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Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Hymne de l’automne

Le jour que je fu né, Apollon qui preside
Aux Muses, me servit en ce monde de guide,
M'anima d’un esprit subtil et vigoureux,
Et me fist de science et d’honneur amoureux.
En lieu des gratis thresors et des richesses vaines,
Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
Me donna pour partage une fureur d’esprit,
Et l’art de bien coucher ma verve par escrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie,
M’inspirant dedans l’ame un don de Poësie,
Que Dieu n’a concédé qu’à l’esprit agité
Des poignans aiguillons de sa Divinité.
Quand l’homme en est touché, il devient un Prophete,
Il predit toute chose avant qu’elle soit faite,
II cognoist la nature et les secrets des Cieux,
Et d’un esprit bouillant s’eleve entre les Dieux.
Il cognoist la vertu des herbes et des pierres,
Il enferme les vents, il charme les tonnerres :
Sciences que le peuple admire, et ne sçait pas
Que Dieu les va donnant aux hommes d’ici-bas,
Quand ils ont de l’humain les ames separées,
Et qu’à telle fureur elles sont preparées
Par oraison, par jeusne et penitence aussi,
Dont aujourd’huy le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mysteres,
S’ils ne sont vertueux, devots et solitaires,
Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont
La malice en la main et l’impudence au front,
Brulez d’ambition et tourmentez d’envie,
Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n’avois pas quinze ans que les monts et les bois
Et les eaux me plaisoyent, plus que la Court des Rois
Et les noires forests en fueillages voutées,
Et du bec des oiseaux les roches picotées ;
Une valée, un antre, en horreur obscurci,
Un desert effroyable estoit tout mon souci,
A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées,
Danser dessous la Lune en cotte par les prées,
Fantastique d’esprit, et de voir les Sylvains
Estre boucs par les pieds, et hommes par les mains,
Et porter sur le front des cornes en la sorte
Qu’un petit aignelet de quatre mois les porte.
J’allois apres la danse, et craintif je pressois
Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois
Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
J’aurois incontinent l’ame plus genereuse.
Ainsi que l’Ascrean qui gravement sonna
Quand l’une des neuf Sœurs du Laurier luy donna.
Or je ne fu trompé de ma jeune entreprise,
Car la gentille Euterpe, ayant ma dextre prise,
Pour m’oster le mortel, par neuf fois me lava
De l’eau d’une fontaine où peu de monde va,
Me charma par neuf fois, puis, d’une bouche enflée,
Ayant dessus mon chef son haleine soufflée,
Me herissa le poil de crainte et de fureur,
Et me remplist le cœur d’ingenieuse erreur,
En me disant ainsi : « Puis que tu veux nous suivre,
Heureux apres la mort, nous te ferons revivre
Par longue renommée, et ton los ennobli,
Accablé du tombeau, n’ira point en oubli.
Tu seras du vulgaire appellé frenetique,
Insensé, furieux, farouche, fantastique,
Maussade, mal-plaisant, car le peuple médit
De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
Mais courage, Ronsard ! les plus doctes Poëtes,
Les Sibylles, Devins, Augures et Prophetes,
Huez, siflez, moquez des peuples ont esté,
Et toutefois, Ronsard, ils disoyent verité.
N’espere d’amasser de grans biens en ce monde :
Une forest, un pré, une montaigne, une onde,
Sera ton heritage, et seras plus heureux
Que ceux qui vont cachant tant de thresors chez eux.
Tu n’auras point de peur qu’un Roy, de sa tempeste,
Te vienne en moins d’un jour escarbouiller la teste
Ou confisquer tes biens, mais, tout paisible et coy,
Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy. »
Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre
Disciple de Dorat, qui long temps fut mon maistre,
M'apprist la Poësie, et me monstra comment
On doit feindre et cacher les fables proprement,
Et à bien desguiser la verité des choses
D'un fabuleux manteau, dont elles sont encloses.
. . . . . .
Pierre de Ronsard

Pierre de Ronsard

Ode a michel de l’hopital chancelier de france

Strophe I

Errant par les champs de la Grâce
Qui peint mes vers de ses couleurs,
Sus les bords Dirceans j’amasse
L’eslite des plus belles fleurs,
A fin qu’en pillant, je façonne
D’une laborieuse main
La rondeur de ceste couronne
Trois fois torse d’un ply Thebain,
Pour orner le haut de la gloire
Du plus heureux mignon des Dieux,
Qui ça bas ramena des Cieux
Les filles qu’enfanta Memoire.

