Poèmes de ce thème
Émotions et sentiments
Émile Verhaeren
Le Moulin
Le moulin tourne au fond du soir, très lentement,
Sur un ciel de tristesse et de mèlancolie,
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste et faible et lourde et lesse, infiniment.
Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte,
Se sont tendus et sont tombés; et les voici
Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci
Et le silence entier de la nature éteinte.
Un jour souffrant d’hiver sur les hameaux s’endort,
Les nuages sont las de leurs voyages sombres,
Et le long des taillis qui ramassent leurs ombres
Les ornières s’en vont vers un horizon mort.
Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre
Très misérablement sont assises en rond;
Une lampe de cuivre est pendue au plafond
Et patine de feu le mur et la fenêtre.
Et dans la plaine immense et le vide dormeur
Elles fixent – les très souffreteuses bicoques! –
Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en loques,
Le vieux moulin qui tourne et, las, qui tourne et meurt.
Sur un ciel de tristesse et de mèlancolie,
Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie,
Est triste et faible et lourde et lesse, infiniment.
Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte,
Se sont tendus et sont tombés; et les voici
Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci
Et le silence entier de la nature éteinte.
Un jour souffrant d’hiver sur les hameaux s’endort,
Les nuages sont las de leurs voyages sombres,
Et le long des taillis qui ramassent leurs ombres
Les ornières s’en vont vers un horizon mort.
Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre
Très misérablement sont assises en rond;
Une lampe de cuivre est pendue au plafond
Et patine de feu le mur et la fenêtre.
Et dans la plaine immense et le vide dormeur
Elles fixent – les très souffreteuses bicoques! –
Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en loques,
Le vieux moulin qui tourne et, las, qui tourne et meurt.
Émile Verhaeren
Un Soir
Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
Troublant mes vers, dans leur sommeil et sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir,
Qu’il sache, avec quel violent élan, ma joie
S’est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie.
J’aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs,
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
J’aime l’homme et le monde et j’adore la force
Que donne et prend ma force à l’homme et l’univers.
Car vivre, c’est prendre et donner avec liesse.
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s’exaltent autant
Que je me sens moi-même avide et haletant
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.
Heures de chute ou de grandeur! – tout se confond
Et se transforme en ce brasier qu’est l’existence;
Seul importe que le désir reste en partance
Jusqu’à la mort, devant l’éveil des horizons.
Celui qui trouve est un cerveau qui communie
Avec la fourmillante et large humanité.
L’esprit plonge et s’enivre en pleine immensité:
Il faut aimer, pour dérouvrir avec génie.
Une tendresse énorme emplit l’âpre savoir,
Il exalte la force et la beauté des mondes,
Il devine les liens et les causes profondes;
O vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,
Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle?
C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré
Du coeur de la nécessité même, le vrai,
Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.
Troublant mes vers, dans leur sommeil et sous leur cendre,
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
Comment ceux d’aujourd’hui s’étaient armés d’espoir,
Qu’il sache, avec quel violent élan, ma joie
S’est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
Pour en tirer l’amour, comme on conquiert sa proie.
J’aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs,
Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
J’aime l’homme et le monde et j’adore la force
Que donne et prend ma force à l’homme et l’univers.
Car vivre, c’est prendre et donner avec liesse.
Mes pairs, ce sont ceux-là qui s’exaltent autant
Que je me sens moi-même avide et haletant
Devant la vie intense et sa rouge sagesse.
Heures de chute ou de grandeur! – tout se confond
Et se transforme en ce brasier qu’est l’existence;
Seul importe que le désir reste en partance
Jusqu’à la mort, devant l’éveil des horizons.
Celui qui trouve est un cerveau qui communie
Avec la fourmillante et large humanité.
L’esprit plonge et s’enivre en pleine immensité:
Il faut aimer, pour dérouvrir avec génie.
Une tendresse énorme emplit l’âpre savoir,
Il exalte la force et la beauté des mondes,
Il devine les liens et les causes profondes;
O vous qui me lirez, dans les siècles, un soir,
Comprenez-vous pourquoi mon vers vous interpelle?
C’est qu’en vos temps quelqu’un d’ardent aura tiré
Du coeur de la nécessité même, le vrai,
Bloc clair, pour y dresser l’entente universelle.
Étienne de La Boétie
Helas combien de jours, helas combien de nuicts
Helas combien de jours, helas combien de nuicts
J’ay vescu loing du lieu, où mon cueur fait demeure!
C’est le vingtiesme jour que sans jour je demeure,
Mais en vingt jours j’’ay eu tout un siecle d’ennuis.
Je n’en veux mal qu’à moy, malheureux que je suis,
Si je souspire en vain, si maintenant j’en pleure,
C’est que, mal-advisé, je laissay en mal’heure
Celle la que laisser nulle part je ne puis.
Jay honte que desja ma peau decoulouree
Se voit par mes ennuis de rides labouree :
J’ay honte que desja les douleurs inhumaines
Me blanchissent le poil sans le congé du temps :
Encor moindre je suis au compte de mes ans,
Et desja je suis vieux au compte de mes peines.
J’ay vescu loing du lieu, où mon cueur fait demeure!
C’est le vingtiesme jour que sans jour je demeure,
Mais en vingt jours j’’ay eu tout un siecle d’ennuis.
Je n’en veux mal qu’à moy, malheureux que je suis,
Si je souspire en vain, si maintenant j’en pleure,
C’est que, mal-advisé, je laissay en mal’heure
Celle la que laisser nulle part je ne puis.
