Agrippa d'Aubigné

Agrippa d'Aubigné

1552–1630 · a vécu 78 ans FR FR

n. 1552-02-08 · m. 1630-05-09

Au tribunal d’amour, apprès mon dernier jour

Au tribunal d’amour, apprès mon dernier jour,
Mon cœur sera porté, diffamé de bruslures,
Il sera exposé, on verra ses blesseures,
Pour cognoistre qui fit un si estrange tour.

A la face et aux yeux de la celeste cour
Où se preuvent les mains innocentes ou pures,
Il seignera sur toy, et compleignant d’injures,
Il demandra justice au juge aveugle Amour.

Tu diras : C’est Venus qui l’a fait par ses ruses,
Ou bien Amour, son filz. En vain telles excuses !
N’accuse point Venus de ses mortels brandons,

Car tu les as fournis de mesches et flammesches,
Et pour les coups de traict qu’on donne aux Cupidons,
Tes yeux en sont les arcs, et tes regards les flesches.
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Poèmes

25

Méditation et prière

Lors qu’au banquet precieux
Je savoure les viandes
Salutaires et friandes
Et des Anges et des Cieux…
. . . . . .

Que ton esprit, ô mon Dieu,
Esprit d’union m’unisse,
Et tout entier me ravisse
De si bas en si haut lieu.

Hausse-moy dessus le rang
De la pauvre humaine race,
Ma chair de ta chair se fasse,
Et mon sang de ton pur sang…
. . . . . .

Que mon cœur enfelonné
Ne s’enfle contre personne :
Donne moy que je pardonne,
Afin d’estre pardonné.

Comme jadis à l’hostie
On arrachait tout le fiel,
Fay que je ne sacrifie
Rien d’amer au Dieu du Ciel.

Nos desirs d’amour…

Nos désirs sont d’amour la dévorante braise,
Sa boutique nos corps, ses flammes nos douleurs,
Ses tenailles nos yeux, et la trempe nos pleurs,
Nos souspirs ses souffletz, et nos sens sa fournaize.

De courroux, ses marteaux, il tourmente nostre aize
Et sur la dureté, il rabbat nos malheurs,
Elle luy sert d’enclume et d’estoffe nos cœurs
Qu’au feu trop violent, de nos pleurs il appaise,

Afin que l’appaisant et mouillant peu à peu
Il brusle d’avantage et rengrege son feu.
Mais l’abondance d’eau peut amortir la flamme.

Je tromperay l’enfant, car pensant m’embraser,
Tant de pleurs sortiront sur le feu qui m’enflame
Qu’il noyera sa fournaise au lieu de l’arroser.

Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile

Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les débats des plus grands, du foible et du vainqueur
De leur doubteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du païs, aux cendres d’une ville,

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scytique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se débattant font leur terre stérile.

Amour, fortune, hélas! appaisez tant de traicts,
Et touchez dans la main d’une amiable paix ;
Je suis celuy pour qui vous faictes tant la guerre.

Assiste, amour, tous jours à mon cruel tourment!
Fortune, appaise toy d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientost ny dispute, ny terre.

Préparatif a la mort

C’est un grand heur en vivant
D’avoir vaincu tout orage,
D’avoir au cours du voyage
Tousjours en poupe le vent :

Mais c’est bien plus de terrir
A la coste désirée,
Et voir sa vie asseurée
Au havre de bien mourir.

Arrière craintes et peurs,
Je ne marque plus ma course
Au Canope, ni à l’Ourse,
Je n’ai souci des hauteurs ;

Je n’espie plus le Nord,
Ni pas une des estoiles,
Je n’ai qu’à baisser les voiles
Pour arriver dans le port.

