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Poèmes de ce thème

Nostalgie

Jean Cocteau

Jean Cocteau

Adieu faux paradis...

Adieu faux paradis éternel palimpseste
Désordre sans amour.
Adieu la solitude où je menais ma geste
Dans un univers sourd.

J’ai cru jeune pouvoir me mêler a vos rondes
Et bien je me trompais.
Hommes ce n’est pas vous c’est l’écorce du monde
Qui refuse la paix.

A ses obscurs desseins ce monde vous emploie.
Son art vous change en loups
Mais la plupart du temps pour détruire vos joies
Il se passe de vous.

Car la mer n’est pas longue à dévorer des iles
A flageller le deuil
A désorganiser les merveilles fragiles
Qui firent votre orgueil.

L’age est mort pauvre Grèce où naquit du silence
Un illustre cheval
Quand Pallas Athéné penchait contre sa lance
Son profil de métal.

Dans la pourpre des mers Grèce il vous faut descendre
Et faire vos adieux
Et sous un ciel aveugle ajouter votre cendre
A la cendre des dieux.
S’il est une eau d’oubli je veux qu’on m’en avise
Est-il une eau d’oubli?
Mort qui dés ma naissance étes toujours assise
Au chevet de mon lit.

Lorsque pése trop lourd la charge que je porte
Sur la pente du soir
Celle qui n’a besoin d’ouvrir aucune porte
Entre chez moi s’asseoir.

Cette terre aprés tout n’était pas ma patrie
Mes papiers sont des faux.
Qui parle de squeletie à la face pourrie
De suaire et de faux?

Belle et douce voila cette mort qui me soigne
Et sa main dans ma main
Me dit : Ne bouge pas car celui que j’éloigne
Me rencontre en chemin.

Douce et haute attentive aux ressorts de son piège
Pour me prendre vivant.
Je Pinterroge : Mort, aprés où donc irai-je?
— Ou vous étiez avant.

Avant aprés ces mots n’ont pas de sens pour elle.
Mon imbécillité
Vous oblige a les dire ô ma douce ô ma belle
Dame d’éternité.

Soit que je me repose ou que je me promène
Votre contact m’est cher
J’aime a vous procurer une figure humaine
Un costume de chair.

J’aime votre splendeur mal peinte et mal dépeinte
Sous le nom de trépas
O vous qui faussement décrite par la crainte
tes et n’étes pas.

CLAIR-OBSCUR.
Jules Laforgue

Jules Laforgue

Complainte des Pianos qu’on entend dans les quartiers aisés

Menez l’âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés!
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.

Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles?

– “Préaux des soirs,
Christs des dortoirs!

“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d’éternels canevas.”

Jolie ou vague? triste ou sage? encore pure?
O jours, tout m’est égal? ou, monde, moi je veux?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux?

Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles?
A des Roland, à des dentelles?

– “Coeurs en prison,
Lentes saisons!

“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas!
Couvents gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras.”

Fatales clés de l’être un beau jour apparues;
Psitt! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues;
Ah! pensionnats, théâtres, journaux, romans!

Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.

– “Rideaux tirés,
Peut-on entrer?

“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment! Et lui qui ne vient pas…”

Il viendra! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n’ayant d’autre hôte
Qu’un train-train pavoisé d’estime et de chiffons.

Mourir? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles?

– “Jamais! Jamais!
Si tu savais!

‘Never! Never! If only you knew!
“Tu t’en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt’s et tu t’en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n’est-ce pas?”

Et c’est vrai! l’Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.
La vie est là; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d’eau propre baptisé.

Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.

“– Seul oreiller!
Mur familier!

“Tu t’en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss’s et tu t’en vas,
Que ne suis-je morte à la messe!
O mois, ô linges, ô repas!”
Leconte de Lisle

Leconte de Lisle

Les hurleurs

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,
La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux.
Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux
La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.
La nuit multipliait ce long gémissement.
Nul astre ne luisait dans l’immensité nue ;
Seule, la lune pâle, en écartant la nue,
Comme une morne lampe oscillait tristement.
Monde muet, marqué d’un signe de colère,
Débris d’un globe mort au hasard dispersé,
Elle laissait tomber de son orbe glacé
Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.
Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,
L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,
Affamait ses lions dans le sable qui fume,
Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.
Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,
Parmi les ossements de bœufs et de chevaux,
De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,
Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.
La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,
L’œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,
Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,
Et d’un frisson rapide agités par instants.
L’écume de la mer collait sur leurs échines
De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;
Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,
Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?
Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,
Après tant de soleils qui ne reviendront plus,
J’entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !