Poèmes de ce thème
Désillusion et amour perdu
Agrippa d'Aubigné
Ha! miserable amant, miserable maitresse
Ha! misérable amant, misérable maîtresse,
L’un souffre innocemment, l’autre aveuglant son mal
Bastit en se jouant de tous deux la tristesse,
Le couteau, le tumbeau et le sort inégal :
L’une laisse volage à ses fureurs la bride,
L’autre meurant à tort pleure son homicide.
O Dieux! n’arrachez point la pitié de mon âme,
D’une oublieuse mort n’ostés mon amitié,
Que je brusle plus tost à jamais en ma flamme,
Sans espoir de secours, sans aide, sans pitié,
Que sa perte me soit tant soit peu gratieuse :
Faictes moy malheureux et la laissez heureuse !
Pardonnez l’inconstance et donnez à fortune
La cause de mon mal, ou laissez à ma foy
La coulpe de la rage aux amoureux commune ;
Vengez tout le forfait de Diane sur moy!
J’aime mieux habiter un enfer et me taire
Brusler, souffrir, changer, ou vivre pour luy plaire.
L’un souffre innocemment, l’autre aveuglant son mal
Bastit en se jouant de tous deux la tristesse,
Le couteau, le tumbeau et le sort inégal :
L’une laisse volage à ses fureurs la bride,
L’autre meurant à tort pleure son homicide.
O Dieux! n’arrachez point la pitié de mon âme,
D’une oublieuse mort n’ostés mon amitié,
Que je brusle plus tost à jamais en ma flamme,
Sans espoir de secours, sans aide, sans pitié,
Que sa perte me soit tant soit peu gratieuse :
Faictes moy malheureux et la laissez heureuse !
Pardonnez l’inconstance et donnez à fortune
La cause de mon mal, ou laissez à ma foy
La coulpe de la rage aux amoureux commune ;
Vengez tout le forfait de Diane sur moy!
J’aime mieux habiter un enfer et me taire
Brusler, souffrir, changer, ou vivre pour luy plaire.
Alfred de Vigny
La Colère de Samson
Le désert est muet, la tente est solitaire.
Quel pasteur courageux la dressa sur la terre
Du sable et des lions? – La nuit n’a pas calmé
La fournaise du jour dont l’air est enflammé.
Un vent léger s’élève à l’horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu’un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement;
L’oeuf d’autruche allumé veille paisiblement,
Des voyageurs voilés intérieure étoile,
Et jette longuement deux ombres sur la toile.
L’une est grande et superbe, et l’autre est à ses pieds:
C’est Dalila, l’esclave, et ses bras sont liés
Aux genoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l’esclave.
Comme un doux léopard elle est souple, et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr’ouverts comme s’ouvre l’amande,
Sont brûlants du plaisir que son regard demande
Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs, plus élancés que ceux de la gazelle,
Pressés de bracelets, d’anneaux, de boucles d’or,
Sont bruns, et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d’amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d’étoffes syriennes.
Les genoux de Samson fortement sont unis
Comme les deux genoux du colosse Anubis.
Elle s’endort sans force et riante et bercée
Par la puissante main sous sa tête placée.
Lui, murmure ce chant funèbre et douloureux
Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux.
Elle ne comprend pas la parole étrangère,
Mais le chant verse un somme en sa tête légère.
“Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme,
Car la femme est un être impur de corps et d’âme.
“L’Homme a toujours besoin de caresse et d’amour,
Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au jour,
Et ce bras le premier l’engourdit, le balance
Et lui donne un désir d’amour et d’indolence.
Troublé dans l’action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l’aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Il ira dans la ville, et là les vierges folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la Nature
Force l’Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser,
Mais il n’a pas encor fini toute sa tâche:
Vient un autre combat plus secret, traître et lâche;
Sous son bras, sur son coeur se livre celui-là;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours DALILA.
“Elle rit et triomphe; en sa froideur savante,
Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
A sa plus belle amie elle en a fait l’aveu:
Elle se fait aimer sans aimer elle-même;
Un maître lui fait peur. C’est le plaisir qu’elle aime;
L’Homme est rude et le prend sans savoir le donner.
Un sacrifice illustre et fait pour étonner
Rehausse mieux que l’or, aux yeux de ses pareilles,
La beauté qui produit tant d’étranges merveilles
Et d’un sang précieux sait arroser ses pas.
– Donc, ce que j’ai voulu, Seigneur, n’existe pas! –
Celle à qui va l’amour et de qui vient la vie,
Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.
La Femme est à présent pire que dans ces temps
OÛ, voyant les humains, Dieu dit: “Je me repens!”
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome;
Et, se jetant de loin un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
“Éternel! Dieu des forts! vous savez que mon âme
N’avait pour aliment que l’amour d’une femme,
Puisant dans l’amour seul plus de sainte vigueur
Que mes cheveux divins n’en donnaient à mon cœur.
– Jugez-nous. – La voilà sur mes pieds endormie.
Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux
Qui n’ont pu me cacher la rage de ses yeux;
Honteuse qu’elle était plus encor qu’étonnée
De se voir découverte ensemble et pardonnée;
Car la bonté de l’Homme est forte, et sa douceur
Écrase, en l’absolvant, l’être faible et menteur.
“Mais enfin je suis las. J’ai l’âme si pesante
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante
Qui soutiennent le poids des colonnes d’airain
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.
Toujours voir serpenter la vipère dorée
Qui se traîne en sa fange et s’y croit ignorée!
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,
La Femme, enfant malade et douze fois impur!
Toujours mettre sa force à garder sa colère
Dans son coeur offensé, comme en un sanctuaire
D’où le feu s’échappant irait tout dévorer,
Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,
C’est trop! Dieu, s’il le veut, peut balayer ma cendre.
J’ai donné mon secret, Dalila va le vendre.
Qu’ils seront beaux les pieds de celui qui viendra
Pour m’annoncer la mort! – Ce qui sera, sera!”
Il dit et s’endormit près d’elle jusqu’à l’heure
Où les guerriers, tremblant d’être dans sa demeure,
Payant au poids de l’or chacun de ses cheveux,
Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,
Le traînèrent sanglant et chargé d’une chaîne
Que douze grands taureaux ne tiraient qu’avec peine,
Le placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement
Et deux fois, en tournant, recula sur sa base
Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase;
Allumèrent l’encens, dressèrent un festin
Dont le bruit s’entendait du mont le plus lointain;
Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée
Placèrent Dalila, pâle prostituée,
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant: “IL NE ME VERRA PAS!”
Terre et Ciel! avez-vous tressailli d’allégresse
Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse
Suivre d’un oeil hagard les yeux tachés de sang
Qui cherchaient le soleil d’un regard impuissant?
Et quand enfin Samson, secouant les colonnes
Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes,
Écrasa d’un seul coup, sous les débris mortels,
Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels?
Terre et Ciel! punissez par de telles justices
La trahison ourdie en des amours factices,
Et la délation du secret de nos cœurs
Arraché dans nos bras par des baisers menteurs!
Quel pasteur courageux la dressa sur la terre
Du sable et des lions? – La nuit n’a pas calmé
La fournaise du jour dont l’air est enflammé.
Un vent léger s’élève à l’horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu’un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement;
L’oeuf d’autruche allumé veille paisiblement,
Des voyageurs voilés intérieure étoile,
Et jette longuement deux ombres sur la toile.
L’une est grande et superbe, et l’autre est à ses pieds:
C’est Dalila, l’esclave, et ses bras sont liés
Aux genoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l’esclave.
Comme un doux léopard elle est souple, et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr’ouverts comme s’ouvre l’amande,
Sont brûlants du plaisir que son regard demande
Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs, plus élancés que ceux de la gazelle,
Pressés de bracelets, d’anneaux, de boucles d’or,
Sont bruns, et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d’amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d’étoffes syriennes.
