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Poèmes de ce thème

Amour romantique

Honorat de Bueil de Racan

Honorat de Bueil de Racan

Les bergeries

ALCIDOR

Que cette nuict est longue et fascheuse à passer !
Que de sortes d’ennuis me viennent traverser !
Depuis qu’un bel objet a ma raison blessée,
Incessamment je voy des yeux de ma pensée
Cet aymable Soleil autheur de mon amour,
Qui fait qu’incessamment je pense qu’il soit jour,
Je saute à bas du lict, je cours à la fenestre,
J'ouvre et hausse la veuë, et ne voy rien parestre,
Que l’ombre de la nuict, dont la noire pasleur
Peint les champs et les prez d’une mesme couleur :
Et cette obscurité, qui tout le monde enserre,
Ouvre autant d’yeux au Ciel, qu’elle en ferme en la terre.
Chacun jouyt en paix du bien qu’elle produict,
Les coqs ne chantent point, je n’entens aucun bruit,
Sinon quelques Zephirs, qui le long de la plaine
Vont cajolant tout bas les Nymphes de la Seine.
Maint phantosme hideux, couvert de corps sans corps,
Visite en liberté la demeure des morts.
Les troupeaux, que la faim a chassez des bocages,
A pas lents et craintifs entrent dans les gagnages.
Les funestes oyseaux, qui ne vont que la nuict,
Annoncent aux mortels le malheur qui les suit.
Les flambeaux eternels, qui font le tour du monde
Percent à longs rayons le noir cristal de l’onde,
Et sont veus au travers si luisans et si beaux,
Qu'il semble que le Ciel soit dans le fonds des eaux.
O nuict ! dont la longueur semble porter envie
Au seul contentement, que possède ma vie :
Retire un peu tes feux, et permets que le jour
Vienne sur l’horizon éclairer à son tour,
Afin que ces beaux yeux pour qui mon cœur souspire,
Sçachent avant ma mort l’excez de mon martyre.
. . . . . .
Honorat de Bueil de Racan

Honorat de Bueil de Racan

Ode

Plaisant séjour des âmes affligées,
Vieilles forêts de trois siècles âgées,
Qui recelez la nuit, le silence et l’effroi,
Depuis qu’en ces déserts les amoureux, sans crainte,
Viennent faire leur plainte,
En a-t-on vu quelqu’un plus malheureux que moi?

Soit que le jour dissipant les étoiles
Force la nuit à retirer ses voiles
Et peigne l’orient de diverses couleurs,
Ou que l’ombre du soir du faîte des montagnes
Tombe dans les campagnes,
L’on ne me voit jamais que plaindre mes douleurs.

En mon sommeil aucunefois les songes
Trompent mes sens par de si doux mensonges Qu’ils donnent à mes maux un peu de réconfort.
Ô dieux! de quel remède est ma douleur suivie,
De ne tenir la vie
Que des seules faveurs du frère de la mort!

Cette beauté dont mon âme est blessée,
Et que je vois toujours dans ma pensée,
Jusque dedans les cieux commande absolument,
Et si ce petit dieu qui tient d’elle ses armes
N’est captif de ses charmes,
Il en doit rendre grâce à son aveuglement.

Il faut pourtant après tant de tempêtes
Borner mes vœux à de moindres conquêtes.
Je devrais être sage aux dépens du passé ;
Mais ses perfections, ses vertus immortelles
Et ses beautés sont telles,
Que pour être insensible il faut être insensé.

Son œil divin, dont j’adore la flamme,
En tous endroits éclaire dans mon âme,
Comme aux plus chauds climats éclaire le soleil ;
Et si l’injuste sort, aux beautés trop sévère,
A fait mourir son frère,
C’est que le Ciel voulut qu’il n’eût point de pareil.
Sombre demeure du silence,
Vallons dont les antres secrets
Savent quelle est la violence
De mes pitoyables regrets :

Durant les ardeurs insensées
Dont naguère j’étais brûlé,
Vous savez bien que mes pensées
Ne vous ont jamais rien celé :

Quand libre de soin et de peine
Je possédais ma liberté,
Les yeux d’une belle inhumaine
M’ont remis en captivité :

Du doux poison qu’ils m’ont fait boire,
Je languis la nuit et le jour,
Et ne sais lequel je dois croire,
Ou mon devoir ou mon amour :