Jay honte que desja ma peau decoulouree
Se voit par mes ennuis de rides labouree :
J’ay honte que desja les douleurs inhumaines
Me blanchissent le poil sans le congé du temps :
Encor moindre je suis au compte de mes ans,
Et desja je suis vieux au compte de mes peines.
Eugène Guillevic
L’ogre avait beau manger...
Longue avait beau manger,
Avaler, dévorer,
Des chevreuils vivants,
Des ventres d’enfants,
Des yeux de taureau,
Des fleurs de sureau ;
Il avait beau manger
Jusqu’aux plumes du geai,
Rien ne rendait
Sa chair plus gaie.
TERRAQUE, récits. 1942.
Avaler, dévorer,
Des chevreuils vivants,
Des ventres d’enfants,
Des yeux de taureau,
Des fleurs de sureau ;
Il avait beau manger
Jusqu’aux plumes du geai,
Rien ne rendait
Sa chair plus gaie.
TERRAQUE, récits. 1942.
Eustache Deschamps
Virelai sur la tristesse du temps présent
Je ne vois ami n’amie
Ni personne qui bien die ;
Toute liesse défaut,
Tous cœurs ont pris par assaut
Tristesse et mélancolie.
Aujourd’hui n’est âme lie,
On ne chante n’esbanie,
Chacun cuide avoir défaut ;
Li uns a sur l’autre envie
Et médit par jonglerie,
Toute loyauté défaut ;
Honneur, amour, courtoisie,
Pitié, largesse est périe,
Mais convoitise est en haut
Qui fait de chacun versaut,
Dont joie est anéantie :
Je ne vois ami n’amie.
Trop règne dolente vie ;
Cet âge ne durra mie,
Car d’honneur à nul ne chaut ;
Connaissance est endormie,
Vaillance n’est à demie
Connue ni mise en haut.
Loyauté, sens, prud’homie
Ni bonté n’est remerie.
On lève ce qui ne vaut,
Et ainsi tout perdre faut,
Par non sens et par folie.
Je ne vois ami n’amie.
Ni personne qui bien die ;
Toute liesse défaut,
Tous cœurs ont pris par assaut
Tristesse et mélancolie.
Aujourd’hui n’est âme lie,
On ne chante n’esbanie,
Chacun cuide avoir défaut ;
Li uns a sur l’autre envie
Et médit par jonglerie,
Toute loyauté défaut ;
Honneur, amour, courtoisie,
Pitié, largesse est périe,
Mais convoitise est en haut
Qui fait de chacun versaut,
Dont joie est anéantie :
Je ne vois ami n’amie.
Trop règne dolente vie ;
Cet âge ne durra mie,
Car d’honneur à nul ne chaut ;
Connaissance est endormie,
Vaillance n’est à demie
Connue ni mise en haut.
Loyauté, sens, prud’homie
Ni bonté n’est remerie.
On lève ce qui ne vaut,
Et ainsi tout perdre faut,
Par non sens et par folie.
Je ne vois ami n’amie.
Évariste Parny
L’absence
Huit jours sont écoulés, depuis que dans ces plaines
Un devoir importun a retenu mes pas.
Croyez à ma douleur, mais ne l’éprouvez pas.
Puissiez-vous de l’amour ne point sentir les peines !
Le bonheur m’environne en ce riant séjour.
De mes jeunes amis la bruyante allégresse
Ne peut un seul moment distraire ma tristesse ;
Et mon cœur aux plaisirs est fermé sans retour.
Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre,
Je demande à la nuit, je redemande au jour
Cet objet adoré qui ne peut plus m’entendre.
Loin de vous autrefois je supportais l’ennui ;
L’espoir me consolait : mon amour aujourd’hui
Ne sait plus endurer les plus courtes absences.
Tout ce qui n’est pas vous me devient odieux.
Ah ! vous m’avez ôté toutes mes jouissances ;
J’ai perdu tous les goûts qui me rendaient heureux.
Vous seule me restez, ô mon Éléonore !
Mais vous me suffirez, j’en atteste les dieux ;
Et je n’ai rien perdu, si vous m’aimez encore.
Un devoir importun a retenu mes pas.
Croyez à ma douleur, mais ne l’éprouvez pas.
Puissiez-vous de l’amour ne point sentir les peines !
Le bonheur m’environne en ce riant séjour.
De mes jeunes amis la bruyante allégresse
Ne peut un seul moment distraire ma tristesse ;
Et mon cœur aux plaisirs est fermé sans retour.
Mêlant à leur gaîté ma voix plaintive et tendre,
Je demande à la nuit, je redemande au jour
Cet objet adoré qui ne peut plus m’entendre.
Loin de vous autrefois je supportais l’ennui ;
L’espoir me consolait : mon amour aujourd’hui
Ne sait plus endurer les plus courtes absences.
Tout ce qui n’est pas vous me devient odieux.
Ah ! vous m’avez ôté toutes mes jouissances ;
J’ai perdu tous les goûts qui me rendaient heureux.
Vous seule me restez, ô mon Éléonore !
Mais vous me suffirez, j’en atteste les dieux ;
Et je n’ai rien perdu, si vous m’aimez encore.
Fanny de Beauharnais
À la raison d’un homme qui n’en a point
Le projet est digne d’un autre ;
Mais je suis ma vocation :
J’aime les êtres de raison ;
Je vais, Comte, chanter la vôtre.
Mais, bon ! elle est déjà bien loin.
C’est le chien de Jean de Nivelle ;
Elle s’enfuit quand on l’appelle :
Plus de cent fois, j’en fus témoin.
Comment donc courir après elle ?
Essayons : je veux l’attraper,
La sermonner à ma manière,
Et la tenir à la lisière,
De peur qu’elle n’ose échapper.
