsard, afin que le siècle avenir
De temps en temps se puisse souvenir
Que sa jeunesse à l’amour fist homage,
De la main dextre apand à vostre autel
L’humble présent de son livre immortel
Son cœur de l’autre aux pieds de ceste image.
Pierre Emmanuel
Le tombeau scelle
Une voix blanche comme est blanc le gris des jours
Comme un regard d’aveugle ou comme un mur de ronde
Tombe des gratte-ciels dressés autour du monde
Prisonnier de leur dos comme une arrière-cour
Il n’y a point d’ailleurs dit la voix qui plafonne
Votre ombre dans le puits est tout votre univers
Et si l’élan des murs mime l’espace ouvert
L’étain des projecteurs rend votre ciel aphone
S’il est encore des poètes parmi vous
Ce ciel bouché leur interdit les métathéses
Leur paresse obstinée à rêver de genèses
Peut simuler en mots les fureurs d’un dieu fou
Mais ce mal de langueur dont ils vivent — leur àme
N’est qu’un long bâillement face à vos lendemains
Une dérision de tout l’effort humain
Un désespoir qui les flagorne et vous diffame
Ils ne font rien de leurs dix doigts mais leur sommeil
Est la sape où se meut leur esprit somnambule
Creusant sous la raison le sombre vestibule
D’une nuit qui serait au centre du soleil
Profonds ? Trop peu musclés pour s’ouvrir une tombe
Dans le sable qui glisse et rit des fossoyeurs
Cet éboulis sans fin c’est ’homme intérieur
Ce mirage d’un trou ce sont leurs catacombes
Il n’est de profondeur que celle de l’égoût
Et d’invisible que le siège des entrailles
Le subtil ennemi de ’homme qui travaille
C’est l’Ame dont l’angoisse éveille le dégoat
C’est au faite du rigoureux échafaudage
Ou homme se rend gloire et vibre avec l’acier
Le vertige d’étre son même devancier
La peur abrupte sans échelle ni cordage
Ne cherchez point d’en haut votre ombre au pied des tours
Le futur est sans ombre et homme sans mémoire
Et chaque jour que vous étagez dans l’histoire
Le halo du néon l’efface pour toujours
Plus Babel vous écrase et plus elle est légère
C’est que vos reins sont des nuages moutonnants
— La mousse de savon d’ou l’esprit raisonnant
Souffle en bulles de suffocantes noosphéres
Le vide et non la tour tel est votre rempart
Plus l’esprit vous distend plus ce vide l’enferme
Si vos pieds brélent de quitter la terre ferme
Leur lévitation étire le brouillard
Lequel de l’autre est le fantôme — la muraille
Ou le grimpeur ? Ils se traversent tour à tour
L’homme la tête en bas croit élever la tour
La tour est l’écheveau de humaine grisaille
L’axe de l’écheveau c’est le premier venu
La paille qui livrée aux tourbillons contraires
Rêve a peine un remous la tient-il prisonniére
Qu’elle est l’arbre moteur propulsant l’inconnu
A quoi bon chicaner un songe Cette paille
Et cet homme ont raison tant qu’un remous plus fort
Ne les brise Celui-la seul a toujours tort
Qui tremble de se rompre et d’avance défaille
Gloire à l’illusion qui tient homme debout
Gloire à sa vanité fixant la verticale
Gloire à Babel qui liant tout de sa spirale
Vrille sa haine centrifuge au cœur de tout
Gloire au monde ce fruit dont la pulpe est le vide
Que homme vermineux s’épuise à dévorer
Et s’éternise Votre faim que vous forez
Est Punique aliment dont vous soyez avides
Cette fuite autophage est votre dieu vivant
Qui se mange le ciel pour creuser sa géhenne
Gloire à ce vent de feu qui vous tient dans ses rênes
Vous qui tournez en rond pour devancer le vent
EVANGELIAIRE, le Tombeau scellé. 1962.
