Poèmes de ce thème
Émotions et sentiments
Jean Amrouche
Connais-tu la nouvelle?...
a Germaine Chabrolin
Ma chère, connais-tu la nouvelle ?
Par Sidi Aich,
Par Sidi Aich,
Ton mari marchande une femme
Qui lui donnera un garçon,
Qui un garcgon lui donnera.
Celle qui vient sera la maitresse,
Et toi tu seras sa servante,
Et toi servante tu seras.
Et débrouille-toi!
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants & danser, XIT
Ma chère, connais-tu la nouvelle ?
Par Sidi Aich,
Par Sidi Aich,
Ton mari marchande une femme
Qui lui donnera un garçon,
Qui un garcgon lui donnera.
Celle qui vient sera la maitresse,
Et toi tu seras sa servante,
Et toi servante tu seras.
Et débrouille-toi!
CHANTS BERBERES DE KABYLIE, Chants & danser, XIT
Jean Cocteau
Adieu faux paradis...
Adieu faux paradis éternel palimpseste
Désordre sans amour.
Adieu la solitude où je menais ma geste
Dans un univers sourd.
J’ai cru jeune pouvoir me mêler a vos rondes
Et bien je me trompais.
Hommes ce n’est pas vous c’est l’écorce du monde
Qui refuse la paix.
A ses obscurs desseins ce monde vous emploie.
Son art vous change en loups
Mais la plupart du temps pour détruire vos joies
Il se passe de vous.
Car la mer n’est pas longue à dévorer des iles
A flageller le deuil
A désorganiser les merveilles fragiles
Qui firent votre orgueil.
L’age est mort pauvre Grèce où naquit du silence
Un illustre cheval
Quand Pallas Athéné penchait contre sa lance
Son profil de métal.
Dans la pourpre des mers Grèce il vous faut descendre
Et faire vos adieux
Et sous un ciel aveugle ajouter votre cendre
A la cendre des dieux.
S’il est une eau d’oubli je veux qu’on m’en avise
Est-il une eau d’oubli?
Mort qui dés ma naissance étes toujours assise
Au chevet de mon lit.
Lorsque pése trop lourd la charge que je porte
Sur la pente du soir
Celle qui n’a besoin d’ouvrir aucune porte
Entre chez moi s’asseoir.
Cette terre aprés tout n’était pas ma patrie
Mes papiers sont des faux.
Qui parle de squeletie à la face pourrie
De suaire et de faux?
Belle et douce voila cette mort qui me soigne
Et sa main dans ma main
Me dit : Ne bouge pas car celui que j’éloigne
Me rencontre en chemin.
Douce et haute attentive aux ressorts de son piège
Pour me prendre vivant.
Je Pinterroge : Mort, aprés où donc irai-je?
— Ou vous étiez avant.
Avant aprés ces mots n’ont pas de sens pour elle.
Mon imbécillité
Vous oblige a les dire ô ma douce ô ma belle
Dame d’éternité.
Soit que je me repose ou que je me promène
Votre contact m’est cher
J’aime a vous procurer une figure humaine
Un costume de chair.
J’aime votre splendeur mal peinte et mal dépeinte
Sous le nom de trépas
O vous qui faussement décrite par la crainte
tes et n’étes pas.
CLAIR-OBSCUR.
Désordre sans amour.
Adieu la solitude où je menais ma geste
Dans un univers sourd.
J’ai cru jeune pouvoir me mêler a vos rondes
Et bien je me trompais.
Hommes ce n’est pas vous c’est l’écorce du monde
Qui refuse la paix.
A ses obscurs desseins ce monde vous emploie.
Son art vous change en loups
Mais la plupart du temps pour détruire vos joies
Il se passe de vous.
Car la mer n’est pas longue à dévorer des iles
A flageller le deuil
A désorganiser les merveilles fragiles
Qui firent votre orgueil.
L’age est mort pauvre Grèce où naquit du silence
Un illustre cheval
Quand Pallas Athéné penchait contre sa lance
Son profil de métal.
Dans la pourpre des mers Grèce il vous faut descendre
Et faire vos adieux
Et sous un ciel aveugle ajouter votre cendre
A la cendre des dieux.
S’il est une eau d’oubli je veux qu’on m’en avise
Est-il une eau d’oubli?
Mort qui dés ma naissance étes toujours assise
Au chevet de mon lit.
