Poèmes de ce thème
Vie et existence
Jean Racine
Acte IV, Scène 4.
IPHIGENIE
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre
Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.
D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis,
Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance,
Paraît digne à vos yeux d’une autre récompense,
Si d’une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d’Agamemnon, c’est moi qui la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
C’est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n’avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà d’Ilion présageant la conquête,
D’un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m’attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup, dont je suis menacée,
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous,
Et si je n’avais eu que ma vie à défendre,
J’aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s’estimait heureux, vous me l’aviez permis.
Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre
Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.
D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis,
Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance,
Paraît digne à vos yeux d’une autre récompense,
Si d’une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d’Agamemnon, c’est moi qui la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
C’est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n’avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà d’Ilion présageant la conquête,
D’un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m’attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup, dont je suis menacée,
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous,
Et si je n’avais eu que ma vie à défendre,
J’aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s’estimait heureux, vous me l’aviez permis.
Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Jean Racine
Acte V, Scène 6.
ATHALIE
Dieu des Juifs, tu l’emportes !
Oui, c’est Joas ; je cherche en vain à me tromper.
Je reconnais l’endroit où je le fis frapper ;
Je vois d’Okosias et le port et le geste.
Tout me retrace enfin un sang que je déteste.
David, David triomphe : Achab seul est détruit.
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.
C’est toi qui, me flattant d’une vengeance aisée,
M’a vingt fois en un jour à moi-même opposée,
Tantôt pour un enfant excitant mes remords,
Tantôt m’éblouissant de tes riches trésors
Que j’ai craint de livrer aux flammes, au pillage.
Qu’il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ;
Et que, pour signaler son empire nouveau,
On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau !
Voici ce qu’en mourant lui souhaite sa mère :
Que dis-je, souhaiter ! Je me flatte, j’espère
Qu’indocile à ton joug, fatigué de ta loi,
Fidèle au sang d’Achab qu’il a reçu de moi,
Conforme à son aïeul, à son père semblable,
On verra de David l’héritier détestable
Abolir tes honneurs, profaner ton autel,
Et venger Athalie, Achab et Jézabel.
Dieu des Juifs, tu l’emportes !
Oui, c’est Joas ; je cherche en vain à me tromper.
Je reconnais l’endroit où je le fis frapper ;
Je vois d’Okosias et le port et le geste.
Tout me retrace enfin un sang que je déteste.
David, David triomphe : Achab seul est détruit.
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.
C’est toi qui, me flattant d’une vengeance aisée,
M’a vingt fois en un jour à moi-même opposée,
Tantôt pour un enfant excitant mes remords,
Tantôt m’éblouissant de tes riches trésors
Que j’ai craint de livrer aux flammes, au pillage.
Qu’il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage ;
Et que, pour signaler son empire nouveau,
On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau !
Voici ce qu’en mourant lui souhaite sa mère :
Que dis-je, souhaiter ! Je me flatte, j’espère
Qu’indocile à ton joug, fatigué de ta loi,
Fidèle au sang d’Achab qu’il a reçu de moi,
Conforme à son aïeul, à son père semblable,
On verra de David l’héritier détestable
Abolir tes honneurs, profaner ton autel,
Et venger Athalie, Achab et Jézabel.
Jean Racine
Acte V, scène vi (récit de Théramène)
À peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes.
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes Coursiers, qu’on voyait autrefois
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
L’œil morne maintenant, et la tête baissée
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri sorti du fond des flots
Des airs en ce moment a troublé le repos.
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé.
Des Coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide
S’élève à gros bouillons une montagne humide.
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux
Parmi des flots d’écume un Monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable Taureau, Dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce Monstre sauvage,
La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
Le flot, qui l’apporta, recule épouvanté.
Tout fuit, et sans s’armer d’un courage inutile
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne Fils d’un Héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au Monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le Monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée,
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maître se consume.
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
On dit qu’on a vu même en ce désordre affreux
Un Dieu, qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.
À travers les rochers la peur les précipite.
L’essieu crie, et se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux Fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraye.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s’arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des Rois ses Aïeux sont les froides reliques.
J’y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle, et me tendant la main
Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain.
Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher Ami, si mon Père un jour désabusé
Plaint le malheur d’un Fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang, et mon Ombre plaintive,
Dis-lui, qu’avec douceur il traite sa Captive,
Qu’il lui rende… À ce mot ce Héros expiré
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré,
Triste objet, où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l’œil même de son Père.
Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes.
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes Coursiers, qu’on voyait autrefois
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
L’œil morne maintenant, et la tête baissée
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri sorti du fond des flots
Des airs en ce moment a troublé le repos.
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé.
Des Coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide
S’élève à gros bouillons une montagne humide.
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux
Parmi des flots d’écume un Monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable Taureau, Dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce Monstre sauvage,
La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
Le flot, qui l’apporta, recule épouvanté.
Tout fuit, et sans s’armer d’un courage inutile
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne Fils d’un Héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au Monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le Monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée,
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maître se consume.
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
On dit qu’on a vu même en ce désordre affreux
Un Dieu, qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.
À travers les rochers la peur les précipite.
L’essieu crie, et se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux Fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraye.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s’arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des Rois ses Aïeux sont les froides reliques.
J’y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle, et me tendant la main
Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain.
Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher Ami, si mon Père un jour désabusé
Plaint le malheur d’un Fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang, et mon Ombre plaintive,
Dis-lui, qu’avec douceur il traite sa Captive,
Qu’il lui rende… À ce mot ce Héros expiré
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré,
Triste objet, où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l’œil même de son Père.
Jean Racine
PLAINTE D’UN CHRÉTIEN
PLAINTE D’UN CHRÉTIEN,
SUR LES CONTRARIÉTÉS QU’IL ÉPROUVE AU DEDANS DE LUI-MÊME
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moy.
L’un veut que plein d’amour pour toy
Mon cœur te soit toujours fidelle.
L’autre à tes volontez rebelle
Me révolte contre ta loy.
L’un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu’au Ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste.
Et l’autre par son poids funeste
Me tient vers la Terre panché.
Hélas ! en guerre avec moy-même,
Où pourray-je trouver la paix ?
Je veux, et n’accomply jamais.
Je veux. Mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j’aime,
Et je fais le mal que je hais.
O Grâce, ô rayon salutaire,
Vien me mettre avec moy d’accord :
Et domtant par un doux effort
Cet homme qui t’est si contraire,
Fay ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.
SUR LES CONTRARIÉTÉS QU’IL ÉPROUVE AU DEDANS DE LUI-MÊME
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moy.
L’un veut que plein d’amour pour toy
Mon cœur te soit toujours fidelle.
L’autre à tes volontez rebelle
Me révolte contre ta loy.
L’un tout esprit, et tout céleste,
Veut qu’au Ciel sans cesse attaché,
Et des biens éternels touché,
Je compte pour rien tout le reste.
Et l’autre par son poids funeste
Me tient vers la Terre panché.
Hélas ! en guerre avec moy-même,
Où pourray-je trouver la paix ?
Je veux, et n’accomply jamais.
Je veux. Mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j’aime,
Et je fais le mal que je hais.
O Grâce, ô rayon salutaire,
Vien me mettre avec moy d’accord :
Et domtant par un doux effort
Cet homme qui t’est si contraire,
Fay ton esclave volontaire
De cet esclave de la mort.
Jean Racine
SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS
SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS
Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’estonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son ame prenant l’essor
S’eleve d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son veritable thresor.
De quelle douleur profonde
Seront un jour penetrez
es insensez, qui du monde,
Seigneur, vivent enyvrez ;
Quand par une fin soudaine
Détrompez d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton thrône sublime
Verront briller tes Elus !
Infortunez que nous sommes,
Ou s’égaroient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’huy triomphans,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu luy-même les range
Au nombre de ses Enfans.
Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’estre arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Nostre ame en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’œil à la lumière,
Qui nous monstroit la carriere
De la bien-heureuse Paix.
De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont nostre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au thrône de la vengeance
Appelez en jugement,
Foibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnez seulement.
Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Penitence tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisoit leurs delices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loy,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent icy pour toy.
Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’estonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son ame prenant l’essor
S’eleve d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son veritable thresor.
De quelle douleur profonde
Seront un jour penetrez
es insensez, qui du monde,
Seigneur, vivent enyvrez ;
Quand par une fin soudaine
Détrompez d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton thrône sublime
Verront briller tes Elus !
Infortunez que nous sommes,
Ou s’égaroient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’huy triomphans,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu luy-même les range
Au nombre de ses Enfans.
Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’estre arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Nostre ame en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’œil à la lumière,
Qui nous monstroit la carriere
De la bien-heureuse Paix.
De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont nostre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au thrône de la vengeance
Appelez en jugement,
Foibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnez seulement.
Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Penitence tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisoit leurs delices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loy,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent icy pour toy.
Jean Racine
Sur les vaines occupations des gens du siècle
Quel charme vainqueur du monde
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l’œil qui la guide
Cherche l’oiseau dans les airs.
De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?
Le pain que je vous propose
Sert aux Anges d’Aliment :
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le Monde que vous suivez.
Je l’offre à qui me veut suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.
Ô Sagesse, ta parole
Fit éclore l’Univers,
Posa sur un double Pôle
La Terre au milieu des Mers.
Tu dis. Et les Cieux parurent,
Et tous les Astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les Siècles tu règnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?
Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel,
Et d’une mortelle Mère
Voulut naître homme, et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime,
Dont il naissait la Victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.
L’âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau fuit à tout moment.
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l’œil qui la guide
Cherche l’oiseau dans les airs.
De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?
Le pain que je vous propose
Sert aux Anges d’Aliment :
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le Monde que vous suivez.
Je l’offre à qui me veut suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.
Ô Sagesse, ta parole
Fit éclore l’Univers,
Posa sur un double Pôle
La Terre au milieu des Mers.
Tu dis. Et les Cieux parurent,
Et tous les Astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les Siècles tu règnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?
Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel,
Et d’une mortelle Mère
Voulut naître homme, et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime,
Dont il naissait la Victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.
L’âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau fuit à tout moment.
Jean Tardieu
Conversation
(Sur le pas de la porte, avec bonhomie.)
Comment ça va sur la terre ?
— Ça va ça va, ça va bien.
Les petits chiens sont-ils prospères ?
— Mon Dieu oui merci bien.
Et les nuages ?
— Ça flotte.
Et les volcans ?
— Ça mijote.
Et les fleuves ?
— Ça s’écoule.
Et le temps ?
— Ça se déroule.
Et votre âme ?
— Elle est malade
le printemps était trop vert
Elle a mangé trop de salade.
Comment ça va sur la terre ?
— Ça va ça va, ça va bien.
Les petits chiens sont-ils prospères ?
— Mon Dieu oui merci bien.
Et les nuages ?
— Ça flotte.
Et les volcans ?
— Ça mijote.
Et les fleuves ?
— Ça s’écoule.
Et le temps ?
— Ça se déroule.
Et votre âme ?
— Elle est malade
le printemps était trop vert
Elle a mangé trop de salade.
Jean Tardieu
La môme néant
(Voix de marionnette, voix de fausset, aiguë, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée.)
Quoi qu’a dit ?
— A dit rin.
Quoi qu’a fait ?
— A fait rin.
À quoi qu’a pense ?
— A pense à rin.
Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?
— A’xiste pas.
Quoi qu’a dit ?
— A dit rin.
Quoi qu’a fait ?
— A fait rin.
À quoi qu’a pense ?
— A pense à rin.
Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?
— A’xiste pas.
Jean-Baptiste Chassignet
Comme petits enfans…
Comme petis enfans d’une larve outrageuse,
D’un fantosme, ou d’un masque, ainsi nous avons peur,
Et redoutons la mort, la concevant au ceur
Telle comme on la fait, have, triste, et affreuse :
Comme il plait à la main ou loyale, ou trompeuse
Du graveur, du tailleur, ou du peintre flatteur
La nous représenter sur un tableau menteur,
Nous l’imaginons telle, agreable, ou hideuse :
Ces apprehensions torturant nos cerveaus
Nous chassent devant elle, ainsi comme bouveaus
Courent devant le loup, et n’avons pas l’espace
De la bien remarquer : ostons le masque feint,
Lors nous la treuverons autre qu’on ne la peint,
Gracieuse à toucher, et plaisante de face.
