Poèmes de ce thème
Désillusion et amour perdu
Marceline Desbordes-Valmore
Bonsoir
Il a demandé l’heure ; oh ! le triste présage !
Autrefois j’étais seule attentive à ce soin.
Qui peut avant le soir l’appeler au village ?
Hélas ! pour me répondre, il est déjà si loin !
Je l’ai suivi des yeux pour rencontrer sa vue,
Et sans me regarder il a doublé ses pas.
Il n’a donc pas senti ma douleur imprévue ?
Je le devinais mieux quand il souffrait tout bas !
Eh bien, je ne veux pas lui dire que je l’aime ;
Je ne l’aimerai plus, j’en aurai le pouvoir ;
Je l’ai déjà ; déjà, je ne suis plus la même…
Ah ! pour le lui prouver, que je voudrais le voir !
Non, qu’il ne vienne pas ! il prévient mon envie.
Bonsoir… pourquoi mes pleurs tombent-ils sur ma main ?
Il m’a repris son cœur, je lui reprends ma vie…
Mais, si je le pensais, vivrais-je encor demain !
Autrefois j’étais seule attentive à ce soin.
Qui peut avant le soir l’appeler au village ?
Hélas ! pour me répondre, il est déjà si loin !
Je l’ai suivi des yeux pour rencontrer sa vue,
Et sans me regarder il a doublé ses pas.
Il n’a donc pas senti ma douleur imprévue ?
Je le devinais mieux quand il souffrait tout bas !
Eh bien, je ne veux pas lui dire que je l’aime ;
Je ne l’aimerai plus, j’en aurai le pouvoir ;
Je l’ai déjà ; déjà, je ne suis plus la même…
Ah ! pour le lui prouver, que je voudrais le voir !
Non, qu’il ne vienne pas ! il prévient mon envie.
Bonsoir… pourquoi mes pleurs tombent-ils sur ma main ?
Il m’a repris son cœur, je lui reprends ma vie…
Mais, si je le pensais, vivrais-je encor demain !
Paul Fort
Complainte du Roi et de la Reine
Tout vêtus de noir, la reine et le roi s’en vont dans le soir, s’en vont par les bois.
Elle a le collier et lui, l’agneau d’or. – “Reprends le collier, notre amour est mort.”
– “Tu m’as aimé, reine, puis-je l’oublier? Prends cet agneau d’or, garde le collier.
“Taisons, taisons-nous sous la lune blanche. Adieu pour adieu sous les voix des branches.”
Une ombre au château, seule, repassa. Une ombre, un peu d’or fuyaient sous les bois.–
Que dirais-je encore qui n’ait été dit sur les amours morts dans les belles nuits?
Dire que jamais le ciel ne s’accorde avec notre vie et ses fantaisies?
Aimez, c’est l’orage qui vient en décor. Souffrez, sur nos rages la lune sourit.
Sur nos amours morts, c’est le ciel en or: bel exemple, oh! oui, d’amours infinis.
La complainte, ici, se meurt de tristesse. – “Une reine, un roi s’aimaient de tendresse.”
La complainte, ici, se meurt de paresse. – “Mais qu’ils sont petits, nos amours terrestres…”
Elle a le collier et lui, l’agneau d’or. – “Reprends le collier, notre amour est mort.”
– “Tu m’as aimé, reine, puis-je l’oublier? Prends cet agneau d’or, garde le collier.
“Taisons, taisons-nous sous la lune blanche. Adieu pour adieu sous les voix des branches.”
Une ombre au château, seule, repassa. Une ombre, un peu d’or fuyaient sous les bois.–
Que dirais-je encore qui n’ait été dit sur les amours morts dans les belles nuits?
Dire que jamais le ciel ne s’accorde avec notre vie et ses fantaisies?
Aimez, c’est l’orage qui vient en décor. Souffrez, sur nos rages la lune sourit.
Sur nos amours morts, c’est le ciel en or: bel exemple, oh! oui, d’amours infinis.