Lorsque pése trop lourd la charge que je porte
Sur la pente du soir
Celle qui n’a besoin d’ouvrir aucune porte
Entre chez moi s’asseoir.
Cette terre aprés tout n’était pas ma patrie
Mes papiers sont des faux.
Qui parle de squeletie à la face pourrie
De suaire et de faux?
Belle et douce voila cette mort qui me soigne
Et sa main dans ma main
Me dit : Ne bouge pas car celui que j’éloigne
Me rencontre en chemin.
Douce et haute attentive aux ressorts de son piège
Pour me prendre vivant.
Je Pinterroge : Mort, aprés où donc irai-je?
— Ou vous étiez avant.
Avant aprés ces mots n’ont pas de sens pour elle.
Mon imbécillité
Vous oblige a les dire ô ma douce ô ma belle
Dame d’éternité.
Soit que je me repose ou que je me promène
Votre contact m’est cher
J’aime a vous procurer une figure humaine
Un costume de chair.
J’aime votre splendeur mal peinte et mal dépeinte
Sous le nom de trépas
O vous qui faussement décrite par la crainte
tes et n’étes pas.
CLAIR-OBSCUR.
Jean Cocteau
Fleuves qui deroulez....
Fleuves qui déroulez un cortège de vaches
Vaches dont l’œil voyage au fond des lourdes mers
Fleurs dont l’Ame cruelle organise les taches
Miroirs qui détestez qu’on vous passe au travers.
Salle des pas perdus, portes de la justice
Chambres owt l’accusé se change en innocent,
Embellissez vos cours (vous me rendrez service)
De ces géraniums qui décorent mon sang.
Décorez-vous. Mentez. Menez de gloire en gloire
Les victimes du bouc qui trompe le troupeau.
Je ne veux même pas vivre dans la mémoire
De la fille aux huit sœurs drapée en son drapeau.
Je crache sur vos lys, vos robes d’innocence,
Sur les bustes du pare de la célébrité.
Je suis, figurez-vous, moins bête qu’on ne pense
Et pour dormir me tourne de l’autre cété.
eoovrereeeee eee eeeereeeeeseeereeeereseeeeeseeseeeseeeeeeeeeeee
Vaches dont l’œil voyage au fond des lourdes mers
Fleurs dont l’Ame cruelle organise les taches
Miroirs qui détestez qu’on vous passe au travers.
Salle des pas perdus, portes de la justice
Chambres owt l’accusé se change en innocent,
Embellissez vos cours (vous me rendrez service)
De ces géraniums qui décorent mon sang.
Décorez-vous. Mentez. Menez de gloire en gloire
Les victimes du bouc qui trompe le troupeau.
Je ne veux même pas vivre dans la mémoire
De la fille aux huit sœurs drapée en son drapeau.
Je crache sur vos lys, vos robes d’innocence,
Sur les bustes du pare de la célébrité.
Je suis, figurez-vous, moins bête qu’on ne pense
Et pour dormir me tourne de l’autre cété.
eoovrereeeee eee eeeereeeeeseeereeeereseeeeeseeseeeseeeeeeeeeeee
Jean Cocteau
Pauvre jean
On réussit le tour
Grice au noeud de cravate.
Jamais un acrobate
Ne tombe dans la cour.
Le cygne dit à l’ane:
Si vous avez une ame,
Mourez mélodieux.
L’aveugle devint sourd
Et il y voyait mieux.
On dit à ce jeune homme:
Mon beau convalescent,
Vous n’avez pas de barbe,
Tournez-vous contre un arbre
Et comptez jusqu’a cent.
Quand il releva son visage,
Il n’eut pas la force de crier;
Car les uns étaient en voyage
Et les autres s’étaient mariés.
Grice au noeud de cravate.
Jamais un acrobate
Ne tombe dans la cour.
Le cygne dit à l’ane:
Si vous avez une ame,
Mourez mélodieux.
L’aveugle devint sourd
Et il y voyait mieux.
On dit à ce jeune homme:
Mon beau convalescent,
Vous n’avez pas de barbe,
Tournez-vous contre un arbre
Et comptez jusqu’a cent.
Quand il releva son visage,
Il n’eut pas la force de crier;
Car les uns étaient en voyage
Et les autres s’étaient mariés.
Jean de La Fontaine
Le Coche et la Mouche
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu.
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
Une mouche survient, et des chevaux s’approche,
Prétend les animer par son bourdonnement,
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine,
S’assied sur le timon, sur le nez du cocher.