Devant cette belle homicide,
Combien que la discrétion
Tâche de retenir en bride
L’ardeur de mon affection,

Mon cœur qui soupire sans cesse
Les ennuis dont il est touché,
Insensiblement lui confesse
Ce que ma voix lui tient caché,
Honorat de Bueil de Racan

Honorat de Bueil de Racan

YDALIE

YDALIE

. . . . . .
Je n’avois pas douze ans quand la première flame
Des beaux yeux d’Alcidor s’alluma dans mon ame ;
Il me passoit d’un an, et de ses petits bras
Cueilloit desja des fruicts dans les branches d’embas ;
L’amour qu’à ce berger je portois des l’enfance
Creut insensiblement sa douce violence,
Et jusques à tel poinct s’augmenta dans mon cœur
Qu’à la fin de la place il se rendit vainqueur.
Deslors, je prins un soin plus grand qu’à l’ordinaire
De le voir plus souvent et tascher à luy plaire ;
Mais, ignorant le feu qui depuis me brusla,
Je ne pouvois juger d’où me venoit cela.
Soit que dans la prairie il vist ses brebis paistre,
Soit que sa bonne grace au bal le fist paroistre,
Ou soit que dans le temple il fist priere aux Dieux,
Je le suivois partout de l’esprit et des yeux.
A cause de mon âge et de mon innocence,
Je le voyois alors avec plus de licence,
Et souvent tous deux seuls, libres de tout soupçon,
Nous passions tous les jours à l’ombre d’un buisson.
Il m’appelloit sa sœur, je l’appellois mon frere ;
Nous mangions mesme pain au logis de mon pere.
Cependant qu’il y fut nous vescumes ainsi ;
Tout ce que je voulois, il le vouloit aussi ;
Il m’ouvroit ses pensers jusqu’au fond de son ame ;
De baisers innocens il nourrissoit ma flame.
Mais, dans ces privautez dont l’Amour nous masquoit,
Je me doutois tousjours de celle qui manquoit ;
Et, combien que desja l’amoureuse manie
M’augmentast le plaisir d’estre en sa compagnie,
Je goustois néanmoins avec moins de douceur
Ces noms respectueux de parente et de sœur.
Combien de fois alors ay-je dis en moy-mesme,
Ayant les yeux baissés et le visage blesme :
« Beau chef-d’œuvre des cieux, agréable pasteur,
Qui du mal que je sens estes le seul autheur,
Avec moins de respect soyez moy favorable ;
Ne soyez point mon frere, ou soyez moins aimable.
. . . . . .
Jacques Prévert

Jacques Prévert

Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Epanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie

Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant

Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Adonis

… Après mille sanglots enfin elle s’écrie :
« Mon amour n’a donc pu te faire aimer la vie !
Tu me quittes, cruel ! Au moins ouvre les yeux,
Montre-toi plus sensible à mes tristes adieux ;
Vois de quelles douleurs ton amante est atteinte !
Hélas ! j’ai beau crier : il est sourd à ma plainte.
Une éternelle nuit l’oblige à me quitter ;
Mes pleurs ni mes soupirs ne peuvent l’arrêter.
Encor si je pouvais le suivre en ces lieux sombres !
Que ne m’est-il permis d’errer parmi les ombres !
Destins, si vous vouliez le voir si tôt périr,
Fallait-il m’obliger à ne jamais mourir ?
Malheureuse Vénus, que te servent ces larmes ?
Vante-toi maintenant du pouvoir de tes charmes
Ils n’ont pu du trépas exempter tes amours ;
Tu vois qu’ils n’ont pu même en prolonger les jours
Je ne demandais pas que la Parque cruelle
Prît à filer leur trame une peine éternelle ;
Bien loin que mon pouvoir l’empêchât de finir,
Je demande un moment, et ne puis l’obtenir.
Noires divinités du ténébreux empire,
Dont le pouvoir s’étend sur tout ce qui respire,
Rois des peuples légers, souffrez que mon amant
De son triste départ me console un moment.
Vous ne le perdrez point : le trésor que je pleure
Ornera tôt ou tard votre sombre demeure.
Quoi ! vous me refusez un présent si léger ?
Cruels, souvenez-vous qu’Amour m’en peut venger.
Et vous, antres cachés, favorables retraites,
Où nos cœurs ont goûté des douceurs si secrètes,
Grottes, qui tant de fois avez vu mon amant
Me raconter des yeux son fidèle tourment,
Lieux amis du repos, demeures solitaires,
Qui d’un trésor si rare étiez dépositaires,
Déserts, rendez-le-moi : deviez-vous avec lui
Nourrir chez vous le monstre auteur de mon ennui ?
Vous ne répondez point. Adieu donc, ô belle âme ;
Emporte chez les morts ce baiser tout de flamme :
Je ne te verrai plus ; adieu, cher Adonis ! »
Ainsi Vénus cessa. Les rochers, à ses cris,
Quittant leur dureté, répandirent des larmes :
Zéphyre en soupira : le jour voila ses charmes ;
D’un pas précipité sous les eaux il s’enfuit,
Et laissa dans ces lieux une profonde nuit.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Adonis