Les genoux de Samson fortement sont unis
Comme les deux genoux du colosse Anubis.
Elle s’endort sans force et riante et bercée
Par la puissante main sous sa tête placée.
Lui, murmure ce chant funèbre et douloureux
Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux.
Elle ne comprend pas la parole étrangère,
Mais le chant verse un somme en sa tête légère.
“Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme,
Car la femme est un être impur de corps et d’âme.
“L’Homme a toujours besoin de caresse et d’amour,
Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au jour,
Et ce bras le premier l’engourdit, le balance
Et lui donne un désir d’amour et d’indolence.
Troublé dans l’action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l’aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Il ira dans la ville, et là les vierges folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la Nature
Force l’Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser,
Mais il n’a pas encor fini toute sa tâche:
Vient un autre combat plus secret, traître et lâche;
Sous son bras, sur son coeur se livre celui-là;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours DALILA.
“Elle rit et triomphe; en sa froideur savante,
Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
A sa plus belle amie elle en a fait l’aveu:
Elle se fait aimer sans aimer elle-même;
Un maître lui fait peur. C’est le plaisir qu’elle aime;
L’Homme est rude et le prend sans savoir le donner.
Un sacrifice illustre et fait pour étonner
Rehausse mieux que l’or, aux yeux de ses pareilles,
La beauté qui produit tant d’étranges merveilles
Et d’un sang précieux sait arroser ses pas.
– Donc, ce que j’ai voulu, Seigneur, n’existe pas! –
Celle à qui va l’amour et de qui vient la vie,
Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.
La Femme est à présent pire que dans ces temps
OÛ, voyant les humains, Dieu dit: “Je me repens!”
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome;
Et, se jetant de loin un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
“Éternel! Dieu des forts! vous savez que mon âme
N’avait pour aliment que l’amour d’une femme,
Puisant dans l’amour seul plus de sainte vigueur
Que mes cheveux divins n’en donnaient à mon cœur.
– Jugez-nous. – La voilà sur mes pieds endormie.
Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux
Qui n’ont pu me cacher la rage de ses yeux;
Honteuse qu’elle était plus encor qu’étonnée
De se voir découverte ensemble et pardonnée;
Car la bonté de l’Homme est forte, et sa douceur
Écrase, en l’absolvant, l’être faible et menteur.
“Mais enfin je suis las. J’ai l’âme si pesante
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante
Qui soutiennent le poids des colonnes d’airain
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.
Toujours voir serpenter la vipère dorée
Qui se traîne en sa fange et s’y croit ignorée!
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,
La Femme, enfant malade et douze fois impur!
Toujours mettre sa force à garder sa colère
Dans son coeur offensé, comme en un sanctuaire
D’où le feu s’échappant irait tout dévorer,
Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,
C’est trop! Dieu, s’il le veut, peut balayer ma cendre.
J’ai donné mon secret, Dalila va le vendre.
Qu’ils seront beaux les pieds de celui qui viendra
Pour m’annoncer la mort! – Ce qui sera, sera!”
Il dit et s’endormit près d’elle jusqu’à l’heure
Où les guerriers, tremblant d’être dans sa demeure,
Payant au poids de l’or chacun de ses cheveux,
Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,
Le traînèrent sanglant et chargé d’une chaîne
Que douze grands taureaux ne tiraient qu’avec peine,
Le placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement
Et deux fois, en tournant, recula sur sa base
Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase;
Allumèrent l’encens, dressèrent un festin
Dont le bruit s’entendait du mont le plus lointain;
Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée
Placèrent Dalila, pâle prostituée,
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant: “IL NE ME VERRA PAS!”
Terre et Ciel! avez-vous tressailli d’allégresse
Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse
Suivre d’un oeil hagard les yeux tachés de sang
Qui cherchaient le soleil d’un regard impuissant?
Et quand enfin Samson, secouant les colonnes
Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes,
Écrasa d’un seul coup, sous les débris mortels,
Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels?
Terre et Ciel! punissez par de telles justices
La trahison ourdie en des amours factices,
Et la délation du secret de nos cœurs
Arraché dans nos bras par des baisers menteurs!
Charles Baudelaire
L’irréparable
J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
Qu’enflammait l’orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal Une miraculeuse aurore ;
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal
Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
Terrasser l’énorme Satan ;
Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
ESt un théâtre où l’on attend
Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze !
Qu’enflammait l’orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal Une miraculeuse aurore ;
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal
Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
Terrasser l’énorme Satan ;
Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
ESt un théâtre où l’on attend
Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze !
Charles Cros
L’Orgue
Sous un roi d’Allemagne, ancien,
Est mort Gottlieb le musicien.
On l’a cloué sous les planches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Il est mort pour avoir aimé
La petite Rose-de-Mai.
Les filles ne sont pas franches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Elle s’est mariée, un jour,
Avec un autre, sans amour.
« Repassez les robes blanches ! »
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Quand à l’église ils sont venus,
Gottlieb à l’orgue n’était plus,
Comme les autres dimanches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Car depuis lors, à minuit noir,
Dans la forêt on peut le voir
À l’époque des pervenches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Son orgue a les pins pour tuyaux.
Il fait peur aux petits oiseaux.
Morts d’amour ont leurs revanches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Est mort Gottlieb le musicien.
On l’a cloué sous les planches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Il est mort pour avoir aimé
La petite Rose-de-Mai.
Les filles ne sont pas franches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Elle s’est mariée, un jour,
Avec un autre, sans amour.
« Repassez les robes blanches ! »
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Quand à l’église ils sont venus,
Gottlieb à l’orgue n’était plus,
Comme les autres dimanches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Car depuis lors, à minuit noir,
Dans la forêt on peut le voir
À l’époque des pervenches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Son orgue a les pins pour tuyaux.
Il fait peur aux petits oiseaux.
Morts d’amour ont leurs revanches.
Hou ! hou ! hou !
Le vent souffle dans les branches.
Charles Cros
Lendemain
Avec les fleurs, avec les femmes,
Avec l’absinthe, avec le feu,
On peut se divertir un peu,
Jouer son rôle en quelque drame.
L’absinthe bue un soir d’hiver
Éclaire en vert l’âme enfumée,
Et les fleurs, sur la bien-aimée
Embaument devant le feu clair.
Puis les baisers perdent leurs charmes,
Ayant duré quelques saisons.
Les réciproques trahisons
Font qu’on se quitte un jour, sans larmes.
On brûle lettres et bouquets
Et le feu se met à l’alcôve,
Et, si la triste vie est sauve,
Restent l’absinthe et ses hoquets.
Les portraits sont mangés des flammes;
Les doigts crispés sont tremblotants…
On meurt d’avoir dormi longtemps
Avec les fleurs, avec les femmes.
Avec l’absinthe, avec le feu,
On peut se divertir un peu,
Jouer son rôle en quelque drame.
L’absinthe bue un soir d’hiver
Éclaire en vert l’âme enfumée,
Et les fleurs, sur la bien-aimée
Embaument devant le feu clair.
Puis les baisers perdent leurs charmes,
Ayant duré quelques saisons.
Les réciproques trahisons
Font qu’on se quitte un jour, sans larmes.
On brûle lettres et bouquets
Et le feu se met à l’alcôve,
Et, si la triste vie est sauve,
Restent l’absinthe et ses hoquets.
Les portraits sont mangés des flammes;
Les doigts crispés sont tremblotants…
On meurt d’avoir dormi longtemps
Avec les fleurs, avec les femmes.
Jacques Vallée Des Barreaux
Sonnet
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières,
Ah ! beaux yeux, êtes-vous si tristes et si beaux ?
Quoi, c’était donc pour moi de funestes flambeaux
Que ces feux innocents brillant sous vos paupières ?
De Nature et d’Amour, ô miracles nouveaux,
Astres doux et bénins, vos flammes sont meurtrières ;
Vous promettez de l’heur et creusez des tombeaux,
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières.