La complainte, ici, se meurt de tristesse. – “Une reine, un roi s’aimaient de tendresse.”
La complainte, ici, se meurt de paresse. – “Mais qu’ils sont petits, nos amours terrestres…”
Paul Verlaine
À Madame X…
EN LUI ENVOYANT UNE PENSÉE
Au temps où vous m’aimiez (bien sûr ?),
Vous m’envoyâtes, fraîche éclose,
Une chère petite rose,
Frais emblème, message pur.
Elle disait en son langage
Les « serments du premier amour »,
Votre cœur à moi pour toujours
Et toutes les choses d’usage.
Trois ans sont passés. Nous voilà !
Mais moi j’ai gardé la mémoire
De votre rose, et c’est ma gloire
De penser encore à cela.
Hélas ! si j’ai la souvenance,
Je n’ai plus la fleur, ni le cœur !
Elle est aux quatre vents, la fleur.
Le cœur ? mais, voici que j’y pense,
Fut-il mien jamais ? entre nous ?
Moi, le mien bat toujours de même,
Il est toujours simple. Un emblème
À mon tour. Dites, voulez-vous
Que, tout pesé, je vous envoie,
Triste sélam, mais c’est ainsi,
Cette pauvre négresse-ci ?
Elle n’est pas couleur de joie,
Mais elle est couleur de mon cœur ;
Je l’ai cueillie à quelque fente
Du pavé captif que j’arpente
En ce lieu de juste douleur.
A-t-elle besoin d’autres preuves ?
Acceptez-la pour le plaisir.
J’ai tant fait que de la cueillir,
Et c’est presque une fleur-des-veuves.
Au temps où vous m’aimiez (bien sûr ?),
Vous m’envoyâtes, fraîche éclose,
Une chère petite rose,
Frais emblème, message pur.
Elle disait en son langage
Les « serments du premier amour »,
Votre cœur à moi pour toujours
Et toutes les choses d’usage.
Trois ans sont passés. Nous voilà !
Mais moi j’ai gardé la mémoire
De votre rose, et c’est ma gloire
De penser encore à cela.
Hélas ! si j’ai la souvenance,
Je n’ai plus la fleur, ni le cœur !
Elle est aux quatre vents, la fleur.
Le cœur ? mais, voici que j’y pense,
Fut-il mien jamais ? entre nous ?
Moi, le mien bat toujours de même,
Il est toujours simple. Un emblème
À mon tour. Dites, voulez-vous
Que, tout pesé, je vous envoie,
Triste sélam, mais c’est ainsi,
Cette pauvre négresse-ci ?
Elle n’est pas couleur de joie,
Mais elle est couleur de mon cœur ;
Je l’ai cueillie à quelque fente
Du pavé captif que j’arpente
En ce lieu de juste douleur.
A-t-elle besoin d’autres preuves ?
Acceptez-la pour le plaisir.
J’ai tant fait que de la cueillir,
Et c’est presque une fleur-des-veuves.
Paul Verlaine
Colloque sentimental
Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué le passé.
— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.
— Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
— L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Deux formes ont tout à l’heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué le passé.
— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.
— Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
— L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Paul-Jean Toulet
Chanson: Le Temps d’Adonis
Dans la saison qu’Adonis fut blessé,
Mon cœur aussi de l’atteinte soudaine
D’un regard lancé.
Hors de l’abyme où le temps nous entraîne,
T’évoquerai-je, ô belle, en vain – ô vaines
Ombres, souvenirs.
Ah! dans mes bras qui pleurais demi-nue,
Certe serais encore, à revenir.
Ah! la bienvenue.
Mon cœur aussi de l’atteinte soudaine
D’un regard lancé.
Hors de l’abyme où le temps nous entraîne,
T’évoquerai-je, ô belle, en vain – ô vaines
Ombres, souvenirs.
Ah! dans mes bras qui pleurais demi-nue,
Certe serais encore, à revenir.
Ah! la bienvenue.
