Poèmes de ce thème
Nostalgie
Germain Nouveau
Mendiants
Pendant qu’hésite encor ton pas sur la prairie,
Le pays s’est de ciel houleux enveloppé.
Tu cèdes, l’œil levé vers la nuagerie,
A ce doux midi blême et plein d’osier coupé.
Nous avons tant suivi le mur de mousse grise
Qu’à la fin, à nos flancs qu’une douleur emplit,
Non moins bon que ton sein, tiède comme l’église,
Ce fossé s’est ouvert aussi sûr que le lit.
Dédoublement sans fin d’un typique fantôme,
Que l’or de ta prunelle était peuplé de rois!
Est-ce moi qui riais à travers ce royaume?
Je tenais la martyre, ayant ses bras en croix.
Le fleuve au loin, le ciel en deuil, l’eau de tes lèvres,
Immense trilogie amère aux cœurs noyés,
Un goût m’est revenu de nos plus forts genièvres,
Lorsque ta joue a lui, près des yeux dévoyés!
Et pourtant, oh! pourtant, des seins de l’innocente
Et de nos doigts, sonnant, vers notre rêve éclos
Sur le ventre gentil comme un tambour qui chante,
Dianes aux désirs, et charger aux sanglots,
De ton attifement de boucles et de ganses,
Vieux Bébé, de tes cils essuyés simplement,
Et de vos piétés, et de vos manigances
Qui m’auraient bien pu rendre aussi chien que l’amant,
Il ne devait rester qu’une ironie immonde,
Une langueur des yeux détournés sans effort.
Quel bras, impitoyable aux Échappés du monde,
Te pousse à l’Est, pendant que je me sauve au Nord!
Le pays s’est de ciel houleux enveloppé.
Tu cèdes, l’œil levé vers la nuagerie,
A ce doux midi blême et plein d’osier coupé.
Nous avons tant suivi le mur de mousse grise
Qu’à la fin, à nos flancs qu’une douleur emplit,
Non moins bon que ton sein, tiède comme l’église,
Ce fossé s’est ouvert aussi sûr que le lit.
Dédoublement sans fin d’un typique fantôme,
Que l’or de ta prunelle était peuplé de rois!
Est-ce moi qui riais à travers ce royaume?
Je tenais la martyre, ayant ses bras en croix.
Le fleuve au loin, le ciel en deuil, l’eau de tes lèvres,
Immense trilogie amère aux cœurs noyés,
Un goût m’est revenu de nos plus forts genièvres,
Lorsque ta joue a lui, près des yeux dévoyés!
Et pourtant, oh! pourtant, des seins de l’innocente
Et de nos doigts, sonnant, vers notre rêve éclos
Sur le ventre gentil comme un tambour qui chante,
Dianes aux désirs, et charger aux sanglots,
De ton attifement de boucles et de ganses,
Vieux Bébé, de tes cils essuyés simplement,
Et de vos piétés, et de vos manigances
Qui m’auraient bien pu rendre aussi chien que l’amant,
Il ne devait rester qu’une ironie immonde,
Une langueur des yeux détournés sans effort.
Quel bras, impitoyable aux Échappés du monde,
Te pousse à l’Est, pendant que je me sauve au Nord!
Germain Nouveau
Precocite, tristesse et génie
On ne le verra plus aux féfes nationales,
S’enfermer dans l’Hisfoire et tirer les verrous,
Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale ;
O vous qui m’écoutez, rentrez chacun chez
[vous.
Ue &
« De sa génération, Laforgue seul a eu du génie. »
S’enfermer dans l’Hisfoire et tirer les verrous,
Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale ;
O vous qui m’écoutez, rentrez chacun chez
[vous.
Ue &
« De sa génération, Laforgue seul a eu du génie. »
Guillaume Apollinaire
Crépuscule
Frôlée par les ombres des morts
Sur l’herbe où le jour s’exténue
L’arlequine s’est mise nue
Et dans l’étang mire son corps
Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l’on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D’astres pâles comme du lait
Sur les tréteaux l’arlequin blême
Salue d’abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs
Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales
L’aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d’un air triste
Grandir l’arlequin trismégiste
Sur l’herbe où le jour s’exténue
L’arlequine s’est mise nue
Et dans l’étang mire son corps
Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l’on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D’astres pâles comme du lait
Sur les tréteaux l’arlequin blême
Salue d’abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs
Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales
L’aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d’un air triste
Grandir l’arlequin trismégiste
Guillaume Apollinaire
La boucle retrouvée
Il retrouve dans sa mémoire
La boucle de cheveux châtains
T’en souvient-il à n’y point croire
De nos deux étranges destins.