Aussitôt que le char chemine,
Et qu’elle voit les gens marcher,
Elle s’en attribue uniquement la gloire,
Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
Le moine disait son bréviaire :
Il prenait bien son temps ! Une femme chantait :
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail, le coche arrive au haut :
« Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt :
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine. »
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S’introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu.
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
Une mouche survient, et des chevaux s’approche,
Prétend les animer par son bourdonnement,
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
Qu’elle fait aller la machine,
S’assied sur le timon, sur le nez du cocher.
Aussitôt que le char chemine,
Et qu’elle voit les gens marcher,
Elle s’en attribue uniquement la gloire,
Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
Le moine disait son bréviaire :
Il prenait bien son temps ! Une femme chantait :
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail, le coche arrive au haut :
« Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt :
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine. »
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S’introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.
Jean de La Fontaine
Le Lièvre et la Tortue
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l’animal léger :
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
— Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait ; et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire,
J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s’évertue,
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l’emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l’animal léger :
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
— Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait ; et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire,
J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s’évertue,
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l’emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »
Jean de La Fontaine
Le songe d’un habitant du Mogol
Jadis certain mogol vit en songe un vizir
Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir
Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux,
Qui touchait de pitié même les malheureux.
Le cas parut étrange et contre l’ordinaire :
Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l’affaire.
L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point :
Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
Acquis tant soit peu d’habitude,
C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour,
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie,
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Aux champs élysiens possesseur d’un plaisir
Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré de feux,
Qui touchait de pitié même les malheureux.
Le cas parut étrange et contre l’ordinaire :
Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
Il se fit expliquer l’affaire.
L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point :
Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
Acquis tant soit peu d’habitude,
C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour,
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie,
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Jean de La Fontaine
Les Amours de Psyché et de Cupidon
… Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas, viens-t-en loger chez moi ;
Tu n’y seras pas sans emploi.
J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.
Viens donc ; et de ce bien, ô douce Volupté,
Veux-tu savoir du vrai la mesure certaine ?
Il m’en faut tout au moins un siècle bien compté ;
Car trente ans, ce n’est pas la peine.
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas, viens-t-en loger chez moi ;
Tu n’y seras pas sans emploi.
J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.
Viens donc ; et de ce bien, ô douce Volupté,
Veux-tu savoir du vrai la mesure certaine ?
Il m’en faut tout au moins un siècle bien compté ;
Car trente ans, ce n’est pas la peine.
Jean de La Fontaine
Les deux amis
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa :
L’un ne possedoit rien qui n’appartinst à l’autre.
Les amis de ce païs-là
Valent bien, dit-on, ceux du nostre.
Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du Soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avoit touché le seüil de ce palais.
L’amy couché s’estonne ; il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme.
N’auriez-vous point perdu tout vostre argent au jeu ?
En voicy ; s’il vous est venu quelque querelle,
J’ay mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toûjours seul ? Une esclave assez belle
Estoit à mes costez : voulez-vous qu’on l’appelle ?
— Non, dit l’amy, ce n’est ny l’un ny l’autre poinct :
Je vous rend grace de ce zele.
Vous m’estes en dormant un peu triste apparu ;
J’ay craint qu’il ne fust vrai, je suis viste accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimoit le mieux ? que t’en semble, Lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un amy veritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de vostre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les luy découvrir vous-mesme.
Un songe, un rien, tout luy fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
L’un ne possedoit rien qui n’appartinst à l’autre.
Les amis de ce païs-là
Valent bien, dit-on, ceux du nostre.
Une nuit que chacun s’occupoit au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du Soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avoit touché le seüil de ce palais.
L’amy couché s’estonne ; il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paroissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme.
N’auriez-vous point perdu tout vostre argent au jeu ?
En voicy ; s’il vous est venu quelque querelle,
J’ay mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toûjours seul ? Une esclave assez belle
Estoit à mes costez : voulez-vous qu’on l’appelle ?
— Non, dit l’amy, ce n’est ny l’un ny l’autre poinct :
Je vous rend grace de ce zele.
Vous m’estes en dormant un peu triste apparu ;
J’ay craint qu’il ne fust vrai, je suis viste accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimoit le mieux ? que t’en semble, Lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un amy veritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de vostre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les luy découvrir vous-mesme.
