Poèmes de ce thème
Amour romantique
Jean Racine
Acte II, Scène 2.
NERON
… Excité d’un désir curieux,
Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs,
Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue,
J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue :
Immobile, saisi d’un long étonnement,
Je l’ai laissé passer dans son appartement.
J’ai passé dans le mien. C’est là que, solitaire,
De son image en vain j’ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ;
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce :
J’employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour…
… Excité d’un désir curieux,
Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs,
Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue,
J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue :
Immobile, saisi d’un long étonnement,
Je l’ai laissé passer dans son appartement.
J’ai passé dans le mien. C’est là que, solitaire,
De son image en vain j’ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ;
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce :
J’employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour…
Jean Racine
Acte II, Scène 5. Phèdre, Hippolyte
PHEDRE
Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous voi.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage,
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des vœux des filles de Minos.
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hyppolyte
Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.
Pour en développer l’embarras incertain,
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée :
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m’eût coûté cette tête charmante !
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
Et Phèdre, au Labyrinthe avec vous descendue,
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous voi.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage,
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des vœux des filles de Minos.
Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hyppolyte
Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite.
Pour en développer l’embarras incertain,
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée :
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m’eût coûté cette tête charmante !
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
Et Phèdre, au Labyrinthe avec vous descendue,
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.
Jean Racine
Acte II, scène v
Acte II, scène v
[…]
hippolyte
Madame, pardonnez. J’avoue en rougissant,
Que j’accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue.
Et je vais…
phèdre
Ah ! cruel, tu m’as trop entendue.
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! Connais donc Phèdre, et toute sa fureur.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang,
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible Mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui, Cruel, je t’ai chassé.
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un Fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour.
Digne Fils du Héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’Univers d’un Monstre qui t’irrite.
La Veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ?
Crois-moi, ce Monstre affreux ne doit point t’échapper.
Voilà mon cœur. C’est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d’expier son offense
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.
[…]
[…]
hippolyte
Madame, pardonnez. J’avoue en rougissant,
Que j’accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue.
Et je vais…
phèdre
Ah ! cruel, tu m’as trop entendue.
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Hé bien ! Connais donc Phèdre, et toute sa fureur.
J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les Dieux m’en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang,
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible Mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C’est peu de t’avoir fui, Cruel, je t’ai chassé.
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un Fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour.
Digne Fils du Héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’Univers d’un Monstre qui t’irrite.
La Veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ?
Crois-moi, ce Monstre affreux ne doit point t’échapper.
Voilà mon cœur. C’est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d’expier son offense
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.
[…]
Jean Racine
Acte V, Scène 7.
BÉRÉNICE, se levant
Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,
Partout du désespoir je rencontre l’image.
Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler
Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.
(À Titus.)
Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire
Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars
N’a point, vous le savez, attiré mes regards.
J’aimais, seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avoûrai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.
Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,
Ni que par votre amour l’univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d’un véritable amour.
Ce n’est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste.
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
(À Antiochus.)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous même
Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime,
Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(À Titus.)
Pour la dernière fois, adieu, seigneur.
ANTIOCHUS.
Hélas !
Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,
Partout du désespoir je rencontre l’image.
Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler
Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.
(À Titus.)
Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire
Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars
N’a point, vous le savez, attiré mes regards.
J’aimais, seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avoûrai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.
Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,
Ni que par votre amour l’univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d’un véritable amour.
Ce n’est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste.
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
(À Antiochus.)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous même
Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime,
Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(À Titus.)
Pour la dernière fois, adieu, seigneur.
ANTIOCHUS.
Hélas !
Jean Racine
Stances à Parthénice
Parthénice, il n’est rien qui résiste à tes charmes :
Ton empire est égal à l’empire des Dieux;
Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes,
Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.
Pour moi, je l’avoûrai, sitôt que je t’ai vue,
Je ne résistai point, je me rendis à toi :
Mes sens furent charmés, ma raison fut vaincue,
Et mon cœur tout entier se rangea sous ta loi.
Je vis sans déplaisir ma franchise asservie ;
Sa perte n’eut pour moi rien de rude et d’affreux ;
J’en perdis tout ensemble et l’usage et l’envie :
Je me sentis esclave, et je me crus heureux.
Je vis que tes beautés n’avaient pas de pareilles :
Tes yeux par leur éclat éblouissaient les miens ;
La douceur de ta voix enchanta mes oreilles ;
Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.
Je ne m’arrêtai pas à ces beautés sensibles,
Je découvris en toi de plus rares trésors ;
Je vis et j’admirai les beautés invisibles
Qui rendent ton esprit aussi beau que ton corps.
Ce fut lors que voyant ton mérite adorable,
Je sentis tous mes sens t’adorer tour à tour :
Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable,
Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.
Ainsi je fis d’aimer l’heureux apprentissage ;
Je m’y suis plu depuis, j’en aime la douceur ;
J’ai toujours dans l’esprit tes yeux et ton visage,
Jai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.
Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme,
Je respire bien moins en moi-même qu’en toi :
L’amour semble avoir pris la place de mon âme,
Et je ne vivrais plus, s’il n’était plus en moi.