Oui, vous êtes trompeurs, mais vous êtes si beaux
Que je vous tiens des Dieux, quoique vous soyez faux.
Hélas ! faut-il qu’au lieu de vœux et de prières
Je sois contraint de dire, à la honte des Cieux,
Aux plus beaux et plus clairs des Astres et des Dieux :
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières ?
Ah ! beaux yeux, êtes-vous si tristes et si beaux ?
Quoi, c’était donc pour moi de funestes flambeaux
Que ces feux innocents brillant sous vos paupières ?
De Nature et d’Amour, ô miracles nouveaux,
Astres doux et bénins, vos flammes sont meurtrières ;
Vous promettez de l’heur et creusez des tombeaux,
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières.
Oui, vous êtes trompeurs, mais vous êtes si beaux
Que je vous tiens des Dieux, quoique vous soyez faux.
Hélas ! faut-il qu’au lieu de vœux et de prières
Je sois contraint de dire, à la honte des Cieux,
Aux plus beaux et plus clairs des Astres et des Dieux :
Trompeurs miroirs des cœurs, infidèles lumières ?
Élisabeth Guibert
Épître à Ariste
Ne viens point troubler ma retraite,
J’ai su me faire, en ce séjour,
Une félicité parfaite.
J’ai tous les bons auteurs, des fleurs et ma musette,
Et j’y badine avec l’Amour.
Je ne me pare point des fleurs que m’offre un traître ;
Tu célébras ma fête, elle n’est plus pour toi.
J’étais fidèle, il fallait l’être,
Et je n’aurais jamais vécu que sous ta loi.
J’alarmai, dis-tu, ta tendresse
Par ma coquetterie et ma légèreté.
Aurais-je vu durer, deux lustres, ta faiblesse ;
Sans tes rivaux, mon inégalité ?
Avec tous les talents, la candeur, la jeunesse,
La beauté, même la sagesse,
On voit s’enfuir la volupté
Si l’on ne sait mêler, avec un peu d’adresse,
L’amour, la jalousie et la fidélité.
Un nœud formé par le caprice
Ne saurait subsister sans un peu d’artifice :
L’enfant ailé t’avait mis dans mes fers,
Aveugle garant de ta flamme !
Tes serments, sur son aile, ont passé dans les airs,
Et l’affreux souvenir en reste dans mon âme.
Tu n’étais point bizarre et n’étais que jaloux ;
Tu le dis… toi, jaloux ! un jaloux est sincère,
Et ta fierté m’a toujours fait mystère
De ce qui put allumer ton courroux.
Ah ! plût au ciel que souvent ta tendresse
T’eût fait faire l’aveu de ce défaut heureux !
L’Amour aurait comblé nos vœux
En éternisant notre ivresse.
Nos cœurs étaient également épris :
Nos soupçons ont troublé cette union si rare.
Quand elle a disparu, l’on en connaît le prix ;
Mais la nature en est avare.
Qui ? moi ? j’aurais rompu nos nœuds !
Ah ! tu savais trop bien me plaire !
Un vainqueur tel que toi n’est jamais malheureux
Quand il offre un amour sincère ;
Mais, être inconséquent, dissimulé, fougueux,
Il me fallait mourir ou devenir légère ;
Et le Ciel exauça mes vœux !
Tu me nommes cruelle et parles de tes larmes
Quand tu rampes sous d’autres lois !
Je dois me défier de tes perfides charmes ;
Quand on a su vaincre une fois,
On peut séduire avec les mêmes armes.
Quoi ! pour un infidèle oses-tu soupirer ?
Cœur lâche et que je désavoue ;
Peut-être à présent il te joue
Et ne voudrait que t’égarer.
J’ai su me faire, en ce séjour,
Une félicité parfaite.
J’ai tous les bons auteurs, des fleurs et ma musette,
Et j’y badine avec l’Amour.
Je ne me pare point des fleurs que m’offre un traître ;
Tu célébras ma fête, elle n’est plus pour toi.
J’étais fidèle, il fallait l’être,
Et je n’aurais jamais vécu que sous ta loi.
J’alarmai, dis-tu, ta tendresse
Par ma coquetterie et ma légèreté.
Aurais-je vu durer, deux lustres, ta faiblesse ;
Sans tes rivaux, mon inégalité ?
Avec tous les talents, la candeur, la jeunesse,
La beauté, même la sagesse,
On voit s’enfuir la volupté
Si l’on ne sait mêler, avec un peu d’adresse,
L’amour, la jalousie et la fidélité.
Un nœud formé par le caprice
Ne saurait subsister sans un peu d’artifice :
L’enfant ailé t’avait mis dans mes fers,
Aveugle garant de ta flamme !
Tes serments, sur son aile, ont passé dans les airs,
Et l’affreux souvenir en reste dans mon âme.
Tu n’étais point bizarre et n’étais que jaloux ;
Tu le dis… toi, jaloux ! un jaloux est sincère,
Et ta fierté m’a toujours fait mystère
De ce qui put allumer ton courroux.
Ah ! plût au ciel que souvent ta tendresse
T’eût fait faire l’aveu de ce défaut heureux !
L’Amour aurait comblé nos vœux
En éternisant notre ivresse.
Nos cœurs étaient également épris :
Nos soupçons ont troublé cette union si rare.
Quand elle a disparu, l’on en connaît le prix ;
Mais la nature en est avare.
Qui ? moi ? j’aurais rompu nos nœuds !
Ah ! tu savais trop bien me plaire !
Un vainqueur tel que toi n’est jamais malheureux
Quand il offre un amour sincère ;
Mais, être inconséquent, dissimulé, fougueux,
Il me fallait mourir ou devenir légère ;
Et le Ciel exauça mes vœux !
Tu me nommes cruelle et parles de tes larmes
Quand tu rampes sous d’autres lois !
Je dois me défier de tes perfides charmes ;
Quand on a su vaincre une fois,
On peut séduire avec les mêmes armes.
Quoi ! pour un infidèle oses-tu soupirer ?
Cœur lâche et que je désavoue ;
Peut-être à présent il te joue
Et ne voudrait que t’égarer.
François De Malherbe
Dessein de quitter une dame qui ne le contentait
Beauté, mon beau souci, de qui l’âme incertaine
À, comme l’Océan, son flux et son reflux,
Pensez de vous résoudre à soulager ma peine,
Ou je me vais résoudre à ne le souffrir plus.
Vos yeux ont des appas que j’aime et que je prise,
Et qui peuvent beaucoup dessus ma liberté ;
Mais pour me retenir, s’ils font cas de ma prise,
Il leur faut de l’Amour autant que de beauté.
Quand je pense être au point que cela s’accomplisse,
Quelque excuse toujours en empêche l’effet :
C’est la toile sans fin de la femme d’Ulysse,
Dont l’ouvrage du soir au matin se défait.
Madame, avisez-y, vous perdez votre gloire
De me l’avoir promis, et vous rire de moi ;
S’il ne vous en souvient, vous manquez de mémoire,
Et s’il vous en souvient, vous n’avez point de foi.
J’avais toujours fait compte, aimant chose si haute,
De ne m’en séparer qu’avecque le trépas ;
S’il arrive autrement, ce sera votre faute,
De faire des serments et ne les tenir pas.
À, comme l’Océan, son flux et son reflux,
Pensez de vous résoudre à soulager ma peine,
Ou je me vais résoudre à ne le souffrir plus.
Vos yeux ont des appas que j’aime et que je prise,
Et qui peuvent beaucoup dessus ma liberté ;
Mais pour me retenir, s’ils font cas de ma prise,
Il leur faut de l’Amour autant que de beauté.
Quand je pense être au point que cela s’accomplisse,
Quelque excuse toujours en empêche l’effet :
C’est la toile sans fin de la femme d’Ulysse,
Dont l’ouvrage du soir au matin se défait.
