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Poèmes de ce thème

Désillusion et amour perdu

Alfred de Vigny

Alfred de Vigny

La Colère de Samson

Le désert est muet, la tente est solitaire.
Quel pasteur courageux la dressa sur la terre
Du sable et des lions? – La nuit n’a pas calmé
La fournaise du jour dont l’air est enflammé.
Un vent léger s’élève à l’horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu’un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement;
L’oeuf d’autruche allumé veille paisiblement,
Des voyageurs voilés intérieure étoile,
Et jette longuement deux ombres sur la toile.

L’une est grande et superbe, et l’autre est à ses pieds:
C’est Dalila, l’esclave, et ses bras sont liés
Aux genoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l’esclave.
Comme un doux léopard elle est souple, et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr’ouverts comme s’ouvre l’amande,
Sont brûlants du plaisir que son regard demande
Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs, plus élancés que ceux de la gazelle,
Pressés de bracelets, d’anneaux, de boucles d’or,
Sont bruns, et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d’amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d’étoffes syriennes.

Les genoux de Samson fortement sont unis
Comme les deux genoux du colosse Anubis.
Elle s’endort sans force et riante et bercée
Par la puissante main sous sa tête placée.
Lui, murmure ce chant funèbre et douloureux
Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux.
Elle ne comprend pas la parole étrangère,
Mais le chant verse un somme en sa tête légère.

“Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme,
Car la femme est un être impur de corps et d’âme.

“L’Homme a toujours besoin de caresse et d’amour,
Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au jour,
Et ce bras le premier l’engourdit, le balance
Et lui donne un désir d’amour et d’indolence.
Troublé dans l’action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l’aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Il ira dans la ville, et là les vierges folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la Nature
Force l’Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser,

Mais il n’a pas encor fini toute sa tâche:
Vient un autre combat plus secret, traître et lâche;
Sous son bras, sur son coeur se livre celui-là;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours DALILA.

“Elle rit et triomphe; en sa froideur savante,
Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
A sa plus belle amie elle en a fait l’aveu:
Elle se fait aimer sans aimer elle-même;
Un maître lui fait peur. C’est le plaisir qu’elle aime;
L’Homme est rude et le prend sans savoir le donner.
Un sacrifice illustre et fait pour étonner
Rehausse mieux que l’or, aux yeux de ses pareilles,
La beauté qui produit tant d’étranges merveilles
Et d’un sang précieux sait arroser ses pas.

– Donc, ce que j’ai voulu, Seigneur, n’existe pas! –
Celle à qui va l’amour et de qui vient la vie,
Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.
La Femme est à présent pire que dans ces temps
OÛ, voyant les humains, Dieu dit: “Je me repens!”
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome;
Et, se jetant de loin un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.

“Éternel! Dieu des forts! vous savez que mon âme
N’avait pour aliment que l’amour d’une femme,
Puisant dans l’amour seul plus de sainte vigueur
Que mes cheveux divins n’en donnaient à mon cœur.
– Jugez-nous. – La voilà sur mes pieds endormie.
Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux
Qui n’ont pu me cacher la rage de ses yeux;
Honteuse qu’elle était plus encor qu’étonnée
De se voir découverte ensemble et pardonnée;
Car la bonté de l’Homme est forte, et sa douceur
Écrase, en l’absolvant, l’être faible et menteur.

“Mais enfin je suis las. J’ai l’âme si pesante
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante
Qui soutiennent le poids des colonnes d’airain
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.
Toujours voir serpenter la vipère dorée
Qui se traîne en sa fange et s’y croit ignorée!
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,
La Femme, enfant malade et douze fois impur!
Toujours mettre sa force à garder sa colère
Dans son coeur offensé, comme en un sanctuaire
D’où le feu s’échappant irait tout dévorer,
Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,
C’est trop! Dieu, s’il le veut, peut balayer ma cendre.
J’ai donné mon secret, Dalila va le vendre.
Qu’ils seront beaux les pieds de celui qui viendra
Pour m’annoncer la mort! – Ce qui sera, sera!”