Vous qui n’avez point vu l’illustre Parthénice,
Bois, fontaines, rochers, agréable séjour,
Souffrez que jusqu’ici son beau nom retentisse,
Et n’oubliez jamais sa gloire et mon amour.
Ton empire est égal à l’empire des Dieux;
Et qui pourrait te voir sans te rendre les armes,
Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.
Pour moi, je l’avoûrai, sitôt que je t’ai vue,
Je ne résistai point, je me rendis à toi :
Mes sens furent charmés, ma raison fut vaincue,
Et mon cœur tout entier se rangea sous ta loi.
Je vis sans déplaisir ma franchise asservie ;
Sa perte n’eut pour moi rien de rude et d’affreux ;
J’en perdis tout ensemble et l’usage et l’envie :
Je me sentis esclave, et je me crus heureux.
Je vis que tes beautés n’avaient pas de pareilles :
Tes yeux par leur éclat éblouissaient les miens ;
La douceur de ta voix enchanta mes oreilles ;
Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.
Je ne m’arrêtai pas à ces beautés sensibles,
Je découvris en toi de plus rares trésors ;
Je vis et j’admirai les beautés invisibles
Qui rendent ton esprit aussi beau que ton corps.
Ce fut lors que voyant ton mérite adorable,
Je sentis tous mes sens t’adorer tour à tour :
Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable,
Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.
Ainsi je fis d’aimer l’heureux apprentissage ;
Je m’y suis plu depuis, j’en aime la douceur ;
J’ai toujours dans l’esprit tes yeux et ton visage,
Jai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.
Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme,
Je respire bien moins en moi-même qu’en toi :
L’amour semble avoir pris la place de mon âme,
Et je ne vivrais plus, s’il n’était plus en moi.
Vous qui n’avez point vu l’illustre Parthénice,
Bois, fontaines, rochers, agréable séjour,
Souffrez que jusqu’ici son beau nom retentisse,
Et n’oubliez jamais sa gloire et mon amour.
Jean-Antoine de Baïf
Ô doux plaisir plein de doux pensement
Ô doux plaisir plein de doux pensement,
Quand la douceur de la douce meslee,
Etreint et joint, l’âme en l’âme meslee,
Le corps au corps accouplé doucement.
Ô douce vie! 6 doux trepassement !
Mon âme alors de grand’ joye troublée,
De moy dans toy cherche d’aller emblée,
Puis haut, puis bas, quiert son ravissement.
Quand nous ardants, Meline, d’amour forte,
Moy d’estre en toy, toy d’en toy tout me prendre,
Par cela mien, qui dans toy entre plus,
Tu la reçois, me laissant masse morte :
Puis vient ta bouche en ma bouche la rendre,
Me ranîmant tous mes membres perclus.
Quand la douceur de la douce meslee,
Etreint et joint, l’âme en l’âme meslee,
Le corps au corps accouplé doucement.
Ô douce vie! 6 doux trepassement !
Mon âme alors de grand’ joye troublée,
De moy dans toy cherche d’aller emblée,
Puis haut, puis bas, quiert son ravissement.
Quand nous ardants, Meline, d’amour forte,
Moy d’estre en toy, toy d’en toy tout me prendre,
Par cela mien, qui dans toy entre plus,
Tu la reçois, me laissant masse morte :
Puis vient ta bouche en ma bouche la rendre,
Me ranîmant tous mes membres perclus.
Jean-Antoine de Baïf
Sonnet
A fin que pour jamais une marque demeure,
A l’age qui viendra, comme vostre je suis,
Je vous fay vœu du peu, mais du tout que je puis,
De peur que la memoire avec nous ne s’en meure.
Je vous donne de moy la part qui est meilleure :
C’est l’esprit et la voix, qui, menez et conduis
Sous le flambeau d’Amour, des eternelles nuits
Sauveront vostre nom paravant que je meure.
Et, si assez à temps je n’ay pas commencé
De m’employer pour vous, puis que la destinée,
Qui vous cachoit à moy, m’en a desavancé :
Je feray, comme fait le devôt Pelerin,
Qui s’estant levé tard, pour faire sa journée,
Regagne à se haster le temps et le chemin.
A l’age qui viendra, comme vostre je suis,
Je vous fay vœu du peu, mais du tout que je puis,
De peur que la memoire avec nous ne s’en meure.
Je vous donne de moy la part qui est meilleure :
C’est l’esprit et la voix, qui, menez et conduis
Sous le flambeau d’Amour, des eternelles nuits
Sauveront vostre nom paravant que je meure.
Et, si assez à temps je n’ay pas commencé
De m’employer pour vous, puis que la destinée,
Qui vous cachoit à moy, m’en a desavancé :
Je feray, comme fait le devôt Pelerin,
Qui s’estant levé tard, pour faire sa journée,
Regagne à se haster le temps et le chemin.