Du boulevard de la Chapelle
Du joli Montmartre et d’Auteuil
Je me souviens murmure-t-elle
Du jour où j’ai franchi ton seuil
Il y tomba comme un automne
La boucle de mon souvenir
Et notre destin qui t’étonne
Se joint au jour qui va finir.
La boucle de cheveux châtains
T’en souvient-il à n’y point croire
De nos deux étranges destins.
Du boulevard de la Chapelle
Du joli Montmartre et d’Auteuil
Je me souviens murmure-t-elle
Du jour où j’ai franchi ton seuil
Il y tomba comme un automne
La boucle de mon souvenir
Et notre destin qui t’étonne
Se joint au jour qui va finir.
Guillaume Apollinaire
Le pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure.
Guillaume Apollinaire
Les Colchiques
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
Guillaume Apollinaire
Marie
Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux
Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux
Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux
Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux
Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
Guillaume Apollinaire
Signe
Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
Je regrette chacun des baisers que je donne
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
Je regrette chacun des baisers que je donne
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
Guillaume Apollinaire
Vers le sud
Zénith
ZénithTous ces regrets
Zénith Tous ces regretsCes jardins sans limite
Où le crapaud module un tendre cri d’azur
La biche du silence éperdu passe vite
Un rossignol meurtri par l’amour chante sur
Le rosier de ton corps dont j’ai cueilli les roses
Nos cœurs pendent ensemble au même grenadier
Et les fleurs de grenade en nos regards écloses
En tombant tour à tour ont jonché le sentier
ZénithTous ces regrets
Zénith Tous ces regretsCes jardins sans limite
Où le crapaud module un tendre cri d’azur
La biche du silence éperdu passe vite
Un rossignol meurtri par l’amour chante sur
Le rosier de ton corps dont j’ai cueilli les roses
Nos cœurs pendent ensemble au même grenadier
Et les fleurs de grenade en nos regards écloses
En tombant tour à tour ont jonché le sentier
Henri de Régnier
Le secret
Prends garde. Si tu veux parler à ma tristesse,
Ne lui demande pas le secret de mes pleurs,
Ni pourquoi son regard se détourne et s’abaisse
Et se fixe longtemps sur le pavé sans fleurs.
Pour distraire son mal, sa peine et son silence,
N’évoque de l’oubli taciturne et glacé
Nul fantéme d’amour, d’orgueil ou d’espérance
Dont le visage obscur soit l’ombre du passé.
Parle-lui du soleil, des arbres, des fontaines,
De la mer lumineuse et du bois ténébreux
D’où monte dans le ciel la lune souterraine,
Et de tout ce qu’on voit quand on ouvre les yeux.
Dis-lui que le printemps porte toujours des roses ‘
En lui prenant les mains doucement, et tout bas,
Car la forme, l’odeur et la beauté des choses
Sont le seul souvenir dont on ne souffre pas.
Ne lui demande pas le secret de mes pleurs,
Ni pourquoi son regard se détourne et s’abaisse
Et se fixe longtemps sur le pavé sans fleurs.
Pour distraire son mal, sa peine et son silence,
N’évoque de l’oubli taciturne et glacé
Nul fantéme d’amour, d’orgueil ou d’espérance
Dont le visage obscur soit l’ombre du passé.
Parle-lui du soleil, des arbres, des fontaines,
De la mer lumineuse et du bois ténébreux
D’où monte dans le ciel la lune souterraine,
Et de tout ce qu’on voit quand on ouvre les yeux.
Dis-lui que le printemps porte toujours des roses ‘
En lui prenant les mains doucement, et tout bas,
Car la forme, l’odeur et la beauté des choses
Sont le seul souvenir dont on ne souffre pas.
Jacques Delille
Les jardins : l’automne
… Bientôt les aquilons
Des dépouilles des bois vont joncher les vallons :
De moment en moment la feuille sur la terre
En tombant interrompt le rêveur solitaire.
Mais ces ruines même ont pour moi des attraits.
Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets,
Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure,
J’aime à mêler mon deuil au deuil de la nature ;
De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris,
Seul, errant, je me plais à fouler les débris,
Ils sont passés, les jours d’ivresse et de folie :
Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie ;
Viens, non le front chargé de nuages affreux,
Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux,
Mais l’œil demi-voilé, mais telle qu’en automne
À travers des vapeurs un jour plus doux rayonne ;
Viens, le regard pensif, le front calme, et les yeux
Tout prêts à s’humecter de pleurs délicieux.
Des dépouilles des bois vont joncher les vallons :
De moment en moment la feuille sur la terre
En tombant interrompt le rêveur solitaire.
Mais ces ruines même ont pour moi des attraits.
Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets,
Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure,
J’aime à mêler mon deuil au deuil de la nature ;
De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris,
Seul, errant, je me plais à fouler les débris,
Ils sont passés, les jours d’ivresse et de folie :
Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie ;
Viens, non le front chargé de nuages affreux,
Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux,
Mais l’œil demi-voilé, mais telle qu’en automne
À travers des vapeurs un jour plus doux rayonne ;
Viens, le regard pensif, le front calme, et les yeux
Tout prêts à s’humecter de pleurs délicieux.
Jean Cocteau
Adieu faux paradis...
Adieu faux paradis éternel palimpseste
Désordre sans amour.
Adieu la solitude où je menais ma geste
Dans un univers sourd.
J’ai cru jeune pouvoir me mêler a vos rondes
Et bien je me trompais.
Hommes ce n’est pas vous c’est l’écorce du monde
Qui refuse la paix.
A ses obscurs desseins ce monde vous emploie.
Son art vous change en loups
Mais la plupart du temps pour détruire vos joies
Il se passe de vous.
Car la mer n’est pas longue à dévorer des iles
A flageller le deuil
A désorganiser les merveilles fragiles
Qui firent votre orgueil.
L’age est mort pauvre Grèce où naquit du silence
Un illustre cheval
Quand Pallas Athéné penchait contre sa lance
Son profil de métal.
Dans la pourpre des mers Grèce il vous faut descendre
Et faire vos adieux
Et sous un ciel aveugle ajouter votre cendre
A la cendre des dieux.
S’il est une eau d’oubli je veux qu’on m’en avise
Est-il une eau d’oubli?
Mort qui dés ma naissance étes toujours assise
Au chevet de mon lit.
Lorsque pése trop lourd la charge que je porte
Sur la pente du soir
Celle qui n’a besoin d’ouvrir aucune porte
Entre chez moi s’asseoir.
Cette terre aprés tout n’était pas ma patrie
Mes papiers sont des faux.
Qui parle de squeletie à la face pourrie
De suaire et de faux?
Belle et douce voila cette mort qui me soigne
Et sa main dans ma main
Me dit : Ne bouge pas car celui que j’éloigne
Me rencontre en chemin.
Douce et haute attentive aux ressorts de son piège
Pour me prendre vivant.
Je Pinterroge : Mort, aprés où donc irai-je?
— Ou vous étiez avant.
Avant aprés ces mots n’ont pas de sens pour elle.
Mon imbécillité
Vous oblige a les dire ô ma douce ô ma belle
Dame d’éternité.
Soit que je me repose ou que je me promène
Votre contact m’est cher
J’aime a vous procurer une figure humaine
Un costume de chair.
J’aime votre splendeur mal peinte et mal dépeinte
Sous le nom de trépas
O vous qui faussement décrite par la crainte
tes et n’étes pas.
CLAIR-OBSCUR.
Désordre sans amour.
Adieu la solitude où je menais ma geste
Dans un univers sourd.
J’ai cru jeune pouvoir me mêler a vos rondes
Et bien je me trompais.
Hommes ce n’est pas vous c’est l’écorce du monde
Qui refuse la paix.
A ses obscurs desseins ce monde vous emploie.
Son art vous change en loups
Mais la plupart du temps pour détruire vos joies
Il se passe de vous.
Car la mer n’est pas longue à dévorer des iles
A flageller le deuil
A désorganiser les merveilles fragiles
Qui firent votre orgueil.
L’age est mort pauvre Grèce où naquit du silence
Un illustre cheval
Quand Pallas Athéné penchait contre sa lance
Son profil de métal.