Madame, avisez-y, vous perdez votre gloire
De me l’avoir promis, et vous rire de moi ;
S’il ne vous en souvient, vous manquez de mémoire,
Et s’il vous en souvient, vous n’avez point de foi.
J’avais toujours fait compte, aimant chose si haute,
De ne m’en séparer qu’avecque le trépas ;
S’il arrive autrement, ce sera votre faute,
De faire des serments et ne les tenir pas.
François Villon
Ballade à son amie
Fausse beauté qui me coûte si cher,
Rude en fait, douceur hypocrite,
Amour plus dur que fer à mâcher,
Que je puis nommer, sûr de ma ruine,
Charme traître, mort d’un pauvre cœur,
Orgueil caché qui mène les gens au seuil de la mort,
Yeux sans pitié, le droit rigoureux ne veut-il pas,
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux ?
Il eût mieux valu pour moi être allé chercher
Ailleurs du secours, c’eût été mon honneur.
Rien ne m’eût su arracher à cet amour.
Il m’en faut trotter maintenant dans la fuite et le déshonneur.
Alarme, alarme, la grande et la petite !
Mais qu’est ceci ? Mourrai-je sans coup férir,
Ou pitié veut-elle selon ce refrain
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux ?
Un temps viendra qui fera dessécher,
Jaunir, flétrir votre fleur épanouie.
J’en rirais si je pouvais seulement mâcher
Alors ; mais non, ce serait donc une folie.
Je serai vieux, vous laide, sans couleur.
Buvez donc bien tant que court le ruisseau.
Ne donnez pas à tous cette douleur : il faut
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux.
Prince amoureux, le plus grand des amants,
Je ne voudrais pas encourir votre mauvaise grâce,
Mais tout noble cœur doit, par Notre Seigneur,
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux.
Rude en fait, douceur hypocrite,
Amour plus dur que fer à mâcher,
Que je puis nommer, sûr de ma ruine,
Charme traître, mort d’un pauvre cœur,
Orgueil caché qui mène les gens au seuil de la mort,
Yeux sans pitié, le droit rigoureux ne veut-il pas,
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux ?
Il eût mieux valu pour moi être allé chercher
Ailleurs du secours, c’eût été mon honneur.
Rien ne m’eût su arracher à cet amour.
Il m’en faut trotter maintenant dans la fuite et le déshonneur.
Alarme, alarme, la grande et la petite !
Mais qu’est ceci ? Mourrai-je sans coup férir,
Ou pitié veut-elle selon ce refrain
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux ?
Un temps viendra qui fera dessécher,
Jaunir, flétrir votre fleur épanouie.
J’en rirais si je pouvais seulement mâcher
Alors ; mais non, ce serait donc une folie.
Je serai vieux, vous laide, sans couleur.
Buvez donc bien tant que court le ruisseau.
Ne donnez pas à tous cette douleur : il faut
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux.
Prince amoureux, le plus grand des amants,
Je ne voudrais pas encourir votre mauvaise grâce,
Mais tout noble cœur doit, par Notre Seigneur,
Au lieu de l’accabler, secourir un malheureux.
Gérard de Nerval
Laisse-moi
Non, laisse-moi, je t’en supplie ;
En vain, si jeune et si jolie,
Tu voudrais ranimer mon cœur :
Ne vois-tu pas, à ma tristesse,
Que mon front pâle et sans jeunesse
Ne doit plus sourire au bonheur ?
Quand l’hiver aux froides haleines
Des fleurs qui brillent dans nos plaines
Glace le sein épanoui,
Qui peut rendre à la feuille morte
Ses parfums que la brise emporte
Et son éclat évanoui ?
Oh ! si je t’avais rencontrée
Alors que mon âme enivrée
Palpitait de vie et d’amours,
Avec quel transport, quel délire
J’aurais accueilli ton sourire
Dont le charme eût nourri mes jours.
Mais à présent, Ô jeune fille !
Ton regard, c’est l’astre qui brille
Aux yeux troublés des matelots,
Dont la barque en proie au naufrage,
A l’instant où cesse l’orage
Se brise et s’enfuit sous les flots.
Non, laisse-moi, je t’en supplie ;
En vain, si jeune et si jolie,
Tu voudrais ranimer mon cœur :
Sur ce front pâle et sans jeunesse
Ne vois-tu pas que la tristesse
A banni l’espoir du bonheur ?
En vain, si jeune et si jolie,
Tu voudrais ranimer mon cœur :
Ne vois-tu pas, à ma tristesse,
Que mon front pâle et sans jeunesse
Ne doit plus sourire au bonheur ?
Quand l’hiver aux froides haleines
Des fleurs qui brillent dans nos plaines
Glace le sein épanoui,
Qui peut rendre à la feuille morte
Ses parfums que la brise emporte
Et son éclat évanoui ?
Oh ! si je t’avais rencontrée
Alors que mon âme enivrée
Palpitait de vie et d’amours,
Avec quel transport, quel délire
J’aurais accueilli ton sourire
Dont le charme eût nourri mes jours.
Mais à présent, Ô jeune fille !
Ton regard, c’est l’astre qui brille
Aux yeux troublés des matelots,
Dont la barque en proie au naufrage,
A l’instant où cesse l’orage
Se brise et s’enfuit sous les flots.
Non, laisse-moi, je t’en supplie ;
En vain, si jeune et si jolie,
Tu voudrais ranimer mon cœur :
Sur ce front pâle et sans jeunesse
Ne vois-tu pas que la tristesse
A banni l’espoir du bonheur ?
Gérard de Nerval
Le point noir
Quiconque a regardé le soleil fixement
Croit voir devant ses yeux voler obstinément
Autour de lui, dans l’air, une tache livide.
Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,
Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux :
Un point noir est resté dans mon regard avide.
Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,
Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon œil,
Je la vois se poser aussi, la tache noire ! –
Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! c’est que l’aigle seul – malheur à nous, malheur !
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.
Croit voir devant ses yeux voler obstinément
Autour de lui, dans l’air, une tache livide.
Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,
Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux :
Un point noir est resté dans mon regard avide.
Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,
Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon œil,
Je la vois se poser aussi, la tache noire ! –
Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! c’est que l’aigle seul – malheur à nous, malheur !
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.
Germain Nouveau
Poison perdu
Des nuits du blond et de la brune
Rien dans la chambre n’est resté;
Pas une dentelle d’été,
Pas une cravate commune.
Rien sur le balcon où le thé
Se prend aux heures de la lune.
Ils n’ont laissé de trace aucune,
Aucun souvenir n’est resté.
Au bord d’un rideau bleu piquée
Luit une épingle à tête d’or,
Comme un gros insecte qui dort.
Pointe d’un fin poison trempée,
Je te prends: sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.
Rien dans la chambre n’est resté;
Pas une dentelle d’été,
Pas une cravate commune.
Rien sur le balcon où le thé
Se prend aux heures de la lune.
Ils n’ont laissé de trace aucune,
Aucun souvenir n’est resté.
Au bord d’un rideau bleu piquée
Luit une épingle à tête d’or,
Comme un gros insecte qui dort.
Pointe d’un fin poison trempée,
Je te prends: sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.