Joachim Du Bellay
Autre baiser
Quand ton col de couleur de rose
Se donne à mon embrassement,
Et ton œil languist doulcement
D’une paupiere à demy close,
Mon ame se fond du desir
Dont elle est ardentement pleine,
Et ne peult souffrir à grand’peine
La force d’un si grand plaisir.
Puis quand j’approche de la tienne
Ma levre, et que si près je suis,
Que la fleur recuillir je puis
De ton haleine Ambrosienne :
Quand le souspir de ces odeurs,
Ou noz deux langues qui se jouënt
Moitement folastrent et nouënt.
Evente nos doulces ardeurs,
Il me semble estre assis à table
Avec les Dieux, tant suis heureux.
Et boire à longs traicts savoureux
Leur doulx breuvage delectable.
Si le bien qui au plus grand bien
Est plus prochain, prendre on me laisse,
Pourquoy ne permets-tu, maistresse,
Qu’encores le plus grand soit mien ?
As-tu peur que la jouissance
D’un si grand heur me face Dieu,
Et que sans toy je vole au lieu
D’eternelle resjouissance ?
Belle, n’aye peur de cela,
Par tout où sera ta demeure,
Mon ciel jusqu’à tant que je meure.
Et mon paradis sera là.
Se donne à mon embrassement,
Et ton œil languist doulcement
D’une paupiere à demy close,
Mon ame se fond du desir
Dont elle est ardentement pleine,
Et ne peult souffrir à grand’peine
La force d’un si grand plaisir.
Puis quand j’approche de la tienne
Ma levre, et que si près je suis,
Que la fleur recuillir je puis
De ton haleine Ambrosienne :
Quand le souspir de ces odeurs,
Ou noz deux langues qui se jouënt
Moitement folastrent et nouënt.
Evente nos doulces ardeurs,
Il me semble estre assis à table
Avec les Dieux, tant suis heureux.
Et boire à longs traicts savoureux
Leur doulx breuvage delectable.
Si le bien qui au plus grand bien
Est plus prochain, prendre on me laisse,
Pourquoy ne permets-tu, maistresse,
Qu’encores le plus grand soit mien ?
As-tu peur que la jouissance
D’un si grand heur me face Dieu,
Et que sans toy je vole au lieu
D’eternelle resjouissance ?
Belle, n’aye peur de cela,
Par tout où sera ta demeure,
Mon ciel jusqu’à tant que je meure.
Et mon paradis sera là.
Joachim Du Bellay
J’ay veu, Amour, (et tes beaulx traictz dorez
J’ay veu, Amour, (et tes beaulx traictz dorez
M’en soient tesmoings), suyvant ma souvereine,
Naistre les fleurs de l’infertile arene
Apres ses pas dignes d’estre adorez :
Phebus honteux ses cheveulx honorez
Cacher, alors que les vents par la plaine
Eparpilloient de leur souëfve halaine
Ceulx là qui sont de fin or colorez :
Puis s’en voler de chascun œil d’icelle
Jusques au ciel une vive etincelle,
Dont furent faictz deux astres clers et beaux,
Favorisans d’influences heureuses
(O feux divins ! o bienheureux flambeaulx !)
Tous cœurs bruslans aux flammes amoureuses.
M’en soient tesmoings), suyvant ma souvereine,
Naistre les fleurs de l’infertile arene
Apres ses pas dignes d’estre adorez :
Phebus honteux ses cheveulx honorez
Cacher, alors que les vents par la plaine
Eparpilloient de leur souëfve halaine
Ceulx là qui sont de fin or colorez :
Puis s’en voler de chascun œil d’icelle
Jusques au ciel une vive etincelle,
Dont furent faictz deux astres clers et beaux,
Favorisans d’influences heureuses
(O feux divins ! o bienheureux flambeaulx !)
Tous cœurs bruslans aux flammes amoureuses.
Joachim Du Bellay
Le fort sommeil, que celeste on doibt croyre
Le fort sommeil, que celeste on doibt croyre,
Plus doulx que miel, couloit aux yeulx lassez,
Lors que d’amour les plaisirs amassez
Entrent en moy par la porte d’ivoyre.
J’avoy’ lié ce col de marbre, voyre
Ce sein d’albastre, en mes bras enlassez,
Non moins qu’on void les ormes embrassez
Du sep lascif, au fecond bord de Loyre.
Amour avoit en mes lasses mouëlles
Dardé le traict de ses flammes cruelles,
Et l’ame erroit par ces levres de roses,
Preste d’aller au fleuve oblivieux,
Quand le reveil, de mon ayse envieux,
Du doulx sommeil a les portes decloses.
Plus doulx que miel, couloit aux yeulx lassez,
Lors que d’amour les plaisirs amassez
Entrent en moy par la porte d’ivoyre.
J’avoy’ lié ce col de marbre, voyre
Ce sein d’albastre, en mes bras enlassez,
Non moins qu’on void les ormes embrassez
Du sep lascif, au fecond bord de Loyre.
Amour avoit en mes lasses mouëlles
Dardé le traict de ses flammes cruelles,
Et l’ame erroit par ces levres de roses,
Preste d’aller au fleuve oblivieux,
Quand le reveil, de mon ayse envieux,
Du doulx sommeil a les portes decloses.