Dans la pourpre des mers Grèce il vous faut descendre
Et faire vos adieux
Et sous un ciel aveugle ajouter votre cendre
A la cendre des dieux.
S’il est une eau d’oubli je veux qu’on m’en avise
Est-il une eau d’oubli?
Mort qui dés ma naissance étes toujours assise
Au chevet de mon lit.
Lorsque pése trop lourd la charge que je porte
Sur la pente du soir
Celle qui n’a besoin d’ouvrir aucune porte
Entre chez moi s’asseoir.
Cette terre aprés tout n’était pas ma patrie
Mes papiers sont des faux.
Qui parle de squeletie à la face pourrie
De suaire et de faux?
Belle et douce voila cette mort qui me soigne
Et sa main dans ma main
Me dit : Ne bouge pas car celui que j’éloigne
Me rencontre en chemin.
Douce et haute attentive aux ressorts de son piège
Pour me prendre vivant.
Je Pinterroge : Mort, aprés où donc irai-je?
— Ou vous étiez avant.
Avant aprés ces mots n’ont pas de sens pour elle.
Mon imbécillité
Vous oblige a les dire ô ma douce ô ma belle
Dame d’éternité.
Soit que je me repose ou que je me promène
Votre contact m’est cher
J’aime a vous procurer une figure humaine
Un costume de chair.
J’aime votre splendeur mal peinte et mal dépeinte
Sous le nom de trépas
O vous qui faussement décrite par la crainte
tes et n’étes pas.
CLAIR-OBSCUR.
Jean Cocteau
Pauvre jean
On réussit le tour
Grice au noeud de cravate.
Jamais un acrobate
Ne tombe dans la cour.
Le cygne dit à l’ane:
Si vous avez une ame,
Mourez mélodieux.
L’aveugle devint sourd
Et il y voyait mieux.
On dit à ce jeune homme:
Mon beau convalescent,
Vous n’avez pas de barbe,
Tournez-vous contre un arbre
Et comptez jusqu’a cent.
Quand il releva son visage,
Il n’eut pas la force de crier;
Car les uns étaient en voyage
Et les autres s’étaient mariés.
Grice au noeud de cravate.
Jamais un acrobate
Ne tombe dans la cour.
Le cygne dit à l’ane:
Si vous avez une ame,
Mourez mélodieux.
L’aveugle devint sourd
Et il y voyait mieux.
On dit à ce jeune homme:
Mon beau convalescent,
Vous n’avez pas de barbe,
Tournez-vous contre un arbre
Et comptez jusqu’a cent.
Quand il releva son visage,
Il n’eut pas la force de crier;
Car les uns étaient en voyage
Et les autres s’étaient mariés.
Joachim Du Bellay
Comme le marinier, que le cruel orage
Comme le marinier, que le cruel orage
A long temps agité dessus la haulte mer,
Ayant finablement à force de ramer
Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
Et quelqu’autre bien loing, au danger d’abysmer
En vain tendre les mains vers le front du rivage :
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté
Tu regardes la mer, et vois en seureté
De mille tourbillons son onde renversee :
Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,
Et vois ton Dubellay à la mercy du vent
Assis au gouvernail dans une nef persee.
A long temps agité dessus la haulte mer,
Ayant finablement à force de ramer
Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
Et quelqu’autre bien loing, au danger d’abysmer
En vain tendre les mains vers le front du rivage :
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté
Tu regardes la mer, et vois en seureté
De mille tourbillons son onde renversee :
Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,
Et vois ton Dubellay à la mercy du vent
Assis au gouvernail dans une nef persee.
Joachim Du Bellay
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,
Qu’il n’estoit rien plus doulx que voir encor’ un jour
Fumer sa cheminee, et apres long sejour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
Je me resjouissois d’estre eschappé au vice,
Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
Las, mais apres l’ennuy de si longue saison,
Mille souciz mordans je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
Adieu donques (Dorat) je suis encor’ Romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te meirent en la main
Tu ne me preste icy, pour faire ma vengeance.
Qu’il n’estoit rien plus doulx que voir encor’ un jour
Fumer sa cheminee, et apres long sejour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
Je me resjouissois d’estre eschappé au vice,
Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
Las, mais apres l’ennuy de si longue saison,
Mille souciz mordans je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
Adieu donques (Dorat) je suis encor’ Romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te meirent en la main
Tu ne me preste icy, pour faire ma vengeance.