. . . . . .
Tout ce qui naît de doux en l’amoureux empire,
Quand d’une égale ardeur l’un pour l’autre on soupire,
Et que, de la contrainte ayant banni les lois,
On se peut assurer au silence des bois,
Jours devenus moments, moments filés de soie,
Agréables soupirs, pleurs enfants de la joie,
Vœux, serments et regards, transports, ravissements,
Mélange dont se fait le bonheur des amants,
Tout par ce couple heureux fut lors mis en usage.
Tantôt ils choisissoient l’épaisseur d’un ombrage :
Là, sous des chênes vieux où leurs chiffres gravés
Se sont avec les troncs accrus et conservés,
Mollement étendus ils consumoient les heures,
Sans avoir pour témoins, en ces sombres demeures,
Que les chantres des bois, pour confidents qu’Amour,
Qui seul guidoit leurs pas en cet heureux séjour.
Tantôt sur des tapis d’herbe tendre et sacrée
Adonis s’endormoit auprès de Cythérée,
Dont les yeux, enivrés par des charmes puissants,
Attachoient au héros leurs regards languissants.
Bien souvent ils chantoient les douceurs de leurs peines :
Et quelquefois assis sur le bord des fontaines,
Tandis que cent cailloux, luttant à chaque bond,
Suivoient les longs replis du cristal vagabond,
« Voyez, disoit Vénus, ces ruisseaux et leur course ;
Ainsi jamais le Temps ne remonte à sa source :
Vainement pour les dieux il fuit d’un pas léger ;
Mais vous autres mortels le devez ménager,
Consacrant à l’Amour la saison la plus belle. »
Souvent, pour divertir leur ardeur mutuelle,
Ils dansoient aux chansons, de Nymphes entourés.
Combien de fois la lune a leurs pas éclairés,
Et, couvrant de ses rais l’émail d’une prairie,
Les a vus à l’envi fouler l’herbe fleurie !
Combien de fois le jour a vu les antres creux
Complices des larcins de ce couple amoureux !
Mais n’entreprenons pas d’ôter le voile sombre
De ces plaisirs amis du silence et de l’ombre.
. . . . . .

Vénus l’implore en vain par de tristes accents ;
Son désespoir éclate en regrets impuissants ;
Ses cheveux sont épars, ses yeux noyés de larmes ;
Sous d’humides torrents ils resserrent leurs charmes,
Comme on voit au printemps les beautés du soleil
Cacher sous des vapeurs leur éclat sans pareil.
Après mille sanglots enfin elle s’écrie :
« Mon amour n’a donc pu te faire aimer la vie !
Tu me quittes, cruel ! Au moins ouvre les yeux,
Montre-toi plus sensible à mes tristes adieux ;
Vois de quelles douleurs ton amante est atteinte !
Hélas ! j’ai beau crier : il est sourd à ma plainte.
Une éternelle nuit l’oblige à me quitter ;
Mes pleurs ni mes soupirs ne peuvent l’arrêter.
Encor si je pouvois le suivre en ces lieux sombres !
Que ne m’est-il permis d’errer parmi les ombres !
Destins, si vous vouliez le voir si tôt périr,
Falloit-il m’obliger à ne jamais mourir ?
Malheureuse Vénus, que te servent ces larmes ?
Vante-toi maintenant du pouvoir de tes charmes :
Ils n’ont pu du trépas exempter tes amours ;
Tu vois qu’ils n’ont pu même en prolonger les jours.
Je ne demandois pas que la Parque cruelle
Prît à filer leur trame une peine éternelle ;
Bien loin que mon pouvoir l’empêchât de finir,
Je demande un moment, et ne puis l’obtenir. »
. . . . . .
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Élégie