Il dit et s’endormit près d’elle jusqu’à l’heure
Où les guerriers, tremblant d’être dans sa demeure,
Payant au poids de l’or chacun de ses cheveux,
Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,
Le traînèrent sanglant et chargé d’une chaîne
Que douze grands taureaux ne tiraient qu’avec peine,
Le placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement
Et deux fois, en tournant, recula sur sa base
Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase;
Allumèrent l’encens, dressèrent un festin
Dont le bruit s’entendait du mont le plus lointain;
Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée
Placèrent Dalila, pâle prostituée,
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant: “IL NE ME VERRA PAS!”

Terre et Ciel! avez-vous tressailli d’allégresse
Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse
Suivre d’un oeil hagard les yeux tachés de sang
Qui cherchaient le soleil d’un regard impuissant?
Et quand enfin Samson, secouant les colonnes
Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes,
Écrasa d’un seul coup, sous les débris mortels,
Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels?
Terre et Ciel! punissez par de telles justices
La trahison ourdie en des amours factices,
Et la délation du secret de nos cœurs
Arraché dans nos bras par des baisers menteurs!
Élisabeth Guibert

Élisabeth Guibert

Épître à Ariste

Ne viens point troubler ma retraite,
J’ai su me faire, en ce séjour,
Une félicité parfaite.
J’ai tous les bons auteurs, des fleurs et ma musette,
Et j’y badine avec l’Amour.
Je ne me pare point des fleurs que m’offre un traître ;
Tu célébras ma fête, elle n’est plus pour toi.
J’étais fidèle, il fallait l’être,
Et je n’aurais jamais vécu que sous ta loi.
J’alarmai, dis-tu, ta tendresse
Par ma coquetterie et ma légèreté.
Aurais-je vu durer, deux lustres, ta faiblesse ;
Sans tes rivaux, mon inégalité ?
Avec tous les talents, la candeur, la jeunesse,
La beauté, même la sagesse,
On voit s’enfuir la volupté
Si l’on ne sait mêler, avec un peu d’adresse,
L’amour, la jalousie et la fidélité.
Un nœud formé par le caprice
Ne saurait subsister sans un peu d’artifice :
L’enfant ailé t’avait mis dans mes fers,
Aveugle garant de ta flamme !
Tes serments, sur son aile, ont passé dans les airs,
Et l’affreux souvenir en reste dans mon âme.
Tu n’étais point bizarre et n’étais que jaloux ;
Tu le dis… toi, jaloux ! un jaloux est sincère,
Et ta fierté m’a toujours fait mystère
De ce qui put allumer ton courroux.
Ah ! plût au ciel que souvent ta tendresse
T’eût fait faire l’aveu de ce défaut heureux !
L’Amour aurait comblé nos vœux
En éternisant notre ivresse.
Nos cœurs étaient également épris :
Nos soupçons ont troublé cette union si rare.
Quand elle a disparu, l’on en connaît le prix ;
Mais la nature en est avare.
Qui ? moi ? j’aurais rompu nos nœuds !
Ah ! tu savais trop bien me plaire !
Un vainqueur tel que toi n’est jamais malheureux
Quand il offre un amour sincère ;
Mais, être inconséquent, dissimulé, fougueux,
Il me fallait mourir ou devenir légère ;
Et le Ciel exauça mes vœux !
Tu me nommes cruelle et parles de tes larmes
Quand tu rampes sous d’autres lois !
Je dois me défier de tes perfides charmes ;
Quand on a su vaincre une fois,
On peut séduire avec les mêmes armes.
Quoi ! pour un infidèle oses-tu soupirer ?
Cœur lâche et que je désavoue ;
Peut-être à présent il te joue
Et ne voudrait que t’égarer.
Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