Vain espoir ! mon héros sommeille,
Il extravague, ou bien il dort,
Et sa raison criera bien fort,
Si c’est la mienne qui l’éveille.
Profitons de l’occasion,
Pour louer, tout bas, son courage ;
Car il en a, comme un Lion.
À la guerre, c’est un Dragon :
À Paris, ce n’est plus qu’un Page,
Un Page, au moins, pour la raison.
Beau dormeur, bel Endimion,
Sentez le prix de cet hommage.
Un fou charmant est plus qu’un sage,
Fût-ce Pythagore ou Platon.
II fait conquête sur conquête,
Plaît toujours, n’a jamais d’humeur :
On se passe fort bien de tête,
Lorsqu’on est doué d’un bon cœur.
Le vôtre est noble et plein de zèle :
Vous êtes ami généreux,
Surtout, des maris le modèle.
Vous trompâtes plus d’une belle ;
Vous fûtes amant dangereux.
Aujourd’hui, vous aimez vos nœuds.
Époux d’un ange, on est fidèle…
Il s’éveille ; changeons de ton :
Mais l’entreprise est trop pénible.
Je ne crois pas qu’il soit possible
De dire un mot à sa raison.
Mais je suis ma vocation :
J’aime les êtres de raison ;
Je vais, Comte, chanter la vôtre.
Mais, bon ! elle est déjà bien loin.
C’est le chien de Jean de Nivelle ;
Elle s’enfuit quand on l’appelle :
Plus de cent fois, j’en fus témoin.
Comment donc courir après elle ?
Essayons : je veux l’attraper,
La sermonner à ma manière,
Et la tenir à la lisière,
De peur qu’elle n’ose échapper.
Vain espoir ! mon héros sommeille,
Il extravague, ou bien il dort,
Et sa raison criera bien fort,
Si c’est la mienne qui l’éveille.
Profitons de l’occasion,
Pour louer, tout bas, son courage ;
Car il en a, comme un Lion.
À la guerre, c’est un Dragon :
À Paris, ce n’est plus qu’un Page,
Un Page, au moins, pour la raison.
Beau dormeur, bel Endimion,
Sentez le prix de cet hommage.
Un fou charmant est plus qu’un sage,
Fût-ce Pythagore ou Platon.
II fait conquête sur conquête,
Plaît toujours, n’a jamais d’humeur :
On se passe fort bien de tête,
Lorsqu’on est doué d’un bon cœur.
Le vôtre est noble et plein de zèle :
Vous êtes ami généreux,
Surtout, des maris le modèle.
Vous trompâtes plus d’une belle ;
Vous fûtes amant dangereux.
Aujourd’hui, vous aimez vos nœuds.
Époux d’un ange, on est fidèle…
Il s’éveille ; changeons de ton :
Mais l’entreprise est trop pénible.
Je ne crois pas qu’il soit possible
De dire un mot à sa raison.
Fanny de Beauharnais
Portrait des Français
Tous vos goûts sont inconséquents :
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchants.
Vous prenez pour des feux ardents,
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamment jusqu’au délire :
Un rien suffit pour vous séduire ;
Et l’enfance est votre portrait.
Qui vous amuse, vous maîtrise :
Vous fait-on rire ? on a tout fait,
Et vous n’aimez que par surprise.
Vous n’avez tous qu’un seul jargon,
Bien frivole, bien incommode.
Si la raison était de mode,
Vous auriez tous de la raison.
Un rien change vos caractères ;
Un rien commande à vos penchants.
Vous prenez pour des feux ardents,
Les bluettes les plus légères.
La nouveauté, son fol attrait,
Vous enflamment jusqu’au délire :
Un rien suffit pour vous séduire ;
Et l’enfance est votre portrait.
Qui vous amuse, vous maîtrise :
Vous fait-on rire ? on a tout fait,
Et vous n’aimez que par surprise.
Vous n’avez tous qu’un seul jargon,
Bien frivole, bien incommode.
Si la raison était de mode,
Vous auriez tous de la raison.
Francis Carco
À l’amitié
… Emporte-moi dans ton délire,
Muse errante aux yeux clignotants,
Qui vaticines et prétends :
« Mon bout de crayon, c’est ma lyre!
Mais je n’ai plus de papier blanc. »
Tu me diras tes soirs d’ivresse,
Tes nuits de gloire, tes succès,
Villon, Nerval, Rimbaud, Musset,
Et, sous tes grands airs de pauvresse,
Je devinerai la détresse
De ton vieux cœur sombre et blessé.
Tu me raconteras Verlaine,
Son absinthe au petit matin
Dans ce bar des Grands-Augustins
D’où l’on voyait couler la Seine ;
Moustache en croc et cheveux teints,
Moréas, fier de son monocle,
Qui pérorait du haut d’un socle,
Pour un chœur d’antiques catins ;
Tu me raconteras Corbière
Tenant la toile, en matelot ;
Et Laforgue, les pieds dans l’eau,
Avec son gibus en arrière,
Son air lunaire et rigolo,
D’un rigolo à la manière
Falote d’un Pierrot falot,
Avant de mourir poitrinaire…
Un chien nous suit en gémissant.
On dirait presque un chien d’aveugle.
Sur la Seine un remorqueur beugle…
Mais quels sont ces autres passants
Qui vont piteux, honteux, grotesques
Et qui, sur le pavé glissant,
Enchevêtrent une arabesque
A la fois navrante et burlesque,
A contrecœur, à contresens ?
Regarde, ce sont des artistes !
Ils s’en allaient le long des quais
Et le vent les entrechoquait
Tout en arrachant les feuillets
De leurs livres dépareillés
Dans les boîtes des bouquinistes.