Me voici rembarqué sur la mer amoureuse,
Moi pour qui tant de fois elle fut malheureuse,
Qui ne suis pas encor du naufrage essuyé,
Quitte à peine d’un vœu nouvellement payé.
Que faire? mon destin est tel qu’il faut que j’aime;
On m’a pourvu d’un cœur peu content de lui-même,
Inquiet, et fécond en nouvelles amours :
Il aime à s’engager, mais non pas pour toujours.
Si faut-il une fois brûler d’un feu durable ;
Que le succès en soit funeste ou favorable,
Qu’on me donne sujet de craindre ou d’espérer,
Perte ou gain, je me veux encore aventurer.
Si l’on ne suit l’’Amour, il n’est douceur aucune :
Ce n’est point près des rois que l’on fait sa fortune ;
Quelque ingrate beauté qui nous donne des lois,
Encore en tire-t-on un souris quelquefois ;
Et, pour me rendre heureux, un souris peut suffire.
Clymène, vous pouvez me donner un empire,
Sans que vous m’accordiez qu’un regard d’un instant :
Tiendra-t-il à vos yeux que je ne sois content?
Hélas! qu’il est aisé de se flatter soi-même !
Je me propose un bien dont le prix est extrême,
Et ne sais seulement s’il m’est permis d’aimer.
Pourquoi non, s’il vous est permis de me charmer?
Je verrai les Plaisirs suivre en foule vos traces,
Votre bouche sera la demeure des Grâces,
Mille dons près de vous me viendront partager ;
Et mille feux chez moi ne viendront pas loger!
Et je ne mourrai pas! Non, Clymène, vos charmes
Ne paraîtront jamais sans me donner d’alarmes ;
Rien ne peut empêcher que je n’aime aussitôt.
Je veux brûler, languir, et mourir s’il le faut :

Si pourtant vous aimer, Clymène, était vous plaire,
Que je serais heureux! quelle gloire, quel bien !
Hors l’honneur d’être à vous je ne demande rien.
Consentez seulement de vous voir adorée :
Il n’est condition des mortels révérée
Qui ne me soit alors un objet de mépris.
Jupiter, sil quittait le céleste pourpris,
Ne m’obligerait pas à lui céder ma peine.
Je suis plus satisfait de ma nouvelle chaîne
Qu’il ne l’est de sa foudre. Il peut régner là-haut :
Vous servir ici-bas c’est tout ce qu’il me faut.
Pour me récompenser, avouez-moi pour vôtre ;
Et, si le Sort voulait me donner à quelque autre,
Dites : « Je le réclame ; il vit dessous ma loi :
Je vous en avertis, cet esclave est à moi;
Du pouvoir de mes traits son cœur porte la marque,
N’y touchez point. » Alors je me croirai monarque.
J’en sais de bien traités, d’autres il en est peu :
Je serai plus roi qu’eux après un tel aveu.
Daignez donc approuver les transports de mon zèle ;
Il vous sera permis après d’être cruelle.
De ma part, le respect et les soumissions,
Les soins, toujours enfants des fortes passions,
Les craintes, les soucis, les fréquentes alarmes,
L’ordinaire tribut des soupirs et des larmes,
Et, si vous le voulez, mes langueurs, mon trépas,
Clymène, tous ces biens ne vous manqueront pas.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Le faucon

Je me souviens d’avoir damné jadis
L’amant avare ; et je ne m’en dédis.
Si la raison des contraires est bonne,
Le libéral doit estre en Paradis :
Je m’en rapporte à Messieurs de Sorbonne.