Paul-Jean Toulet
Dans le lit vaste et dévasté
Dans le lit vaste et dévasté
J’ouvre les yeux près d’elle ;
Je l’effleure : un songe infidèle
L’embrasse à mon côté.
Une lueur tranchante et mince
Échancre mon plafond,
Très loin, sur le pavé profond,
J’entends un seau qui grince…
J’ouvre les yeux près d’elle ;
Je l’effleure : un songe infidèle
L’embrasse à mon côté.
Une lueur tranchante et mince
Échancre mon plafond,
Très loin, sur le pavé profond,
J’entends un seau qui grince…
Philippe Desportes
Ceux qui liront ces vers qu’en pleurant j’ay chantez
Ceux qui liront ces vers qu’en pleurant j’ay chantez,
Non pour gloire ou plaisir, ains forcé du martire,
Voyans par quels destroits Amour m’a sçeu conduire,
Sages à mes dépens, fuiront ses cruautez.
Quels esprits malheureux, nuict et jour tourmentez,
Souffirent un mal si grand que le mien ne soit pire ?
Il ne se peut penser, comment le veux-je dire,
Ou peindre en du papier si grandes nouveautez ?
Je cherchois obstiné des glaçons en la flamme,
Foiblesse au diamant, constance en une femme,
Pitié dans les enfers, le soleil en la nuit.
J'ay joué tout mon âge à ce vain exercice,
J'ay recueilly des pleurs et semé du service,
Et de mes longs travaux repentance est le fruit.
Non pour gloire ou plaisir, ains forcé du martire,
Voyans par quels destroits Amour m’a sçeu conduire,
Sages à mes dépens, fuiront ses cruautez.
Quels esprits malheureux, nuict et jour tourmentez,
Souffirent un mal si grand que le mien ne soit pire ?
Il ne se peut penser, comment le veux-je dire,
Ou peindre en du papier si grandes nouveautez ?
Je cherchois obstiné des glaçons en la flamme,
Foiblesse au diamant, constance en une femme,
Pitié dans les enfers, le soleil en la nuit.
J'ay joué tout mon âge à ce vain exercice,
J'ay recueilly des pleurs et semé du service,
Et de mes longs travaux repentance est le fruit.
Philippe Desportes
Chanson
Las ! que nous sommes miserables
D’estre serves dessous les loix
Des hommes legers et muables
Plus que le feuillage des bois !
Les pensers des hommes ressemblent
A l’air, aux vens et aux saisons,
Et aux girouettes qui tremblent
Inconstamment sur les maisons.
Leur amour est ferme et constante
Comme la mer grosse de flots,
Qui bruit, qui court, qui se tournante,
Et jamais n’arreste en repos.
. . . . . .
Sommes-nous donc pas miserables
D’estres serves dessous les loix
Des hommes legers et muables
Plus que le feuillage des bois ?
D’estre serves dessous les loix
Des hommes legers et muables
Plus que le feuillage des bois !
Les pensers des hommes ressemblent
A l’air, aux vens et aux saisons,
Et aux girouettes qui tremblent
Inconstamment sur les maisons.
Leur amour est ferme et constante
Comme la mer grosse de flots,
Qui bruit, qui court, qui se tournante,
Et jamais n’arreste en repos.
. . . . . .
Sommes-nous donc pas miserables
D’estres serves dessous les loix
Des hommes legers et muables
Plus que le feuillage des bois ?
Philippe Desportes
Chanson
Tant que j’ay eu de sang, des soupirs et des larmes,
J’ay payé le tribut à vostre cruauté,
Esperant follement par ma fidélité
De vos cruelles mains faire tomber les armes.
Je n’ay plus cet espoir, mais j’ay bien connoissance
Que pour plus m’affoiblir vous m’alliez outrageant,
Ainsi qu’un fier Tyran ses sujets va chargeant,
Pour les deffaire apres avec moins de defanse.
Et bien je mourray donc : et la fin de ma vie
Sera fin de mon mal et de vostre désir.
Je mourray bien-contant de vous faire plaisir,
Mais fasché que de moy ne serez plus servie.