Comme un regard d’aveugle ou comme un mur de ronde
Tombe des gratte-ciels dressés autour du monde
Prisonnier de leur dos comme une arrière-cour
Il n’y a point d’ailleurs dit la voix qui plafonne
Votre ombre dans le puits est tout votre univers
Et si l’élan des murs mime l’espace ouvert
L’étain des projecteurs rend votre ciel aphone
S’il est encore des poètes parmi vous
Ce ciel bouché leur interdit les métathéses
Leur paresse obstinée à rêver de genèses
Peut simuler en mots les fureurs d’un dieu fou
Mais ce mal de langueur dont ils vivent — leur àme
N’est qu’un long bâillement face à vos lendemains
Une dérision de tout l’effort humain
Un désespoir qui les flagorne et vous diffame
Ils ne font rien de leurs dix doigts mais leur sommeil
Est la sape où se meut leur esprit somnambule
Creusant sous la raison le sombre vestibule
D’une nuit qui serait au centre du soleil
Profonds ? Trop peu musclés pour s’ouvrir une tombe
Dans le sable qui glisse et rit des fossoyeurs
Cet éboulis sans fin c’est ’homme intérieur
Ce mirage d’un trou ce sont leurs catacombes
Il n’est de profondeur que celle de l’égoût
Et d’invisible que le siège des entrailles
Le subtil ennemi de ’homme qui travaille
C’est l’Ame dont l’angoisse éveille le dégoat
C’est au faite du rigoureux échafaudage
Ou homme se rend gloire et vibre avec l’acier
Le vertige d’étre son même devancier
La peur abrupte sans échelle ni cordage
Ne cherchez point d’en haut votre ombre au pied des tours
Le futur est sans ombre et homme sans mémoire
Et chaque jour que vous étagez dans l’histoire
Le halo du néon l’efface pour toujours
Plus Babel vous écrase et plus elle est légère
C’est que vos reins sont des nuages moutonnants
— La mousse de savon d’ou l’esprit raisonnant
Souffle en bulles de suffocantes noosphéres
Le vide et non la tour tel est votre rempart
Plus l’esprit vous distend plus ce vide l’enferme
Si vos pieds brélent de quitter la terre ferme
Leur lévitation étire le brouillard
Lequel de l’autre est le fantôme — la muraille
Ou le grimpeur ? Ils se traversent tour à tour
L’homme la tête en bas croit élever la tour
La tour est l’écheveau de humaine grisaille
L’axe de l’écheveau c’est le premier venu
La paille qui livrée aux tourbillons contraires
Rêve a peine un remous la tient-il prisonniére
Qu’elle est l’arbre moteur propulsant l’inconnu
A quoi bon chicaner un songe Cette paille
Et cet homme ont raison tant qu’un remous plus fort
Ne les brise Celui-la seul a toujours tort
Qui tremble de se rompre et d’avance défaille
Gloire à l’illusion qui tient homme debout
Gloire à sa vanité fixant la verticale
Gloire à Babel qui liant tout de sa spirale
Vrille sa haine centrifuge au cœur de tout
Gloire au monde ce fruit dont la pulpe est le vide
Que homme vermineux s’épuise à dévorer
Et s’éternise Votre faim que vous forez
Est Punique aliment dont vous soyez avides
Cette fuite autophage est votre dieu vivant
Qui se mange le ciel pour creuser sa géhenne
Gloire à ce vent de feu qui vous tient dans ses rênes
Vous qui tournez en rond pour devancer le vent
EVANGELIAIRE, le Tombeau scellé. 1962.
Pierre Jean Jouve
Beauté, vérité, rareté
Beauté, vérité, rareté,
Grace en toute simplicité
Ici en cendres enfermées.
Phénix a son nid dans la mort
Et Colombe en son loyal corps
Grace en toute simplicité
Ici en cendres enfermées.
Phénix a son nid dans la mort
Et Colombe en son loyal corps
Pierre Jean Jouve
Le deluge
Ce qu’il y avait de plus vaste et de plus tranquille
De plus plein, de plus transparent
Sans bords
Kgal
Glauque et pacifique dans un verre
Sans parois et comme de l’huile assemblée au soleil
De la volonté divine, ce qu’il y avait
De plus aqueux en ce désert
Du calme,
Et ce qu’il y avait de plus heureux
Enfin dans cette punition parfaite
Du crime réduit, dormant, sans clapotement
Car l’eau ne se mélange pas avec l’esprit,
Ce qu’il y avait de plus beau à la massive morte lumière
Du Déluge,
Les montagnes ayant fondu de dix mille mètres
La fornication des villes tapissant les fonds de la mer,
C’était un rameau
Du silence, une nappe de silence
Un mouvement de silence
Posé ; une étendue non contrélée
De silence qui lui-même allait étre recouvert. C’était
Une colombe en gestation silencieuse
Qui viendra sur le toit
Avec un nouvel effet de silence.