Aubade chantée à Lætare un an passé

C’est le printemps viens-t-en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L’aube au ciel fait de roses plis
L’amour chemine à ta conquête

Mars et Vénus sont revenus
Ils s’embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus

Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent

Beaucoup de ces dieux ont péri
C’est sur eux que pleurent les saules
Le grand Pan l’amour Jésus-Christ
Sont bien morts et les chats miaulent
Dans la cour je pleure à Paris

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes

L’amour est mort j’en suis tremblant
J’adore de belles idoles
Les souvenirs lui ressemblant
Comme la femme de Mausole
Je reste fidèle et dolent…

……………………………………………

Mais en vérité je l’attends
Avec mon cœur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t-en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content

Mon cœur et ma tête se vident
Tout le ciel s’écoule par eux
O mes tonneaux des Danaïdes
Comment faire pour être heureux
Comme un petit enfant candide

J’e ne veux jamais l’oublier
Ma colombe ma blanche rade
O marguerite exfoliée
Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier…

Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
Tes prêtres fous t’ont-ils paré
Tes victimes en robe noire
Ont-elles vainement pleuré
Malheur dieu qu’il ne faut pas croire

Et toi qui me suis en rampant
Dieu de mes dieux morts en automne
Tu mesures combien d’empans
J’ai droit que la terre me donne
O mon ombre ô mon vieux serpent

Au soleil parce que tu l’aimes
Je t’ai menée souviens-t-en bien
Ténébreuse épouse que j’aime
Tu es à moi en n’étant rien
O mon ombre en deuil de moi-même

L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches
Le printemps clair l’avril léger

……………………………………………

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Les démons du hasard selon
Le chant du firmament nous mènent
À sons perdus leurs violons
Font danser notre race humaine
Sur la descente à reculons

Destins destins impénétrables
Rois secoués par la folie
Et ces grelottantes étoiles
De fausses femmes dans vos lits
Aux déserts que l’histoire accable

Luitpold le vieux prince régent
Tuteur de deux royautés folles
Sanglote-t-il en y songeant
Quand vacillent les lucioles
Mouches dorées de la Saint-Jean

Près d’un château sans châtelaine
La barque aux barcarols chantants
Sur un lac blanc et sous l’haleine
Des vents qui tremblent au printemps
Voguait cygne mourant sirène

Un jour le roi dans l’eau d’argent
Se noya puis la bouche ouverte
Il s’en revint en surnageant
Sur la rive dormir inerte
Face tournée au ciel changeant

Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d’y mourir

Les dimanches s’y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l’électricité
Les tramways flux verts sur l’échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l’amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d’un pagne
Vers toi toi que j’ai tant aimée

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes
Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

La chanson du Mal-Aimé

Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.

Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique

Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant

C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice d son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même

Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revint

L’époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

J’ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l’enfer se fonde
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre

J’ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés

Mon beau navire o ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Je me souviens d’une autre année
C’était l’aube d’un jour d’avril
J’ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l’amour a voix virile
Au moment d’amour de l’année
Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire

La Loreley

A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence
Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

La matrone d’éphèse

S’il est un conte usé, commun, et rebatu,
C’est celuy qu’en ces vers j’accommode à ma guise.
— Et pourquoy donc le choisis-tu ?
Qui t’engage à cette entreprise ?
N’a-t’elle point déja produit assez d’écrits ?
Quelle grace aura ta Matrone
Au prix de celle de Pétrone ?
Comment la tendras-tu nouvelle à nos esprits ?
— Sans répondre aux censeurs, car c’est chose infinie,
Voyons si dans mes Vers je l’auray rajeunie.

