Poèmes de ce thème
Émotions et sentiments
Charles d'Orléans
Ballade
Je meurs de soif auprès de la fontaine,
Chault comme feu, et tremble dent a dent.
En mon païs suis en terre loingtaine ;
Lez ung brasier frissoñne tout ardent;
Nu comme ung ver, vestu en président,
Je ris en pleurs et attens sans espoir ;
Confort reprens en triste désespoir ;
Je m’esjouÿs et n’ay plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans povoir,
Bien recueully, débouté de chascun…
Chault comme feu, et tremble dent a dent.
En mon païs suis en terre loingtaine ;
Lez ung brasier frissoñne tout ardent;
Nu comme ung ver, vestu en président,
Je ris en pleurs et attens sans espoir ;
Confort reprens en triste désespoir ;
Je m’esjouÿs et n’ay plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans povoir,
Bien recueully, débouté de chascun…
Charles d'Orléans
En la forêt de Longue Attente
En la forêt de Longue Attente
Chevauchant par divers sentiers
M’en vais, cette année présente,
Au voyage de Desiriers.
Devant sont allés mes fourriers
Pour appareiller mon logis
En la cité de Destinée ;
Et pour mon cœur et moi ont pris
L’hôtellerie de Pensée.
Je mène des chevaux quarante
Et autant pour mes officiers,
Voire, par Dieu, plus de soixante,
Sans les bagages et sommiers.
Loger nous faudra par quartiers,
Si les hôtels sont trop petits ;
Toutefois, pour une vêprée,
En gré prendrai, soit mieux ou pis,
L’hôtellerie de Pensée.
Je despens chaque jour ma rente
En maints travaux aventuriers,
Dont est Fortune mal contente
Qui soutient contre moi Dangiers ;
Mais Espoirs, s’ils sont droicturiers,
Et tiennent ce qu’ils m’ont promis,
Je pense faire telle armée
Qu’aurai, malgré mes ennemis,
L’hôtellerie de Pensée.
Prince, vrai Dieu de paradis,
Votre grâce me soit donnée,
Telle que trouve, à mon devis,
L’hôtellerie de Pensée.
Chevauchant par divers sentiers
M’en vais, cette année présente,
Au voyage de Desiriers.
Devant sont allés mes fourriers
Pour appareiller mon logis
En la cité de Destinée ;
Et pour mon cœur et moi ont pris
L’hôtellerie de Pensée.
Je mène des chevaux quarante
Et autant pour mes officiers,
Voire, par Dieu, plus de soixante,
Sans les bagages et sommiers.
Loger nous faudra par quartiers,
Si les hôtels sont trop petits ;
Toutefois, pour une vêprée,
En gré prendrai, soit mieux ou pis,
L’hôtellerie de Pensée.
Je despens chaque jour ma rente
En maints travaux aventuriers,
Dont est Fortune mal contente
Qui soutient contre moi Dangiers ;
Mais Espoirs, s’ils sont droicturiers,
Et tiennent ce qu’ils m’ont promis,
Je pense faire telle armée
Qu’aurai, malgré mes ennemis,
L’hôtellerie de Pensée.
Prince, vrai Dieu de paradis,
Votre grâce me soit donnée,
Telle que trouve, à mon devis,
L’hôtellerie de Pensée.
Charles d'Orléans
En verrai-je jamais la fin
En verrai-je jamais la fin,
De vos œuvres, Mélancolie,
Quand au soir de vous me délie
Me rattachez au matin.
J’aimasse mieux autre voisin
Que vous, qui si fort me guerrie ;
En verrai-je jamais la fin ?
Vers moi venez en larrecin
Et me robez Plaisance lie ;
Suis-je destiné en ma vie
D’être toujours en tel hutin ?
En verrai-je jamais la fin ?
De vos œuvres, Mélancolie,
Quand au soir de vous me délie
Me rattachez au matin.
J’aimasse mieux autre voisin
Que vous, qui si fort me guerrie ;
En verrai-je jamais la fin ?
Vers moi venez en larrecin
Et me robez Plaisance lie ;
Suis-je destiné en ma vie
D’être toujours en tel hutin ?
En verrai-je jamais la fin ?
Charles d'Orléans
Je meurs de soif auprès de la fontaine…
Je meurs de soif auprès de la fontaine,
Tremblant de froid au feu des amoureux ;
Je suis aveugle et je conduis les autres ;
Pauvre en bon sens, l’un des gens avertis ;
Très négligent, souvent soucieux pour rien :
Ma situation est comme ensorcelée,
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Gagnant du temps, je perds mainte semaine ;
Je joue et ris quand la douleur m’étreint ;
Mon déplaisir est comblé d’espérance ;
J’attends ma chance aux affres du regret ;
Rien ne me plaît et pourtant je désire ;
Joie et chagrin je trouve à ma pensée
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Je suis bavard et me tais à grand peine ;
Déconcerté sans manquer de courage ;
Mon réconfort est aux mains de Tristesse :
Je ne peux pas les esquiver tous deux ;
Dans l’affliction, je fais bonne figure ;
La maladie m’échoit dans la santé
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Envoi
Prince, je dis que mon cas désastreux
Et mon profit aussi avantageux,
Je les jouerai au hasard, quelque année
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Tremblant de froid au feu des amoureux ;
Je suis aveugle et je conduis les autres ;
Pauvre en bon sens, l’un des gens avertis ;
Très négligent, souvent soucieux pour rien :
Ma situation est comme ensorcelée,
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Gagnant du temps, je perds mainte semaine ;
Je joue et ris quand la douleur m’étreint ;
Mon déplaisir est comblé d’espérance ;
J’attends ma chance aux affres du regret ;
Rien ne me plaît et pourtant je désire ;
Joie et chagrin je trouve à ma pensée
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Je suis bavard et me tais à grand peine ;
Déconcerté sans manquer de courage ;
Mon réconfort est aux mains de Tristesse :
Je ne peux pas les esquiver tous deux ;
Dans l’affliction, je fais bonne figure ;
La maladie m’échoit dans la santé
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Envoi
Prince, je dis que mon cas désastreux
Et mon profit aussi avantageux,
Je les jouerai au hasard, quelque année
Conduite au pire et au mieux par Fortune.