José María de Heredia
Antoine et Cléopâtre
Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;
Et sur elle courbé, l’ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.
L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;
Et sur elle courbé, l’ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.
Jules Laforgue
Complainte du Roi de Thulé
Il était un roi de Thulé,
Immaculé,
Qui, loin des jupes et des choses,
Pleurait sur la métempsychose
Des lys en roses,
Et quel palais!
Ses fleurs dormant, il s’en allait,
Traînant des clés,
Broder aux seuls yeux des étoiles,
Sur une tour, un certain Voile
De vive toile,
Aux nuits de lait!
Quand le voile fut bien ourlé
Loin de Thulé,
Il rama fort sur les mers grises,
Vers le soleil qui s’agonise,
Féerique Eglise!
Il ululait:
“Soleil-crevant, encore un jour,
Vous avez tendu votre phare
Aux holocaustes vivipares,
Du culte qu’ils nomment l’Amour.
“Et comme, devant la nuit fauve,
Vous vous sentez défaillir,
D’un dernier flot d’un sang martyr
Vous lavez le seuil de l’Alcôve!
“Soleil! Soleil! moi je descends
Vers vos navrants palais polaires,
Dorloter dans ce Saint-Suaire
Votre coeur bien en sang,
En le berçant!”
Il dit, et, le Voile étendu,
Tout éperdu,
Vers les coraux et les naufrages,
Le roi raillé des doux corsages,
Beau comme un Mage
Est descendu!
Braves amants! aux nuits de lait,
Tournez vos clés!
Une ombre, d’amour pur transie,
Viendrait vous gémir cette scie:
“Il était un roi de Thulé
Immaculé…”
Immaculé,
Qui, loin des jupes et des choses,
Pleurait sur la métempsychose
Des lys en roses,
Et quel palais!
Ses fleurs dormant, il s’en allait,
Traînant des clés,
Broder aux seuls yeux des étoiles,
Sur une tour, un certain Voile
De vive toile,
Aux nuits de lait!
Quand le voile fut bien ourlé
Loin de Thulé,
Il rama fort sur les mers grises,
Vers le soleil qui s’agonise,
Féerique Eglise!
Il ululait:
“Soleil-crevant, encore un jour,
Vous avez tendu votre phare
Aux holocaustes vivipares,
Du culte qu’ils nomment l’Amour.
“Et comme, devant la nuit fauve,
Vous vous sentez défaillir,
D’un dernier flot d’un sang martyr
Vous lavez le seuil de l’Alcôve!
“Soleil! Soleil! moi je descends
Vers vos navrants palais polaires,
Dorloter dans ce Saint-Suaire
Votre coeur bien en sang,
En le berçant!”
Il dit, et, le Voile étendu,
Tout éperdu,
Vers les coraux et les naufrages,
Le roi raillé des doux corsages,
Beau comme un Mage
Est descendu!
Braves amants! aux nuits de lait,
Tournez vos clés!
Une ombre, d’amour pur transie,
Viendrait vous gémir cette scie:
“Il était un roi de Thulé
Immaculé…”
Jules Laforgue
Locutions des Pierrots
Les mares de vos yeux aux joncs de cils,
O vaillante oisive femme,
Quand donc me renverront-ils
La Lune-levante de ma belle âme?
Voilà tantôt une heure qu’en langueur
Mon cœur si simple s’abreuve
De vos vilaines rigueurs,
Avec le regard bon d’un terre-neuve.
Ah! madame, ce n’est vraiment pas bien,
Quand on n’est pas la Joconde,
D’en adopter le maintien
Pour induire en spleens tout bleus le pauv’ monde!
II
Ah! le divin attachement
Que je nourris pour Cydalise,
Maintenant qu’elle échappe aux prises
De mon lunaire entendement!
Vrai, je me ronge en des détresses,
Parmi les fleurs de son terroir
A seule fin de bien savoir
Quelle est sa faculté-maîtresse!
– C’est d’être la mienne, dis-tu?
Hélas! tu sais bien que j’oppose
Un démenti formel aux poses
Qui sentent par trop l’impromptu.
XII
Encore un livre; ô nostalgies
Loin de ces très-goujates gens,
Loin des saluts et des argents,
Loin de nos phraséologies!
Encore un de mes pierrots mort;
Mort d’un chronique orphelinisme;
C’était un coeur plein de dandysme
Lunaire, en un drôle de corps.
Les dieux s’en vont; plus que des hures;
Ah! ça devient tous les jours pis;
J’ai fait mon temps, je déguerpis
Vers l’Inclusive Sinécure!
XVI
Je ne suis qu’un viveur lunaire
Qui fait des ronds dans les bassins,
Et cela, sans autre dessein
Que devenir un légendaire.
Retroussant d’un air de défi
Mes manches de mandarin pâle,
J’arrondis ma bouche et – j’exhale
Des conseils doux de Crucifix.
Ah! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans!
Mais où sont les Lunes d’antan?
Et que Dieu n’est-il à refaire?
O vaillante oisive femme,
Quand donc me renverront-ils
La Lune-levante de ma belle âme?
Voilà tantôt une heure qu’en langueur
Mon cœur si simple s’abreuve
De vos vilaines rigueurs,
Avec le regard bon d’un terre-neuve.
Ah! madame, ce n’est vraiment pas bien,
Quand on n’est pas la Joconde,
D’en adopter le maintien
Pour induire en spleens tout bleus le pauv’ monde!
II
Ah! le divin attachement
Que je nourris pour Cydalise,
Maintenant qu’elle échappe aux prises
De mon lunaire entendement!
Vrai, je me ronge en des détresses,
Parmi les fleurs de son terroir
A seule fin de bien savoir
Quelle est sa faculté-maîtresse!
– C’est d’être la mienne, dis-tu?
Hélas! tu sais bien que j’oppose
Un démenti formel aux poses
Qui sentent par trop l’impromptu.
XII
Encore un livre; ô nostalgies
Loin de ces très-goujates gens,
Loin des saluts et des argents,
Loin de nos phraséologies!
Encore un de mes pierrots mort;
Mort d’un chronique orphelinisme;
C’était un coeur plein de dandysme
Lunaire, en un drôle de corps.
Les dieux s’en vont; plus que des hures;
Ah! ça devient tous les jours pis;
J’ai fait mon temps, je déguerpis
Vers l’Inclusive Sinécure!
XVI
Je ne suis qu’un viveur lunaire
Qui fait des ronds dans les bassins,
Et cela, sans autre dessein
Que devenir un légendaire.
Retroussant d’un air de défi
Mes manches de mandarin pâle,
J’arrondis ma bouche et – j’exhale
Des conseils doux de Crucifix.
Ah! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans!
Mais où sont les Lunes d’antan?
Et que Dieu n’est-il à refaire?
Leconte de Lisle
Le Coeur de Hialmar
Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge.
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame;
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
– “Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons!
“Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
“Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.
“Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire-d’aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
“Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs;
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.
“Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide, et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira!
“Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Ja vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.”
Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame;
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.
– “Holà! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons!
“Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.
“Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.
“Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire-d’aile vole, ô rôdeur de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
“Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs;
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.
“Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon coeur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide, et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira!
“Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Ja vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil.”
Louis Aragon
Elsa au miroir
C’était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C’était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
C’était au beau milieu de notre tragédie
Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
A ranimer les fleurs sans fin de l’incendie
Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit
Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi
Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir
Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit
Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits
Et ce que signifient les flammes des longs soirs
Et ses cheveux dorés quand elle vient s’asseoir
Et peigner sans Hen dire un reflet d’incendie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C’était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
C’était au beau milieu de notre tragédie
Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
A ranimer les fleurs sans fin de l’incendie
Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit
Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi
Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir
Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit
Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits
Et ce que signifient les flammes des longs soirs
Et ses cheveux dorés quand elle vient s’asseoir
Et peigner sans Hen dire un reflet d’incendie
Louis Aragon
Elsa-valse
Ou t’en vas-tu pensée où t’en vas-tu rebelle
Le Sphinx reste à genoux dans les sables brilants
La Victoire immobile en est-elle moins belle
Dans la pierre qui lencorbelle
Faute de s’envoler de l’antique chaland
Quelle valse inconnue entraînante et magique
M’emporte malgré moi comme une folle idée
Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
Elsa quelle est cette musique
Ce n’est plus moi qui parle et mes pas sont guidés
Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur
Cette valse est un vin que jai bu dans tes bras
Tes cheveux en sont l’or et mes vers s’en émurent
Valsons-la comme on saute un mur
Ton nom s’y murmure Elsa valse et valsera
La jeunesse iy pétille ow nos jours étant courts
A Montmarire on allait oublier qu’on pleura
Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour
Mais a-t-elle oublié l’amour
L’amour si lourd Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de songes
Que d’amis j’ai perdus L’un tirait les tarots
L’autre en dormant parlait de amour des éponges
Drdéles de gens que l’ombre ronge
Fanfarons de l’erreur qui jouaient aux héros
Souviens-toi des chansons que chantait pour nous plaire
La négresse — au teint clair ce minuit qu’on poudra
Avant Taube en rentrant on prenait un peu lair
Que de nuits ainsi s’envolèrent
O temps sans colère Elsa valse et valsera
Achetée à crédit la machine à écrire
Nous mettait tous les mois dans un bel embarras
On n’avait pas le sou Qwil est cher — de chérir
Mes soucis étaient tes sourires
Car je pouvais dire Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de verre
Le tzigane du sort changea de violon
Nous avons voyagé par un monde sévère
Qui roulait la tête a l’envers
Des sanglots étouffés mêlés a ses flonflons
Tu faisais des bijoux pour la ville et le jour
Tout tournait — en colliers dans tes mains d’Opéra
Des morceaux de chiffons des morceaux de miroir
Des colliers beaux comme la gloire
Beaux a n’y pas croire Elsa valse et valsera
J’allais vendre aux marchands de New York et d’ailleurs
De Berlin de Rio de Milan d’ Ankara
Ces joyaux faits de rien sous tes doigts orpailleurs
Ces cailloux qui semblaient des fleurs
Portant tes couleurs Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de rage
Des éclairs traversaient les tubes de néon
On entendait hennir des chevaux de nuages
Traînant des voitures d’orage
Le jazz contre un tambour troque l’accordéon
Ce qui suit pourrait mal se danser quand César
A pour vous dévorer les chacals qu’il voudra
Mais quel air tourbillonne au tombeau de lazare
Entends-tu son rythme bizarre
Au bal des hasards Elsa valse et valsera
Nous avons traversé le cyclone et le sort
D’enfer sur la terre et le ciel y cherra
Mais voici qu’a Vhorreur il succède une aurore
Et que cède a amour la mort
Elsa valse encore Elsa valse et valsera
Et la vie a tourné sur ses talons de paille
Avez-vous vu ses yeux Ce sont des yeux d’enfant
La terre accouchera d’un soleil sans batailles
Il faut que la guerre s’en aille
Mais seulement que l’homme en sorte triomphant
Mon amour n’a qu’un nom c’est la jeune espérance
J’en retrouve toujours la neuve symphonie
Et vous qui l’entendez du fond de la souffrance
Levez les yeux beaux fils de France
Mon amour n’a qu’un nom Mon cantique est fini
LES YEUX D’ELSA, Cantique a Elsa, 1942, Editions Seghers.