POÉSIE, les Noces (le Père de la terre).
De plus plein, de plus transparent
Sans bords
Kgal
Glauque et pacifique dans un verre
Sans parois et comme de l’huile assemblée au soleil
De la volonté divine, ce qu’il y avait
De plus aqueux en ce désert
Du calme,
Et ce qu’il y avait de plus heureux
Enfin dans cette punition parfaite
Du crime réduit, dormant, sans clapotement
Car l’eau ne se mélange pas avec l’esprit,
Ce qu’il y avait de plus beau à la massive morte lumière
Du Déluge,
Les montagnes ayant fondu de dix mille mètres
La fornication des villes tapissant les fonds de la mer,
C’était un rameau
Du silence, une nappe de silence
Un mouvement de silence
Posé ; une étendue non contrélée
De silence qui lui-même allait étre recouvert. C’était
Une colombe en gestation silencieuse
Qui viendra sur le toit
Avec un nouvel effet de silence.
POÉSIE, les Noces (le Père de la terre).
Pontus de Tyard
Sonnet
Père du doux repos, Sommeil père du songe,
Maintenant que la nuit, d’une grande ombre obscure,
Faict à cet air serain humide couverture,
Viens, Sommeil desiré et dans mes yeux te plonge.
Ton absence, Sommeil, languissamment alonge,
Et me fait plus sentir la peine que j’endure.
Viens Sommeil, l’assoupir et la rendre moins dure,
Viens abuser mon mal de quelque doux mensonge.
Je le muet Silence un esquadron conduit,
De fantosmes ballans dessous l’aveugle nuict,
Tu me dedaignes seul qui te suis tant devot !
Viens, Sommeil désiré, m’environner la teste,
Car, d’un vœu non menteur, un bouquet je t’appreste
De ta chere morelle et de ton cher pavot.
Maintenant que la nuit, d’une grande ombre obscure,
Faict à cet air serain humide couverture,
Viens, Sommeil desiré et dans mes yeux te plonge.
Ton absence, Sommeil, languissamment alonge,
Et me fait plus sentir la peine que j’endure.
Viens Sommeil, l’assoupir et la rendre moins dure,
Viens abuser mon mal de quelque doux mensonge.
Je le muet Silence un esquadron conduit,
De fantosmes ballans dessous l’aveugle nuict,
Tu me dedaignes seul qui te suis tant devot !
Viens, Sommeil désiré, m’environner la teste,
Car, d’un vœu non menteur, un bouquet je t’appreste
De ta chere morelle et de ton cher pavot.
René Char
Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur
Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le cœur.
Il desséché le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il touche au sol, il se déchire.
Sa répartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour?
Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à Pétroit que lui.
L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.
Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.
La Fontaine Narrative GUILLEVIC
Il desséché le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il touche au sol, il se déchire.
Sa répartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour?
Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à Pétroit que lui.
L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.
Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.
La Fontaine Narrative GUILLEVIC
René Guy Cadou
Destin du poète
Le soir qui bouge son oreille
Comme un vieil âne abandonné
Le dernier corset d’une abeille
Oublié sur la cheminée
La cloche triste de l’asile
Kt le pas qui répond au pas
Dans la mesure où ce qui veille
Encourage ce qui n’est pas
L’oiseau qui tombe sur la pierre
Le sang qui tombe sur le cœur
La bonne pluie des réverbéres
Qui donne a boire au malfaiteur
Le trou d’aiguille par où passe
Le fil ténu de la clarté
La bobine du temps qui roule
Sous les lauriers sous les sommiers
Mais se savoir parmi les hommes
En un présent aventureux
Une petite lampe a huile
Qui peut encore mettre le feu.
Comme un vieil âne abandonné
Le dernier corset d’une abeille
Oublié sur la cheminée
La cloche triste de l’asile
Kt le pas qui répond au pas
Dans la mesure où ce qui veille
Encourage ce qui n’est pas
L’oiseau qui tombe sur la pierre
Le sang qui tombe sur le cœur
La bonne pluie des réverbéres
Qui donne a boire au malfaiteur
Le trou d’aiguille par où passe
Le fil ténu de la clarté
La bobine du temps qui roule
Sous les lauriers sous les sommiers
Mais se savoir parmi les hommes
En un présent aventureux
Une petite lampe a huile
Qui peut encore mettre le feu.
René Guy Cadou
Les secrets de l’écriture
Je n’écris pas pour quelques-uns retirés sous la lampe
Ni pour les habitués d’une cité lacustre
Pour l’écolier attentif à son coeur
Non plus pour cet enfant paresseux qui sommeille
Entre mes bras depuis cent ans
Mais pour cet homme qui dépassé par l’orage
N’entend pas la rumeur terrestre de son sang
Ni herbe le flatter doucement au visage
J’écris pour divulguer ce qui vient des saisons
La neige pure ainsi qu’une main féminine
Et le pollen éparpillé sur les gazons
Aussi l’agneau qui fait le calme des montagnes
J’écris pour dépasser la crue noire du temps
Tandis que les oiseaux et les fleurs me précèdent
A cette auberge au bord du ciel où les passants
Trouvent des couches étoilées et des vaisselles
Pleines de fruits et des soleils encourageants
Mais reste au fond de moi le plus clair de ma vie
Qui ne supporte pas le poids de la parole
Ces mots d’amour qui ne seront jamais écrits
Et la lumière de mon cœur toujours plus haute
Aveuglante comme une poignée de sel gris.
INEDIT.
Ni pour les habitués d’une cité lacustre
Pour l’écolier attentif à son coeur
Non plus pour cet enfant paresseux qui sommeille
Entre mes bras depuis cent ans
Mais pour cet homme qui dépassé par l’orage
N’entend pas la rumeur terrestre de son sang
Ni herbe le flatter doucement au visage
J’écris pour divulguer ce qui vient des saisons
La neige pure ainsi qu’une main féminine
Et le pollen éparpillé sur les gazons
Aussi l’agneau qui fait le calme des montagnes
J’écris pour dépasser la crue noire du temps
Tandis que les oiseaux et les fleurs me précèdent
A cette auberge au bord du ciel où les passants
Trouvent des couches étoilées et des vaisselles
Pleines de fruits et des soleils encourageants
Mais reste au fond de moi le plus clair de ma vie
Qui ne supporte pas le poids de la parole
Ces mots d’amour qui ne seront jamais écrits
Et la lumière de mon cœur toujours plus haute
Aveuglante comme une poignée de sel gris.
INEDIT.
Robert Desnos
Saint-john perse, pierre jean jouve, henri michaux, rené char
Finalement, le surréalisme fut une entreprise de purification.
Il avait fait table rase de tout ce qui encombrait encore la poésie :
l’éloquence, la morale, l’anecdote, l’histoire. Il avait exalté l’amour
Il avait fait table rase de tout ce qui encombrait encore la poésie :
l’éloquence, la morale, l’anecdote, l’histoire. Il avait exalté l’amour
Stéphane Mallarmé
Don du poème
Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
L’aurore se jeta sur la lampe angélique,
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
O la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour les lèvres que l’air du vierge azur affame ?
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor,
L’aurore se jeta sur la lampe angélique,
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
O la berceuse, avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance
Et ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sibylline la femme
Pour les lèvres que l’air du vierge azur affame ?
Stéphane Mallarmé
LA NOURRICE, HÉRODIADE
HÉRODIADE
… O miroir !
Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant des heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J’ai de mon rêve épars connu la nudité !…
LA NOURRICE
… Triste fleur qui croît seule et n’a pas d’autre émoi
Que son ombre dans l’eau vue avec atonie…
HÉRODIADE
… Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d’une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale et sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d’un mortel ! selon qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d’été,
Vers lui nativement la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
Je meurs ! J’aime l’horreur d’être vierge et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !
Et ta sœur solitaire, ô ma sœur éternelle
Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
Rare limpidité d’un cœur qui le songea,
Je me crois seule en ma monotone patrie
Et tout, autour de moi, vit dans l’idolâtrie
D’un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de diamant…
O charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule.
LA NOURRICE
Madame, allez-vous donc mourir ?