C’est de ce seul regret que la pointe m’entame,
Et qui fait que je meurs triste et désespéré,
Avec cêt autre soin dont je suis martyré,
Sçavoir apres ma mort que deviendra mon âme.
Sa constance et sa foy, sa despouille meurtrie,
Son martyre enduré la doit faire sauver :
Mais je crains d’autrepart de la voir réprouver,
Et damner à bon droit pour son idolâtrie.
Car en vous seulement elle avoit sa fiance,
Au plus fort des tourmens vostre nom reclamoit,
N’adoroit rien que vous et constante affermoit
Qu’il n’estoit nul salut hors de ceste créance :
Et qui plus est encor, elle est tant ostinee,
Que ceste vieille erreur ne veut point délaisser :
Et dit, pour tout confort, qu’il luy plaist de penser,
Que pour trop vous aimer elle sera damnée.
J’ay payé le tribut à vostre cruauté,
Esperant follement par ma fidélité
De vos cruelles mains faire tomber les armes.
Je n’ay plus cet espoir, mais j’ay bien connoissance
Que pour plus m’affoiblir vous m’alliez outrageant,
Ainsi qu’un fier Tyran ses sujets va chargeant,
Pour les deffaire apres avec moins de defanse.
Et bien je mourray donc : et la fin de ma vie
Sera fin de mon mal et de vostre désir.
Je mourray bien-contant de vous faire plaisir,
Mais fasché que de moy ne serez plus servie.
C’est de ce seul regret que la pointe m’entame,
Et qui fait que je meurs triste et désespéré,
Avec cêt autre soin dont je suis martyré,
Sçavoir apres ma mort que deviendra mon âme.
Sa constance et sa foy, sa despouille meurtrie,
Son martyre enduré la doit faire sauver :
Mais je crains d’autrepart de la voir réprouver,
Et damner à bon droit pour son idolâtrie.
Car en vous seulement elle avoit sa fiance,
Au plus fort des tourmens vostre nom reclamoit,
N’adoroit rien que vous et constante affermoit
Qu’il n’estoit nul salut hors de ceste créance :
Et qui plus est encor, elle est tant ostinee,
Que ceste vieille erreur ne veut point délaisser :
Et dit, pour tout confort, qu’il luy plaist de penser,
Que pour trop vous aimer elle sera damnée.
Philippe Desportes
Sonnets
Dieux ! que de tourbillons, de gresle et de nuages !
Que je sens en l’esprit un tonnerre grondant !
Est-il en la Sicile un fourneau plus ardant ?
Les marteaux de Vulcan forgent-ils tant d’orages ?
Yeux plus traistres que beaux, qui faisiez les messages
D’une ame ingrate et feinte, à ma mort prétendant,
Si je le pensoy bien, je gaigne en vous perdant ;
Mais las ! qu’en y pensant je supporte de rages !
Si faut-il se résoudre et, sans plus me flatter,
Retrancher de mon tout ce qui le peut gaster ;
Ha ! j’en suis resolu, la chose est asseurée !
Aux cœurs sans loyauté sot qui garde sa foy.
Si sa legereté la separa de moy,
Ma constance à jamais l’en tiendra separée.
Que je sens en l’esprit un tonnerre grondant !
Est-il en la Sicile un fourneau plus ardant ?
Les marteaux de Vulcan forgent-ils tant d’orages ?
Yeux plus traistres que beaux, qui faisiez les messages
D’une ame ingrate et feinte, à ma mort prétendant,
Si je le pensoy bien, je gaigne en vous perdant ;
Mais las ! qu’en y pensant je supporte de rages !
Si faut-il se résoudre et, sans plus me flatter,
Retrancher de mon tout ce qui le peut gaster ;
Ha ! j’en suis resolu, la chose est asseurée !
Aux cœurs sans loyauté sot qui garde sa foy.
Si sa legereté la separa de moy,
Ma constance à jamais l’en tiendra separée.
Pierre de Ronsard
Discours en forme d’élégie
. . . . . .
« Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise,
Qui ma belle science ay des Muses apprise,
Bien cognu d’Helicon, dont l'ardant aiguillon
Me fist danser au bal que conduit Apollon.
Alors que tout le sang me boüilloit de jeunesse,
Je fis aux bords de Loire une jeune Maistresse,
Que ma Muse en fureur sa Cassandre appelloit,
A qui mesme Venus sa beauté n’egaloit.
Je m’espris en Anjou d’une belle Marie
Que j’aimay plus que moy, que mon cœur, que ma vie :
Son païs le sçait bien, où cent mille chansons
Je composay pour elle en cent mille façons ;
Mais, ô cruel destin ! pour ma trop longue absence,
D’un autre serviteur elle a fait accointance,
Et suis demeuré veuf, sans prendre autre parti,
Des l’heure que mon cœur du sien s’est departi.
Maintenant je poursuy toute amour vagabonde :
Ores j’aime la noire, ores j’aime la blonde,
Et, sans amour certaine en mon cœur esprouver,
Je cherche ma fortune où je la puis trouver.
. . . . . . »
« Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise,
Qui ma belle science ay des Muses apprise,
Bien cognu d’Helicon, dont l'ardant aiguillon
Me fist danser au bal que conduit Apollon.
Alors que tout le sang me boüilloit de jeunesse,
Je fis aux bords de Loire une jeune Maistresse,
Que ma Muse en fureur sa Cassandre appelloit,
A qui mesme Venus sa beauté n’egaloit.
Je m’espris en Anjou d’une belle Marie
Que j’aimay plus que moy, que mon cœur, que ma vie :
Son païs le sçait bien, où cent mille chansons
Je composay pour elle en cent mille façons ;
Mais, ô cruel destin ! pour ma trop longue absence,
D’un autre serviteur elle a fait accointance,
Et suis demeuré veuf, sans prendre autre parti,
Des l’heure que mon cœur du sien s’est departi.
Maintenant je poursuy toute amour vagabonde :
Ores j’aime la noire, ores j’aime la blonde,
Et, sans amour certaine en mon cœur esprouver,
Je cherche ma fortune où je la puis trouver.
. . . . . . »
Agrippa d'Aubigné
Accourez au secours à ma mort violente…
Accourez au secours à ma mort violente,
Amants, nochers experts en la peine où je suis,
Vous qui avez suivi la route que je suis
Et d’amour éprouvé les flots et la tourmente.
Le pilote qui voit une nef périssante
En l’amoureuse mer, remarquant les ennuis
Qu’autrefois il risqua, tremble et lui est avis
Que d’une telle fin il ne perd que l’attente.
Ne venez point ici en espoir de pillage :
Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage,
Je n’ai que des soupirs, de l’espoir et des pleurs.
Pour avoir mes soupirs, les vents lèvent les armes,
Pour l’air sont mes espoirs volagers et menteurs,
La mer me fait périr pour s’enfler de mes larmes.
Amants, nochers experts en la peine où je suis,
Vous qui avez suivi la route que je suis
Et d’amour éprouvé les flots et la tourmente.
Le pilote qui voit une nef périssante
En l’amoureuse mer, remarquant les ennuis
Qu’autrefois il risqua, tremble et lui est avis
Que d’une telle fin il ne perd que l’attente.
Ne venez point ici en espoir de pillage :
Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage,
Je n’ai que des soupirs, de l’espoir et des pleurs.
Pour avoir mes soupirs, les vents lèvent les armes,
Pour l’air sont mes espoirs volagers et menteurs,
La mer me fait périr pour s’enfler de mes larmes.
Agrippa d'Aubigné
Ce doux hiver qui égale ses jours…
Ce doux hiver qui égale ses jours
À un printemps, tant il est amiable,
Bien qu’il soit beau, ne m’est pas agréable,
J’en crains la queue, et le succès toujours.
J’ai bien appris que les chaudes amours,
Qui au premier vous servent une table
Pleine de sucre et de mets délectable,
Gardent au fruit leur amer et leurs tours.