Guillaume Apollinaire
Aubade chantée à Lætare un an passé
C’est le printemps viens-t-en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L’aube au ciel fait de roses plis
L’amour chemine à ta conquête
Mars et Vénus sont revenus
Ils s’embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus
Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent
Beaucoup de ces dieux ont péri
C’est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l’amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
L’amour est mort j’en suis tremblant
J’adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent…
……………………………………………
Mais en vérité je l’attends
Avec mon cœur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t-en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content
Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s’écoule par eux
O mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide
J’e ne veux jamais l’oublier
Ma colombe ma blanche rade
O marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier…
Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
Tes prêtres fous t’ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu’il ne faut pas croire
Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d’empans
J’ai droit que la terre me donne
O mon ombre ô mon vieux serpent
Au soleil parce que tu l’aimes
Je t’ai menée souviens-t-en bien
Ténébreuse épouse que j’aime
Tu es à moi en n’étant rien
O mon ombre en deuil de moi-même
L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l’avril léger
……………………………………………
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses
Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
À sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons
Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l’histoire accable
Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean
Près d’un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l’haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène
Un jour le roi dans l’eau d’argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s’en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant
Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d’y mourir
Les dimanches s’y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise
Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l’électricité
Les tramways flux verts sur l’échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines
Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l’amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d’un pagne
Vers toi toi que j’ai tant aimée
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L’aube au ciel fait de roses plis
L’amour chemine à ta conquête
Mars et Vénus sont revenus
Ils s’embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus
Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent
Beaucoup de ces dieux ont péri
C’est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l’amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
L’amour est mort j’en suis tremblant
J’adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent…
……………………………………………
Mais en vérité je l’attends
Avec mon cœur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t-en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content
Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s’écoule par eux
O mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide
J’e ne veux jamais l’oublier
Ma colombe ma blanche rade
O marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier…
Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
Tes prêtres fous t’ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu’il ne faut pas croire
Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d’empans
J’ai droit que la terre me donne
O mon ombre ô mon vieux serpent
Au soleil parce que tu l’aimes
Je t’ai menée souviens-t-en bien
Ténébreuse épouse que j’aime
Tu es à moi en n’étant rien
O mon ombre en deuil de moi-même
L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l’avril léger
……………………………………………
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses
Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
À sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons
Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l’histoire accable
Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean
Près d’un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l’haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène
Un jour le roi dans l’eau d’argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s’en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant
Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d’y mourir
Les dimanches s’y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise
Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l’électricité
Les tramways flux verts sur l’échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines
Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l’amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d’un pagne
Vers toi toi que j’ai tant aimée
Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
Guillaume Apollinaire
La chanson du Mal-Aimé
Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.
Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte
Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon
Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique
Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant
C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice d son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même
Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revint
L’époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle
J’ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux
Regrets sur quoi l’enfer se fonde
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre
J’ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés
Mon beau navire o ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses
Je me souviens d’une autre année
C’était l’aube d’un jour d’avril
J’ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l’amour a voix virile
Au moment d’amour de l’année
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.
Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte
Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon
Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique
Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant
C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice d son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même
Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revint
L’époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle
J’ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux
Regrets sur quoi l’enfer se fonde
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre
J’ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés
Mon beau navire o ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses
Je me souviens d’une autre année
C’était l’aube d’un jour d’avril
J’ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l’amour a voix virile
Au moment d’amour de l’année
Guillaume Apollinaire
La Loreley
A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde
Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté
Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri
Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé
Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège
Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien
Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure
Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla
L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence
Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc
Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois mon beau château
Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves
Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley
Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle
Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin
Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde
Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté
Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri
Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé
Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège
Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien
Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure
Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla
L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence
Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc
Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois mon beau château
Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves
Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley
Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle
Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin
Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
Guillaume Apollinaire
Le pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
Jean de La Fontaine
La matrone d’éphèse
S’il est un conte usé, commun, et rebatu,
C’est celuy qu’en ces vers j’accommode à ma guise.
— Et pourquoy donc le choisis-tu ?
Qui t’engage à cette entreprise ?
N’a-t’elle point déja produit assez d’écrits ?
Quelle grace aura ta Matrone
Au prix de celle de Pétrone ?
Comment la tendras-tu nouvelle à nos esprits ?
— Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,
Voyons si dans mes Vers je l’auray rajeunie.
Dans Ephese il fut autrefois
Une Dame en sagesse et vertus sans égale,
Et selon la commune voix
Ayant sceu rafiner sur l’amour conjugale.
Il n’etoit bruit que d’elle et de sa chasteté :
On l’alloit voir par rareté :
C’étoit l’honneur du sexe : heureuse sa patrie !
Chaque mere à sa bru l’alleguoit pour Patron ;
Chaque époux la prônoit à sa femme cherie ;
D’elle desçendent ceux de la prudoterie,
Antique et celebre maison.
Son mari l’aimoit d’amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce seroit un détail frivole ;
Il mourut, et son testament
N’étoit plein que de legs qui l’auroient consolée,
Si les biens réparoient la perte d’un mari
Amoureux autant que cheri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée,
Qui n’abandonne pas le soin du demeurant,
Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-cy par ses cris mettoit tout en allarme ;
Celle-cy faisoit un vacarme,
Un bruit, et des regrets à perçer tous les cœurs ;
Bien qu’on sçache qu’en ces malheurs
De quelque desespoir qu’une ame soit atteinte,
La douleur est toûjours moins forte que la plainte,
Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire à l’affligée
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourroient pécher par leur excès :
Chacun rendit par là sa douleur rengregée.
Enfin ne voulant plus joüir de la clarté
Que son époux avoit perduë,
Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté
D’accompagner cette ombre aux enfers descendue.
Et voyez ce que peut l’excessive amitié ;
(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie)
Une esclave en ce lieu la suivit par pitié,
Prête à mourir de compagnie.
Prête, je m’entends bien ; c’est à dire en un mot
N’ayant examiné qu’à demi ce complot,
Et jusques à l’effet courageuse et hardie.
L’esclave avec la Dame avoit été nourrie.
Toutes deux s’entraimoient, et cette passion
Etoit cruë avec l’âge au cœur des deux femelles :
Le monde entier à peine eut fourni deux modeles
D’une telle inclination.
Comme l’esclave avoit plus de sens que la Dame,
Elle laissa passer les premiers mouvemens ;
Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette ame
Dans l’ordinaire train des communs sentimens.
Aux consolations la veuve inaccessible
S’appliquoit seulement à tout moyen possible
De suivre le defunt aux noirs et tristes lieux :
Le fer auroit été le plus court et le mieux,
Mais la Dame vouloit paître encore ses yeux
Du tresor qu’enfermoit la biere,
Froide dépoüille, et pourtant chere.
C’étoit là le seul aliment
Qu’elle prist en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu’entre d’autres de tant de sortes,
Nostre veuve choisit pour sortir d’icy bas.
Un jour se passe, et deux sans autre nourriture
Que ses profonds soûpirs, que ses frequents helas,
Qu’un inutile et long murmure
Contre les Dieux, le sort, et toute la nature.
Enfin sa douleur n’obmit rien,
Si la douleur doit s’exprimer si bien.
Encore un autre mort faisoit sa residence
Non loin de ce tombeau, mais bien differemment,
Car il n’avoit pour monument
Que le dessous d’une potence.
Pour exemple aux voleurs on l’avoit là laissé.
Un Soldat bien recompensé
Le gardoit avec vigilance.
Il étoit dit par Ordonnance
Que si d’autres voleurs, un parent, un ami
L’enlevoient, le Soldat nonchalant, endormi
Remplirait aussi-tôt sa plaçe,
C’étoit trop de severité ;
Mais la publique utilité
Deffendoit que l’on fist au garde aucune grâce.
Pendant la nuit il vid aux fentes du tombeau
Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.
Curieux il y court, entend de loin la Dame
Remplissant l’air de ses clameurs.
Il entre, est étonné, demande à cette femme,
Pourquoy ces cris, pourquoy ces pleurs,
Pourquoy cette triste musique,
Pourquoy cette maison noire et melancolique.
Occupée à ses pleurs à peine elle entendit
Toutes ces demandes frivoles,
Le mort pour elle y répondit ;
Cet objet sans autres parolles
Disoit assez par quel malheur
La Dame s’enterroit ainsi toute vivante.
Nous avons fait serment, ajoûta la suivante,
De nous laisser mourir de faim et de douleur.
Encor que le soldat fust mauvais orateur,
Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.
La Dame cette fois eut de l’attention ;
Et déjà l’autre passion
Se trouvoit un peu ralentie.