Joachim Du Bellay
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois que le Tibre Latin,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
Joachim Du Bellay
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?
Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soûlait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.
De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?
Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soûlait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.
De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.
Jules Laforgue
Complainte de l’automne monotone
Automne, automne, adieux de l’Adieu!
La tisane bout, noyant mon feu;
Le vent s’*époumonne
A reverdir la biche où mon grand ceeur tisonne.
Est-il de vrais yeux ?
Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptéres,
Ou sans divans ;
Regards levants,
Deuils solitaires,
La tisane bout, noyant mon feu;
Le vent s’*époumonne
A reverdir la biche où mon grand ceeur tisonne.
Est-il de vrais yeux ?
Nulle ne songe à m’aimer un peu.
Milieux aptéres,
Ou sans divans ;
Regards levants,
Deuils solitaires,
Jules Laforgue
Complainte des Nostalgies préhistoriques
La nuit bruine sur les villes.
Mal repu des gains machinals,
On dîne; et gonflé d’idéal,
Chacun sirote son idylle,
Ou furtive, ou facile.
Echos des grands soirs primitifs!
Couchants aux flambantes usines,
Rude paix des sols en gésine,
Cri jailli là-bas d’un massif,
Violuptés à vif!
Dégringolant une vallée,
Heurter, dans des coquelicots,
Une enfant bestiale et brûlée,
Qui suce, en blaguant les échos,
De juteux abricots.
Livrer aux langueurs des soirées
Sa toison où du cristal luit,
Pourlécher ses lèvres sucrées,
Nous barbouiller le corps de fruits
Et lutter comme essui!
Un moment, béer, sans rien dire,
Inquiets d’une étoile là-haut;
Puis, sans but, bien gentils satyres,
Nous prendre aux premiers sanglots
Fraternels des crapauds.
Et, nous délèvrant de l’extase,
Oh! devant la lune en son plein,
Là-bas, comme un bloc de topaze,
Fous, nous renverser sur les reins,
Riant, battant des mains!
La nuit bruine sur les villes:
Se raser le masque, s’orner
D’un frac deuil, avec art dîner,
Puis, parmi des vierges débiles,
Prendre un air imbécile.
Mal repu des gains machinals,
On dîne; et gonflé d’idéal,
Chacun sirote son idylle,
Ou furtive, ou facile.
Echos des grands soirs primitifs!
Couchants aux flambantes usines,
Rude paix des sols en gésine,
Cri jailli là-bas d’un massif,
Violuptés à vif!
Dégringolant une vallée,
Heurter, dans des coquelicots,
Une enfant bestiale et brûlée,
Qui suce, en blaguant les échos,
De juteux abricots.
Livrer aux langueurs des soirées
Sa toison où du cristal luit,
Pourlécher ses lèvres sucrées,
Nous barbouiller le corps de fruits
Et lutter comme essui!
Un moment, béer, sans rien dire,
Inquiets d’une étoile là-haut;
Puis, sans but, bien gentils satyres,
Nous prendre aux premiers sanglots
Fraternels des crapauds.
Et, nous délèvrant de l’extase,
Oh! devant la lune en son plein,
Là-bas, comme un bloc de topaze,
Fous, nous renverser sur les reins,
Riant, battant des mains!
La nuit bruine sur les villes:
Se raser le masque, s’orner
D’un frac deuil, avec art dîner,
Puis, parmi des vierges débiles,
Prendre un air imbécile.
Jules Laforgue
Complainte des Pianos qu’on entend dans les quartiers aisés
Menez l’âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés!
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles?
– “Préaux des soirs,
Christs des dortoirs!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d’éternels canevas.”
Jolie ou vague? triste ou sage? encore pure?
O jours, tout m’est égal? ou, monde, moi je veux?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles?
A des Roland, à des dentelles?
– “Coeurs en prison,
Lentes saisons!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas!
Couvents gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras.”
Fatales clés de l’être un beau jour apparues;
Psitt! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues;
Ah! pensionnats, théâtres, journaux, romans!
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
– “Rideaux tirés,
Peut-on entrer?
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment! Et lui qui ne vient pas…”
Il viendra! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n’ayant d’autre hôte
Qu’un train-train pavoisé d’estime et de chiffons.
Mourir? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles?
– “Jamais! Jamais!
Si tu savais!