Dans Ephese il fut autrefois
Une Dame en sagesse et vertus sans égale,
Et selon la commune voix
Ayant sceu rafiner sur l’amour conjugale.
Il n’etoit bruit que d’elle et de sa chasteté :
On l’alloit voir par rareté :
C’étoit l’honneur du sexe : heureuse sa patrie !
Chaque mere à sa bru l’alleguoit pour Patron ;
Chaque époux la prônoit à sa femme cherie ;
D’elle desçendent ceux de la prudoterie,
Antique et celebre maison.
Son mari l’aimoit d’amour folle.
Il mourut. De dire comment,
Ce seroit un détail frivole ;
Il mourut, et son testament
N’étoit plein que de legs qui l’auroient consolée,
Si les biens réparoient la perte d’un mari
Amoureux autant que cheri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée,
Qui n’abandonne pas le soin du demeurant,
Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.
Celle-cy par ses cris mettoit tout en allarme ;
Celle-cy faisoit un vacarme,
Un bruit, et des regrets à perçer tous les cœurs ;
Bien qu’on sçache qu’en ces malheurs
De quelque desespoir qu’une ame soit atteinte,
La douleur est toûjours moins forte que la plainte,
Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs.
Chacun fit son devoir de dire à l’affligée
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourroient pécher par leur excès :
Chacun rendit par là sa douleur rengregée.
Enfin ne voulant plus joüir de la clarté
Que son époux avoit perduë,
Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté
D’accompagner cette ombre aux enfers descendue.
Et voyez ce que peut l’excessive amitié ;
(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie)
Une esclave en ce lieu la suivit par pitié,
Prête à mourir de compagnie.
Prête, je m’entends bien ; c’est à dire en un mot
N’ayant examiné qu’à demi ce complot,
Et jusques à l’effet courageuse et hardie.
L’esclave avec la Dame avoit été nourrie.
Toutes deux s’entraimoient, et cette passion
Etoit cruë avec l’âge au cœur des deux femelles :
Le monde entier à peine eut fourni deux modeles
D’une telle inclination.

Comme l’esclave avoit plus de sens que la Dame,
Elle laissa passer les premiers mouvemens ;
Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette ame
Dans l’ordinaire train des communs sentimens.
Aux consolations la veuve inaccessible
S’appliquoit seulement à tout moyen possible
De suivre le defunt aux noirs et tristes lieux :
Le fer auroit été le plus court et le mieux,
Mais la Dame vouloit paître encore ses yeux
Du tresor qu’enfermoit la biere,
Froide dépoüille, et pourtant chere.
C’étoit là le seul aliment
Qu’elle prist en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu’entre d’autres de tant de sortes,
Nostre veuve choisit pour sortir d’icy bas.
Un jour se passe, et deux sans autre nourriture
Que ses profonds soûpirs, que ses frequents helas,
Qu’un inutile et long murmure
Contre les Dieux, le sort, et toute la nature.
Enfin sa douleur n’obmit rien,
Si la douleur doit s’exprimer si bien.

Encore un autre mort faisoit sa residence
Non loin de ce tombeau, mais bien differemment,
Car il n’avoit pour monument
Que le dessous d’une potence.
Pour exemple aux voleurs on l’avoit là laissé.
Un Soldat bien recompensé
Le gardoit avec vigilance.
Il étoit dit par Ordonnance
Que si d’autres voleurs, un parent, un ami
L’enlevoient, le Soldat nonchalant, endormi
Remplirait aussi-tôt sa plaçe,
C’étoit trop de severité ;
Mais la publique utilité
Deffendoit que l’on fist au garde aucune grâce.

