Astres cruels, et vous dieux inhumains…
Astres cruels, et vous dieux inhumains,
Ciel envieux, et marâtre nature,
Soit que par ordre ou soit qu’à l’aventure
Voise le cours des affaires humains,
Pourquoi jadis ont travaillé vos mains
À façonner ce monde qui tant dure ?
Ou que ne fut de matière aussi dure
Le brave front de ces palais romains ?
Je ne dis plus la sentence commune,
Que toute chose au-dessous de la lune
Est corrompable et sujette à mourir :
Mais bien je dis (et n’en veuille déplaire
À qui s’efforce enseigner le contraire)
Que ce Grand Tout doit quelquefois périr.
Autre baiser
Quand ton col de couleur de rose
Se donne à mon embrassement,
Et ton œil languist doulcement
D’une paupiere à demy close,
Mon ame se fond du desir
Dont elle est ardentement pleine,
Et ne peult souffrir à grand’peine
La force d’un si grand plaisir.
Puis quand j’approche de la tienne
Ma levre, et que si près je suis,
Que la fleur recuillir je puis
De ton haleine Ambrosienne :
Quand le souspir de ces odeurs,
Ou noz deux langues qui se jouënt
Moitement folastrent et nouënt.
Evente nos doulces ardeurs,
Il me semble estre assis à table
Avec les Dieux, tant suis heureux.
Et boire à longs traicts savoureux
Leur doulx breuvage delectable.
Si le bien qui au plus grand bien
Est plus prochain, prendre on me laisse,
Pourquoy ne permets-tu, maistresse,
Qu’encores le plus grand soit mien ?
As-tu peur que la jouissance
D’un si grand heur me face Dieu,
Et que sans toy je vole au lieu
D’eternelle resjouissance ?
Belle, n’aye peur de cela,
Par tout où sera ta demeure,
Mon ciel jusqu’à tant que je meure.
Et mon paradis sera là.
Comme le champ semé en verdure foisonne
Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant,
Du tuyau se hérisse en épi florissant,
D’épi jaunit en grain que le chaud assaisonne :
Et comme en la saison le rustique moissonne
Les ondoyants cheveux du sillon blondissant,
Les met d’ordre en javelle, et du blé jaunissant
Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne :
Ainsi de peu à peu crût l’empire Romain,
Tant qu’il fut dépouillé par la Barbare main,
Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,
Que chacun va pillant : comme on voit le glaneur
Cheminant pas à pas recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.
Comme le marinier, que le cruel orage
Comme le marinier, que le cruel orage
A long temps agité dessus la haulte mer,
Ayant finablement à force de ramer
Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
Et quelqu’autre bien loing, au danger d’abysmer
En vain tendre les mains vers le front du rivage :
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté
Tu regardes la mer, et vois en seureté
De mille tourbillons son onde renversee :
Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,
Et vois ton Dubellay à la mercy du vent
Assis au gouvernail dans une nef persee.
Comme on passe en été le torrent sans danger
Comme on passe en été le torrent sans danger,
Qui soulait en hiver être roi de la plaine,
Et ravir par les champs d’une fuite hautaine
L’espoir du laboureur et l’espoir du berger :
Comme on voit les couards animaux outrager
Le courageux lion gisant dessus l’arène,
Ensanglanter leurs dents, et d’une audace vaine
Provoquer l’ennemi qui ne se peut venger :
Et comme devant Troie on vit des Grecs encor
Braver les moins vaillants autour du corps d’Hector
Ainsi ceux qui jadis soulaient, à tête basse,
Du triomphe Romain la gloire accompagner,
Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace,
Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner.
Contre les poètes envieux
. . . . . .
Volez, bienheureux oiseaux,
Messagers de la victoire
Sur les eternelles eaux
Des filles de la Memoire.
Je voy venir la gent noire.
Mile corbeaux envieux,
Qui du bord oblivieux
Et des chaulx rivages Mores
Icy revolans encores,
Troublent d’un son eclattant
Les nouveaux Cignes, qui ores
Par la France vont chantant.
. . . . . .
D’où vient ce plumage blanc,
Qui ma forme premiere emble ?
Desja l’un et l’autre flanc
Dessous une aele me tremble.
Nouveau Cigne, ce me semble,
Je remply l’air de mes criz.
Mes aeles sont mes ecriz,
Et je porte par le monde
La memoire vagabonde
De mon Prince non pareil,
Des l’Aurore jusq’à l’onde
Où se baigne le Soleil.
D’un vanneur de blé aux vents
À vous troupe légère,
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
Doucement ébranlez,
J’offre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes,
Et ces rosés ici,
Ces vermeillettes rosés,
Tout fraîchement écloses,
Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine
Éventez cette plaine,
Éventez ce séjour :
Cependant que j’ahanne
À mon blé que je vanne
À la chaleur du jour.
Déjà la nuit en son parc amassait
Déjà la nuit en son parc amassait
Un grand troupeau d’étoiles vagabondes,
Et, pour entrer aux cavernes profondes,
Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait ;
Déjà le ciel aux Indes rougissait,
Et l’aube encor de ses tresses tant blondes
Faisant grêler mille perlettes rondes,
De ses trésors les prés enrichissait :
Quand d’occident, comme une étoile vive,
Je vis sortir dessus ta verte rive,
O fleuve mien ! une nymphe en riant.
Alors, voyant cette nouvelle Aurore,
Le jour honteux d’un double teint colore
Et l’Angevin et l’Indique orient.
Du retour du printemps
De l’hyver la triste froydure
Va sa rigueur adoucissant,
Et des eaux l’ecorce tant dure
Au doulx zephire amolissant.
Les oyzeaux par les boys
Ouvrent à cete foys
Leurs gosiers etreciz,
Et plus soubz durs glassons
Ne sentent les poissons
Leurs manoirs racourciz.
La froide humeur des montz chenuz
Enfle deja le cours des fleuves,
Deja les cheveux sont venuz
Aux forestz si longuement veufves.
La terre au ciel riant
Va son teint variant
De mainte couleur vive :
Le ciel (pour luy complaire)
Orne sa face claire
De grand’ beauté nayve.
Venus ose ja sur la brune
Mener danses gayes et cointes
Aux pasles rayons de la lune,
Ses Grâces aux Nymphes bien jointes.
Maint Satyre outraigeux,
Par les boys umbraigeux,
Ou du haut d’un rocher,
(Quoy que tout brusle et arde)
Etonné les regarde,
Et n’en ose approcher.
. . . . . .
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,
Qu’il n’estoit rien plus doulx que voir encor’ un jour
Fumer sa cheminee, et apres long sejour
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
Je me resjouissois d’estre eschappé au vice,
Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
Las, mais apres l’ennuy de si longue saison,
Mille souciz mordans je trouve en ma maison,
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
Adieu donques (Dorat) je suis encor’ Romain,
Si l’arc que les neuf Sœurs te meirent en la main
Tu ne me preste icy, pour faire ma vengeance.