Je vois déjà les arbres qui boutonnent
En mille nœuds, et ses beautés m’étonnent,
En une nuit ce printemps est glacé.
Ainsi l’amour qui trop serein s’avance,
Nous rit, nous ouvre une belle apparence,
Est né bientôt et bientôt effacé.
À un printemps, tant il est amiable,
Bien qu’il soit beau, ne m’est pas agréable,
J’en crains la queue, et le succès toujours.
J’ai bien appris que les chaudes amours,
Qui au premier vous servent une table
Pleine de sucre et de mets délectable,
Gardent au fruit leur amer et leurs tours.
Je vois déjà les arbres qui boutonnent
En mille nœuds, et ses beautés m’étonnent,
En une nuit ce printemps est glacé.
Ainsi l’amour qui trop serein s’avance,
Nous rit, nous ouvre une belle apparence,
Est né bientôt et bientôt effacé.
Agrippa d'Aubigné
Mille baisers perdus…
Mille baisers perdus, mille et mille faveurs
Sont autant de bourreaux de ma triste pensée,
Rien ne la rend malade et ne l’a offensée
Que le sucre, le ris, le miel et les douceurs.
Mon cœur est donc contraire à tous les autres cœurs,
Mon penser est bizarre et mon âme insensée
Qui fait présente encor une chose passée,
Crevant de désespoir le fiel de mes douleurs.
Rien n’est le destructeur de ma pauvre espérance
Que le passé présent, ô dure souvenance,
Qui me fait de moi-même ennemi devenir !
Vivez, amants heureux, d’une douce mémoire,
Faites, ma douce mort, que tôt je puisse boire
En l’oubli dont j’ai soif, et non du souvenir.
Sont autant de bourreaux de ma triste pensée,
Rien ne la rend malade et ne l’a offensée
Que le sucre, le ris, le miel et les douceurs.
Mon cœur est donc contraire à tous les autres cœurs,
Mon penser est bizarre et mon âme insensée
Qui fait présente encor une chose passée,
Crevant de désespoir le fiel de mes douleurs.
Rien n’est le destructeur de ma pauvre espérance
Que le passé présent, ô dure souvenance,
Qui me fait de moi-même ennemi devenir !
Vivez, amants heureux, d’une douce mémoire,
Faites, ma douce mort, que tôt je puisse boire
En l’oubli dont j’ai soif, et non du souvenir.
Théodore de Banville
L’Invincible
Pris sous la griffe des vautours,
Cœur meurtri que leur bec entame !
Vas-tu te plaindre d’une femme ?
Non ! je veux boire à ses amours !
Je boirai le vin et la lie,
Ô Furie aux cheveux flottants !
Pour mieux pouvoir en même temps
Trouver la haine et la folie.
Dans mon verre entouré de fleurs
S’il tombe une larme brûlante,
Rassurez ma main chancelante
Et faites-moi boire mes pleurs.
Assez de plaintes sérieuses
Quand le bourgogne a ruisselé,
Sang vermeil du raisin foulé
Par des Bacchantes furieuses.
Pour former la chaude liqueur,
Elles n’ont pas, dans leurs victoires,
Déchiré mieux les grappes noires
Qu’elle n’a déchiré mon cœur.
Amis, vous qui buvez en foule
Le poison de l’amour jaloux,
Mon cœur se brise ; enivrez-vous,
Puisque la poésie en coule !
C’est dans ce calice profond
Que l’infidèle aimait à boire :
Puisqu’au fond reste sa mémoire,
Noble vin, cache-m’en le fond !
J’y jetterai les rêveries
Et l’amour que j’avais jadis,
Comme autrefois ses mains de lys
Y jetaient des roses fleuries
Et vous, mes yeux, que pour miroir
Prenait cette ingrate maîtresse,
Extasiez-vous dans l’ivresse
Pour lui cacher mon désespoir.
Ces lèvres, qu’elle a tant baisées,
Me trahiraient par leur pâleur ;
Je vais leur rendre leur couleur
Dans le sang des grappes brisées.