Charles Morice
Sieste
Même la fleur de ses cheveux languit, et midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule
Et miroite, et midi brûle dans les bois, et midi
Brûle dans les cases. Pas un souffle. L’air engourdi,
Pesant, sec, est fait de chaleur condensée et solide.
Tout semble mort. L’île est déserte, comme le ciel vide,
Et dès longtemps a cessé l’agitation du port.
Tout dort. Sauf le soleil et ses chiens de flammes, tout dort.
Téhura dort, nue et seule sur sa couchette étroite.
La fenêtre est close de rideaux lourds, mais sa peau moite
S’étoile de points d’or fauve dans la demi-clarté,
Et Téhura dort, à l’abandon, avec volupté.
Soudain, elle tremble, frissonne et frémit tout entière :
L’esprit des morts veille! Téhura sent sur ses paupières
Passer le vent de l’aile affreuse des Tupapaüs.
Puis le cauchemar s’évanouit et des songes doux
Conduisent la dormeuse à la porte crépusculaire
De la sieste. Elle entrouvre ses yeux : la fureur solaire
Est apaisée, on renaît, on respire — et Téhura
Se lève et vers la vie et vers l’amour tend ses beaux bras.
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule
Et miroite, et midi brûle dans les bois, et midi
Brûle dans les cases. Pas un souffle. L’air engourdi,
Pesant, sec, est fait de chaleur condensée et solide.
Tout semble mort. L’île est déserte, comme le ciel vide,
Et dès longtemps a cessé l’agitation du port.
Tout dort. Sauf le soleil et ses chiens de flammes, tout dort.
Téhura dort, nue et seule sur sa couchette étroite.
La fenêtre est close de rideaux lourds, mais sa peau moite
S’étoile de points d’or fauve dans la demi-clarté,
Et Téhura dort, à l’abandon, avec volupté.
Soudain, elle tremble, frissonne et frémit tout entière :
L’esprit des morts veille! Téhura sent sur ses paupières
Passer le vent de l’aile affreuse des Tupapaüs.
Puis le cauchemar s’évanouit et des songes doux
Conduisent la dormeuse à la porte crépusculaire
De la sieste. Elle entrouvre ses yeux : la fureur solaire
Est apaisée, on renaît, on respire — et Téhura
Se lève et vers la vie et vers l’amour tend ses beaux bras.
Charles Péguy
La Ballade du cœur qui a tant battu
… De toutes parts usé,
Ô cœur flétri,
Ami désabusé,
Fleuve tari.
Ô miroir de vertu,
Glace sans tain,
Te rallumeras-tu
Ô cœur éteint.
Cœur par un long retour
Au même creux,
O cœur de jour en jour
Plus malheureux.
Cœur qui as tant battu
Ô cœur profond
Ô cœur trouveras-tu
Jamais le fond.
Cœur qui as tant battu,
D’amour, d’espoir,
Ô cœur trouveras-tu
La paix du soir.
Ô cœur flétri,
Ami désabusé,
Fleuve tari.
Ô miroir de vertu,
Glace sans tain,
Te rallumeras-tu
Ô cœur éteint.
Cœur par un long retour
Au même creux,
O cœur de jour en jour
Plus malheureux.
Cœur qui as tant battu
Ô cœur profond
Ô cœur trouveras-tu
Jamais le fond.
Cœur qui as tant battu,
D’amour, d’espoir,
Ô cœur trouveras-tu
La paix du soir.
Charles Péguy
Prière de résidence
Ô reine voici donc après la longue route,
Avant de repartir par ce même chemin,
Le seul asile ouvert au creux de votre main,
Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute.
Voici le lourd pilier et la montante voûte ; ,
Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain ;
Et l’inutilité de tout calcul humain ;
Et plus que le péché, la sagesse en déroute.
Voici le lieu du monde où tout devient facile,
Le regret, le départ, même l’événement,
Et l’adieu temporaire et le détournement,
Le seul coin de la terre où tout devient docile,
Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ;
Et cette vieille tête et ses raisonnements ;
Et ces deux bras raidis dans les casernements ;
Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.
Voici le lieu du monde où tout est reconnu,
Et cette vieille tête et la source des larmes ;
Et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
Le seul coin de la terre où tout soit contenu.