Il estoit donc autrefois un Amant
Qui dans Florence aima certaine femme.
Comment ? aimer ? c’estoit si follement,
Que pour luy plairre il eust vendu son ame.
S’agissoit-il de divertir la Dame,
A pleines mains il vous jetoit l’argent :
Sçachant tres-bien qu’en amour comme en guerre
On ne doit plaindre un métail qui fait tout ;
Renverse murs ; jette portes par terre ;
N’entreprend rien dont il ne vienne à bout ;
Fait taire chiens ; et quand il veut servantes ;
Et quand il veut les rend plus éloquentes
Que Ciceron, et mieux persuadantes :
Bref ne voudroit avoir laissé debout
Aucune place, et tant forte fust-elle.
Si laissa-t’il sur ses pieds nostre Belle.
Elle tint bon ; Federic échoüa
Près de ce roc, et le nez s’y cassa ;
Sans fruit aucun vendit et fricassa
Tout son avoir ; comme l’on pourrait dire
Belles Comtez, beaux Marquisats de Dieu,
Qu’il possédoit en plus et plus d’un lieu.
Avant qu’aimer on l’appelloit Messire
A longue queuë ; enfin grâce à l’Amour
Il ne fut plus que Messire tout court.
Rien ne resta qu’une ferme au pauvre homme ;
Et peu d’amis ; mesme amis, Dieu sçait comme.
Le plus zelé de tout se contenta,
Comme chacun, de dire : c’est dommage.
Chacun le dit, et chacun s’en tint-là :
Car de prester, à moins que sur bon gage,
Point de nouvelle : on oublia les dons,
Et le merite, et les belles raisons
De Federic, et sa premiere vie.
Le Protestant de Madame Clitie
N’eut du credit qu’autant qu’il eut du fonds.
Tant qu’il dura, le Bal, la Comédie
Ne manqua point à cet heureux objet :
De maints tournois elle fut le sujet ;
Faisant gagner marchands de toutes guises,
Faiseurs d’habits, et faiseurs de devises,
Musiciens, gens du sacré valon :
Federic eut à sa table Apollon.
Femme n’estoit ny fille dans Florence,
Qui n’employast, pour débaucher le cœur
Du Cavalier, l’une un mot suborneur,
L’autre un coup d’œil, l’autre quelqu’autre avance :
Mais tout cela ne faisoit que blanchir.
Il aimoit mieux Clitie inexorable,
Qu’il n’auroit fait Helene favorable.
Conclusion, qu’il ne la pût fléchir.
Or en ce train de dépense effroyable,
Il envoya les Marquisats au diable
Premierement ; puis en vint aux Comtez,
Titres par luy plus qu’aucuns regretez,
Et dont alors on faisoit plus de conte.
De-là les monts chacun veut estre Comte,
Icy Marquis, Baron peut estre ailleurs.
Je ne sçay pas lesquels sont les meilleurs :
Mais je sçay bien qu’avecque la patente
De ces beaux noms on s’en aille au marché,
L’on reviendra comme on estoit allé :
Prenez le titre, et laissez-moy la rente.
Clitie avoit aussi beaucoup de bien.
Son mary mesme estoit grand terrien.
Ainsi jamais la belle ne prit rien,
Argent ny dons ; mais souffrit la dépense,
Et les cadeaux ; sans croire pour cela
Estre obligée à nulle recompense.
S’il m’en souvient, j’ay dit qu’il ne resta
Au pauvre Amant rien qu’une métairie,
Chetive encor, et pauvrement bastie.
Là Federic alla se confiner ;
Honteux qu’on vist sa misere en Florence ;
Honteux encor de n’avoir sceu gagner
Ny par amour, ny par magnificence,
Ny par six ans de devoirs et de soins,
Une beauté qu’il n’en aimoit pas moins.
II s’en prenoit à son peu de merite,
Non à Clitie ; elle n’oüit jamais,
Ny pour froideurs, ny pour autres sujets,
Plainte de luy ny grande ny petite.
Nostre amoureux subsista comme il pût
Dans sa retraite ; où le pauvre homme n’eut
Pour le servir qu’une vieille édentée ;
Cuisine froide et fort peu frequentée ;
A l’écurie un cheval assez bon,
Mais non pas fin : sur la perche un Faucon,
Dont à l’entour de cette métairie
Défunt Marquis s’en alloit sans valets
Sacrifiant à sa mélancolie
Mainte perdrix, qui, las ! ne pouvoit mais
Des cruautez de Madame Clitie.
Ainsi vivoit le mal-heureux Amant ;
Sage s’il eust, en perdant sa fortune,
Perdu l’amour qui l’alloit consumant ;
Mais de ses feux la memoire importune
Le talonnoit ; toûjours un double ennuy
Alloit en croupe à la chasse avec luy.
Mort vint saisir le mary de Clitie.
Comme ils n’avoient qu’un fils pour tous enfans,
Fils n’ayant pas pour un pouce de vie,
Et que l’Epoux dont les biens estoient grands
Avoit toûjours consideré sa femme,
Par testament il declare la Dame
Son heritiere, arrivant le deceds
De l’enfançon ; qui peu de temps apres
Devint malade. On sçait que d’ordinaire
A ses enfans mere ne sçait que faire,
Pour leur montrer l’amour qu’elle a pour eux ;
Zele souvent aux enfans dangereux.
Celle-cy tendre et fort passionnée,
Autour du sien est toute la journée
Luy demandant, ce qu’il veut, ce qu’il a,
S’il mangeroit volontiers de cela,
Si ce joüet, enfin si cette chose
Est à son gré. Quoy que l’on luy propose
Il le refuse ; et pour toute raison
Il dit qu’il veut seulement le Faucon
De Federic ; pleure et meine une vie
A faire gens de bon cœur detester :
Ce qu’un enfant a dans la fantaisie,
Incontinent il faut l’executer,
Si l’on ne veut l’oüir toûjours crier.