«Ils ont tous été mes amants,
Dit la Muse en levant la tête.
Eux aussi, se croyaient poètes
Et ils l’étaient à leurs vingt ans! »…
Muse errante aux yeux clignotants,
Qui vaticines et prétends :
« Mon bout de crayon, c’est ma lyre!
Mais je n’ai plus de papier blanc. »
Tu me diras tes soirs d’ivresse,
Tes nuits de gloire, tes succès,
Villon, Nerval, Rimbaud, Musset,
Et, sous tes grands airs de pauvresse,
Je devinerai la détresse
De ton vieux cœur sombre et blessé.
Tu me raconteras Verlaine,
Son absinthe au petit matin
Dans ce bar des Grands-Augustins
D’où l’on voyait couler la Seine ;
Moustache en croc et cheveux teints,
Moréas, fier de son monocle,
Qui pérorait du haut d’un socle,
Pour un chœur d’antiques catins ;
Tu me raconteras Corbière
Tenant la toile, en matelot ;
Et Laforgue, les pieds dans l’eau,
Avec son gibus en arrière,
Son air lunaire et rigolo,
D’un rigolo à la manière
Falote d’un Pierrot falot,
Avant de mourir poitrinaire…
Un chien nous suit en gémissant.
On dirait presque un chien d’aveugle.
Sur la Seine un remorqueur beugle…
Mais quels sont ces autres passants
Qui vont piteux, honteux, grotesques
Et qui, sur le pavé glissant,
Enchevêtrent une arabesque
A la fois navrante et burlesque,
A contrecœur, à contresens ?
Regarde, ce sont des artistes !
Ils s’en allaient le long des quais
Et le vent les entrechoquait
Tout en arrachant les feuillets
De leurs livres dépareillés
Dans les boîtes des bouquinistes.
«Ils ont tous été mes amants,
Dit la Muse en levant la tête.
Eux aussi, se croyaient poètes
Et ils l’étaient à leurs vingt ans! »…
Francis Carco
Bohème
La rue avec ses maisons blêmes,
Ses débits, ses trottoirs luisants
Et ses hasards, toujours les mêmes,
Nous savons trop pourquoi il l’aime,
Depuis le temps de sa bohème,
D’un cœur qui muse et va gueusant…
L’aigre bise aux soirs de misère,
Montmartre, l’hiver, le printemps,
Fleur mâchonnée entre les dents
Des gigolettes de quinze ans
Et des marlous au cœur de pierre
Qui le guettaient en complotant…
Sous le métro de la Chapelle,
Près des garnis à vingt-cinq sous,
C’est toujours lui, cet homme saoul,
Qui bat les murs et qui appelle
On ne sait qui, d’on ne sait où.
Son étoile était de la fête.
Il la voyait dans le ruisseau
Trembler comme un regard de bête
Battue et portant bas la tête
Sous les coups qui tombent d’en haut,
Sans se douter que c’était cette
“ Pauvre étoile, dans le ruisseau,
Qui le suivait, comme un poète.
Une nuit, il la ramassa
Et, l’essuyant contre sa manche,
S’aperçut bien qu’elle était blanche
Mais ne brillait pas tant que ça…
Ses débits, ses trottoirs luisants
Et ses hasards, toujours les mêmes,
Nous savons trop pourquoi il l’aime,
Depuis le temps de sa bohème,
D’un cœur qui muse et va gueusant…
L’aigre bise aux soirs de misère,
Montmartre, l’hiver, le printemps,
Fleur mâchonnée entre les dents
Des gigolettes de quinze ans
Et des marlous au cœur de pierre
Qui le guettaient en complotant…
Sous le métro de la Chapelle,
Près des garnis à vingt-cinq sous,
C’est toujours lui, cet homme saoul,
Qui bat les murs et qui appelle
On ne sait qui, d’on ne sait où.
Son étoile était de la fête.
Il la voyait dans le ruisseau
Trembler comme un regard de bête
Battue et portant bas la tête
Sous les coups qui tombent d’en haut,
Sans se douter que c’était cette
“ Pauvre étoile, dans le ruisseau,
Qui le suivait, comme un poète.
Une nuit, il la ramassa
Et, l’essuyant contre sa manche,
S’aperçut bien qu’elle était blanche
Mais ne brillait pas tant que ça…
Francis Carco
Je me souviens de la bohème…
Je me souviens de la bohème,
De mes amours de ce temps-là !
O mes amours, j’ai trop de peine
Quand refleurissent les lilas…
Qu’est-ce que c’est que cette antienne ?
Qu’est-ce que c’est que cet air-là ?
O mes amours, j’ai trop de peine…
Le temps n’est plus de la bohème.
Au diable soient tous les lilas !
Il pleut dans le petit jour blême.
Il pleut, nous n’irons plus au bois.
Toutes les amours sont les mêmes,
Les morts ne ressuscitent pas.
Un vieil orgue, comme autrefois,
Moud, essouflé, « la Marjolaine ».
O mes amours de ce temps-là,
Jamais les mortes ne reviennent.
Elles dorment sous les lilas
Où les oiseaux chantent ma peine,
Sous les lilas qu’on a mis là…
Les jours s’en vont et les semaines :
O mes amours, priez pour moi…
De mes amours de ce temps-là !
O mes amours, j’ai trop de peine
Quand refleurissent les lilas…
Qu’est-ce que c’est que cette antienne ?
Qu’est-ce que c’est que cet air-là ?
O mes amours, j’ai trop de peine…
Le temps n’est plus de la bohème.
Au diable soient tous les lilas !
Il pleut dans le petit jour blême.