Voici le lieu du monde où tout est revenu
Après tant de départs, après tant d’arrivées.
Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
Après tant de hasards, après tant de corvées.
Voici le lieu du monde et la seule retraite,
Et l’unique retour et le recueillement,
Et la feuille et le fruit et le défeuillement,
Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.
Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,
Et le silence et l’ombre et la charnelle absence,
Et le commencement d’éternelle présence,
Le seul réduit où l’âme est tout ce qu’elle était.
Avant de repartir par ce même chemin,
Le seul asile ouvert au creux de votre main,
Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute.
Voici le lourd pilier et la montante voûte ; ,
Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain ;
Et l’inutilité de tout calcul humain ;
Et plus que le péché, la sagesse en déroute.
Voici le lieu du monde où tout devient facile,
Le regret, le départ, même l’événement,
Et l’adieu temporaire et le détournement,
Le seul coin de la terre où tout devient docile,
Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ;
Et cette vieille tête et ses raisonnements ;
Et ces deux bras raidis dans les casernements ;
Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.
Voici le lieu du monde où tout est reconnu,
Et cette vieille tête et la source des larmes ;
Et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
Le seul coin de la terre où tout soit contenu.
Voici le lieu du monde où tout est revenu
Après tant de départs, après tant d’arrivées.
Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
Après tant de hasards, après tant de corvées.
Voici le lieu du monde et la seule retraite,
Et l’unique retour et le recueillement,
Et la feuille et le fruit et le défeuillement,
Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.
Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,
Et le silence et l’ombre et la charnelle absence,
Et le commencement d’éternelle présence,
Le seul réduit où l’âme est tout ce qu’elle était.
Charles Péguy
Quatrains
Cœur dur comme une tour,
Ô cœur de pierre,
Donjon de jour en jour
Vêtu de lierre.
De tous liens lié
À cette terre,
Ô cœur humilié,
Cœur solitaire.
Cœur qui as tant crevé
De pleurs secrets,
Buveur inabreuvé,
Cendre et regrets.
Cœur tant de fois baigné
Dans la lumière,
Et tant de fois noyé
Source première.
Ô cœur laissé pour mort
Dans le fossé,
Cœur tu battais encore,
Ô trépassé.
Ô cœur inexploré,
Vaste univers,
Idole dédorée,
Jardin d’hiver.
Ô vase de regret
Plein jusqu’aux bords
Du venin d’un remords
Inespéré…
Ô vieil arbre écorcé,
Rongé des vers,
Vieux sanglier forcé,
Ô cœur pervers…
Cœur qui as tant battu,
D’amour, d’espoir,
Ô cœur trouveras-tu
La paix du soir…
Cœur dévoré d’amour,
Te tairas-tu,
Ô cœur de jour en jour
Inentendu…
Cœur plein d’un seul amour,
Désaccordé,
Ô cœur de jour en jour
Plus hasardé…
Tu avais tout pourvu,
Ô confident,
Tu avais tout prévu,
Ô provident.
Tu avais tout pourvu,
Fors une fièvre,
Tu avais tout prévu
Fors que deux lèvres…
Tu avais tout pourvu,
Fors une flamme,
Tu avais tout prévu,
Fors une autre âme.
Tu avais fait ton compte,
Ô Prévoyant,
Tu n’avais oublié
Qu’un cœur battant…
Ô cœur de pierre,
Donjon de jour en jour
Vêtu de lierre.
De tous liens lié
À cette terre,
Ô cœur humilié,
Cœur solitaire.
Cœur qui as tant crevé
De pleurs secrets,
Buveur inabreuvé,
Cendre et regrets.
Cœur tant de fois baigné
Dans la lumière,
Et tant de fois noyé
Source première.
Ô cœur laissé pour mort
Dans le fossé,
Cœur tu battais encore,
Ô trépassé.
Ô cœur inexploré,
Vaste univers,
Idole dédorée,
Jardin d’hiver.
Ô vase de regret
Plein jusqu’aux bords
Du venin d’un remords
Inespéré…
Ô vieil arbre écorcé,
Rongé des vers,
Vieux sanglier forcé,
Ô cœur pervers…
Cœur qui as tant battu,
D’amour, d’espoir,
Ô cœur trouveras-tu
La paix du soir…
Cœur dévoré d’amour,
Te tairas-tu,
Ô cœur de jour en jour
Inentendu…
Cœur plein d’un seul amour,
Désaccordé,
Ô cœur de jour en jour
Plus hasardé…
Tu avais tout pourvu,
Ô confident,
Tu avais tout prévu,
Ô provident.
Tu avais tout pourvu,
Fors une fièvre,
Tu avais tout prévu
Fors que deux lèvres…
Tu avais tout pourvu,
Fors une flamme,
Tu avais tout prévu,
Fors une autre âme.
Tu avais fait ton compte,
Ô Prévoyant,
Tu n’avais oublié
Qu’un cœur battant…
François-Charles Panard
Le flacon
Que mon
Flacon
Me semble bon !
Sans lui,
L’ennui
Me nuit,
Me suit ;
Je sens
Mes sens
Mourants,
Pesants.
Quand je le tiens,
Dieux ! que je suis bien !
Que son aspect est agréable !
Que je fais cas de ses divins présents !