Or il est bon de sçavoir que Clitie
A cinq cens pas de cette métairie,
Avoit du bien, possedoit un Chasteau :
Ainsi l’enfant avoit pû de l’oyseau
Oüir parler : on en disoit merveilles ;
On en contoit des choses nompareilles :
Que devant luy jamais une perdrix
Ne se sauvoit, et qu’il en avoit pris
Tant ce matin, tant cette apresdinée :
Son maistre n’eust donné pour un trésor,
Un tel Faucon. Qui fut bien empeschée,
Ce fut Clitie. Aller oster encor
A Federic l’unique et seule chose
Qui luy restoit ! Et supposé qu’elle ose
Luy demander ce qu’il a pour tout bien,
Aupres de luy meritoit-elle rien ?
Elle l’avoit payé d’ingratitude :
Point de faveurs ; toûjours hautaine et rude
En son endroit. De quel front s’en aller
Apres cela le voir et luy parler,
Ayant esté cause de sa ruine ?
D’autre costé l’enfant s’en va mourir ;
Refuse tout ; tient tout pour medecine :
Afin qu’il mange il faut l’entretenir
De ce Faucon : il se tourmente, il crie :
S’il n’a l’oiseau, c’est fait que de sa vie.

Ces raisons-cy l’emporterent enfin.
Chez Federic la Dame un beau matin
S’en va sans suite, et sans nul équipage.
Federic prend pour un Ange des Cieux
Celle qui vient d’apparoistre à ses yeux.
Mais cependant, il a honte, il enrage,
De n’avoir pas chez soy pour luy donner
Tant seulement un mal-heureux disner.
Le pauvre estat où sa Dame le treuve
Le rend confus. Il dit donc à la veuve :
Quoy venir voir le plus humble de ceux
Que vos beautez ont rendus amoureux !
Un Villageois, un haire, un miserable !
C’est trop d’honneur ; vostre bonté m’accable.
Assurément vous alliez autre part.
A ce propos nostre veuve repart :
Non non, Seigneur, c’est pour vous la visite.
Je viens manger avec vous ce matin.
— Je n’ay, dit-il, cuisinier ni marmite :
Que vous donner ? — N’avez-vous pas du pain ?
Reprit la Dame. Incontinent luy-mesme
Il va chercher quelque œuf au poulailler,
Quelque morceau de lard en son grenier.
Le pauvre Amant en ce besoin extreme
Void son Faucon, sans raisonner le prend,
Luy tord le cou, le plume, le fricasse,
Et l’assaisonne, et court de place en place.
Tandis la vieille a soin du demeurant ;
Foüille au bahu ; choisit pour cette feste
Ce qu’ils avoient de linge plus honeste ;
Met le couvert ; va cueillir au jardin
Du serpolet, un peu de romarin,
Cinq ou six fleurs, dont la table est jonchée.
Pour abreger, on sert la fricassée.
La Dame en mange, et feint d’y prendre goust.
Le repas fait, cette femme resoud
De hazarder l’incivile Requeste,
Et parle ainsi : Je suis folle, Seigneur,
De m’en venir vous arracher le cœur
Encore un coup : il ne m’est guere honneste
De demander à mon défunt Amant
L’oiseau qui fait son seul contentement :
Doit-il pour moy s’en priver un moment ?
Mais excusez une mere affligée,
Mon fils se meurt : il veut vostre Faucon :
Mon procedé ne merite un tel don :
La raison veut que je sois refusée.