Le Sphinx reste à genoux dans les sables brilants
La Victoire immobile en est-elle moins belle
Dans la pierre qui lencorbelle
Faute de s’envoler de l’antique chaland
Quelle valse inconnue entraînante et magique
M’emporte malgré moi comme une folle idée
Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
Elsa quelle est cette musique
Ce n’est plus moi qui parle et mes pas sont guidés
Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur
Cette valse est un vin que jai bu dans tes bras
Tes cheveux en sont l’or et mes vers s’en émurent
Valsons-la comme on saute un mur
Ton nom s’y murmure Elsa valse et valsera
La jeunesse iy pétille ow nos jours étant courts
A Montmarire on allait oublier qu’on pleura
Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour
Mais a-t-elle oublié l’amour
L’amour si lourd Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de songes
Que d’amis j’ai perdus L’un tirait les tarots
L’autre en dormant parlait de amour des éponges
Drdéles de gens que l’ombre ronge
Fanfarons de l’erreur qui jouaient aux héros
Souviens-toi des chansons que chantait pour nous plaire
La négresse — au teint clair ce minuit qu’on poudra
Avant Taube en rentrant on prenait un peu lair
Que de nuits ainsi s’envolèrent
O temps sans colère Elsa valse et valsera
Achetée à crédit la machine à écrire
Nous mettait tous les mois dans un bel embarras
On n’avait pas le sou Qwil est cher — de chérir
Mes soucis étaient tes sourires
Car je pouvais dire Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de verre
Le tzigane du sort changea de violon
Nous avons voyagé par un monde sévère
Qui roulait la tête a l’envers
Des sanglots étouffés mêlés a ses flonflons
Tu faisais des bijoux pour la ville et le jour
Tout tournait — en colliers dans tes mains d’Opéra
Des morceaux de chiffons des morceaux de miroir
Des colliers beaux comme la gloire
Beaux a n’y pas croire Elsa valse et valsera
J’allais vendre aux marchands de New York et d’ailleurs
De Berlin de Rio de Milan d’ Ankara
Ces joyaux faits de rien sous tes doigts orpailleurs
Ces cailloux qui semblaient des fleurs
Portant tes couleurs Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de rage
Des éclairs traversaient les tubes de néon
On entendait hennir des chevaux de nuages
Traînant des voitures d’orage
Le jazz contre un tambour troque l’accordéon
Ce qui suit pourrait mal se danser quand César
A pour vous dévorer les chacals qu’il voudra
Mais quel air tourbillonne au tombeau de lazare
Entends-tu son rythme bizarre
Au bal des hasards Elsa valse et valsera
Nous avons traversé le cyclone et le sort
D’enfer sur la terre et le ciel y cherra
Mais voici qu’a Vhorreur il succède une aurore
Et que cède a amour la mort
Elsa valse encore Elsa valse et valsera
Et la vie a tourné sur ses talons de paille
Avez-vous vu ses yeux Ce sont des yeux d’enfant
La terre accouchera d’un soleil sans batailles
Il faut que la guerre s’en aille
Mais seulement que l’homme en sorte triomphant
Mon amour n’a qu’un nom c’est la jeune espérance
J’en retrouve toujours la neuve symphonie
Et vous qui l’entendez du fond de la souffrance
Levez les yeux beaux fils de France
Mon amour n’a qu’un nom Mon cantique est fini
LES YEUX D’ELSA, Cantique a Elsa, 1942, Editions Seghers.
Louis Aragon
Je vais te dire un grand secret...