Antistrophe

Memoire, Royne d’Eleuthere,
Par neuf baisers qu’elle receut
De Jupiter qui la fist mere,
D’un seul coup neuf filles conceut.
Mais quand la Lune vagabonde
Eut courbé douze fois en rond,
Pour r’enflamer l’obscur du monde,
La double voûte de son front,
Memoire, de douleur outrée,
Dessous Olympe se coucha,
Et criant Lucine, accoucha
De neuf filles d’une ventrée,

Épode

En qui respandit le Ciel
Une musique immortelle,
Comblant leur bouche nouvelle
Du jus d’un Attique miel,
Et à qui vrayment aussi
Les vers furent en souci,
Les vers dont flattez nous sommes,
A fin que leur doux chanter
Peust doucement enchanter
Le soin des Dieux et des hommes.

Strophe II

Aussi tost que leur petitesse,
Courant avec les pas du Temps,
Eut d’une rampante vistesse
Touché la borne de sept ans,
Un sang naturel, qui commande
De voir ses parens, vint saisir
Le cœur de ceste jeune bande,
Chatouillé d’un noble désir,
Si qu’elles, mignardant leur mere,
Neuf et neuf bras furent pliant
Autour de son col, la priant
De voir la face de leur pere.

Antistrophe

Memoire, impatiente d’aise,
Délaçant leur petite main,
L’une apres l’autre les rebaise,
Et les presse contre son sein.
Hors des poumons à lente peine
Une parole luy montoit,
De souspirs allaigrement pleine
Tant l’affection l’agitoit,
Pour avoir desja cognoissance
Combien ses filles auront d’heur,
Ayant de près veu la grandeur
Du Dieu qui planta leur naissance.

Épode

Apres avoir relié
D’un tortis de violettes
Et d’un cerne de fleurettes
L’or de leur chef délié,
Apres avoir proprement
Troussé leur accoutrement,
Marcha loin devant sa trope,
Et la hastant jour et nuit,
D’un pied dispos, la conduit
Jusqu’au rivage Æthiope.

Strophe III

Ces vierges encore nouvelles,
Et mal-apprises au labeur,
Voyant le front des eaux cruelles,
S’effroyerent d’une grand’peur,
Et toutes pencherent arriere,
Tant elles s’alloyent esmouvant,
Ainsi qu’au bord d’une riviere
Un jonc se penche sous le vent.
Mais leur mere, non estonnée
De voir leur sein qui haletoit,
Pour les asseurer les flatoit
De ceste parole empennée :

Antistrophe

« Courage, mes filles, dit-elle,
Et filles de ce Dieu puissant,
Qui seul en sa main immortelle
Soutient le foudre rougissant.
Ne craignez point les vagues creuses
De l’eau qui bruit profondement,
Sur qui vos chansons doucereuses
Auront un jour commandement ;
Mais forcez-moy ces longues rides,
Et ne vous souffrez decevoir,
Que votre pere n’alliez voir
Dessous ces Royaumes humides. »

Épode

Disant ainsi, d’un plein saut
Toute dans les eaux s’allonge,
Comme un Cygne qui se plonge
Quand il voit l’aigle d’enhaut,
Ou ainsi que l’arc des Cieux
Qui d’un grand tour spacieux
Tout d’un coup en la mer glisse,
Quand Junon haste ses pas
Pour aller porter là bas
Un message à sa nourrice.

Strophe IV

Elles adonc, voyant la trace
De leur mere, qui ja sondoit
Le creux du plus humide espace,
Qu’à coup de bras elle fendoit,
A chef baissé sont devalées,
Penchant bas la teste et les yeux
Dans le sein des plaines salées.
L’eau qui jallit jusques aux cieux,
Grondant sus elles se regorge,
Et frisant deçà et delà
Mille tortis, les avala
Dedans le goufre de sa gorge.