Je ne vous ay jamais accordé rien.
Vostre repos, vostre honneur, vostre bien,
S’en sont allez aux plaisirs de Clitie.
Vous m’aimiez plus que vostre propre vie.
A cet amour j’ay tres-mal répondu :
Et je m’en viens pour comble d’injustice
Vous demander… et quoy ? c’est temps perdu ;
Vostre Faucon. Mais non, plustost perisse
L’enfant, la mere, avec le demeurant,
Que de vous faire un déplaisir si grand.
Souffrez sans plus que cette triste mere
Aimant d’amour la chose la plus chere
Que jamais femme au monde puisse avoir,
Un fils unique, une unique esperance,
S’en vienne au moins s’acquitter du devoir
De la nature ; et pour toute allegeance
En vostre sein décharge sa douleur.
Vous sçavez bien par vostre experience
Que c’est d’aimer, vous le sçavez Seigneur.
Ainsi je crois trouver chez vous excuse.
— Helas ! reprit l’Amant infortuné,
L’oiseau n’est plus ; vous en avez disné.
— L’oiseau n’est plus ! dit la veuve confuse.
— Non, reprit-il, plust au Ciel vous avoir
Servy mon cœur, et qu’il eust pris la place
De ce Faucon : mais îe sort me fait voir
Qu’il ne sera jamais en mon pouvoir
De meriter de vous aucune grace.
En mon pailler rien ne m’estoit resté,
Depuis deux jours la beste a tout mangé,
J’ay veu l’oiseau ; je l’ay tué sans peine :
Rien couste-t-il quand on reçoit sa Reine ?
Ce que je puis pour vous est de chercher
Un bon Faucon ; ce n’est chose si rare
Que dés demain nous n’en puissions trouver.
— Non Federic, dit-elle, je déclare
Que c’est assez. Vous ne m’avez jamais
De vostre amour donné plus grande marque.
Que mon fils soit enlevé par la Parque,
Ou que le Ciel le rende à mes souhaits,
J’auray pour vous de la reconnoissance.
Venez me voir, donnez m’en l’esperance.
Encore un coup venez nous visiter :
Elle partit, non sans luy présenter
Une main blanche ; unique témoignage
Qu’Amour avoit amolly ce courage.
Le pauvre Amant prit la main, la baisa.
Et de ses pleurs quelque temps l’arrosa.

Deux jours après l’enfant suivit le pere.
Le deüil fut grand : la trop dolente mere
Fit dans l’abord force larmes couler.
Mais comme il n’est peine d’ame si forte
Qu’il ne s’en faille à la fin consoler,
Deux Medecins la traitèrent de sorte
Que sa douleur eut un terme assez court :
L’un fut le Temps, et l’autre fut l’Amour.
On épousa Federic en grand pompe ;
Non seulement par obligation ;
Mais qui plus est par inclination,
Par amour mesme. Il ne faut qu’on se trompe
A cet exemple, et qu’un pareil espoir
Nous fasse ainsi consumer nostre avoir.
Femmes ne sont toutes reconnoissantes.
A cela pres ce sont choses charmantes.
Sous le Ciel n’est un plus bel animal ;
Je n’y comprens le sexe en general.
Loin de cela j’en vois peu d’avenantes.
Pour celles-cy, quand elles sont aymantes,
J’ay les desseins du monde les meilleurs :
Les autres n’ont qu’à se pourvoir ailleurs.
Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