C’est de son sein fécond, c’est de ses heureux flancs
Que coule ce nectar si doux, si délectable,
Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits.
Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire.
Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits
Ilsauraconserverlafidèlemémoire.
Ma muse, à te louer, se consacre à jamais.
Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille,
Ma lyre, de ma voix accompagnant le son,
Répétera cent fois cette aimable chanson :
Règne sans fin, ma charmante bouteille ;
Règne sans cesse mon cher flacon.
Flacon
Me semble bon !
Sans lui,
L’ennui
Me nuit,
Me suit ;
Je sens
Mes sens
Mourants,
Pesants.
Quand je le tiens,
Dieux ! que je suis bien !
Que son aspect est agréable !
Que je fais cas de ses divins présents !
C’est de son sein fécond, c’est de ses heureux flancs
Que coule ce nectar si doux, si délectable,
Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits.
Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire.
Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits
Ilsauraconserverlafidèlemémoire.
Ma muse, à te louer, se consacre à jamais.
Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille,
Ma lyre, de ma voix accompagnant le son,
Répétera cent fois cette aimable chanson :
Règne sans fin, ma charmante bouteille ;
Règne sans cesse mon cher flacon.
François-Charles Panard
Le verre
Nous ne pouvons rien trouver sur la terre,
Qui soit si bon, ni si beau que le verre.
Du tendre amour berceau charmant,
C’est toi, champêtre fougère,
C’est toi qui sers à faire
L’heureux instrument
Où souvent pétille,
Mousse et brille,
Le jus qui rend
Gai, riant,
Content.
Quelle douceur
Il porte au cœur !
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu’on m’en donne,
Qu’on l’entonne,
Tôt,
Tôt,
Tôt ;
Qu’on m’en donne
Vite et comme il faut ;
L’on y voit, sur ses flots chéris,
Nager l’Allégresse et les ris ;
Qui soit si bon, ni si beau que le verre.
Du tendre amour berceau charmant,
C’est toi, champêtre fougère,
C’est toi qui sers à faire
L’heureux instrument
Où souvent pétille,
Mousse et brille,
Le jus qui rend
Gai, riant,
Content.
Quelle douceur
Il porte au cœur !
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu’on m’en donne,
Qu’on l’entonne,
Tôt,
Tôt,
Tôt ;
Qu’on m’en donne
Vite et comme il faut ;
L’on y voit, sur ses flots chéris,
Nager l’Allégresse et les ris ;
Christine de Pizan
48. la dame
Seulette, à part, pleine de tristesse,
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En rudes regrets, lasse, pensive et morne,
Je serai toujours privée de joie
Tant que mon amour ne reviendra de son voyage ;
Je n’aurai nul bonheur
Puisqu’il s’en va ; un autre ne m’est rien.
C’est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
En dehors de lui, de rien ne me soucie,
Là sont tous les travaux auxquels je me consacre,
Pour cela ma joie est bien finie
Car ce départ m’empêche de voir
Son beau maintien
Et son noble corps qu’il dit être tout mien.
Je suis de même sienne, dans ses liens,
Et je ne recherche de réconfort ailleurs :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Son départ qui durement m’accable
M’a privée de tout bien
Et s’il demeure absent longtemps, je suis condamnée.
La mort est si proche qu’elle m’a fixé le jour,
Je le sens bien,
J’en mourrai comme je l’imagine.
Avant son retour, je serai morte
Car sans le voir, lui l’unique, je ne peux vivre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Prince, voyez à quel malheur je parviens
Par l’éloignement de mon amour : je suis lasse
De vivre, car il est mon bonheur sur terre :
Il est mon tout, je n’ai autre pensée.
Christine de Pizan
Ballade
sui et seulete vueil estre,
m’a mon douz ami laissiee,
sui sanz compaignon ne maistre,
sui dolente et courroucée,
sui en langueur mesaisiee,
sui plus que nulle esgaree,
sui sanz ami demouree.
sui a huis ou a fenestre,
sui en un anglet muciee,
sui pour moy de pleurs repaistre,
sui dolente ou apaisiee,
sui, riens n’est qui tant me siee,
sui en ma chambre enserrée,
sui sanz ami demouree.
sui partout et en tout estre,
sui ou je voise ou je siee ;
sui plus qu’autre rien terrestre,
sui de chascun delaissiee,
sui durement abaissiee,
sui souvent toute esplouree,
sui sanz ami demouree.
or est ma douleur commenciee :
sui de tout dueil menaciee,
sui plus teinte que moree :
sui sanz ami demouree.
m’a mon douz ami laissiee,
sui sanz compaignon ne maistre,
sui dolente et courroucée,
sui en langueur mesaisiee,
sui plus que nulle esgaree,
sui sanz ami demouree.
sui a huis ou a fenestre,
sui en un anglet muciee,
sui pour moy de pleurs repaistre,
sui dolente ou apaisiee,
sui, riens n’est qui tant me siee,
sui en ma chambre enserrée,
sui sanz ami demouree.
sui partout et en tout estre,
sui ou je voise ou je siee ;
sui plus qu’autre rien terrestre,
sui de chascun delaissiee,
sui durement abaissiee,
sui souvent toute esplouree,
sui sanz ami demouree.
or est ma douleur commenciee :
sui de tout dueil menaciee,
sui plus teinte que moree :
sui sanz ami demouree.
Christine de Pizan
Fierté
Fierté, sureté de joie séparée,
Triste penser, profond gémissement,
Angoisse grand en las cœur enserrée,
Courroux amer porté couvertement,
Morne maintien sans réjouissement,
Espoir dolent qui tous biens fait tarir,
Si sont en moi, sans partir nullement ;
Et si ne puis guérir ni mourir.
Souci, ennui, qui toujours a durée,
Apre veiller, tressaillir en dormant,
Labeur en vain, à chère alangourée
En grief travail infortunéement,
Et tout le mal qu’on peut entièrement
Dire et penser sans espoir de guérir,
Me tourmentent démesurément ;
Et si ne puis ni guérir ni mourir.
Prince, priez à Dieu que bien briefment
Me doint la mort, s’autrement secourir
Ne veut le mal où languis durement ;
Et si ne puis ni guérir ni mourir.
Triste penser, profond gémissement,
Angoisse grand en las cœur enserrée,
Courroux amer porté couvertement,
Morne maintien sans réjouissement,
Espoir dolent qui tous biens fait tarir,
Si sont en moi, sans partir nullement ;
Et si ne puis guérir ni mourir.
Souci, ennui, qui toujours a durée,
Apre veiller, tressaillir en dormant,
Labeur en vain, à chère alangourée
En grief travail infortunéement,
Et tout le mal qu’on peut entièrement
Dire et penser sans espoir de guérir,
Me tourmentent démesurément ;
Et si ne puis ni guérir ni mourir.
Prince, priez à Dieu que bien briefment
Me doint la mort, s’autrement secourir
Ne veut le mal où languis durement ;
Et si ne puis ni guérir ni mourir.
Clément Marot
De soi-même
Plus ne suis ce que j’ai été,
Et ne le saurais jamais être.
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître.
Je t’ai servi sur tous les Dieux.
Ah si je pouvais deux fois naître,
Comme je te servirais mieux !
Et ne le saurais jamais être.
Mon beau printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître.
Je t’ai servi sur tous les Dieux.
Ah si je pouvais deux fois naître,
Comme je te servirais mieux !
Colette Peignot
D’où viens-tu ?
D’où viens-tu avec ton cœur
déchiré aux ronces du chemin
Les mains calleuses de casseur de pierre
et ta tête gonflée comme une
outre piquée ?
Nous sommes ceux qui crient dans le désert
qui hurlent à la lune.
Je le sens bien maintenant : « Mon devoir m’est remis. »
Mais lequel exactement ?
C’est parfois si lourd et si dur que je voudrais courir dans la
Campagne.
Nager dans la rivière
oublier tout ce qui fut, oublier l’enfance sordide et timorée. Le vendredi Saint, le mercredi des cendres.
l’enfance toute endeuillée à odeur de crêpe et de naphtaline
L’adolescence hâve et tourmentée.
Les mains d’anémiée.
Oublier le Sublime et l’infâme
Les gestes hiératiques
Les grimaces démoniaques.
Oublier
Tout élan falsifié
Tout espoir étouffé
Ce goût de cendres
Oublier qu’à vouloir tout
on ne peut rien
Vivre enfin
« Ni tourmentante
Ni tourmentée »
Remonter le cours des fleuves
Retrouver les sources des montagnes
les femmes les vrais hommes travailleurs
qui enfantent
moissonnant
M’étendre dans les prairies
Quitter ce climat
Ses dunes, ses landes sablonneuses, cette grisaille et
ses déserts artificiels,
Ce désespoir dont on fait vertu,
Ce désespoir qui se boit
se sirote à la terrasse des cafés
s’édite… et ne demanderait qu’à nourrir très bien son homme
Vivre enfin
Sans s’accuser
ni se justifier
Victime
ou coupable
comment dire ?
Un tremblement de terre m’a dévastée
On t’a mordu l’âme
Enfant !
Et ces cris et ces plaintes
Et cette faiblesse native
Oui –
Et s’ils ont vu mes larmes
Que ma tête s’enfonce
jusqu’à toucher
le bois
et la terre
déchiré aux ronces du chemin
Les mains calleuses de casseur de pierre
et ta tête gonflée comme une
outre piquée ?
Nous sommes ceux qui crient dans le désert
qui hurlent à la lune.
Je le sens bien maintenant : « Mon devoir m’est remis. »
Mais lequel exactement ?
C’est parfois si lourd et si dur que je voudrais courir dans la
Campagne.
Nager dans la rivière
oublier tout ce qui fut, oublier l’enfance sordide et timorée. Le vendredi Saint, le mercredi des cendres.
l’enfance toute endeuillée à odeur de crêpe et de naphtaline
L’adolescence hâve et tourmentée.
Les mains d’anémiée.
Oublier le Sublime et l’infâme
Les gestes hiératiques
Les grimaces démoniaques.
Oublier
Tout élan falsifié
Tout espoir étouffé
Ce goût de cendres
Oublier qu’à vouloir tout
on ne peut rien
Vivre enfin
« Ni tourmentante
Ni tourmentée »
Remonter le cours des fleuves
Retrouver les sources des montagnes
les femmes les vrais hommes travailleurs
qui enfantent
moissonnant
M’étendre dans les prairies
Quitter ce climat
Ses dunes, ses landes sablonneuses, cette grisaille et
ses déserts artificiels,
Ce désespoir dont on fait vertu,
Ce désespoir qui se boit
se sirote à la terrasse des cafés
s’édite… et ne demanderait qu’à nourrir très bien son homme
Vivre enfin
Sans s’accuser
ni se justifier
Victime
ou coupable
comment dire ?
Un tremblement de terre m’a dévastée
On t’a mordu l’âme
Enfant !
Et ces cris et ces plaintes
Et cette faiblesse native
Oui –
Et s’ils ont vu mes larmes
Que ma tête s’enfonce
jusqu’à toucher
le bois
et la terre
Conde de Lautréamont
Les Chants de Maldoror
Il y a des heures dans la vie où l’homme, à la chevelure pouilleuse, jette, l’œil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de l’espace ; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées d’un fantôme. Il chancelle et courbe la tête : ce qu’il a entendu, c’est la voix de la conscience. Alors, il s’élance de la maison, avec la vitesse d’un fou, prend la première direction qui s’offre à sa stupeur, et dévore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantôme jaune ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une égale vitesse. Quelquefois, dans une nuit d’orage, pendant que des légions de poulpes ailés, ressemblant de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages, en se dirigeant d’une rame raide vers les cités des humains, avec la mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l’œil sombre, voit deux êtres passer à la lueur de l’éclair, l’un derrière l’autre ; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa paupière glacée, il s’écrie : « Certes, il le mérite ; et ce n’est que justice.» Après avoir dit cela, il se replace dans son attitude farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l’homme, et les grandes lèvres du vagin d’ombre, d’où découlent, d’immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur essor dans l’éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l’aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le steeplechase continue entre les deux infatigables coureurs, et le fantôme lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calciné de l’antilope humain. Si, dans l’accomplissement de ce devoir, il rencontre en chemin la pitié qui veut lui barrer le passage, il cède avec répugnance à ses supplications, et laisse l’homme s’échapper. Le fantôme fait claquer sa langue, comme pour se dire à lui-même qu’il va cesser la poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu’à nouvel ordre. Sa voix de condamné s’entend jusque dans les couches les plus lointaines de l’espace ; et, lorsque son hurlement épouvantable pénètre dans le cœur humain, celui-ci préférerait avoir, dit-on, la mort pour mère que le remords pour fils. Il enfonce la tête jusqu’aux épaules dans les complications terreuses d’un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d’autruche. L’excavation s’évapore, goutte d’éther ; la lumière apparaît, avec son cortège de rayons, comme un vol de courlis qui s’abat sur les lavandes ; et l’homme se retrouve en face de lui-même, les yeux ouverts et blêmes. Je l’ai vu se diriger du côté de la mer, monter sur un promontoire déchiqueté et battu par le sourcil de l’écume; et, comme une flèche, se précipiter dans les vagues. Voici le miracle : le cadavre reparaissait, le lendemain, sur la surface de l’océan, qui reportait au rivage cette épave de chair. L’homme se dégageait du moule que son corps avait creusé dans le sable, exprimait l’eau de ses cheveux mouillés, et, reprenait, le front muet et penché, le chemin de la vie. La conscience juge sévèrement nos pensées et nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas.
Denis Diderot
Le code Denis
Dans ses États, à tout ce qui respire
Un souverain prétend donner la loi ;
C’est le contraire en mon empire ;
Le sujet règne sur son roi.
Diviser pour régner, la maxime est ancienne ;
Elle fut d’un tyran : ce n’est donc pas la mienne.
Vous unir est mon vœu : j’aime la liberté ;
Et si j’ai quelque volonté,
C’est que chacun fasse la sienne.
Amis, qui composez ma cour,
Au dieu du vin rendez hommage :
Rendez hommage au dieu d’amour :
Aimez et buvez tour à tour,
Buvez pour aimer davantage.
Que j’entende, au gré du désir,
Et les éclats de l’allégresse,
Et l’accent doux de la tendresse,
Le choc du verre et le bruit du soupir.
Au frontispice de mon code
Il est écrit : Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir.
Fait l’an septante et mil sept cent,
Au petit Carrousel en la cour de Marsan ;
Assis près d’une femme aimable,
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table.
Signé : Denis, sans terre ni château,
Roi par la grâce du gâteau.
Un souverain prétend donner la loi ;
C’est le contraire en mon empire ;
Le sujet règne sur son roi.
Diviser pour régner, la maxime est ancienne ;
Elle fut d’un tyran : ce n’est donc pas la mienne.
Vous unir est mon vœu : j’aime la liberté ;
Et si j’ai quelque volonté,
C’est que chacun fasse la sienne.
Amis, qui composez ma cour,
Au dieu du vin rendez hommage :
Rendez hommage au dieu d’amour :
Aimez et buvez tour à tour,
Buvez pour aimer davantage.
Que j’entende, au gré du désir,
Et les éclats de l’allégresse,
Et l’accent doux de la tendresse,
Le choc du verre et le bruit du soupir.
Au frontispice de mon code
Il est écrit : Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir.
Fait l’an septante et mil sept cent,
Au petit Carrousel en la cour de Marsan ;
Assis près d’une femme aimable,
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table.
Signé : Denis, sans terre ni château,
Roi par la grâce du gâteau.
Jacques Vallée Des Barreaux
Sonnet chrétien
Grand Dieu, tes jugements sont remplis d’équité,
Toujours tu prends plaisir à nous être propice ;
Mais j’ai fait tant de mal que jamais ta bonté
Ne peut me pardonner qu’en choquant ta justice.
Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice :
Ton intérêt s’oppose à ma félicité
Et ta clémence même attend que je périsse.
Contente ton désir puisqu’il t’est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux,
Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi guerre pour guerre.
J’adore en périssant la raison qui t’aigrit :
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?
Toujours tu prends plaisir à nous être propice ;
Mais j’ai fait tant de mal que jamais ta bonté
Ne peut me pardonner qu’en choquant ta justice.
Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice :
Ton intérêt s’oppose à ma félicité
Et ta clémence même attend que je périsse.
Contente ton désir puisqu’il t’est glorieux :
Offense-toi des pleurs qui coulent de mes yeux,
Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi guerre pour guerre.
J’adore en périssant la raison qui t’aigrit :
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ ?
Dominique Sampiero
Empathie
Tout paysage est regard.
Je respire à pleins poumons
ou je retiens mon souffle.
Les vertiges s’enchaînent à d’immenses
sensations de calme.
Du vaste entre en moi par les narines.
Un détachement s’opère.
Je m’éloigne du point de départ,
je m’éloigne d’un vieux moi.
Chaque marche est ce détachement,
cette renaissance, même minuscule.
Je fends le paysage avec la hache
de mon corps.
Je respire à pleins poumons
ou je retiens mon souffle.
Les vertiges s’enchaînent à d’immenses
sensations de calme.
Du vaste entre en moi par les narines.
Un détachement s’opère.
Je m’éloigne du point de départ,
je m’éloigne d’un vieux moi.
Chaque marche est ce détachement,
cette renaissance, même minuscule.
Je fends le paysage avec la hache
de mon corps.
Dominique Sampiero
Visage de tige basse
Quand l’horizon entre dans les yeux
d’un homme, il incline son front sous les labours
des sourcils. La tendresse d’être nu et seul
au monde dévaste, dans son regard, toute forme
d’orgueil et de dureté. Toute mémoire.
Toute appartenance à l’ordre des choses.
Le visage ainsi blessé retourne à l’air, à l’eau
aux mouvements imperceptibles du ciel.
Les pupilles s’endorment comme des chiennes
aux pieds du maître. Les mousses, les forêts, les lichens
envahissent les cheveux, la barbe, les aspérités.
La peau de mouton de l’âme se serre en écharpe autour du cou.
Quand l’horizon entre dans les yeux d’un homme, rien
il ne se passe rien, sauf un autre jour, une semaine
puis un mois, une vie entière. On a tort de croire
aux anges, aux esprits, à l’apparition du miracle.
Il suffit de croiser un visage de tige basse,
de verger qui pleure au fond des yeux,
de fumée sur les étangs, pour vaciller à son tour
résister à l’envie de se jeter à genoux.
Y a-t-il des prières pour les flaques,
les hommes sans gestes, les outils rouillés ?
Je prends ce visage pour moi, je le supplie
de m’accueillir. Il me répond tout entier.
Les mots qu’il prononce dans son silence
portent le regard que je raconte ici.
d’un homme, il incline son front sous les labours
des sourcils. La tendresse d’être nu et seul
au monde dévaste, dans son regard, toute forme
d’orgueil et de dureté. Toute mémoire.
Toute appartenance à l’ordre des choses.
Le visage ainsi blessé retourne à l’air, à l’eau
aux mouvements imperceptibles du ciel.
Les pupilles s’endorment comme des chiennes
aux pieds du maître. Les mousses, les forêts, les lichens
envahissent les cheveux, la barbe, les aspérités.
La peau de mouton de l’âme se serre en écharpe autour du cou.
Quand l’horizon entre dans les yeux d’un homme, rien
il ne se passe rien, sauf un autre jour, une semaine
puis un mois, une vie entière. On a tort de croire
aux anges, aux esprits, à l’apparition du miracle.
Il suffit de croiser un visage de tige basse,
de verger qui pleure au fond des yeux,
de fumée sur les étangs, pour vaciller à son tour
résister à l’envie de se jeter à genoux.
Y a-t-il des prières pour les flaques,
les hommes sans gestes, les outils rouillés ?
Je prends ce visage pour moi, je le supplie
de m’accueillir. Il me répond tout entier.
Les mots qu’il prononce dans son silence
portent le regard que je raconte ici.
Dominique Sampiero
Visage de tige basse
Quand l’horizon entre dans les yeux
d’un homme, il incline son front sous les labours
des sourcils. La tendresse d’être nu et seul
au monde dévaste, dans son regard, toute forme
d’orgueil et de dureté. Toute mémoire.
Toute appartenance à l’ordre des choses.
Le visage ainsi blessé retourne à l’air, à l’eau
aux mouvements imperceptibles du ciel.
Les pupilles s’endorment comme des chiennes
aux pieds du maître. Les mousses, les forêts, les lichens
envahissent les cheveux, la barbe, les aspérités.
La peau de mouton de l’âme se serre en écharpe autour du cou.
Quand l’horizon entre dans les yeux d’un homme, rien
il ne se passe rien, sauf un autre jour, une semaine
puis un mois, une vie entière. On a tort de croire
aux anges, aux esprits, à l’apparition du miracle.
Il suffit de croiser un visage de tige basse,
de verger qui pleure au fond des yeux,
de fumée sur les étangs, pour vaciller à son tour
résister à l’envie de se jeter à genoux.
Y a-t-il des prières pour les flaques,
les hommes sans gestes, les outils rouillés ?
Je prends ce visage pour moi, je le supplie
de m’accueillir. Il me répond tout entier.
Les mots qu’il prononce dans son silence
portent le regard que je raconte ici.
d’un homme, il incline son front sous les labours
des sourcils. La tendresse d’être nu et seul
au monde dévaste, dans son regard, toute forme
d’orgueil et de dureté. Toute mémoire.
Toute appartenance à l’ordre des choses.
Le visage ainsi blessé retourne à l’air, à l’eau
aux mouvements imperceptibles du ciel.
Les pupilles s’endorment comme des chiennes
aux pieds du maître. Les mousses, les forêts, les lichens
envahissent les cheveux, la barbe, les aspérités.
La peau de mouton de l’âme se serre en écharpe autour du cou.
Quand l’horizon entre dans les yeux d’un homme, rien
il ne se passe rien, sauf un autre jour, une semaine
puis un mois, une vie entière. On a tort de croire
aux anges, aux esprits, à l’apparition du miracle.
Il suffit de croiser un visage de tige basse,
de verger qui pleure au fond des yeux,
de fumée sur les étangs, pour vaciller à son tour
résister à l’envie de se jeter à genoux.
Y a-t-il des prières pour les flaques,
les hommes sans gestes, les outils rouillés ?
Je prends ce visage pour moi, je le supplie
de m’accueillir. Il me répond tout entier.
Les mots qu’il prononce dans son silence
portent le regard que je raconte ici.
Élisabeth Guibert
L’homme heureux possible
La vie est un instant, il faut en profiter ;
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Rejeter avec soin tout préjugé nuisible,
Croire un Dieu bienfaisant, croire un ami possible,
Et connaître le prix du bonheur d’exister.
Caresser la folie, estimer la sagesse ;
Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,
Être toujours fidèle et jamais n’être époux ;
Effleurer les talents, les aimer sans faiblesse.
Paraître indifférent sur le mépris des sots,
Avoir le cœur ouvert sur ses propres défauts ;
Être content de soi, mais sans trop le paraître :
Enfin, se croire heureux, c’est le moyen de l’être.
Émile Verhaeren
La Révolte
… La rage, elle a bondi de terre
Sur un monceau de pavés gris;
La rage immense, avec des cris,
Avec du feu dans ses artères ;
La rage, elle a bondi
Féroce et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d’attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis;
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit, aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C’est la fête du sang qui se déploie,
A travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres;
Des gens passent sur des gens morts;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,
Las d’obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
Voici des docks et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des lambeaux d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages…
Sur un monceau de pavés gris;
La rage immense, avec des cris,
Avec du feu dans ses artères ;
La rage, elle a bondi
Féroce et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut à lui seul le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d’attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis;
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit, aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C’est la fête du sang qui se déploie,
A travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres;
Des gens passent sur des gens morts;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,
Las d’obéir, chargent, mollassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
Voici des docks et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des lambeaux d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages…
Émile Verhaeren
Le Moulin
Le moulin tourne au fond du soir, très lentement,
Sur un ciel de tristesse et de mèlancolie,
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste et faible et lourde et lesse, infiniment.
Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte,
Se sont tendus et sont tombés; et les voici
Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci
Et le silence entier de la nature éteinte.
Un jour souffrant d’hiver sur les hameaux s’endort,
Les nuages sont las de leurs voyages sombres,
Et le long des taillis qui ramassent leurs ombres
Les ornières s’en vont vers un horizon mort.
Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre
Très misérablement sont assises en rond;
Une lampe de cuivre est pendue au plafond
Et patine de feu le mur et la fenêtre.
Et dans la plaine immense et le vide dormeur
Elles fixent – les très souffreteuses bicoques! –
Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en loques,
Le vieux moulin qui tourne et, las, qui tourne et meurt.
Sur un ciel de tristesse et de mèlancolie,
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste et faible et lourde et lesse, infiniment.
Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte,
Se sont tendus et sont tombés; et les voici
Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci
Et le silence entier de la nature éteinte.
Un jour souffrant d’hiver sur les hameaux s’endort,
Les nuages sont las de leurs voyages sombres,
Et le long des taillis qui ramassent leurs ombres
Les ornières s’en vont vers un horizon mort.
Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre
Très misérablement sont assises en rond;
Une lampe de cuivre est pendue au plafond
Et patine de feu le mur et la fenêtre.
Et dans la plaine immense et le vide dormeur
Elles fixent – les très souffreteuses bicoques! –
Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en loques,
Le vieux moulin qui tourne et, las, qui tourne et meurt.