Un songe, un rien, tout luy fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
Jean de La Fontaine
Les deux Coqs
Deux Coqs vivaient en paix ; une poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée,
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint :
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d’une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu’un rival tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
Et s’exerçant contre les vents
S’armait d’une jalouse rage.
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S’alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
Enfin par un fatal retour
Son rival autour de la poule
S’en revint faire le coquet :
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille.
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée,
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint :
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage.
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
Plus d’une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut.
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu’un rival tout fier de sa défaite
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage.
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
Et s’exerçant contre les vents
S’armait d’une jalouse rage.
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S’alla percher, et chanter sa victoire.
Un Vautour entendit sa voix :
Adieu les amours et la gloire.
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
Enfin par un fatal retour
Son rival autour de la poule
S’en revint faire le coquet :
Je laisse à penser quel caquet,
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups ;
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille.
Jean de La Fontaine
Livre 6 — Épilogue
Bornons ici cette carrière.
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d’épuiser une matière,
On n’en doit prendre que la fleur.
Il s’en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d’haleine,
Pour fournir à d’autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets ;
Il faut contenter son envie.
Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
À peindre ses malheurs et ses félicités :
J’y consens ; peut-être ma veine
En sa faveur s’échauffera.
Heureux si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera !
Les longs ouvrages me font peur.
Loin d’épuiser une matière,
On n’en doit prendre que la fleur.
Il s’en va temps que je reprenne
Un peu de forces et d’haleine,
Pour fournir à d’autres projets.
Amour, ce tyran de ma vie,
Veut que je change de sujets ;
Il faut contenter son envie.
Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
À peindre ses malheurs et ses félicités :
J’y consens ; peut-être ma veine
En sa faveur s’échauffera.
Heureux si ce travail est la dernière peine
Que son époux me causera !
Jean de Sponde
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
En me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien altéré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Deesses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujet nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et lui de l’avoir veuë.
Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
En me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
L’infini mouvement de mes roulants ennuis
M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens deschiré !
Et l’esclat de mon ame est si bien altéré
Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Deesses nous ont tramé tout nostre sort
Mais pour divers sujet nous trouvons mesme mort
Moy de ne la voir point, et lui de l’avoir veuë.
Jean Moréas
Je me compare aux morts, à la source tarie
Je me compare aux morts, à la source tarie,
A l’obscur horizon,
A la fleur effeuillée, à la feuille pourrie
Sur un pâle gazon,
A l’arbre qu’on abat dans un bois sans verdure
Pour former un cercueil,
Aux brouillards de l’hiver, à toute la nature
De tristesse et de deuil.
Mais ne suis-je plutôt à l’Océan semblable,
Qui, toujours florissant,
Laisse le vol du temps passer, et sur le sable
Écume en gémissant ?
A l’obscur horizon,
A la fleur effeuillée, à la feuille pourrie
Sur un pâle gazon,
A l’arbre qu’on abat dans un bois sans verdure
Pour former un cercueil,
Aux brouillards de l’hiver, à toute la nature
De tristesse et de deuil.
Mais ne suis-je plutôt à l’Océan semblable,
Qui, toujours florissant,
Laisse le vol du temps passer, et sur le sable
Écume en gémissant ?
Jean Moréas
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit
Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
Que fait mon cœur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
Pour dormir dans ton amertume.
Jean Moréas
Stances
Les morts m’écoutent seuls, j’habite les tombeaux;
Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux;
Sans récolter jamais je laboure et je sème.
Je ne me plaindrai pas: qu’importe l’Aquilon,
L’opprobre et le mépris, la face de l’injure!
Puisque quand je te touche, ô lyre d’Apollon,
Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure?
Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux;
Sans récolter jamais je laboure et je sème.
Je ne me plaindrai pas: qu’importe l’Aquilon,
L’opprobre et le mépris, la face de l’injure!
Puisque quand je te touche, ô lyre d’Apollon,
Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure?
Jean Passerat
Ode
De toute amoureuse poursuite
Quelque plaisir l’on peut tirer :
Mais ce plaisir traine à sa suite
Un penser pour nous martyrer.
Qui a ce bien de voir sa dame
Son œil y prent un doux repas :
Le baiser peut rappeler l’ame
De l’amant prochain du trespas.
Le devis l’esprit reconforte,
Tant peut un gracieus propos :
Le seul penser jamais n’apporte
Aux amoureus aucun repos.