Il pleut, nous n’irons plus au bois.
Toutes les amours sont les mêmes,
Les morts ne ressuscitent pas.
Un vieil orgue, comme autrefois,
Moud, essouflé, « la Marjolaine ».
O mes amours de ce temps-là,
Jamais les mortes ne reviennent.
Elles dorment sous les lilas
Où les oiseaux chantent ma peine,
Sous les lilas qu’on a mis là…
Les jours s’en vont et les semaines :
O mes amours, priez pour moi…
Francis Carco
Tristesses
J’ai toujours été triste ainsi, depuis des temps,
De choses qu’on ne sait au juste et que, pourtant,
On sent traîner en soi de l’aube au crépuscule.
Mon enfance en eut un air grave et désolé
Dans la douceur provinciale où je l’évoque…
Ce furent des ennuis aux cloches des dimanches
Hebdomadairement et, dans le soir tombant,
Tout cela remuait en moi confusément ;
C’était comme la pluie de ces matinées vertes
Qu’on entend de la chambre aux persiennes fermées…
C’était, parfois, comme un clair de lune immobile !.
… Mon enfance, tu sus le calme des demeures
Et tu restas, le front aux vitres, bien souvent,
A rêvasser pendant des heures et des heures
Avec tes yeux battus de trop d’énervement.
— Aussi, d’autres tristesses sont en moi.
Tant que tu leur souris, elles restent tranquilles,
Mais elles pleureront lorsque tu t’en iras.
Tu sais qu’elles sont là, au coin bleu de mon cœur,
Avec l’air adouci qu’ont les petites filles
Quand leurs cheveux aux soirs de juillet sont défaits.
Il y a la fraîcheur qu’ont les fleurs arrosées
Sur mon cœur où sont mes tristesses reposées.
Cela fait que je suis comme un jardin paisible
Aux six heures sonores de bruits éclos en elles,
Bruits des ruisseaux qu’on a lâchés sur la pelouse.
Mais tes mains ont signé quelque chose, on dirait,
Quelque chose de lent, de tendre, de secret,
Comme un de ces vieux airs, lorsque, lampe baissée,
S’endorment les enfants qui pleuraient de leur peine…
Mais tes mains ont signé quelque chose de bleu.
Tes lèvres m’ont souri quelque chose d’étrange…
De choses qu’on ne sait au juste et que, pourtant,
On sent traîner en soi de l’aube au crépuscule.
Mon enfance en eut un air grave et désolé
Dans la douceur provinciale où je l’évoque…
Ce furent des ennuis aux cloches des dimanches
Hebdomadairement et, dans le soir tombant,
Tout cela remuait en moi confusément ;
C’était comme la pluie de ces matinées vertes
Qu’on entend de la chambre aux persiennes fermées…
C’était, parfois, comme un clair de lune immobile !.
… Mon enfance, tu sus le calme des demeures
Et tu restas, le front aux vitres, bien souvent,
A rêvasser pendant des heures et des heures
Avec tes yeux battus de trop d’énervement.
— Aussi, d’autres tristesses sont en moi.
Tant que tu leur souris, elles restent tranquilles,
Mais elles pleureront lorsque tu t’en iras.
Tu sais qu’elles sont là, au coin bleu de mon cœur,
Avec l’air adouci qu’ont les petites filles
Quand leurs cheveux aux soirs de juillet sont défaits.
Il y a la fraîcheur qu’ont les fleurs arrosées
Sur mon cœur où sont mes tristesses reposées.
Cela fait que je suis comme un jardin paisible
Aux six heures sonores de bruits éclos en elles,
Bruits des ruisseaux qu’on a lâchés sur la pelouse.
Mais tes mains ont signé quelque chose, on dirait,
Quelque chose de lent, de tendre, de secret,
Comme un de ces vieux airs, lorsque, lampe baissée,
S’endorment les enfants qui pleuraient de leur peine…
Mais tes mains ont signé quelque chose de bleu.
Tes lèvres m’ont souri quelque chose d’étrange…
Francis Jammes
Il va neiger…
Il va neiger dans quelques jours. Je me souviens
de l’an dernier. Je me souviens de mes tristesses
au coin du feu. Si l’on m’avait demandé : qu’est-ce ?
j’aurais dit : laissez-moi tranquille. Ce n’est rien.
J’ai bien réfléchi, l’année avant, dans ma chambre,
pendant que la neige lourde tombait dehors.
J’ai réfléchi pour rien. À présent comme alors
je fume une pipe en bois avec un bout d’ambre.
Ma vieille commode en chêne sent toujours bon.
Mais moi j’étais bête parce que tant de choses
ne pouvaient pas changer et que c’est une pose
de vouloir chasser les choses que nous savons.
Pourquoi donc pensons-nous et parlons-nous ? C’est drôle ;
nos larmes et nos baisers, eux, ne parlent pas,
et cependant nous les comprenons, et les pas
d’un ami sont plus doux que de douces paroles.
On a baptisé les étoiles sans penser
qu’elles n’avaient pas besoin de nom, et les nombres,
qui prouvent que les belles comètes dans l’ombre
passeront, ne les forceront pas à passer.
Et maintenant même, où sont mes vieilles tristesses
de l’an dernier ? À peine si je m’en souviens.
Je dirais : Laissez-moi tranquille, ce n’est rien,
si dans ma chambre on venait me demander : qu’est-ce ?
de l’an dernier. Je me souviens de mes tristesses
au coin du feu. Si l’on m’avait demandé : qu’est-ce ?
j’aurais dit : laissez-moi tranquille. Ce n’est rien.