Si quelqu’un me reprend que mes vers eschauffez

. . . . . .
Si quelqu’un me reprend que mes vers eschauffez
Ne sont rien que de meurtre et de sang estoffez,
Qu’on n’y lit que fureur, que massacre, que rage,
Qu’horreur, malheur, poison, trahison et carnage ;
Je lui respons : Ami, ces mots que tu reprens ;
Sont les vocables d’art de ce que j’entreprens ;
Les flatteurs de l’amour ne chantent que leurs vices,
Que vocables choisis à peindre les delices,
Que miel, que ris, que jeux, amours et passe-temps,
Une heureuse folie à consommer son temps.
Quand j’estois fol heureux (si cet heur est folie,
De rire, aiant sur soi sa maison demolie ;
Si c’est heur d’appliquer son fol entendement
Au doux, laissant l’utile estre sans sentiment,
Lepreux de la cervelle, et rire des misères
Qui accablent le col du païs et des frères),
Je fleurissois comm’ eux de ces mesmes propos,
Quand par l’oisiveté je perdois le repos.
Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style.
Cueillons des fruicts amers desquels il est fertile.
Non, il n’est plus permis sa veine desguiser :
La main peut s’endormir, non l’ame reposer.

. . . . . .
Fuyez, Loths, de Sodome et Gomorre bruslantes
N'ensevelissez pas vos ames innocentes
Avec ces reprouvez : car combien que vos yeux
Ne froncent le sourcil encontre les hauts cieux,
Combien qu’avec les rois vous ne hochiez la teste
Contre le Ciel esmeu, armé de la tempeste,
Pource que des tyrans le support vous tirez,
Pource qu’ils sont de vous, comme dieux, adorez,
Lorsqu’ils veullent au pauvre et au juste mesfaire,
Vous estes compagnons du mesfaict pour vous taire.
Lorsque le fils de Dieu, vengeur de son mespris,
Viendra pour vendanger de ces rois les esprits,
De sa verge de fer brisant, espouvantable,
Ces petits dieux enflez en la terre habitable,
Vous y serez compris. Comme, lors que l’esclat
D'un foudre exterminant vient renverser à plat
Les chesnes resistans et les cèdres superbes,
Vous verrez là-dessous les plus petites herbes,
La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau,
En son nid l’escurieu, en son aire l’oyseau,
Sous ce daix qui changeoit les gresles en rosée,
La bauge du sanglier, du cerf la reposée,
La ruche de l’abeille et la loge au berger,
Avoir eu part à l’ombre, avoir part au danger.
. . . . . .

Stances

Liberté douce et gratieuse,
Des petis animaux le plus riche trésor,
Ha liberté, combien tu es plus precieuse
Ni que les perles ni que l’or !
Suivant par les bois à la chasse
Les escureux sautans, moy qui estois captif,
Envieux de leur bien, leur malheur je prochasse,
Et en pris un entier et vif.
J’en fis present à ma mignonne
Qui lui tressa de soie un cordon pour prison ;
Mais les frians appas du sucre qu’on luy donne
Luy sont plus mortelz que poison.
Les mains de neige qui le lient,
Les attraians regars qui le vont decepvant
Plustot obstinement à la mort le convient
Qu’estre prisonnier et vivant.
Las ! comment ne suis-je semblable
Au petit escurieu qui estant arresté
Meurt de regretz sans fin et n’a si agréable
Sa vie que sa liberté.
O douce fin de triste vie
De ce cueur qui choisist sa mort pour les malheurs,
Qui pour les surmonter sacrifie sa vie
Au regret des champs et des fleurs !
Ainsi apres mille batailles,
Vengeans leur liberté on a veu les Romains
Planter leurs chauds poignards en leurs vives entrailles,
Se guerir pour estre inhumains.
Mais tant s’en fault que je ruine
Ma vie et ma prison qu’elle me plaist si fort,
Qu’en riant je gazouille, ainsi que fait le cigne,
Les douces chansons de ma mort.

Stances

Pleurez avec moi tendres fleurs,
Aportez, ormeaux, les rosees
De vos mignardes espousees,
Meslez vos pleurs avec les pleurs
De moy desolé qui ne puis
Pleurer autant que j’ay d’ennuis !

Pleurez aussi, aube du jour :
Belle Aurore, je vous convie
A mesler une doulce pluye
Parmi les pleurs de mon amour,
D’un amour pour qui je ne puis
Trouver tant de pleurs que d’ennuis !

Cignes mourans, à ceste foys
Quittez la Touvre Eugoumoisine
Et meslez la plainte divine
Et l’aer de vos divines voys,
Avec moy chetif qui ne puis
Pleurer autant que j’ay d’ennus !