HÉRODIADE
Non, pauvre aïeule,
Sois calme et, t’éloignant, pardonne à ce cœur dur,
Mais avant, si tu veux, clos les volets, l’azur
Séraphique sourit dans les vitres profondes,
Et je déteste, moi, le bel azur ! Des ondes
Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
Où le sinistre ciel ait les regards haïs
De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage :
J’y partirais. Allume encore, enfantillage
Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
Pleure parmi l’or vain quelque pleur étranger
Et…
LA NOURRICE
Maintenant ?
HÉRODIADE
Adieu. Vous mentez, ô fleur nue
De mes lèvres. J’attends une chose inconnue
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
D’une enfance sentant parmi les rêveries
Se séparer enfin ses froides pierreries.
… O miroir !
Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant des heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J’ai de mon rêve épars connu la nudité !…
LA NOURRICE
… Triste fleur qui croît seule et n’a pas d’autre émoi
Que son ombre dans l’eau vue avec atonie…
HÉRODIADE
… Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d’une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale et sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d’un mortel ! selon qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d’été,
Vers lui nativement la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
Je meurs ! J’aime l’horreur d’être vierge et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !
Et ta sœur solitaire, ô ma sœur éternelle
Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
Rare limpidité d’un cœur qui le songea,
Je me crois seule en ma monotone patrie
Et tout, autour de moi, vit dans l’idolâtrie
D’un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de diamant…
O charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule.
LA NOURRICE
Madame, allez-vous donc mourir ?
HÉRODIADE
Non, pauvre aïeule,
Sois calme et, t’éloignant, pardonne à ce cœur dur,
Mais avant, si tu veux, clos les volets, l’azur
Séraphique sourit dans les vitres profondes,
Et je déteste, moi, le bel azur ! Des ondes
Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
Où le sinistre ciel ait les regards haïs
De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage :
J’y partirais. Allume encore, enfantillage
Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
Pleure parmi l’or vain quelque pleur étranger
Et…
LA NOURRICE
Maintenant ?
HÉRODIADE
Adieu. Vous mentez, ô fleur nue
De mes lèvres. J’attends une chose inconnue
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
D’une enfance sentant parmi les rêveries
Se séparer enfin ses froides pierreries.
Stéphane Mallarmé
Las de l’amer repos où ma paresse offense
Las de l’amer repos où ma paresse offense
Une gloire pour qui jadis jai fui l’enfance
Adorable des bois de roses sous l’azur
Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
— Que dire à cette Aurore, Ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides? —
Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l’extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu’il a sentie, enfant,
Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d’azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un clair croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.
Une gloire pour qui jadis jai fui l’enfance
Adorable des bois de roses sous l’azur
Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
— Que dire à cette Aurore, Ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides? —
Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l’extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu’il a sentie, enfant,
Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d’azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un clair croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.
Stéphane Mallarmé
Le Démon de l’analogie
Des paroles inconnues chantérent-elles sur vos lèvres, lambeaux maudits d’une phrase absurde?
Je sortis de mon appartement avec la sensation propre d’une aile glissant sur les cordes d’un instrument, traînante et légère, que remplaça une voix prononçant les mots sur un ton descendant: “La Pénultième est morte”, de façon que
Je sortis de mon appartement avec la sensation propre d’une aile glissant sur les cordes d’un instrument, traînante et légère, que remplaça une voix prononçant les mots sur un ton descendant: “La Pénultième est morte”, de façon que
Stéphane Mallarmé
Le Tombeau d’Edgar Poe
Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poëte suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange!
Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief!
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne,
Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
Le Poëte suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange!
Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief!
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne,
Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
Stéphane Mallarmé
Les Révolutions ont leurs Thermidor et leurs 18-Brumaire
Les Révolutions ont leurs Thermidor et leurs 18-Brumaire.
Les Révolutions littéraires connaissent, elles aussi, leurs bonaces.
ll a fallu du temps pour que la poésie française reconnaisse, puis
assimile, des œuvres aussi étranges, aussi perturbatrices, aussi
« scandaleuses » que celles de Lautréamont, de Rimbaud ou de
Les Révolutions littéraires connaissent, elles aussi, leurs bonaces.
ll a fallu du temps pour que la poésie française reconnaisse, puis
assimile, des œuvres aussi étranges, aussi perturbatrices, aussi
« scandaleuses » que celles de Lautréamont, de Rimbaud ou de