‘Never! Never! If only you knew!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n’est-ce pas?”
Et c’est vrai! l’Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.
La vie est là; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
“– Seul oreiller!
Mur familier!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Que ne suis-je morte à la messe!
O mois, ô linges, ô repas!”
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés!
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles?
– “Préaux des soirs,
Christs des dortoirs!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d’éternels canevas.”
Jolie ou vague? triste ou sage? encore pure?
O jours, tout m’est égal? ou, monde, moi je veux?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles?
A des Roland, à des dentelles?
– “Coeurs en prison,
Lentes saisons!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas!
Couvents gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras.”
Fatales clés de l’être un beau jour apparues;
Psitt! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues;
Ah! pensionnats, théâtres, journaux, romans!
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
– “Rideaux tirés,
Peut-on entrer?
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment! Et lui qui ne vient pas…”
Il viendra! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n’ayant d’autre hôte
Qu’un train-train pavoisé d’estime et de chiffons.
Mourir? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles?
– “Jamais! Jamais!
Si tu savais!
‘Never! Never! If only you knew!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n’est-ce pas?”
Et c’est vrai! l’Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.
La vie est là; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
“– Seul oreiller!
Mur familier!
“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Que ne suis-je morte à la messe!
O mois, ô linges, ô repas!”
Jules Romains
Je sors de ma maison
Je sors de ma maison
Plein de sommeil encore;
Une petite pluie
Trottine sur mes mains.
Mais un reste d’aurore
Qui ne m’était pas dé
M’entoure et se mélange
Au dernier de mes songes;
Et comme le soupir
De quelque bouche heureuse
Un sifflement si pur
Se répand dans le ciel,
Que j’ai le coeur transi
Par la brusque mémoire
Des matins d’autrefois
Ou je partais ainsi.
Le temps de ma jeunesse
Est à demi passé
Déja bien des mensonges
N’abusent plus de moi.
Mais j’ai toujours le même
Émoi surnaturel
Lorsque cette lueur
Éclaire mon départ,
Et que ce même ciel
De matin pluvieux
Refait son cri d’espoir
Que je ne comprends pas.
Plein de sommeil encore;
Une petite pluie
Trottine sur mes mains.
Mais un reste d’aurore
Qui ne m’était pas dé
M’entoure et se mélange
Au dernier de mes songes;
Et comme le soupir
De quelque bouche heureuse
Un sifflement si pur
Se répand dans le ciel,
Que j’ai le coeur transi
Par la brusque mémoire
Des matins d’autrefois
Ou je partais ainsi.
Le temps de ma jeunesse
Est à demi passé
Déja bien des mensonges
N’abusent plus de moi.
Mais j’ai toujours le même
Émoi surnaturel
Lorsque cette lueur
Éclaire mon départ,
Et que ce même ciel
De matin pluvieux
Refait son cri d’espoir
Que je ne comprends pas.
Leconte de Lisle
Le manchy
Sous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.
La cloche de l’église alertement tintait
Le vent de mer berçait les cannes
Comme une grêle d’or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crépitait…
Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
À l’ombre des Bois-Noirs touffus et du Letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;
Tandis qu’un papillon, les deux ailes en fleur,
Teinté d’azur et d’écarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate
En y laissant de sa couleur ;
On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l’oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.
Tu t’en venais ainsi, par les matins si doux,
De la montagne à la grand’messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.
Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
Ô charme de mes premiers rêves !
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.
La cloche de l’église alertement tintait
Le vent de mer berçait les cannes
Comme une grêle d’or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crépitait…
Et tandis que ton pied, sorti de la babouche,
Pendait, rose, au bord du manchy,
À l’ombre des Bois-Noirs touffus et du Letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;
Tandis qu’un papillon, les deux ailes en fleur,
Teinté d’azur et d’écarlate,
Se posait par instants sur ta peau délicate
En y laissant de sa couleur ;
On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l’oreiller,
Et, sous leurs cils mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.
Tu t’en venais ainsi, par les matins si doux,
De la montagne à la grand’messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.
Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
Ô charme de mes premiers rêves !
Leconte de Lisle
Les hurleurs
Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,
La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux.
Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux
La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.
La nuit multipliait ce long gémissement.
Nul astre ne luisait dans l’immensité nue ;
Seule, la lune pâle, en écartant la nue,
Comme une morne lampe oscillait tristement.