Antistrophe

En cent façons, de mains ouvertes
Et de pieds voutez en deux pars,
Sillonnoyent les campagnes vertes
De leurs bras vaguement espars.
Comme le plomb, dont la secousse
Traine le filet jusqu’au fond,
L’extreme desir qui les pousse,
Avalle contre-bas leur front,
Tousjours sondant ce vieil repaire
Jusques aux portes du chasteau
De l’Ocean, qui dessous l’eau
Donnoit un festin à leur pere.

Épode

De ce Palais eternel,
Brave en colonnes hautaines
Sourdoyent de mille fontaines
Le vif sourgeon perennel.
Là pendoit sous le portail
Lambrissé de verd esmail
Sa charrette vagabonde,
Qui le roule d’un grand tour,
Soit de nuict ou soit de jour,
Deux fois tout au rond du monde.

Strophe V

Là sont par la Nature encloses
Au fond de cent mille vaisseaux
Les semences de toutes choses,
Eternelles filles des eaux.
Là les Tritons chassant les fleuves,
Sous la terre les escouloyent
Aux canaux de leurs rives neuves,
Puis de rechef les r’appelloyent.
Là ceste troupe est arrivée
Desur le poinct : qu’on desservoit,
Et que desja Portonne avoit
La première nape levée.

Antistrophe

Phebus, du milieu de la table,
Pour resjouyr le front des Dieux,
Matioit sa voix delectable
A son archet melodieux,
Quand l’œil du Pere qui prend garde
Sus un chacun, se costoyant
A l’escart des autres, regarde
Ce petit troupeau flamboyant,
De qui l’honneur, le port, la grace
Qu’empreint sur le front il portoit,
Publioit assez qu’il sortoit
De l’heureux tige de sa race.

Épode

Luy qui debout se dressa,
Et de plus près les œillade
Les serrant d’une accollade
Mille fois les caressa,
Tout esgayé de voir peint
Dedans les traits de leur teint
Le naïf des graces siennes.
Puis pour son hoste esjouïr
Les chansons voulut ouïr
De ces neuf Musiciennes.
. . . . . .
Pierre Emmanuel

Pierre Emmanuel

Le tombeau scelle

Une voix blanche comme est blanc le gris des jours
Comme un regard d’aveugle ou comme un mur de ronde
Tombe des gratte-ciels dressés autour du monde
Prisonnier de leur dos comme une arrière-cour

Il n’y a point d’ailleurs dit la voix qui plafonne
Votre ombre dans le puits est tout votre univers
Et si l’élan des murs mime l’espace ouvert
L’étain des projecteurs rend votre ciel aphone

S’il est encore des poètes parmi vous
Ce ciel bouché leur interdit les métathéses
Leur paresse obstinée à rêver de genèses
Peut simuler en mots les fureurs d’un dieu fou

Mais ce mal de langueur dont ils vivent — leur àme
N’est qu’un long bâillement face à vos lendemains
Une dérision de tout l’effort humain
Un désespoir qui les flagorne et vous diffame

Ils ne font rien de leurs dix doigts mais leur sommeil
Est la sape où se meut leur esprit somnambule
Creusant sous la raison le sombre vestibule
D’une nuit qui serait au centre du soleil

Profonds ? Trop peu musclés pour s’ouvrir une tombe
Dans le sable qui glisse et rit des fossoyeurs
Cet éboulis sans fin c’est ’homme intérieur
Ce mirage d’un trou ce sont leurs catacombes
Il n’est de profondeur que celle de l’égoût
Et d’invisible que le siège des entrailles
Le subtil ennemi de ’homme qui travaille
C’est l’Ame dont l’angoisse éveille le dégoat

C’est au faite du rigoureux échafaudage
Ou homme se rend gloire et vibre avec l’acier
Le vertige d’étre son même devancier
La peur abrupte sans échelle ni cordage

Ne cherchez point d’en haut votre ombre au pied des tours
Le futur est sans ombre et homme sans mémoire
Et chaque jour que vous étagez dans l’histoire
Le halo du néon l’efface pour toujours

Plus Babel vous écrase et plus elle est légère
C’est que vos reins sont des nuages moutonnants
— La mousse de savon d’ou l’esprit raisonnant
Souffle en bulles de suffocantes noosphéres

Le vide et non la tour tel est votre rempart
Plus l’esprit vous distend plus ce vide l’enferme
Si vos pieds brélent de quitter la terre ferme
Leur lévitation étire le brouillard