Je noierai dans ce flot divin
Le feu vivant qui me dévore.
Mais non ! Elle apparaît encore
Sous les douces pourpres du vin !
Oui, voilà sa grâce inhumaine !
Et cette coupe est une mer
D’où naît, comme du flot amer,
L’invincible Anadyomène.
Cœur meurtri que leur bec entame !
Vas-tu te plaindre d’une femme ?
Non ! je veux boire à ses amours !
Je boirai le vin et la lie,
Ô Furie aux cheveux flottants !
Pour mieux pouvoir en même temps
Trouver la haine et la folie.
Dans mon verre entouré de fleurs
S’il tombe une larme brûlante,
Rassurez ma main chancelante
Et faites-moi boire mes pleurs.
Assez de plaintes sérieuses
Quand le bourgogne a ruisselé,
Sang vermeil du raisin foulé
Par des Bacchantes furieuses.
Pour former la chaude liqueur,
Elles n’ont pas, dans leurs victoires,
Déchiré mieux les grappes noires
Qu’elle n’a déchiré mon cœur.
Amis, vous qui buvez en foule
Le poison de l’amour jaloux,
Mon cœur se brise ; enivrez-vous,
Puisque la poésie en coule !
C’est dans ce calice profond
Que l’infidèle aimait à boire :
Puisqu’au fond reste sa mémoire,
Noble vin, cache-m’en le fond !
J’y jetterai les rêveries
Et l’amour que j’avais jadis,
Comme autrefois ses mains de lys
Y jetaient des roses fleuries
Et vous, mes yeux, que pour miroir
Prenait cette ingrate maîtresse,
Extasiez-vous dans l’ivresse
Pour lui cacher mon désespoir.
Ces lèvres, qu’elle a tant baisées,
Me trahiraient par leur pâleur ;
Je vais leur rendre leur couleur
Dans le sang des grappes brisées.
Je noierai dans ce flot divin
Le feu vivant qui me dévore.
Mais non ! Elle apparaît encore
Sous les douces pourpres du vin !
Oui, voilà sa grâce inhumaine !
Et cette coupe est une mer
D’où naît, comme du flot amer,
L’invincible Anadyomène.
Théodore de Banville
Nous n’irons plus au bois…
Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Les Amours des bassins, Naïades en groupe
Voient reluire au soleil en cristaux découpés
Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe.
Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois
Tressaille au son du cor; nous n’irons plus au bois,
Où des enfants charmants riait la folle troupe
Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés,
Voici l’herbe qu’on fauche et les lauriers qu’on coupe.
Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Les Amours des bassins, Naïades en groupe
Voient reluire au soleil en cristaux découpés
Les flots silencieux qui coulaient de leur coupe.
Les lauriers sont coupés, et le cerf aux abois
Tressaille au son du cor; nous n’irons plus au bois,
Où des enfants charmants riait la folle troupe
Sous les regards des lys aux pleurs du ciel trempés,
Voici l’herbe qu’on fauche et les lauriers qu’on coupe.
Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Tristan Corbière
Sonnet de nuit
O croisée ensommeillée,
Dure à mes trente-six morts!
Vitre en diamant, éraillée
Par mes atroces accords!
Herse hérissant rouillée
Tes crocs où je pends et mords!
Oubliette verrouillée
Qui me renferme… dehors!
Pour Toi, Bourreau que j’encense,
L’amour n’est donc que vengeance?…
Ton balcon: gril à braiser?…
Ton col: collier de garotte?…
Eh bien! ouvre, Iscariote,
Ton judas pour un baiser!
Dure à mes trente-six morts!
Vitre en diamant, éraillée
Par mes atroces accords!
Herse hérissant rouillée
Tes crocs où je pends et mords!
Oubliette verrouillée
Qui me renferme… dehors!
Pour Toi, Bourreau que j’encense,
L’amour n’est donc que vengeance?…
Ton balcon: gril à braiser?…
Ton col: collier de garotte?…
Eh bien! ouvre, Iscariote,
Ton judas pour un baiser!
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