J’ai bien réfléchi, l’année avant, dans ma chambre,
pendant que la neige lourde tombait dehors.
J’ai réfléchi pour rien. À présent comme alors
je fume une pipe en bois avec un bout d’ambre.
Ma vieille commode en chêne sent toujours bon.
Mais moi j’étais bête parce que tant de choses
ne pouvaient pas changer et que c’est une pose
de vouloir chasser les choses que nous savons.
Pourquoi donc pensons-nous et parlons-nous ? C’est drôle ;
nos larmes et nos baisers, eux, ne parlent pas,
et cependant nous les comprenons, et les pas
d’un ami sont plus doux que de douces paroles.
On a baptisé les étoiles sans penser
qu’elles n’avaient pas besoin de nom, et les nombres,
qui prouvent que les belles comètes dans l’ombre
passeront, ne les forceront pas à passer.
Et maintenant même, où sont mes vieilles tristesses
de l’an dernier ? À peine si je m’en souviens.
Je dirais : Laissez-moi tranquille, ce n’est rien,
si dans ma chambre on venait me demander : qu’est-ce ?
Francis Jammes
J’aime dans les temps…
J’aime dans les temps Clara d’Ellébeuse,
l’écolière des anciens pensionnats,
qui allait, les soirs chauds, sous les tilleuls
lire les magazines d’autrefois.
Je n’aime qu’elle, et je sens sur mon cœur
la lumière bleue de sa gorge blanche.
Où est-elle! Où était donc ce bonheur?
Dans sa chambre claire il entrait des branches.
Elle n’est peut-être pas encore morte
– ou peut-être que nous l’étions tous deux.
La grande cour avait des feuilles mortes
dans le vent froid des fins d’Étés très vieux.
Te souviens-tu de ces plumes de paon,
dans un grand vase, auprès de coquillages?…
on apprenait qu’on avait fait naufrage,
on appelait Terre-Neuve: le Banc.
Viens, viens, ma chère Clara d’Ellébeuse:
aimons-nous encore si tu existes.
Le vieux jardin a de vieilles tulipes.
Viens toute nue, ô Clara d’Ellébeuse.
l’écolière des anciens pensionnats,
qui allait, les soirs chauds, sous les tilleuls
lire les magazines d’autrefois.
Je n’aime qu’elle, et je sens sur mon cœur
la lumière bleue de sa gorge blanche.
Où est-elle! Où était donc ce bonheur?
Dans sa chambre claire il entrait des branches.
Elle n’est peut-être pas encore morte
– ou peut-être que nous l’étions tous deux.
La grande cour avait des feuilles mortes
dans le vent froid des fins d’Étés très vieux.
Te souviens-tu de ces plumes de paon,
dans un grand vase, auprès de coquillages?…
on apprenait qu’on avait fait naufrage,
on appelait Terre-Neuve: le Banc.
Viens, viens, ma chère Clara d’Ellébeuse:
aimons-nous encore si tu existes.
Le vieux jardin a de vieilles tulipes.
Viens toute nue, ô Clara d’Ellébeuse.
Francis Jammes
Jallais dans le verger...
Jatzars dans le verger où les framboises au soleil
chantent sous l’azur à cause des mouches à miel.
C’est d’un Age trés jeune que je vous parle.
Prés des montagnes je suis né, prés des montagnes.
Et je sens bien maintenant que dans mon àme
il y a de la neige, des torrents couleur de givre
et de grands pics cassés où il y a des oiseaux
de proie qui planent dans un air qui rend ivre,
dans un vent qui fouette les neiges et les eaux.
Oui, je sens bien que je suis comme les montagnes.
Ma tristesse a la couleur de gentianes qui y croissent.
Je dus avoir, dans ma famille, des herborisateurs
naïfs, avec des boîtes couleur d’insecte vert,
qui, par les aprés-midi d’horrible chaleur,
s enfongaient dans l’ombre glacée des forêts,
à la recherche d’échantillons précieux
qu’ils n’eussent point échangés pour les vieux
trésors des magiciens des Bagdads merveilleuses
où les jets d’eau ont des fraicheurs endormeuses.
Mon amour a la tendresse d’un arc-en-ciel
aprés une pluie d’avril od chante le soleil.
chantent sous l’azur à cause des mouches à miel.
C’est d’un Age trés jeune que je vous parle.
Prés des montagnes je suis né, prés des montagnes.
Et je sens bien maintenant que dans mon àme
il y a de la neige, des torrents couleur de givre
et de grands pics cassés où il y a des oiseaux
de proie qui planent dans un air qui rend ivre,
dans un vent qui fouette les neiges et les eaux.
Oui, je sens bien que je suis comme les montagnes.
Ma tristesse a la couleur de gentianes qui y croissent.
Je dus avoir, dans ma famille, des herborisateurs
naïfs, avec des boîtes couleur d’insecte vert,
qui, par les aprés-midi d’horrible chaleur,
s enfongaient dans l’ombre glacée des forêts,
à la recherche d’échantillons précieux
qu’ils n’eussent point échangés pour les vieux
trésors des magiciens des Bagdads merveilleuses
où les jets d’eau ont des fraicheurs endormeuses.
Mon amour a la tendresse d’un arc-en-ciel
aprés une pluie d’avril od chante le soleil.
Francis Jammes
La paix est dans le bois silencieux et sur
La paix est dans le bois silencieux et sur
les feuilles en sabre qui coupent l’eau qui coule,
l’eau reflète, comme en un sommeil, l’azur
pur qui se pose à la pointe dorée des mousses.
Je me suis assis au pied d’un chêne noir
et j’ai laissé tomber ma pensée. Une grive
se posait haut. C’était tout. Et la vie,
dans ce silence, était magnifique, tendre et grave.
Pendant que ma chienne et mon chien fixaient une
mouche qui volait et qu’ils auraient voulu happer,
je faisais moins de cas de ma douleur et laissais
la résignation calmer tristement mon âme.
les feuilles en sabre qui coupent l’eau qui coule,
l’eau reflète, comme en un sommeil, l’azur
pur qui se pose à la pointe dorée des mousses.
Je me suis assis au pied d’un chêne noir
et j’ai laissé tomber ma pensée. Une grive
se posait haut. C’était tout. Et la vie,
dans ce silence, était magnifique, tendre et grave.
Pendant que ma chienne et mon chien fixaient une
mouche qui volait et qu’ils auraient voulu happer,
je faisais moins de cas de ma douleur et laissais
la résignation calmer tristement mon âme.
Francis Jammes
Oh! ce parfum d’enfance dans la prairie trempée
Oh! ce parfum d’enfance dans la prairie trempée
d’eau et d’azur, parfum de pieuse jonchée
de joncs-fleuris sous les pas des processions
des hameaux noirs, parfum de fougère écrasée
au soir d’un jour torride, quand les inflexions
des chants ne peuvent pas mourir et que mon âme
a peur de trop aimer, parfum de lis en flammes,
comme j’en voyais dans les vieux paroissiens,
parfum des dimanches soirs dans les jardins,
parfum d’encensoirs purs qui vont à Dieu ensemble,
parfum de rosiers qui, à l’aube, tremblent…
d’eau et d’azur, parfum de pieuse jonchée
de joncs-fleuris sous les pas des processions
des hameaux noirs, parfum de fougère écrasée
au soir d’un jour torride, quand les inflexions
des chants ne peuvent pas mourir et que mon âme
a peur de trop aimer, parfum de lis en flammes,
comme j’en voyais dans les vieux paroissiens,
parfum des dimanches soirs dans les jardins,
parfum d’encensoirs purs qui vont à Dieu ensemble,
parfum de rosiers qui, à l’aube, tremblent…
Francis Jammes
Quand verrai-je les îles
Quand verrai-je les îles où furent des parents ?
Le soir, devant la porte et devant l’océan
on fumait des cigares en habit bleu barbeau.
Une guitare de nègre ronflait, et l’eau
de pluie dormait dans les cuves de la cour.
L’océan était comme des bouquets en tulle
et le soir triste comme l’été et une flûte.
On fumait des cigares noirs et leurs points rouges
s’allumaient comme ces oiseaux aux nids de mousse
dont parlent certains poètes de grand talent.
Ô Père de mon Père, tu étais là, devant
mon âme qui n’était pas née, et sous le vent
les avisos glissaient dans la nuit coloniale.
Quand tu pensais en fumant ton cigare,
et qu’un nègre jouait d’une triste guitare,
mon âme qui n’était pas née existait-elle ?
Était-elle la guitare ou l’aile de l’aviso ?
Était-elle le mouvement d’une tête d’oiseau
caché lors au fond des plantations,
ou le vol d’un insecte lourd dans la maison ?
Le soir, devant la porte et devant l’océan
on fumait des cigares en habit bleu barbeau.
Une guitare de nègre ronflait, et l’eau
de pluie dormait dans les cuves de la cour.
L’océan était comme des bouquets en tulle
et le soir triste comme l’été et une flûte.
On fumait des cigares noirs et leurs points rouges
s’allumaient comme ces oiseaux aux nids de mousse
dont parlent certains poètes de grand talent.
Ô Père de mon Père, tu étais là, devant
mon âme qui n’était pas née, et sous le vent
les avisos glissaient dans la nuit coloniale.
Quand tu pensais en fumant ton cigare,
et qu’un nègre jouait d’une triste guitare,
mon âme qui n’était pas née existait-elle ?
Était-elle la guitare ou l’aile de l’aviso ?
Était-elle le mouvement d’une tête d’oiseau
caché lors au fond des plantations,
ou le vol d’un insecte lourd dans la maison ?
Francis Ponge
N’ayez point pitié
Fumez marais
les images rupestres de l’inconnu
vers moi détournent le silencieux crépuscule
de leur rire
Fumez ô marais coeur d’oursin
les étoiles mortes apaisées par des mains merveilleuses jaillissent
de la pulpe de mes yeux
Fumez fumez
l’obscurité fragile de ma voix craque de cités
flamboyantes
et la pureté irrésistible de ma main appelle
de loin de très loin du patrimoine héréditaire
le zèle victorieux de l’acide dans la chair
de la vie – marais–
telle une vipère née de la force blonde de l’éblouissement.
les images rupestres de l’inconnu
vers moi détournent le silencieux crépuscule
de leur rire
Fumez ô marais coeur d’oursin
les étoiles mortes apaisées par des mains merveilleuses jaillissent
de la pulpe de mes yeux
Fumez fumez
l’obscurité fragile de ma voix craque de cités
flamboyantes
et la pureté irrésistible de ma main appelle
de loin de très loin du patrimoine héréditaire
le zèle victorieux de l’acide dans la chair
de la vie – marais–
telle une vipère née de la force blonde de l’éblouissement.