Je vais te dire un grand secret Le temps c’est toi
Le temps est femme IL] a
Besoin qu’on le courtise et qu’on s’asseye
A ses pieds le temps comme une robe a défaire
Le temps comme une chevelure sans fin
Peignée
Un miroir que le souffle embue et désembue
Le temps c’est toi qui dors a l’aube où je m’éveille
C’est toi comme un couteau traversant mon gosier
Oh que ne puis-je dire ce tourment du temps qui ne passe point
Le temps est femme IL] a
Besoin qu’on le courtise et qu’on s’asseye
A ses pieds le temps comme une robe a défaire
Le temps comme une chevelure sans fin
Peignée
Un miroir que le souffle embue et désembue
Le temps c’est toi qui dors a l’aube où je m’éveille
C’est toi comme un couteau traversant mon gosier
Oh que ne puis-je dire ce tourment du temps qui ne passe point
Louis Aragon
Le rendez-vous perpétuel
J’écris contre le vent majeur et n’en déplaise
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise
L’histoire et mon amour ont la même foulée
J’écris contre le vent majeur et que m’importe
Ceux qui ne lisent pas dans la blondeur des blés
Le pain futur et rient que pour moi toute porte
Ne soit que ton passage et tout ciel que tes yeux
Qu’un tramway qui s’en va toujours un peu t’emporte
Contre le vent majeur par un temps nuageux
J’écris comme je veux et tant pis pour les sourds
Si chanter leur paraît mentir à mauvais jeu
Il n’y a pas d’amour qui ne soit notre amour
La trace de tes pas m’explique le chemin
C’est toi non le soleil qui fais pour moi le jour
Je comprends le soleil au hâle de tes mains
Le soleil sans l’amour c’est la vie au hasard
Le soleil sans l’amour c’est hier sans demain
Tu me quittes toujours dans ceux qui se séparent
C’est toujours notre amour dans tous les yeux pleuré
C’est toujours notre amour la rue où l’on s’égare
C’est notre amour c’est toi quand la rue est barrée
C’est toi quand le train part le cœur qui se déchire
C’est toi le gant perdu pour le gant déparé
C’est toi tous les pensers qui font l’homme pâlir
C’est toi dans les mouchoirs agités longuement
Et c’est toi qui t’en vas sur le pont des navires
Toi les sanglots éteints toi les balbutiements
Et sur le seuil au soir les aveux sans paroles
Un murmure échappé Des mots dits en dormant
Le sourire surpris le rideau qui s’envole
Dans un préau d’école au loin d’écho des voix
Un deux trois des enfants qui comptent qui s’y colle
La nuit le bruire des colombes sur le toit
La plainte des prisons la perle des plongeurs
Tout ce qui fait chanter et se taire c’est toi
Et c’est toi que je chante AVEC le vent majeur
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise
L’histoire et mon amour ont la même foulée
J’écris contre le vent majeur et que m’importe
Ceux qui ne lisent pas dans la blondeur des blés
Le pain futur et rient que pour moi toute porte
Ne soit que ton passage et tout ciel que tes yeux
Qu’un tramway qui s’en va toujours un peu t’emporte
Contre le vent majeur par un temps nuageux
J’écris comme je veux et tant pis pour les sourds
Si chanter leur paraît mentir à mauvais jeu
Il n’y a pas d’amour qui ne soit notre amour
La trace de tes pas m’explique le chemin
C’est toi non le soleil qui fais pour moi le jour
Je comprends le soleil au hâle de tes mains
Le soleil sans l’amour c’est la vie au hasard
Le soleil sans l’amour c’est hier sans demain
Tu me quittes toujours dans ceux qui se séparent
C’est toujours notre amour dans tous les yeux pleuré
C’est toujours notre amour la rue où l’on s’égare
C’est notre amour c’est toi quand la rue est barrée
C’est toi quand le train part le cœur qui se déchire
C’est toi le gant perdu pour le gant déparé
C’est toi tous les pensers qui font l’homme pâlir
C’est toi dans les mouchoirs agités longuement
Et c’est toi qui t’en vas sur le pont des navires
Toi les sanglots éteints toi les balbutiements
Et sur le seuil au soir les aveux sans paroles
Un murmure échappé Des mots dits en dormant
Le sourire surpris le rideau qui s’envole
Dans un préau d’école au loin d’écho des voix
Un deux trois des enfants qui comptent qui s’y colle
La nuit le bruire des colombes sur le toit
La plainte des prisons la perle des plongeurs
Tout ce qui fait chanter et se taire c’est toi
Et c’est toi que je chante AVEC le vent majeur
Louis Aragon
Lorsque s’en vient le soir...