Toujours de sa griffe pointuë
Il me serre, et me pince fort :
Toujours de mille morts me tuë,
Et je renais après ma mort.
O penser, qui si fort me grefves,
Et de souci mon ame pais :
Donne moy au moins quelques trefves,
Si tu ne veus aucunes pais.
Fils d’Amour, esbranle tes ailes,
Va penser, va pour moy parler
A la plus belle des plus belles,
Puisque mon pied n’y peut aller.
Bien propre à tel message faire,
Quand là tu seras arrivé,
Di luy, fidèle secretaire,
Tout mon secret le plus privé.
Je te supplie en recompense
De ce mal dont tu me poursuis
De faire en sorte qu’elle pense
A quelques uns de mes ennuis.
Remonstre luy la peine dure,
L’angoisse amere, et le tourment
Qu’un miserable amant endure
Loing de son cœur si longuement.
Si tost que mon visage blesme
Recouvrera sa guérison,
Di qu’après toi j’yrai moy-mesme
Chercher mon cœur en sa prison.
Quelque plaisir l’on peut tirer :
Mais ce plaisir traine à sa suite
Un penser pour nous martyrer.
Qui a ce bien de voir sa dame
Son œil y prent un doux repas :
Le baiser peut rappeler l’ame
De l’amant prochain du trespas.
Le devis l’esprit reconforte,
Tant peut un gracieus propos :
Le seul penser jamais n’apporte
Aux amoureus aucun repos.
Toujours de sa griffe pointuë
Il me serre, et me pince fort :
Toujours de mille morts me tuë,
Et je renais après ma mort.
O penser, qui si fort me grefves,
Et de souci mon ame pais :
Donne moy au moins quelques trefves,
Si tu ne veus aucunes pais.
Fils d’Amour, esbranle tes ailes,
Va penser, va pour moy parler
A la plus belle des plus belles,
Puisque mon pied n’y peut aller.
Bien propre à tel message faire,
Quand là tu seras arrivé,
Di luy, fidèle secretaire,
Tout mon secret le plus privé.
Je te supplie en recompense
De ce mal dont tu me poursuis
De faire en sorte qu’elle pense
A quelques uns de mes ennuis.
Remonstre luy la peine dure,
L’angoisse amere, et le tourment
Qu’un miserable amant endure
Loing de son cœur si longuement.
Si tost que mon visage blesme
Recouvrera sa guérison,
Di qu’après toi j’yrai moy-mesme
Chercher mon cœur en sa prison.
Jean Passerat
Ode en vers saphiques et adoniques et ensemble rythmée
On demande en vain que la serve raison
Rompe pour sortir l’amoureuse prison :
Plus je veux briser le lien de Cypris,
Plus je me voy pris.
L’esprit insensé ne se paist que d’ennuis,
Plaintes et sanglots : ne repose les nuits,
Pour guarir ces maux, que l’aveugle vainqueur
Sorte de mon cœur,
Pren pitié des tiens, tire hors de mon flanc
Tant de traits lancés, enyvrés de mon sang.
Moindre soit l’ardeur de ton aspre flambeau,
Archerot oyseau.
Ou, si mon tourment renouvelle toujours,
Il me faut trancher le filet de mes jours.
Sur ce traistre Enfant je seray le plus fort
Quand je seray mort.
Rompe pour sortir l’amoureuse prison :
Plus je veux briser le lien de Cypris,
Plus je me voy pris.
L’esprit insensé ne se paist que d’ennuis,
Plaintes et sanglots : ne repose les nuits,
Pour guarir ces maux, que l’aveugle vainqueur
Sorte de mon cœur,
Pren pitié des tiens, tire hors de mon flanc
Tant de traits lancés, enyvrés de mon sang.
Moindre soit l’ardeur de ton aspre flambeau,
Archerot oyseau.
Ou, si mon tourment renouvelle toujours,
Il me faut trancher le filet de mes jours.
Sur ce traistre Enfant je seray le plus fort
Quand je seray mort.
Jean Racine
Acte IV, Scène 6. — Phèdre, Œnone
PHEDRE
Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale.
ŒNONE
Comment ?
PHEDRE
Hippolyte aime, et je n’en puis douter.
Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter,
Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,
Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,
Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.
ŒNONE
Aricie ?
PHEDRE
Ah ! douleur non encore éprouvée !
À quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes yeux, l’horreur de mes remords,
Et d’un refus cruel l’insupportable injure
N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure.
Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?
Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence.
Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul Dieu que j’osais implorer.
J’attendais le moment où j’allais expirer ;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir ;
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.
ŒNONE
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.
PHEDRE
Ils s’aimeront toujours.
Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée !
Ils bravent la fureur d’une amante insensée.
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m’outrage,
Œnone. Prends pitié de ma jalouse rage.
Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux
Contre un sang odieux réveiller les courroux.
Qu’il ne se borne pas à des peines légères :
Le crime de la sœur passe celui des frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je ? Où ma raison va-t-elle s’égarer ?
Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j’implore !
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !
Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure.
Je respire à la fois l’inceste et l’imposture.
Mes homicides mains, promptes à me venger,
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! et je vis ? et je soutiens la vue
De ce sacré Soleil dont je suis descendue ?
J’ai pour aïeul le père et le maître des Dieux ;
Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux.
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ? Mon père y tient l’urne fatale ;
Le Sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains :
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu’il verra sa fille à ses yeux présentée,
Contrainte d’avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible,
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta famille :
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit
Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit.
Jusqu’au dernier soupir, de malheurs poursuivie,
Je rends dans les tourments une pénible vie.
Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale.
ŒNONE
Comment ?
PHEDRE
Hippolyte aime, et je n’en puis douter.
Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter,
Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,
Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte,
Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.
ŒNONE
Aricie ?
PHEDRE
Ah ! douleur non encore éprouvée !
À quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes yeux, l’horreur de mes remords,
Et d’un refus cruel l’insupportable injure
N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure.
Ils s’aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?
Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?
Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?
De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?
Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence.
Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul Dieu que j’osais implorer.
J’attendais le moment où j’allais expirer ;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir ;
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.
ŒNONE
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.
PHEDRE
Ils s’aimeront toujours.
Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée !
Ils bravent la fureur d’une amante insensée.
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m’outrage,
Œnone. Prends pitié de ma jalouse rage.
Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux
Contre un sang odieux réveiller les courroux.
Qu’il ne se borne pas à des peines légères :
Le crime de la sœur passe celui des frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je ? Où ma raison va-t-elle s’égarer ?
Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j’implore !
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !
Pour qui ? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ?
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure.
Je respire à la fois l’inceste et l’imposture.
Mes homicides mains, promptes à me venger,
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable ! et je vis ? et je soutiens la vue
De ce sacré Soleil dont je suis descendue ?
J’ai pour aïeul le père et le maître des Dieux ;
Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux.
Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ? Mon père y tient l’urne fatale ;
Le Sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains :
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Lorsqu’il verra sa fille à ses yeux présentée,
Contrainte d’avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?
Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible,
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta famille :
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit
Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit.
Jusqu’au dernier soupir, de malheurs poursuivie,
Je rends dans les tourments une pénible vie.
Jean Racine
Acte V, Scène Dernière
PHEDRE
Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C’est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel, et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté.
Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C’est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste ;
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel, et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté.
Jean Racine
Acte V, Scène dernière.
ORESTE.
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance :
Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! Je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance :
Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étais né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! Je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
Jean Richepin
Sans domicile
Qui ça ? moi, sans domicile !
Si on peut dir’ ! J’en ai rien.
J’en ai des cent et des mille.
Seul’ment j’en trouv’ pa’ un d’ bien.
J’ couch’ quéqu’fois dans des bâtisses ;
Mais on en sort blanc partout.
Ça vous donn’ l’air d’un artisse !
J’aim’ pas ça. Chacun son goût.
J’ couch’ quéqu’fois sous des voitures ;
Mais on attrap’ du cambouis.
J’ veux pas ch’linguer la peinture
Quand j’ suç’ la pomme à ma Louis.
J’ couch’ quéqu’fois dans les fortifes ;
Mais on s’enrhum’ du cerveau.
L’ lend’main, on fait l’ chat qui r’niffe,
Et l’ blair’ coul’ comme un nez d’ veau.
J’ couch’ quéqu’fois sur un banc d’ gare ;
Mais le ch’min d’ fer à côté
Fout tout l’ temps du tintamarre.
Les ronfleurs, ça m’ fait tarter.
J’ couch’ quéqu’fois dans des péniches ;
Mais quand on s’ réveill’, tabeau !
La Sein’ vous a fait c’te niche
D’ vous tremper l’ cul. Moi j’ crains l’eau.