Francis Ponge
Perdition
nous frapperons l’air neuf de nos têtes cuirassées
nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
nous frapperons le sol du pied nu de nos voix
les fleurs mâles dormiront aux criques des miroirs
et l’armure même des trilobites
s’abaissera dans le demi-jour de toujours
sur des gorges tendres gonflées de mines de lait
et ne franchirons-nous pas le porche
le porche des perditions?
un vigoureux chemin aux veineuses jaunissures
tiède
où bondissent les buffles des colères insoumises
court
avalant la bride des tornades mûres
aux balisiers sonnants des riches crépuscules
nous frapperons le soleil de nos paumes grandes ouvertes
nous frapperons le sol du pied nu de nos voix
les fleurs mâles dormiront aux criques des miroirs
et l’armure même des trilobites
s’abaissera dans le demi-jour de toujours
sur des gorges tendres gonflées de mines de lait
et ne franchirons-nous pas le porche
le porche des perditions?
un vigoureux chemin aux veineuses jaunissures
tiède
où bondissent les buffles des colères insoumises
court
avalant la bride des tornades mûres
aux balisiers sonnants des riches crépuscules
Francis Ponge
Prophétie
là où l’aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève à rebours la face du temps
là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain à l’espoir et l’infant à la reine,
d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d’avoir gémi dans le désert
d’avoir crié vers mes gardiens
d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de paon puis se déchirant la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer lucide de l’air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève à rebours la face du temps
là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain à l’espoir et l’infant à la reine,
d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d’avoir gémi dans le désert
d’avoir crié vers mes gardiens
d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de paon puis se déchirant la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer lucide de l’air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.
Francis Ponge
Tam-tam I
à même le fleuve de sang de terre
à même le sang de soleil brisé
à même le sang d’un cent de clous de soleil
à même le sang du suicide des bêtes à feu
à même le sang de cendre le sang de sel le sang des sangs d’amour
à même le sang incendié d’oiseau feu
hérons et faucons
montez et brûlez
for Benjamin Péret
à même le sang de soleil brisé
à même le sang d’un cent de clous de soleil
à même le sang du suicide des bêtes à feu
à même le sang de cendre le sang de sel le sang des sangs d’amour
à même le sang incendié d’oiseau feu
hérons et faucons
montez et brûlez
for Benjamin Péret
François De Malherbe
Stances au roi henri le grand pour de petites nymphes qui mènent l’amour prisonnier (1610)
A la fin tant d’amants, dont les ames blessees
Languissent nuit et jour,
Verront sur leur auteur leurs peines renversees,
Et seront consolez aux despens de l’Amour.
Ce publicque ennemy, cette peste du monde,
Que l’erreur des humains
Fait le maistre absolu de la terre et de l’onde,
Se treuve à la mercy de nos petites mains.
Nous le vous amenons dépoüillé de ses armes ;
O Roy, l’astre des rois,
Quittez vostre bonté, mocquez-vous de ses larmes,
Et luy faites sentir la rigueur de vos lois.
. . . . . .
Mars, qui met sa loüange à deserter la terre
Par des meurtres espais,
N’a rien de si tragique aux fureurs de la guerre
Comme ce desloyal aux douceurs de la paix.
. . . . . .
Ne meslez rien de lasche à vos hautes pensees,
Et par quelques appas
Qu’il demande mercy de ses fautes passees,
Imitez son exemple à ne pardonner pas.
. . . . . .
Languissent nuit et jour,
Verront sur leur auteur leurs peines renversees,
Et seront consolez aux despens de l’Amour.
Ce publicque ennemy, cette peste du monde,
Que l’erreur des humains
Fait le maistre absolu de la terre et de l’onde,
Se treuve à la mercy de nos petites mains.
Nous le vous amenons dépoüillé de ses armes ;
O Roy, l’astre des rois,
Quittez vostre bonté, mocquez-vous de ses larmes,
Et luy faites sentir la rigueur de vos lois.
. . . . . .
Mars, qui met sa loüange à deserter la terre
Par des meurtres espais,
N’a rien de si tragique aux fureurs de la guerre
Comme ce desloyal aux douceurs de la paix.
. . . . . .
Ne meslez rien de lasche à vos hautes pensees,
Et par quelques appas
Qu’il demande mercy de ses fautes passees,
Imitez son exemple à ne pardonner pas.
. . . . . .
François De Malherbe
Stances aux ombres de damon (1604)
. . . . . .
L'Orne comme autre-fois nous reverroit encore,
Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,
Égarer à l’écart nos pas et nos discours ;
Et, couchez sur les fleurs comme estoilles semées,
Rendre en si doux ébat les heures consumées
Que les soleils nous seroient cours.
Mais, ô loy rigoureuse à la race des hommes !
C'est un point arresté, que tout ce que nous sommes,
Yssus de peres roys et de peres bergers
La Parque également sous la tombe nous serre ;
Et les mieux établis au repos de la terre
N’y sont qu’hostes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages,
D'habillements de pourpre et de suitte de pages,
Quand le terme est écheu, n’alonge point nos jours ;
Il faut aller tout nus où le destin commande ;
Et de toutes douleurs la douleur la plus grande,
C’est qu’il faut laisser nos amours.
. . . . . .
L'Orne comme autre-fois nous reverroit encore,
Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore,
Égarer à l’écart nos pas et nos discours ;
Et, couchez sur les fleurs comme estoilles semées,
Rendre en si doux ébat les heures consumées
Que les soleils nous seroient cours.
Mais, ô loy rigoureuse à la race des hommes !
C'est un point arresté, que tout ce que nous sommes,
Yssus de peres roys et de peres bergers
La Parque également sous la tombe nous serre ;
Et les mieux établis au repos de la terre
N’y sont qu’hostes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages,
D'habillements de pourpre et de suitte de pages,
Quand le terme est écheu, n’alonge point nos jours ;
Il faut aller tout nus où le destin commande ;
Et de toutes douleurs la douleur la plus grande,
C’est qu’il faut laisser nos amours.
. . . . . .