Lorsque s’en vient le soir qui tourne par la porte
Vivre a la profondeur soudain d’un champ de blé
Je te retrouve amour avec mes mains tremblées
Qui m’es la terre tendre entre les feuilles mortes
Et nous nous défaisons de nos habits volés
Rien n’a calmé ces mains que j’ai de te connaître
Gardant du premier soir ce trouble à te toucher
Je te retrouve amour si longuement cherchée
Comme si tout à coup s’ouvrait une fenêtre
Et si tu renongais à toujours te cacher
Je suis à tout jamais ta scène et ton théâtre
Où le rideau d’aimer s’envole n’importe où
L’étoile neige en moi son éternel mois d’aoit
Rien n’a calmé ce cœur en te voyant de battre
Il me fait mal a force et rien ne m’est si doux
Tu m’es pourtant toujours la furtive passante
Qu’on retient par miracle au détour d’un instant
Rien n’a calmé ma peur je doute et je t’attends
Dieu perd les pas qu’il fait lorsque tu m’es absente
Un regard te suffit a faire le beau temps
Montre ta bouche pâle où me renaît l’enfance
Et que je sois ton lit lorsqu’il t’ouvre ses draps
Et sois cette couleur ow tu t’endormiras
Et mon âme ton souffle et mon corps ton silence
Pour enfermer tes yeux dans la nuit de mes bras.
Vivre a la profondeur soudain d’un champ de blé
Je te retrouve amour avec mes mains tremblées
Qui m’es la terre tendre entre les feuilles mortes
Et nous nous défaisons de nos habits volés
Rien n’a calmé ces mains que j’ai de te connaître
Gardant du premier soir ce trouble à te toucher
Je te retrouve amour si longuement cherchée
Comme si tout à coup s’ouvrait une fenêtre
Et si tu renongais à toujours te cacher
Je suis à tout jamais ta scène et ton théâtre
Où le rideau d’aimer s’envole n’importe où
L’étoile neige en moi son éternel mois d’aoit
Rien n’a calmé ce cœur en te voyant de battre
Il me fait mal a force et rien ne m’est si doux
Tu m’es pourtant toujours la furtive passante
Qu’on retient par miracle au détour d’un instant
Rien n’a calmé ma peur je doute et je t’attends
Dieu perd les pas qu’il fait lorsque tu m’es absente
Un regard te suffit a faire le beau temps
Montre ta bouche pâle où me renaît l’enfance
Et que je sois ton lit lorsqu’il t’ouvre ses draps
Et sois cette couleur ow tu t’endormiras
Et mon âme ton souffle et mon corps ton silence
Pour enfermer tes yeux dans la nuit de mes bras.
Louise Labé
Baise m’encor…
Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne-m’en un de tes plus savoureux,
Donne-m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las, te plains-tu ? ça que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi mêlant nos baisers tant heureux
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun ensuivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie,
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Donne-m’en un de tes plus savoureux,
Donne-m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las, te plains-tu ? ça que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi mêlant nos baisers tant heureux
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun ensuivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie,
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Louise Labé
Je vis, je meurs…
Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène,
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène,
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labé
Oh, si j’étais en ce beau sein ravie
Oh, si j’étais en ce beau sein ravie
De celui-là pour lequel vais mourant :
Si avec lui vivre le demeurant
De mes courts jours ne m’empêchait envie :
Si m’accolant me disait : chère Amie,
Contentons-nous l’un l’autre ! s’assurant
Que jà tempête, Euripe, ni Courant
Ne nous pourra disjoindre en notre vie :
Si de mes bras le tenant accolé,
Comme du lierre est l’arbre encercelé,
La mort venait, de mon aise envieuse,
Lors que, souef, plus il me baiserait,
Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,
Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.
De celui-là pour lequel vais mourant :
Si avec lui vivre le demeurant
De mes courts jours ne m’empêchait envie :
Si m’accolant me disait : chère Amie,
Contentons-nous l’un l’autre ! s’assurant
Que jà tempête, Euripe, ni Courant
Ne nous pourra disjoindre en notre vie :
Si de mes bras le tenant accolé,
Comme du lierre est l’arbre encercelé,
La mort venait, de mon aise envieuse,
Lors que, souef, plus il me baiserait,
Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,
Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.
Louise Labé
On voit mourir toute chose animée
On voit mourir toute chose animée,
Lors que du corps l’âme subtile part :
Je suis le corps, toi la meilleure part :
Où es-tu donc, ô âme bien aimée ?
Ne me laissez pas si longtemps pâmée :
Pour me sauver après viendrais trop tard.
Las ! ne mets point ton corps en ce hasard :
Rends-lui sa part et moitié estimée.
Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L’accompagnant, non de sévérité,
Non de rigueur, mais de grâce amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Jadis cruelle, à présent favorable.
Lors que du corps l’âme subtile part :
Je suis le corps, toi la meilleure part :
Où es-tu donc, ô âme bien aimée ?
Ne me laissez pas si longtemps pâmée :
Pour me sauver après viendrais trop tard.
Las ! ne mets point ton corps en ce hasard :
Rends-lui sa part et moitié estimée.
Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L’accompagnant, non de sévérité,
Non de rigueur, mais de grâce amiable,
Qui doucement me rende ta beauté,
Jadis cruelle, à présent favorable.
Louise Labé
Tant que mes yeux pourront larmes épandre
Tant que mes yeux pourront larmes épandre
À l’heur passé avec toi regretter :
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre :
Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante :
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.
À l’heur passé avec toi regretter :
Et qu’aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre :
Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante :
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.