J’ couch’ quéqu’fois dans des pissoires ;
Mais on croit, quand vous sortez,
Qu’ vous v’nez d’y fair’ des histoires,
Et j’ suis pas pour ces sal’tés.
J’ couch’ quéqu’fois chez des gonzesses ;
Mais j’ suis dégoûté d’ leur pieu.
Il y pass’ trop d’ pair’s de fesses.
J’ suis délicat, nom de Dieu !
Enfin quéqu’fois quand on m’ pomme,
J’ couch’ au post’. C’est chouett’, c’est chaud,
Et c’est là qu’on trouve, en somme,
Les gens les plus comme il faut.
Si on peut dir’ ! J’en ai rien.
J’en ai des cent et des mille.
Seul’ment j’en trouv’ pa’ un d’ bien.
J’ couch’ quéqu’fois dans des bâtisses ;
Mais on en sort blanc partout.
Ça vous donn’ l’air d’un artisse !
J’aim’ pas ça. Chacun son goût.
J’ couch’ quéqu’fois sous des voitures ;
Mais on attrap’ du cambouis.
J’ veux pas ch’linguer la peinture
Quand j’ suç’ la pomme à ma Louis.
J’ couch’ quéqu’fois dans les fortifes ;
Mais on s’enrhum’ du cerveau.
L’ lend’main, on fait l’ chat qui r’niffe,
Et l’ blair’ coul’ comme un nez d’ veau.
J’ couch’ quéqu’fois sur un banc d’ gare ;
Mais le ch’min d’ fer à côté
Fout tout l’ temps du tintamarre.
Les ronfleurs, ça m’ fait tarter.
J’ couch’ quéqu’fois dans des péniches ;
Mais quand on s’ réveill’, tabeau !
La Sein’ vous a fait c’te niche
D’ vous tremper l’ cul. Moi j’ crains l’eau.
J’ couch’ quéqu’fois dans des pissoires ;
Mais on croit, quand vous sortez,
Qu’ vous v’nez d’y fair’ des histoires,
Et j’ suis pas pour ces sal’tés.
J’ couch’ quéqu’fois chez des gonzesses ;
Mais j’ suis dégoûté d’ leur pieu.
Il y pass’ trop d’ pair’s de fesses.
J’ suis délicat, nom de Dieu !
Enfin quéqu’fois quand on m’ pomme,
J’ couch’ au post’. C’est chouett’, c’est chaud,
Et c’est là qu’on trouve, en somme,
Les gens les plus comme il faut.
Jean Tardieu
Quand bien même…
Quand bien même je verrais de mes yeux
les ancêtres peints sur les tableaux
descendre de leur cadre et marcher dans l’épaisseur du monde
Quand bien même je verrais de mes yeux
les routes de la terre se lever dans le ciel
gracieuses et penchées comme des jets d’eau
Quand bien même j’entendrais le soleil
(comment, lui ? oui le soleil le soleil)
me parler à voix basse m’appeler par mon nom
Quand bien même je prendrais tout à coup la stature
et le silence et la pesanteur d’une maison
Quand bien même j’aurais trouvé la clé
du grand tunnel qui traverse le globe
et je commencerais la lente glissade le long des parois
Quand bien même je verrais de mes yeux
grouiller l’Autre Côté des choses
quand bien même quand bien même quand bien même…
— je croirais toujours à la sainte Réalité
qui partie de nos mains s’enfonce dans la nuit.
les ancêtres peints sur les tableaux
descendre de leur cadre et marcher dans l’épaisseur du monde
Quand bien même je verrais de mes yeux
les routes de la terre se lever dans le ciel
gracieuses et penchées comme des jets d’eau
Quand bien même j’entendrais le soleil
(comment, lui ? oui le soleil le soleil)
me parler à voix basse m’appeler par mon nom
Quand bien même je prendrais tout à coup la stature
et le silence et la pesanteur d’une maison
Quand bien même j’aurais trouvé la clé
du grand tunnel qui traverse le globe
et je commencerais la lente glissade le long des parois
Quand bien même je verrais de mes yeux
grouiller l’Autre Côté des choses
quand bien même quand bien même quand bien même…
— je croirais toujours à la sainte Réalité
qui partie de nos mains s’enfonce dans la nuit.
Jean-François Ducis
Stances
O beaia solitudo O sola beatitudo !
ST. BERNARD
Heureuse solitude,
Seule béatitude,
Que votre charme est doux !