Lequel de l’autre est le fantôme — la muraille
Ou le grimpeur ? Ils se traversent tour à tour
L’homme la tête en bas croit élever la tour
La tour est l’écheveau de humaine grisaille

L’axe de l’écheveau c’est le premier venu
La paille qui livrée aux tourbillons contraires
Rêve a peine un remous la tient-il prisonniére
Qu’elle est l’arbre moteur propulsant l’inconnu

A quoi bon chicaner un songe Cette paille
Et cet homme ont raison tant qu’un remous plus fort
Ne les brise Celui-la seul a toujours tort
Qui tremble de se rompre et d’avance défaille
Gloire à l’illusion qui tient homme debout
Gloire à sa vanité fixant la verticale
Gloire à Babel qui liant tout de sa spirale
Vrille sa haine centrifuge au cœur de tout

Gloire au monde ce fruit dont la pulpe est le vide
Que homme vermineux s’épuise à dévorer
Et s’éternise Votre faim que vous forez
Est Punique aliment dont vous soyez avides

Cette fuite autophage est votre dieu vivant
Qui se mange le ciel pour creuser sa géhenne
Gloire à ce vent de feu qui vous tient dans ses rênes
Vous qui tournez en rond pour devancer le vent

EVANGELIAIRE, le Tombeau scellé. 1962.
Stéphane Mallarmé

Stéphane Mallarmé

LA NOURRICE, HÉRODIADE

HÉRODIADE
… O miroir !
Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant des heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J’ai de mon rêve épars connu la nudité !…

LA NOURRICE
… Triste fleur qui croît seule et n’a pas d’autre émoi
Que son ombre dans l’eau vue avec atonie…

HÉRODIADE
… Oui, c’est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte !
Vous le savez, jardins d’améthyste, enfouis
Sans fin dans de savants abîmes éblouis,
Ors ignorés, gardant votre antique lumière
Sous le sombre sommeil d’une terre première,
Vous, pierres où mes yeux comme de purs bijoux
Empruntent leur clarté mélodieuse, et vous
Métaux qui donnez à ma jeune chevelure
Une splendeur fatale et sa massive allure !
Quant à toi, femme née en des siècles malins
Pour la méchanceté des antres sibyllins,
Qui parles d’un mortel ! selon qui, des calices
De mes robes, arôme aux farouches délices,
Sortirait le frisson blanc de ma nudité,
Prophétise que si le tiède azur d’été,
Vers lui nativement la femme se dévoile,
Me voit dans ma pudeur grelottante d’étoile,
Je meurs ! J’aime l’horreur d’être vierge et je veux
Vivre parmi l’effroi que me font mes cheveux
Pour, le soir, retirée en ma couche, reptile
Inviolé sentir en la chair inutile
Le froid scintillement de ta pâle clarté
Toi qui te meurs, toi qui brûles de chasteté,
Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle !
Et ta sœur solitaire, ô ma sœur éternelle
Mon rêve montera vers toi : telle déjà,
Rare limpidité d’un cœur qui le songea,
Je me crois seule en ma monotone patrie
Et tout, autour de moi, vit dans l’idolâtrie
D’un miroir qui reflète en son calme dormant
Hérodiade au clair regard de diamant…
O charme dernier, oui ! je le sens, je suis seule.

LA NOURRICE
Madame, allez-vous donc mourir ?

HÉRODIADE
Non, pauvre aïeule,
Sois calme et, t’éloignant, pardonne à ce cœur dur,
Mais avant, si tu veux, clos les volets, l’azur
Séraphique sourit dans les vitres profondes,
Et je déteste, moi, le bel azur ! Des ondes
Se bercent et, là-bas, sais-tu pas un pays
Où le sinistre ciel ait les regards haïs
De Vénus qui, le soir, brûle dans le feuillage :
J’y partirais. Allume encore, enfantillage
Dis-tu, ces flambeaux où la cire au feu léger
Pleure parmi l’or vain quelque pleur étranger
Et…

LA NOURRICE
Maintenant ?

HÉRODIADE
Adieu. Vous mentez, ô fleur nue
De mes lèvres. J’attends une chose inconnue
Ou peut-être, ignorant le mystère et vos cris,
Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris
D’une enfance sentant parmi les rêveries
Se séparer enfin ses froides pierreries.