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Poèmes de ce thème

Amour romantique

Jean Racine

Jean Racine

Acte II, scène v

Acte II, scène v
[…]
hippolyte
Madame, pardonnez. J’avoue en rougissant,
Que j’accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue.
Et je vais…

phèdre

Ah ! cruel, tu m’as trop entendue.
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! Connais donc Phèdre, et toute sa fureur.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang,
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible Mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui, Cruel, je t’ai chassé.
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un Fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour.
Digne Fils du Héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’Univers d’un Monstre qui t’irrite.
La Veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ?
Crois-moi, ce Monstre affreux ne doit point t’échapper.
Voilà mon cœur. C’est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d’expier son offense
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.
[…]
Jean Racine

Jean Racine

Acte V, Scène 7.

BÉRÉNICE, se levant
Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,
Partout du désespoir je rencontre l’image.
Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler
Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.
(À Titus.)
Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire
Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars
N’a point, vous le savez, attiré mes regards.
J’aimais, seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avoûrai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.
Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,
Ni que par votre amour l’univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d’un véritable amour.
Ce n’est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste.
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
(À Antiochus.)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous même
Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime,
Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(À Titus.)
Pour la dernière fois, adieu, seigneur.

ANTIOCHUS.
Hélas !
Jean Racine

Jean Racine

Stances à Parthénice

Parthénice, il n’est rien qui résiste à tes charmes :
Ton empire est égal à l’empire des Dieux;
Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes,
Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.

Pour moi, je l’avoûrai, sitôt que je t’ai vue,
Je ne résistai point, je me rendis à toi :
Mes sens furent charmés, ma raison fut vaincue,
Et mon cœur tout entier se rangea sous ta loi.

Je vis sans déplaisir ma franchise asservie ;
Sa perte n’eut pour moi rien de rude et d’affreux ;
J’en perdis tout ensemble et l’usage et l’envie :
Je me sentis esclave, et je me crus heureux.

Je vis que tes beautés n’avaient pas de pareilles :
Tes yeux par leur éclat éblouissaient les miens ;
La douceur de ta voix enchanta mes oreilles ;
Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.

Je ne m’arrêtai pas à ces beautés sensibles,
Je découvris en toi de plus rares trésors ;
Je vis et j’admirai les beautés invisibles
Qui rendent ton esprit aussi beau que ton corps.

Ce fut lors que voyant ton mérite adorable,
Je sentis tous mes sens t’adorer tour à tour :
Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable,
Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.

Ainsi je fis d’aimer l’heureux apprentissage ;
Je m’y suis plu depuis, j’en aime la douceur ;
J’ai toujours dans l’esprit tes yeux et ton visage,
Jai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.

Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme,
Je respire bien moins en moi-même qu’en toi :
L’amour semble avoir pris la place de mon âme,
Et je ne vivrais plus, s’il n’était plus en moi.
Vous qui n’avez point vu l’illustre Parthénice,
Bois, fontaines, rochers, agréable séjour,
Souffrez que jusqu’ici son beau nom retentisse,
Et n’oubliez jamais sa gloire et mon amour.
Jules Laforgue

Jules Laforgue

Locutions des Pierrots

Les mares de vos yeux aux joncs de cils,
O vaillante oisive femme,
Quand donc me renverront-ils
La Lune-levante de ma belle âme?

Voilà tantôt une heure qu’en langueur
Mon cœur si simple s’abreuve
De vos vilaines rigueurs,
Avec le regard bon d’un terre-neuve.

Ah! madame, ce n’est vraiment pas bien,
Quand on n’est pas la Joconde,
D’en adopter le maintien
Pour induire en spleens tout bleus le pauv’ monde!

II

Ah! le divin attachement
Que je nourris pour Cydalise,
Maintenant qu’elle échappe aux prises
De mon lunaire entendement!

Vrai, je me ronge en des détresses,
Parmi les fleurs de son terroir
A seule fin de bien savoir
Quelle est sa faculté-maîtresse!

– C’est d’être la mienne, dis-tu?
Hélas! tu sais bien que j’oppose
Un démenti formel aux poses
Qui sentent par trop l’impromptu.

XII

Encore un livre; ô nostalgies
Loin de ces très-goujates gens,
Loin des saluts et des argents,
Loin de nos phraséologies!

Encore un de mes pierrots mort;
Mort d’un chronique orphelinisme;
C’était un coeur plein de dandysme
Lunaire, en un drôle de corps.

Les dieux s’en vont; plus que des hures;
Ah! ça devient tous les jours pis;
J’ai fait mon temps, je déguerpis
Vers l’Inclusive Sinécure!

XVI

Je ne suis qu’un viveur lunaire
Qui fait des ronds dans les bassins,
Et cela, sans autre dessein
Que devenir un légendaire.

Retroussant d’un air de défi
Mes manches de mandarin pâle,
J’arrondis ma bouche et – j’exhale
Des conseils doux de Crucifix.

Ah! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans!
Mais où sont les Lunes d’antan?
Et que Dieu n’est-il à refaire?
Leconte de Lisle

Leconte de Lisle

Le Coeur de Hialmar

Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge.
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.

La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame;
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.

– “Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons!

“Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.

“Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.

“Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire-d’aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.

“Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs;
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.

“Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide, et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira!

“Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Ja vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.”
Louis Aragon

Louis Aragon

Elsa-valse

Ou t’en vas-tu pensée où t’en vas-tu rebelle
Le Sphinx reste à genoux dans les sables brilants
La Victoire immobile en est-elle moins belle
Dans la pierre qui lencorbelle
Faute de s’envoler de l’antique chaland

Quelle valse inconnue entraînante et magique
M’emporte malgré moi comme une folle idée
Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
Elsa quelle est cette musique
Ce n’est plus moi qui parle et mes pas sont guidés

Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur
Cette valse est un vin que jai bu dans tes bras
Tes cheveux en sont l’or et mes vers s’en émurent
Valsons-la comme on saute un mur
Ton nom s’y murmure Elsa valse et valsera
La jeunesse iy pétille ow nos jours étant courts
A Montmarire on allait oublier qu’on pleura
Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour
Mais a-t-elle oublié l’amour
L’amour si lourd Elsa valse et valsera

Puis la vie a tourné sur ses talons de songes
Que d’amis j’ai perdus L’un tirait les tarots
L’autre en dormant parlait de amour des éponges
Drdéles de gens que l’ombre ronge
Fanfarons de l’erreur qui jouaient aux héros

Souviens-toi des chansons que chantait pour nous plaire
La négresse — au teint clair ce minuit qu’on poudra
Avant Taube en rentrant on prenait un peu lair
Que de nuits ainsi s’envolèrent
O temps sans colère Elsa valse et valsera

Achetée à crédit la machine à écrire
Nous mettait tous les mois dans un bel embarras
On n’avait pas le sou Qwil est cher — de chérir
Mes soucis étaient tes sourires
Car je pouvais dire Elsa valse et valsera

Puis la vie a tourné sur ses talons de verre
Le tzigane du sort changea de violon
Nous avons voyagé par un monde sévère
Qui roulait la tête a l’envers
Des sanglots étouffés mêlés a ses flonflons

Tu faisais des bijoux pour la ville et le jour
Tout tournait — en colliers dans tes mains d’Opéra
Des morceaux de chiffons des morceaux de miroir
Des colliers beaux comme la gloire
Beaux a n’y pas croire Elsa valse et valsera

J’allais vendre aux marchands de New York et d’ailleurs
De Berlin de Rio de Milan d’ Ankara
Ces joyaux faits de rien sous tes doigts orpailleurs
Ces cailloux qui semblaient des fleurs
Portant tes couleurs Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de rage
Des éclairs traversaient les tubes de néon
On entendait hennir des chevaux de nuages
Traînant des voitures d’orage
Le jazz contre un tambour troque l’accordéon

Ce qui suit pourrait mal se danser quand César
A pour vous dévorer les chacals qu’il voudra
Mais quel air tourbillonne au tombeau de lazare
Entends-tu son rythme bizarre
Au bal des hasards Elsa valse et valsera

Nous avons traversé le cyclone et le sort
D’enfer sur la terre et le ciel y cherra
Mais voici qu’a Vhorreur il succède une aurore
Et que cède a amour la mort
Elsa valse encore Elsa valse et valsera

Et la vie a tourné sur ses talons de paille
Avez-vous vu ses yeux Ce sont des yeux d’enfant
La terre accouchera d’un soleil sans batailles
Il faut que la guerre s’en aille
Mais seulement que l’homme en sorte triomphant

Mon amour n’a qu’un nom c’est la jeune espérance
J’en retrouve toujours la neuve symphonie
Et vous qui l’entendez du fond de la souffrance
Levez les yeux beaux fils de France
Mon amour n’a qu’un nom Mon cantique est fini

LES YEUX D’ELSA, Cantique a Elsa, 1942, Editions Seghers.
Louis Aragon

Louis Aragon

Le rendez-vous perpétuel

J’écris contre le vent majeur et n’en déplaise
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise

L’histoire et mon amour ont la même foulée
J’écris contre le vent majeur et que m’importe
Ceux qui ne lisent pas dans la blondeur des blés

Le pain futur et rient que pour moi toute porte
Ne soit que ton passage et tout ciel que tes yeux
Qu’un tramway qui s’en va toujours un peu t’emporte

Contre le vent majeur par un temps nuageux
J’écris comme je veux et tant pis pour les sourds
Si chanter leur paraît mentir à mauvais jeu

Il n’y a pas d’amour qui ne soit notre amour
La trace de tes pas m’explique le chemin
C’est toi non le soleil qui fais pour moi le jour

Je comprends le soleil au hâle de tes mains
Le soleil sans l’amour c’est la vie au hasard
Le soleil sans l’amour c’est hier sans demain

Tu me quittes toujours dans ceux qui se séparent
C’est toujours notre amour dans tous les yeux pleuré
C’est toujours notre amour la rue où l’on s’égare

C’est notre amour c’est toi quand la rue est barrée
C’est toi quand le train part le cœur qui se déchire
C’est toi le gant perdu pour le gant déparé

C’est toi tous les pensers qui font l’homme pâlir
C’est toi dans les mouchoirs agités longuement
Et c’est toi qui t’en vas sur le pont des navires

Toi les sanglots éteints toi les balbutiements
Et sur le seuil au soir les aveux sans paroles
Un murmure échappé Des mots dits en dormant

Le sourire surpris le rideau qui s’envole
Dans un préau d’école au loin d’écho des voix
Un deux trois des enfants qui comptent qui s’y colle
La nuit le bruire des colombes sur le toit
La plainte des prisons la perle des plongeurs
Tout ce qui fait chanter et se taire c’est toi

Et c’est toi que je chante AVEC le vent majeur