Oiseaux qui languissez marris,
Et vous, Tourterelles fachees,
Ne comptez aux branches sechees
Le veuvage de vos maris
Et pleurez pour moy qui ne puis
Pleurer autant que j’ay d’ennuis !

Pleurez, o rochers, mes douleurs
De vos argentines fonteines
Pour moy qui souffre plus de peines
Que je ne puis trouver de pleurs,
Pour moy douloureux qui ne puis
Pleurer autant que j’ay d’ennuis !

Stances

…ÔJ’ayme à voir de beautez la branche deschargée,
A fouller le feuillage estendu par l’effort
D’automne, sans espoir leur couleur orangée
Me donne pour plaisir l’ymage de la mort.

Un éternel horreur, une nuit éternelle
M’enpesche de fuir et de sortir dehors :
Que de l’air courroucé une guerre cruelle,
Ainsi comme l’esprit, m’enprisonne le cors!

Jamais le cler soleil ne raionne ma teste,
Que le ciel impiteux me refuse son œil,
S’il pleut qu’avec la pluie il crève de tempeste,
Avare du beau temps et jaloux du soleil.

Mon estre soit yver et les saisons troublées,
De mes afflictions se sente l’univers,
Et l’oubly oste encor’ à mes pennes doublées
L’usage de mon lut et celuy de mes vers.

Ainsi comme le temps frissonnera sans cesse
Un printemps de glaçons et tout l’an orageux,
Ainsi hors de saison une froide vieillesse
Dès l’esté de mes ans neige sur mes cheveux.

Si quelque fois poussé d’une âme impatiente
Je vois précipitant mes fureurs dans les bois,
M’eschauffant sur la mort d’une beste innocente,
Ou effraiant les eaux et les montz de ma voix,

Mille oiseaux de nuit, mille chansons mortelles
M’environnent, vollans par ordre sur mon front :
Que l’air en contrepoix fasché de mes querelles
Soit noircy de hiboux et de corbeaux en ront.

Les herbes sécheront soubz mes pas, à la veue
Des misérables yeux dont les tristes regars
Feront tomber les fleurs et cacher dans la nue
La lune et le soleil et les astres espars.

Ma présence fera dessécher les fontaines
Et les oiseaux passans tomber mortz à mes pieds,
Estouffez de l’odeur et du vent de mes peines :
Ma peine estouffe moy, comme ilz sont étouffez !…

Vision funèbre de suzanne

. . . . . .
En vain des mains je veux
Prendre ce vent leger, cest ombre et ce nuage :
Ame fuyarde, tourne encore ces beaux yeux,
Tourne à mes cris piteux l’oreille et le visage,
Pour entendre ces vœuz.

J’aracheray mon œil
S’il voyt une beauté, mon cœur s’il la desire,
Je banys mon esprit s’il veut quitter le dueil,
Mon ame, si mon ame un seul soupir souspire
En baizant le cercueil.

A quoy cet euil qui luit
S’il ne m’aproche ? à quoy ces bras s’ilz ne m’accolent ?
Helas ! elle s’eslogne et s’enleve et s’en fuit,
Pareill’ aux vens legers et aux songes qui volent
Au vague de la nuit !

À l’éclair violent de ta face divine…

À l’éclair violent de ta face divine,
N’étant qu’homme mortel, ta céleste beauté
Me fit goûter la mort, la mort et la ruine,
Pour de nouveau venir à l’immortalité.

Ton feu divin brûla mon essence mortelle,
Ton céleste m’éprit et me ravit aux Cieux,
Ton âme était divine et la mienne fut telle :
Déesse, tu me mis au rang des autres Dieux.

Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie
Pour cueillir sans la mort l’immortelle beauté,
J’ai vécu de nectar, j’ai sucé l’ambroisie,
Savourant le plus doux de la divinité.

Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie,
J’ai des autels fumants comme les autres Dieux,
Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie
Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux.

Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche,
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux,
Tandis que j’ai cueilli le baiser et la couche
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux.

Ces humains aveuglés, envieux me font guerre
Dressant contre le ciel l’échelle : ils ont monté,
Mais de mon Paradis je méprise leur terre
Et le ciel ne m’est rien au prix de ta beauté.

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