Les Amours de Psyché et de Cupidon

A pas tremblants et suspendus,
Elle arrive enfin où repose
Son époux aux bras étendus,
Époux plus beau qu’aucune chose.
C’était aussi l’Amour : son teint, par sa fraîcheur,
Par son éclat, par sa blancheur,
Rendait le lis jaloux, faisait honte à la rose.
Avant que de parler du teint,
Je devais vous avoir dépeint,
Pour aller par ordre en l’affaire,
La posture du dieu. Son col était penché :
C’est ainsi que le Somme en sa grotte est couché ;
Ce qu’il ne fallait pas vous taire.
Ses bras à demi nus étalaient des appas,
Non d’un Hercule, ou d’un Atlas,
D’un Pan, d’un Sylvain, ou d’un Faune,
Ni même ceux d’une Amazone ;
Mais ceux d’une Vénus à l’âge de vingt ans.
Ses cheveux épars et flottants,
Et que les mains de la Nature
Avaient frisés à l’aventure,
Celles de Flore parfumés,
Cachaient quelques attraits dignes d’être estimés ;
Mais Psyché n’en était qu’à prendre plus facile :
Car, pour un qu’ils cachaient, elle en soupçonnait mille ;
Leurs anneaux, leurs boucles, leurs nœuds,
Tour à tour de Psyché reçurent tous des vœux;
Chacun eut à part son hommage.
Une chose nuisit pourtant à ces cheveux :
Ce fut la beauté du visage.
Que vous en dirai-je ? et comment
En parler .assez dignement ?
Suppléez à mon impuissance :
Je ne vous aurais d’aujourd’hui
Dépeint les beautés de celui
Qui des beautés a l’intendance.
Que dirais-je des traits où les Ris sont logés ?
De ceux que les Amours ont entre eux partagés ?
Des yeux aux brillantes merveilles,
Qui sont les portes du désir ?
Et surtout des lèvres vermeilles,
Qui sont les sources du plaisir?
Jean Grosjean

Jean Grosjean

Jérusalem quel soleil est sur toi!

Jérusalem quel soleil est sur toi!
Vision de paix. Fraîcheur d’onde aux paupières.
Dieu brille aux sources de tes yeux, guerrière.
Ton ombre est plus profonde que les bois.

Que tu es mince et fière dans le vent.
Que tu défies sans fard notre art de vivre.
Jérusalem sage, sauvage et libre,
Que ton mystére a de cris éclatants.

Le lait des noix, l’or du miel aux buissons,
L’olive crue, le sel femme et la menthe
Forment de leur saveur ton nom d’amante
Que Dieu jamais ne mêle à d’autres noms.

Tes bras sont chargés d’un bouquet de branches
Et de lodeur des forêts millénaires.
Ta chevelure est la nuit solitaire
Que tes regards constellent de pervenches.

Légère autant que les jours de l’enfance,
Tu viens de Dieu m’enlacer de parfums.
Je poserai ma tête sur ta main
Tant elle est grave avec intelligence.

Je rêverai du ciel, sur ton épaule,
Quand les oiseaux d’avril se seront tus.
Ton cœur subtil bat sans étre entendu
Tant dans la joie tu n’oubliés pas ton réle.
Fille et feuillage aux souffles de ]’été,
Le soleil chante à l’ombre de l’azur.
Ta jalousie tendre profonde et pure
Est le rivage où je m’établirai.

Je resterai le temps que tu voudras,
Perdu dans tes cheveux d’ombre et de calme,
Et, si ta main me frêle de sa palme,
Je ne saurai plus rien d’autre que toi.

J’ai préféré dresser ma tente un jour
Sur tes coteaux plutét qu’un siècle ailleurs.
J’ai délaissé les plaines du bonheur
Pour m/’abriter du mur de ton amour.

Ton long regard invente une étendue
Que les frelons sillonnent d’ironies.
Le lac reflète un paysage qui
Mêle aux poissons le passage des nues.

-Toute jeunesse est revenue nous voir
Avec ce vent d’été qui nous pardonne.
Tout est dans un tel suspens que personne
Ne songe a se remémorer l’histoire.

La marguerite avance, avec sa jambe
Unique, au bord des remparts de la ville,
Vers un soleil d’éternité tranquille
Qui songe a soi, seul et si fort, qu’il flambe.

Ta discrétion lasse, basse et passée
Prétend de moi la promesse divine.
Je tourne a toi ma face où tu devines
Les incisions des vieux totems sacrés.

Lourd de terre et de sang, du fond des Ages,
Je viens vers toi comme 4a la paix d’en haut,
Mais je m’épuise à chercher quels oiseaux
Brillent au ciel profond de ton feuillage.

LE LIVRE DU JUSTE. 1952.