Pendant la nuit il vid aux fentes du tombeau
Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.
Curieux il y court, entend de loin la Dame
Remplissant l’air de ses clameurs.
Il entre, est étonné, demande à cette femme,
Pourquoy ces cris, pourquoy ces pleurs,
Pourquoy cette triste musique,
Pourquoy cette maison noire et melancolique.
Occupée à ses pleurs à peine elle entendit
Toutes ces demandes frivoles,
Le mort pour elle y répondit ;
Cet objet sans autres parolles
Disoit assez par quel malheur
La Dame s’enterroit ainsi toute vivante.
Nous avons fait serment, ajoûta la suivante,
De nous laisser mourir de faim et de douleur.
Encor que le soldat fust mauvais orateur,
Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.
La Dame cette fois eut de l’attention ;
Et déjà l’autre passion
Se trouvoit un peu ralentie.
Le tems avoit agi. Si la foy du serment,
Poursuivit le soldat, vous deffend l’aliment,
Voyez-moy manger seulement,
Vous n’en mourrez pas moins. Un tel temperament
Ne déplut pas aux deux femelles :
Conclusion qu’il obtint d’elles
Une permission d’apporter son soupé ;
Ce qu’il fit ; et l’esclave eut le cœur fort tenté
De renoncer délors à la cruelle envie
De tenir au mort compagnie.
Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :
Qu’importe à vostre époux que vous cessiez de vivre ?
Croyez-vous que luy-mesme il fût homme à vous suivre
Si par vostre trépas vous l’aviez prevenu ?
Non Madame, il voudroit achever sa carriere.
La nôtre sera longue encor si nous voulons.
Se faut-il à vingt-ans enfermer dans la biere ?
Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons.
On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? attendons ;
Quant à moy je voudrois ne mourir que ridée.
Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ?
Que vous servira-t’il d’en être regardée ?
Tantôt en voyant les trésors
Dont le Ciel prit plaisir d’orner vostre visage,
Je disois : helas ! c’est dommage,
Nous mêmes nous allons enterrer tout cela.
A ce discours flateur la Dame s’éveilla.
Le Dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira
Deux traits de son carquois ; de l’un il entama
Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la Dame :
Jeune et belle elle avoit sous ses pleurs de l’éclat,
Et des gens de goût délicat
Auroient bien pû l’aimer, et mesme estant leur femme.
Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié,
Sorte d’amours ayant ses charmes,
Tout y fit : Une belle, alors qu’elle est en larmes
En est plus belle de moitié.
Voilà donc nostre veuve écoutant la loüange,
Poison qui de l’amour est le premier degré ;
La voilà qui trouve à son gré
Celuy qui le luy donne ; il fait tant qu’elle mange,
Il fait tant que de plaire, et se rend en effet
Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait.
Il fait tant enfin qu’elle change ;
Et toujours par degrez, comme l’on peut penser :
De l’un à l’autre il fait cette femme passer ;
Je ne le trouve pas étrange :
Elle écoute un amant, elle en fait un mari ;
Le tout au nez du mort qu’elle avoit tant cheri.

Pendant cet hymenée un voleur se hazarde
D’enlever le dépost commis aux soins du garde.
Il en entend le bruit ; il y court à grands pas ;
Mais en vain, la chose étoit faite.
Il revient au tombeau conter son embarras,
Ne sçachant où trouver retraite.
L’esclave alors luy dit le voyant éperdu :
L’on vous a pris vostre pendu ?
Les Loix ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ?
Si Madame y consent j’y remedieray bien.
Mettons nostre mort en la place,
Les passans n’y connoîtront rien.
La Dame y consentit. O volages femelles !
La femme est toujours femme ; il en est qui sont belles,
Il en est qui ne le sont pas.
S’il en étoit d’assez fideles,
Elles auroient assez d’appas.
. . . . . .
Jean Racine

Jean Racine

Acte IV, Scène 4. — Monime, Mithridate

MONIME
Je n’ai point oublié quelle reconnaissance,
Seigneur, m’a dû ranger sous votre obéissance.
Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux,
Leur gloire de si loin n’éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien je suis née
Au-dessous des grandeurs d’un si noble hyménée ;
Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils, après vous le plus grand des humains,
Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d’intelligence à nous sacrifier,
Loin de moi, par mon ordre, il courait m’oublier.
Dans l’ombre du secret ce feu s’allait éteindre ;
Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,
Puisqu’enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux,
Je faisais le bonheur d’un héros tel que vous.
Vous seul, seigneur, vous seul, vous m’avez arrachée
À cette obéissance où j’étais attachée ;
Et ce fatal amour dont j’avais triomphé,
Ce feu que dans l’oubli je croyais étouffé,
Dont la cause à jamais s’éloignait de ma vue,
Vos détours l’ont surpris, et m’en ont convaincue.
Je vous l’ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir ;
Et cet aveu honteux, où vous m’avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirais incertain de ma foi ;
Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d’un époux qui m’a fait cet outrage,
Qui s’est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui me préparant un éternel ennui,
M’a fait rougir d’un feu qui n’était pas pour lui.