De tous les biens du monde,
Dans ma grotte profonde,
Je ne veux plus que vous !
Qu’un vaste empire tombe,
Qu’est-ce au loin pour ma tombe
Qu’un vain bruit qui se perd ;
Et les rois qui s’assemblent,
Et leurs sceptres qui tremblent,
Que les joncs du désert ?
Mon Dieu ! la croix que j’aime,
En mourant à moi-même,
Me fait vivre pour toi.
Ta force est ma puissance,
Ta grâce ma défense,
Ta volonté ma loi.
Déchu de l’innocence,
Mais par la pénitence
Encor cher à tes yeux,
Triomphant par tes armes,
Baptisé par tes larmes,
J’ai reconquis les cieux.
Souffrant octogénaire,
Le jour pour ma paupière
N’est qu’un brouillard confus.
Dans l’ombre de mon être,
Je cherche à reconnaître
Ce qu’autrefois je fus.
O mon père ! ô mon guide !
Dans cette Thébaïde
Toi qui fixas mes pas,
Voici ma dernière heure ;
Fais, mon Dieu, que je meure
Couvert de ton trépas !
Paul, ton premier ermite,
Dans ton sein qu’il habite,
Exhala ses cent ans.
Je suis prêt ; frappe, immole,
Et qu’enfin je m’envole
Au séjour des vivants.
ST. BERNARD
Heureuse solitude,
Seule béatitude,
Que votre charme est doux !
De tous les biens du monde,
Dans ma grotte profonde,
Je ne veux plus que vous !
Qu’un vaste empire tombe,
Qu’est-ce au loin pour ma tombe
Qu’un vain bruit qui se perd ;
Et les rois qui s’assemblent,
Et leurs sceptres qui tremblent,
Que les joncs du désert ?
Mon Dieu ! la croix que j’aime,
En mourant à moi-même,
Me fait vivre pour toi.
Ta force est ma puissance,
Ta grâce ma défense,
Ta volonté ma loi.
Déchu de l’innocence,
Mais par la pénitence
Encor cher à tes yeux,
Triomphant par tes armes,
Baptisé par tes larmes,
J’ai reconquis les cieux.
Souffrant octogénaire,
Le jour pour ma paupière
N’est qu’un brouillard confus.
Dans l’ombre de mon être,
Je cherche à reconnaître
Ce qu’autrefois je fus.
O mon père ! ô mon guide !
Dans cette Thébaïde
Toi qui fixas mes pas,
Voici ma dernière heure ;
Fais, mon Dieu, que je meure
Couvert de ton trépas !
Paul, ton premier ermite,
Dans ton sein qu’il habite,
Exhala ses cent ans.
Je suis prêt ; frappe, immole,
Et qu’enfin je m’envole
Au séjour des vivants.
Jean-Pierre Claris de Florian
L’aveugle et le paralytique
Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère ;
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement.
Confucius l’a dit ; suivons tous sa doctrine.
Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant.
Dans une ville de l’Asie
Il existait deux malheureux,
L’un perclus, l’autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au ciel de terminer leur vie :
Mais leurs cris étaient superflus,
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.
L’aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Était sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l’aimer et pour le conduire.
Un certain jour il arriva
Que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue,
Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n’est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
J’ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas ;
Vous-même vous n’y voyez pas :
A quoi nous servirait d’unir notre misère ?
A quoi ? répond l’aveugle, écoutez : à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;
J’ai des jambes et vous des yeux :
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
La charge des malheurs en sera plus légère ;
Le bien que l’on fait à son frère
Pour le mal que l’on souffre est un soulagement.
Confucius l’a dit ; suivons tous sa doctrine.
Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant.
Dans une ville de l’Asie
Il existait deux malheureux,
L’un perclus, l’autre aveugle, et pauvres tous les deux.
Ils demandaient au ciel de terminer leur vie :
Mais leurs cris étaient superflus,
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
Couché sur un grabat dans la place publique,
Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.
L’aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Était sans guide, sans soutien,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l’aimer et pour le conduire.
Un certain jour il arriva
Que l’aveugle à tâtons, au détour d’une rue,
Près du malade se trouva ;
Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
Il n’est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
J’ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres :
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
Hélas ! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas ;
Vous-même vous n’y voyez pas :
A quoi nous servirait d’unir notre misère ?
A quoi ? répond l’aveugle, écoutez : à nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;
J’ai des jambes et vous des yeux :
Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;
Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.