Le tems avoit agi. Si la foy du serment,
Poursuivit le soldat, vous deffend l’aliment,
Voyez-moy manger seulement,
Vous n’en mourrez pas moins. Un tel temperament
Ne déplut pas aux deux femelles :
Conclusion qu’il obtint d’elles
Une permission d’apporter son soupé ;
Ce qu’il fit ; et l’esclave eut le cœur fort tenté
De renoncer délors à la cruelle envie
De tenir au mort compagnie.
Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :
Qu’importe à vostre époux que vous cessiez de vivre ?
Croyez-vous que luy-mesme il fût homme à vous suivre
Si par vostre trépas vous l’aviez prevenu ?
Non Madame, il voudroit achever sa carriere.
La nôtre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il à vingt-ans enfermer dans la biere ?
Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? attendons ;
Quant à moy je voudrois ne mourir que ridée.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?
Que vous servira-t’il d’en être regardée ?
Tantôt en voyant les trésors
Dont le Ciel prit plaisir d’orner vostre visage,
Je disois : helas ! c’est dommage,
Nous mêmes nous allons enterrer tout cela.
A ce discours flateur la Dame s’éveilla.
Le Dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira
Deux traits de son carquois ; de l’un il entama
Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la Dame :
Jeune et belle elle avoit sous ses pleurs de l’éclat,
Et des gens de goût délicat
Auroient bien pû l’aimer, et mesme estant leur femme.
Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié,
Sorte d’amours ayant ses charmes,
Tout y fit : Une belle, alors qu’elle est en larmes
En est plus belle de moitié.
Voilà donc nostre veuve écoutant la loüange,
Poison qui de l’amour est le premier degré ;
La voilà qui trouve à son gré
Celuy qui le luy donne ; il fait tant qu’elle mange,
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait.
Il fait tant enfin qu’elle change ;
Et toujours par degrez, comme l’on peut penser :
De l’un à l’autre il fait cette femme passer ;
Je ne le trouve pas étrange :
Elle écoute un amant, elle en fait un mari ;
Le tout au nez du mort qu’elle avoit tant cheri.
Pendant cet hymenée un voleur se hazarde
D’enlever le dépost commis aux soins du garde.
Il en entend le bruit ; il y court à grands pas ;
Mais en vain, la chose étoit faite.
Il revient au tombeau conter son embarras,
Ne sçachant où trouver retraite.
L’esclave alors luy dit le voyant éperdu :
L’on vous a pris vostre pendu ?
Les Loix ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?
Si Madame y consent j’y remedieray bien.
Mettons nostre mort en la place,
Les passans n’y connoîtront rien.
La Dame y consentit. O volages femelles !
La femme est toujours femme ; il en est qui sont belles,
Il en est qui ne le sont pas.
S’il en étoit d’assez fideles,
Elles auroient assez d’appas.
. . . . . .
C’est celuy qu’en ces vers j’accommode à ma guise.
— Et pourquoy donc le choisis-tu ?
Qui t’engage à cette entreprise ?
N’a-t’elle point déja produit assez d’écrits ?
Quelle grace aura ta Matrone
Au prix de celle de Pétrone ?
Comment la tendras-tu nouvelle à nos esprits ?
— Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,
Voyons si dans mes Vers je l’auray rajeunie.
Dans Ephese il fut autrefois
Une Dame en sagesse et vertus sans égale,
Et selon la commune voix
Ayant sceu rafiner sur l’amour conjugale.
Il n’etoit bruit que d’elle et de sa chasteté :
On l’alloit voir par rareté :
C’étoit l’honneur du sexe : heureuse sa patrie !
Chaque mere à sa bru l’alleguoit pour Patron ;
Chaque époux la prônoit à sa femme cherie ;
D’elle desçendent ceux de la prudoterie,
Antique et celebre maison.
Son mari l’aimoit d’amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce seroit un détail frivole ;
Il mourut, et son testament
N’étoit plein que de legs qui l’auroient consolée,
Si les biens réparoient la perte d’un mari
Amoureux autant que cheri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée,
Qui n’abandonne pas le soin du demeurant,
Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-cy par ses cris mettoit tout en allarme ;
Celle-cy faisoit un vacarme,
Un bruit, et des regrets à perçer tous les cœurs ;
Bien qu’on sçache qu’en ces malheurs
De quelque desespoir qu’une ame soit atteinte,
La douleur est toûjours moins forte que la plainte,
Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire à l’affligée
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourroient pécher par leur excès :
Chacun rendit par là sa douleur rengregée.
Enfin ne voulant plus joüir de la clarté
Que son époux avoit perduë,
Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté
D’accompagner cette ombre aux enfers descendue.
Et voyez ce que peut l’excessive amitié ;
(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie)
Une esclave en ce lieu la suivit par pitié,
Prête à mourir de compagnie.
Prête, je m’entends bien ; c’est à dire en un mot
N’ayant examiné qu’à demi ce complot,
Et jusques à l’effet courageuse et hardie.
L’esclave avec la Dame avoit été nourrie.
Toutes deux s’entraimoient, et cette passion
Etoit cruë avec l’âge au cœur des deux femelles :
Le monde entier à peine eut fourni deux modeles
D’une telle inclination.
Comme l’esclave avoit plus de sens que la Dame,
Elle laissa passer les premiers mouvemens ;
Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette ame
Dans l’ordinaire train des communs sentimens.
Aux consolations la veuve inaccessible
S’appliquoit seulement à tout moyen possible
De suivre le defunt aux noirs et tristes lieux :
Le fer auroit été le plus court et le mieux,
Mais la Dame vouloit paître encore ses yeux
Du tresor qu’enfermoit la biere,
Froide dépoüille, et pourtant chere.
C’étoit là le seul aliment
Qu’elle prist en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu’entre d’autres de tant de sortes,
Nostre veuve choisit pour sortir d’icy bas.
Un jour se passe, et deux sans autre nourriture
Que ses profonds soûpirs, que ses frequents helas,
Qu’un inutile et long murmure
Contre les Dieux, le sort, et toute la nature.
Enfin sa douleur n’obmit rien,
Si la douleur doit s’exprimer si bien.
Encore un autre mort faisoit sa residence
Non loin de ce tombeau, mais bien differemment,
Car il n’avoit pour monument
Que le dessous d’une potence.
Pour exemple aux voleurs on l’avoit là laissé.
Un Soldat bien recompensé
Le gardoit avec vigilance.
Il étoit dit par Ordonnance
Que si d’autres voleurs, un parent, un ami
L’enlevoient, le Soldat nonchalant, endormi
Remplirait aussi-tôt sa plaçe,
C’étoit trop de severité ;
Mais la publique utilité
Deffendoit que l’on fist au garde aucune grâce.
Pendant la nuit il vid aux fentes du tombeau
Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.
Curieux il y court, entend de loin la Dame
Remplissant l’air de ses clameurs.
Il entre, est étonné, demande à cette femme,
Pourquoy ces cris, pourquoy ces pleurs,
Pourquoy cette triste musique,
Pourquoy cette maison noire et melancolique.
Occupée à ses pleurs à peine elle entendit
Toutes ces demandes frivoles,
Le mort pour elle y répondit ;
Cet objet sans autres parolles
Disoit assez par quel malheur
La Dame s’enterroit ainsi toute vivante.
Nous avons fait serment, ajoûta la suivante,
De nous laisser mourir de faim et de douleur.
Encor que le soldat fust mauvais orateur,
Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.
La Dame cette fois eut de l’attention ;
Et déjà l’autre passion
Se trouvoit un peu ralentie.
Le tems avoit agi. Si la foy du serment,
Poursuivit le soldat, vous deffend l’aliment,
Voyez-moy manger seulement,
Vous n’en mourrez pas moins. Un tel temperament
Ne déplut pas aux deux femelles :
Conclusion qu’il obtint d’elles
Une permission d’apporter son soupé ;
Ce qu’il fit ; et l’esclave eut le cœur fort tenté
De renoncer délors à la cruelle envie
De tenir au mort compagnie.
Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :
Qu’importe à vostre époux que vous cessiez de vivre ?
Croyez-vous que luy-mesme il fût homme à vous suivre
Si par vostre trépas vous l’aviez prevenu ?
Non Madame, il voudroit achever sa carriere.
La nôtre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il à vingt-ans enfermer dans la biere ?
Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? attendons ;
Quant à moy je voudrois ne mourir que ridée.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?
Que vous servira-t’il d’en être regardée ?
Tantôt en voyant les trésors
Dont le Ciel prit plaisir d’orner vostre visage,
Je disois : helas ! c’est dommage,
Nous mêmes nous allons enterrer tout cela.
A ce discours flateur la Dame s’éveilla.
Le Dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira
Deux traits de son carquois ; de l’un il entama
Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la Dame :
Jeune et belle elle avoit sous ses pleurs de l’éclat,
Et des gens de goût délicat
Auroient bien pû l’aimer, et mesme estant leur femme.
Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié,
Sorte d’amours ayant ses charmes,
Tout y fit : Une belle, alors qu’elle est en larmes
En est plus belle de moitié.
Voilà donc nostre veuve écoutant la loüange,
Poison qui de l’amour est le premier degré ;
La voilà qui trouve à son gré
Celuy qui le luy donne ; il fait tant qu’elle mange,
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait.
Il fait tant enfin qu’elle change ;
Et toujours par degrez, comme l’on peut penser :
De l’un à l’autre il fait cette femme passer ;
Je ne le trouve pas étrange :
Elle écoute un amant, elle en fait un mari ;
Le tout au nez du mort qu’elle avoit tant cheri.
Pendant cet hymenée un voleur se hazarde
D’enlever le dépost commis aux soins du garde.
Il en entend le bruit ; il y court à grands pas ;
Mais en vain, la chose étoit faite.
Il revient au tombeau conter son embarras,
Ne sçachant où trouver retraite.
L’esclave alors luy dit le voyant éperdu :
L’on vous a pris vostre pendu ?
Les Loix ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?
Si Madame y consent j’y remedieray bien.
Mettons nostre mort en la place,
Les passans n’y connoîtront rien.
La Dame y consentit. O volages femelles !
La femme est toujours femme ; il en est qui sont belles,
Il en est qui ne le sont pas.
S’il en étoit d’assez fideles,
Elles auroient assez d’appas.
. . . . . .
Jean Racine
Acte IV, Scène 4. — Monime, Mithridate
MONIME
Je n’ai point oublié quelle reconnaissance,
Seigneur, m’a dû ranger sous votre obéissance.
Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux,
Leur gloire de si loin n’éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien je suis née
Au-dessous des grandeurs d’un si noble hyménée ;
Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils, après vous le plus grand des humains,
Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d’intelligence à nous sacrifier,
Loin de moi, par mon ordre, il courait m’oublier.
Dans l’ombre du secret ce feu s’allait éteindre ;
Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,
Puisqu’enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux,
Je faisais le bonheur d’un héros tel que vous.
Vous seul, seigneur, vous seul, vous m’avez arrachée
À cette obéissance où j’étais attachée ;
Et ce fatal amour dont j’avais triomphé,
Ce feu que dans l’oubli je croyais étouffé,
Dont la cause à jamais s’éloignait de ma vue,
Vos détours l’ont surpris, et m’en ont convaincue.
Je vous l’ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir ;
Et cet aveu honteux, où vous m’avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirais incertain de ma foi ;
Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d’un époux qui m’a fait cet outrage,
Qui s’est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui me préparant un éternel ennui,
M’a fait rougir d’un feu qui n’était pas pour lui.
MITHRIDATE.
C’est donc votre réponse ? Et sans plus me complaire,
Vous refusez l’honneur que je voulais vous faire ?
Pensez-y bien. J’attends, pour me déterminer.
MONIME.
Non, seigneur, vainement vous croyez m’étonner.
Je vous connais : je sais tout ce que je m’apprête,
Et je vois quels malheurs j’assemble sur ma tête.
Mais le dessein est pris : rien ne peut m’ébranler.
Jugez-en, puisqu’ainsi je vous ose parler,
Et m’emporte au-delà de cette modestie
Dont jusqu’à ce moment je n’étais point sortie.
Vous vous êtes servi de ma funeste main
Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein.
De ses feux innocents j’ai trahi le mystère ;
Et quand il n’en perdrait que l’amour de son père,
Il en mourra, seigneur. Ma foi ni mon amour
Ne seront point le prix d’un si cruel détour.
Après cela, jugez. Perdez une rebelle ;
Armez-vous du pouvoir qu’on vous donna sur elle :
J’attendrai mon arrêt ; vous pouvez commander.
Tout ce qu’en vous quittant j’ose vous demander,
Croyez (à la vertu je dois cette justice)
Que je vous trahis seule, et n’ai point de complice ;
Et que d’un plein succès vos vœux seraient suivis
Si j’en croyais, seigneur, les vœux de votre fils.
Je n’ai point oublié quelle reconnaissance,
Seigneur, m’a dû ranger sous votre obéissance.
Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux,
Leur gloire de si loin n’éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien je suis née
Au-dessous des grandeurs d’un si noble hyménée ;
Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils, après vous le plus grand des humains,
Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d’intelligence à nous sacrifier,
Loin de moi, par mon ordre, il courait m’oublier.
Dans l’ombre du secret ce feu s’allait éteindre ;
Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,
Puisqu’enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux,
Je faisais le bonheur d’un héros tel que vous.
Vous seul, seigneur, vous seul, vous m’avez arrachée
À cette obéissance où j’étais attachée ;
Et ce fatal amour dont j’avais triomphé,
Ce feu que dans l’oubli je croyais étouffé,
Dont la cause à jamais s’éloignait de ma vue,
Vos détours l’ont surpris, et m’en ont convaincue.
Je vous l’ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir ;
Et cet aveu honteux, où vous m’avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirais incertain de ma foi ;
Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d’un époux qui m’a fait cet outrage,
Qui s’est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui me préparant un éternel ennui,
M’a fait rougir d’un feu qui n’était pas pour lui.
MITHRIDATE.
C’est donc votre réponse ? Et sans plus me complaire,
Vous refusez l’honneur que je voulais vous faire ?
Pensez-y bien. J’attends, pour me déterminer.
MONIME.
Non, seigneur, vainement vous croyez m’étonner.
Je vous connais : je sais tout ce que je m’apprête,
Et je vois quels malheurs j’assemble sur ma tête.
Mais le dessein est pris : rien ne peut m’ébranler.
Jugez-en, puisqu’ainsi je vous ose parler,
Et m’emporte au-delà de cette modestie
Dont jusqu’à ce moment je n’étais point sortie.
Vous vous êtes servi de ma funeste main
Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein.
De ses feux innocents j’ai trahi le mystère ;
Et quand il n’en perdrait que l’amour de son père,
Il en mourra, seigneur. Ma foi ni mon amour
Ne seront point le prix d’un si cruel détour.
Après cela, jugez. Perdez une rebelle ;
Armez-vous du pouvoir qu’on vous donna sur elle :
J’attendrai mon arrêt ; vous pouvez commander.
Tout ce qu’en vous quittant j’ose vous demander,
Croyez (à la vertu je dois cette justice)
Que je vous trahis seule, et n’ai point de complice ;
Et que d’un plein succès vos vœux seraient suivis
Si j’en croyais, seigneur, les vœux de votre fils.
Jean Racine
SCENE III — PHEDRE, ŒNONE
ŒNONE
Il faut d’un vain amour étouffer la pensée,
Madame. Rappelez votre vertu passée.
Le Roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ;
Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.
Le peuple, pour le voir, court et se précipite.
Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés…
PHEDRE
Mon époux est vivant, Œnone, c’est assez.
J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage,
Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage.
ŒNONE
Quoi ?
PHEDRE
Je te l’ai prédit, mais tu n’as pas voulu.
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourais ce matin digne d’être pleurée ;
J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.
ŒNONE
Vous mourez ?
PHEDRE
Juste ciel ! qu’ai-je fait aujourd’hui ?
Mon époux va paraître, et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j’ose aborder son père,
Le cœur gros de soupirs qu’il n’a point écoutés,
L’œil humide de pleurs par l’ingrat rebutés.
Penses-tu que sensible à l’honneur de Thésée,
Il lui cache l’ardeur dont je suis embrasée ?
Laissera-t-il trahir et son père et son roi ?
Pourra-t-il contenir l’horreur qu’il a pour moi ?
Il se tairait en vain. Je sais mes perfidies,
Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies
Qui goûtant dans le crime une tranquille paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes
Vont prendre la parole, et prêts à m’accuser,
Attendent mon époux pour le désabuser.
Mourons. De tant d’horreurs qu’un trépas me délivre.
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ?
La mort aux malheureux ne cause point d’effroi.
Je ne crains que le nom que je laisse après moi.
Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !
Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ;
Mais quelque juste orgueil qu’inspire un sang si beau,
Le crime d’une mère est un pesant fardeau.
Je tremble qu’un discours, hélas ! trop véritable,
Un jour ne leur reproche une mère coupable.
Je tremble qu’opprimés de ce poids odieux
L’un ni l’autre jamais n’ose lever les yeux.
Il faut d’un vain amour étouffer la pensée,
Madame. Rappelez votre vertu passée.
Le Roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ;
Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.
Le peuple, pour le voir, court et se précipite.
Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés…
PHEDRE
Mon époux est vivant, Œnone, c’est assez.
J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage,
Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage.
ŒNONE
Quoi ?
PHEDRE
Je te l’ai prédit, mais tu n’as pas voulu.
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourais ce matin digne d’être pleurée ;
J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.
ŒNONE
Vous mourez ?
PHEDRE
Juste ciel ! qu’ai-je fait aujourd’hui ?
Mon époux va paraître, et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j’ose aborder son père,
Le cœur gros de soupirs qu’il n’a point écoutés,
L’œil humide de pleurs par l’ingrat rebutés.
Penses-tu que sensible à l’honneur de Thésée,
Il lui cache l’ardeur dont je suis embrasée ?
Laissera-t-il trahir et son père et son roi ?
Pourra-t-il contenir l’horreur qu’il a pour moi ?
Il se tairait en vain. Je sais mes perfidies,
Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies
Qui goûtant dans le crime une tranquille paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes
Vont prendre la parole, et prêts à m’accuser,
Attendent mon époux pour le désabuser.
Mourons. De tant d’horreurs qu’un trépas me délivre.
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ?
La mort aux malheureux ne cause point d’effroi.
Je ne crains que le nom que je laisse après moi.
Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !
Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ;
Mais quelque juste orgueil qu’inspire un sang si beau,
Le crime d’une mère est un pesant fardeau.
Je tremble qu’un discours, hélas ! trop véritable,
Un jour ne leur reproche une mère coupable.
Je tremble qu’opprimés de ce poids odieux
L’un ni l’autre jamais n’ose lever les yeux.
Jean-Pierre Claris de Florian
Plaisir d’amour
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
J’ai tout quitté pour l’ingrate Silvie :
Elle me quitte, et prend un autre amant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
« Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie,
Je t’aimerai », me répétait Silvie :
L’eau coule encore ; elle a changé pourtant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
Chagrin d’amour dure toute la vie.
J’ai tout quitté pour l’ingrate Silvie :
Elle me quitte, et prend un autre amant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
« Tant que cette eau coulera doucement
Vers ce ruisseau qui borde la prairie,
Je t’aimerai », me répétait Silvie :
L’eau coule encore ; elle a changé pourtant.
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment ;
Chagrin d’amour dure toute la vie.
Joachim Du Bellay
Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux
Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux,
Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux :
Je n’escris de bonheur, me trouvant malheureux,
Je n’escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
Je n’escris de thresors, n’ayant point de richesse,
Je n’escris de santé, me sentant langoureux :
Je n’escris de la Court, estant loing de mon Prince,
Je n’escris de la France, en estrange province,
Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point icy :
Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’église.
Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux :
Je n’escris de bonheur, me trouvant malheureux,
Je n’escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
Je n’escris de thresors, n’ayant point de richesse,
Je n’escris de santé, me sentant langoureux :
Je n’escris de la Court, estant loing de mon Prince,
Je n’escris de la France, en estrange province,
Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point icy :
Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’église.
Léon-Paul Fargue
Ou la magie de la ville
Je ne sais pas ce qu’on attend dans La ville...
Tout y convoque les faniémes des aimés qu’on
délaisse, des timides qu’on blesse et des faibles
qu’on abandonne... Là comme ailleurs, La vie
dure... Mais le bonheur, le bonheur...
Tout y convoque les faniémes des aimés qu’on
délaisse, des timides qu’on blesse et des faibles
qu’on abandonne... Là comme ailleurs, La vie
dure... Mais le bonheur, le bonheur...
Louis Aragon
Il n’y a pas d’amour heureux
Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y à pas d’amour heureux
Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous deux
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désœuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y à pas d’amour heureux
Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous deux
Madeleine de L'Aubépine
Berger tant rempli de finesse…
Berger tant rempli de finesse
Contentez-vous d’être inconstant
Sans accuser votre maîtresse
D’un péché que vous aimez tant.
La nouveauté, qui vous commande,
Vous fait à toute heure changer :
Mais ce n’est pas perte fort grande
De perdre un ami si léger.
Si vous eussiez eu souvenance
De l’œil par le vôtre adoré,
En dépit de votre inconstance
Constant vous fussiez demeuré.
Mais vous n’étiez à six pas d’elle
Que votre cœur s’en retira.
Nous verrons, monsieur le fidèle,
Qui premier s’en repentira.
Ces pleurs et ces plaintes cuisantes
Dont tout le ciel elle enflammait,
C’étaient des preuves suffisantes
Pour montrer qu’elle vous aimait.
Mais vous, plein d’inconstance extrême,
Oubliâtes pleurs et amour.
Donc, si Rosette en fait de même,
Ce n’est qu’à beau jeu beau retour.
Cette si constante et si belle
Que vos propos vont décevant,
S’elle arrête votre cervelle
Peut aussi arrêter le vent.
Mais je ne poste point d’envie
Au bien que par vous elle aura :
C’est elle, je gage ma vie,
Qui premier s’en repentira.
Contentez-vous d’être inconstant
Sans accuser votre maîtresse
D’un péché que vous aimez tant.
La nouveauté, qui vous commande,
Vous fait à toute heure changer :
Mais ce n’est pas perte fort grande
De perdre un ami si léger.
Si vous eussiez eu souvenance
De l’œil par le vôtre adoré,
En dépit de votre inconstance
Constant vous fussiez demeuré.
Mais vous n’étiez à six pas d’elle
Que votre cœur s’en retira.
Nous verrons, monsieur le fidèle,
Qui premier s’en repentira.
Ces pleurs et ces plaintes cuisantes
Dont tout le ciel elle enflammait,
C’étaient des preuves suffisantes
Pour montrer qu’elle vous aimait.
Mais vous, plein d’inconstance extrême,
Oubliâtes pleurs et amour.
Donc, si Rosette en fait de même,
Ce n’est qu’à beau jeu beau retour.
Cette si constante et si belle
Que vos propos vont décevant,
S’elle arrête votre cervelle
Peut aussi arrêter le vent.
Mais je ne poste point d’envie
Au bien que par vous elle aura :
C’est elle, je gage ma vie,
Qui premier s’en repentira.
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