MITHRIDATE.
C’est donc votre réponse ? Et sans plus me complaire,
Vous refusez l’honneur que je voulais vous faire ?
Pensez-y bien. J’attends, pour me déterminer.

MONIME.
Non, seigneur, vainement vous croyez m’étonner.
Je vous connais : je sais tout ce que je m’apprête,
Et je vois quels malheurs j’assemble sur ma tête.
Mais le dessein est pris : rien ne peut m’ébranler.
Jugez-en, puisqu’ainsi je vous ose parler,
Et m’emporte au-delà de cette modestie
Dont jusqu’à ce moment je n’étais point sortie.
Vous vous êtes servi de ma funeste main
Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein.
De ses feux innocents j’ai trahi le mystère ;
Et quand il n’en perdrait que l’amour de son père,
Il en mourra, seigneur. Ma foi ni mon amour
Ne seront point le prix d’un si cruel détour.
Après cela, jugez. Perdez une rebelle ;
Armez-vous du pouvoir qu’on vous donna sur elle :
J’attendrai mon arrêt ; vous pouvez commander.
Tout ce qu’en vous quittant j’ose vous demander,
Croyez (à la vertu je dois cette justice)
Que je vous trahis seule, et n’ai point de complice ;
Et que d’un plein succès vos vœux seraient suivis
Si j’en croyais, seigneur, les vœux de votre fils.
Jean Racine

Jean Racine

SCENE III — PHEDRE, ŒNONE

ŒNONE
Il faut d’un vain amour étouffer la pensée,
Madame. Rappelez votre vertu passée.
Le Roi, qu’on a cru mort, va paraître à vos yeux ;
Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.
Le peuple, pour le voir, court et se précipite.
Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés…

PHEDRE
Mon époux est vivant, Œnone, c’est assez.
J’ai fait l’indigne aveu d’un amour qui l’outrage,
Il vit. Je ne veux pas en savoir davantage.

ŒNONE
Quoi ?

PHEDRE
Je te l’ai prédit, mais tu n’as pas voulu.
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourais ce matin digne d’être pleurée ;
J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.

ŒNONE
Vous mourez ?

PHEDRE
Juste ciel ! qu’ai-je fait aujourd’hui ?
Mon époux va paraître, et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j’ose aborder son père,
Le cœur gros de soupirs qu’il n’a point écoutés,
L’œil humide de pleurs par l’ingrat rebutés.
Penses-tu que sensible à l’honneur de Thésée,
Il lui cache l’ardeur dont je suis embrasée ?
Laissera-t-il trahir et son père et son roi ?
Pourra-t-il contenir l’horreur qu’il a pour moi ?
Il se tairait en vain. Je sais mes perfidies,
Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies
Qui goûtant dans le crime une tranquille paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes
Vont prendre la parole, et prêts à m’accuser,
Attendent mon époux pour le désabuser.
Mourons. De tant d’horreurs qu’un trépas me délivre.
Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ?
La mort aux malheureux ne cause point d’effroi.
Je ne crains que le nom que je laisse après moi.
Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !
Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ;
Mais quelque juste orgueil qu’inspire un sang si beau,
Le crime d’une mère est un pesant fardeau.
Je tremble qu’un discours, hélas ! trop véritable,
Un jour ne leur reproche une mère coupable.
Je tremble qu’opprimés de ce poids odieux
L’un ni l’autre jamais n’ose lever les yeux.
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