Monde muet, marqué d’un signe de colère,
Débris d’un globe mort au hasard dispersé,
Elle laissait tomber de son orbe glacé
Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.
Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,
L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,
Affamait ses lions dans le sable qui fume,
Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.
Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,
Parmi les ossements de bœufs et de chevaux,
De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,
Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.
La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,
L’œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,
Et d’un frisson rapide agités par instants.
L’écume de la mer collait sur leurs échines
De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;
Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,
Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?
Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,
Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J’entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !
La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux.
Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux
La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.
La nuit multipliait ce long gémissement.
Nul astre ne luisait dans l’immensité nue ;
Seule, la lune pâle, en écartant la nue,
Comme une morne lampe oscillait tristement.
Monde muet, marqué d’un signe de colère,
Débris d’un globe mort au hasard dispersé,
Elle laissait tomber de son orbe glacé
Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.
Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,
L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,
Affamait ses lions dans le sable qui fume,
Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.
Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,
Parmi les ossements de bœufs et de chevaux,
De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,
Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.
La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,
L’œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,
Et d’un frisson rapide agités par instants.
L’écume de la mer collait sur leurs échines
De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;
Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,
Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?
Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,
Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J’entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !
Leconte de Lisle
Mille ans après
L’âpre rugissement de la mer pleine d’ombres,
Cette nuit-là, grondait au fond des gorges noires,
Et tout échevelés, comme des spectres sombres, -
De grands brouillards couraient le long des promontoires.
Le vent hurleur rompait en convulsives masses
Et sur les pics aigus éventrait les ténèbres,
Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces
Les bandes de taureaux aux beuglements funèbres.
Semblable à quelque monstre énorme, épileptique,
Dont le poil se hérisse et dont la bave fume,
La montagne, debout dans le ciel frénétique,
Geignait affreusement, le ventre blanc d’écume.
Et j’écoutais, ravi, ces voix désespérées.
Vos divines chansons vibraient dans l’air sonore,
Ô jeunesse, ô désirs, 6 visions sacrées,
Comme un chœur de clairons éclatant à l’aurore !
Hors du gouffre infernal, sans y rien laisser d’elle,
Parmi ces cris et ces angoisses et ces fièvres,
Mon âme en palpitant s’envolait d’un coup d’aile
Vers ton sourire, Ô gloire ! et votre arome, Ô lèvres !
La nuit terrible, avec sa formidable bouche,
Disait : — La vie est douce ; ouvre ses portes closes ! —
Et le vent me disait de son râle farouche :
— Adore ! Absorbe-toi dans la beauté des choses ! —
Voici qu’après mille ans, seul, à travers les âges,
Je retourne, Ô terreur ! à ces heures joyeuses,
Et je n’entends plus rien que les sanglots sauvages
Et l’écroulement sourd des ombres furieuses.
Cette nuit-là, grondait au fond des gorges noires,
Et tout échevelés, comme des spectres sombres, -
De grands brouillards couraient le long des promontoires.
Le vent hurleur rompait en convulsives masses
Et sur les pics aigus éventrait les ténèbres,
Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces
Les bandes de taureaux aux beuglements funèbres.
Semblable à quelque monstre énorme, épileptique,
Dont le poil se hérisse et dont la bave fume,
La montagne, debout dans le ciel frénétique,
Geignait affreusement, le ventre blanc d’écume.
Et j’écoutais, ravi, ces voix désespérées.
Vos divines chansons vibraient dans l’air sonore,
Ô jeunesse, ô désirs, 6 visions sacrées,
Comme un chœur de clairons éclatant à l’aurore !
Hors du gouffre infernal, sans y rien laisser d’elle,
Parmi ces cris et ces angoisses et ces fièvres,
Mon âme en palpitant s’envolait d’un coup d’aile
Vers ton sourire, Ô gloire ! et votre arome, Ô lèvres !
La nuit terrible, avec sa formidable bouche,
Disait : — La vie est douce ; ouvre ses portes closes ! —
Et le vent me disait de son râle farouche :
— Adore ! Absorbe-toi dans la beauté des choses ! —
Voici qu’après mille ans, seul, à travers les âges,
Je retourne, Ô terreur ! à ces heures joyeuses,
Et je n’entends plus rien que les sanglots sauvages
Et l’écroulement sourd des ombres furieuses.