D’un fantosme, ou d’un masque, ainsi nous avons peur,
Et redoutons la mort, la concevant au ceur
Telle comme on la fait, have, triste, et affreuse :
Comme il plait à la main ou loyale, ou trompeuse
Du graveur, du tailleur, ou du peintre flatteur
La nous représenter sur un tableau menteur,
Nous l’imaginons telle, agreable, ou hideuse :
Ces apprehensions torturant nos cerveaus
Nous chassent devant elle, ainsi comme bouveaus
Courent devant le loup, et n’avons pas l’espace
De la bien remarquer : ostons le masque feint,
Lors nous la treuverons autre qu’on ne la peint,
Gracieuse à toucher, et plaisante de face.
Jean-Baptiste Chassignet
Mortel pense quel est dessous la couverture
Mortel pense quel est dessous la couverture
D’un charnier mortuaire un cors mangé de vers,
Descharné, desnervé, où les os descouverts,
Depoulpez, desnouez, delaissent leur jointure :
Icy l’une des mains tombe de pourriture,
Les yeus d’autre costé destournez à l’envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d’ordinaire pasture :
Le ventre deschiré cornant de puanteur
Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,
Et le né my-rongé difforme le visage ;
Puis connoissant l’estat de ta fragilité,
Fonde en DIEU seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus scavant et plus sage.
D’un charnier mortuaire un cors mangé de vers,
Descharné, desnervé, où les os descouverts,
Depoulpez, desnouez, delaissent leur jointure :
Icy l’une des mains tombe de pourriture,
Les yeus d’autre costé destournez à l’envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d’ordinaire pasture :
Le ventre deschiré cornant de puanteur
Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,
Et le né my-rongé difforme le visage ;
Puis connoissant l’estat de ta fragilité,
Fonde en DIEU seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus scavant et plus sage.
Jean-Baptiste Chassignet
Tantost la crampe au piés…
Tantost la crampe aus piés, tantost la goûte aus mains,
Le muscle, le tendon, et le nerf te travaille ;
Tantost un pleuresis te livre la bataille,
Et la fièvre te poingt de ses trais inhumains ;
Tantost l’aspre gravelle espaissie en tes reins
Te pince les boyaus de trenchante tenaille :
Tantost une apostume aus deus poumons t’assaille,
Et l’esbat de Venus trouble tes yeux serains.
Ainsi en advient il à quiconque demeure
En la maison d’autruy, mais s’il faut que tu meure,
Tu deviens aussi tost pensif et soucieus :
Helas aimes tu mieus mourir tousjours en doute
Que vivre par la mort? celuy qui la redoute
Ne fera jamais rien digne d’un homme preus.
Le muscle, le tendon, et le nerf te travaille ;
Tantost un pleuresis te livre la bataille,
Et la fièvre te poingt de ses trais inhumains ;
Tantost l’aspre gravelle espaissie en tes reins
Te pince les boyaus de trenchante tenaille :
Tantost une apostume aus deus poumons t’assaille,
Et l’esbat de Venus trouble tes yeux serains.
Ainsi en advient il à quiconque demeure
En la maison d’autruy, mais s’il faut que tu meure,
Tu deviens aussi tost pensif et soucieus :
Helas aimes tu mieus mourir tousjours en doute
Que vivre par la mort? celuy qui la redoute
Ne fera jamais rien digne d’un homme preus.
Jean-Baptiste Rousseau
Ode tirée du Cantique d’Ézéchias pour une personne convalescente
J’ai vu mes tristes journées
Décliner vers leur penchant ;
Au midi de mes années
Je touchais à mon couchant :
La Mort, déployant ses ailes,
Couvrait d’ombres éternelles
La clarté dont je jouis ;
Et, dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main réclame
Les dons que j’en ai reçus ;
Elle vient couper la trame
Des jours qu’elle m’a tissus :
Mon dernier soleil se lève
Et votre souffle m’enlève
De la terre des vivants,
Comme la feuille séchée,
Qui, de sa tige arrachée,
Devient le jouet des vents…
Ainsi, de cris et d’alarmes,
Mon mal semblait se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
Étaient lassés de s’ouvrir.
Je disais à la nuit sombre :
Ô nuit, tu vas dans ton ombre
M’ensevelir pour toujours !
Je redisais à l’aurore :
Le jour que tu fais éclore
Est le dernier de mes jours !
Décliner vers leur penchant ;
Au midi de mes années
Je touchais à mon couchant :
La Mort, déployant ses ailes,
Couvrait d’ombres éternelles
La clarté dont je jouis ;
Et, dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main réclame
Les dons que j’en ai reçus ;
Elle vient couper la trame
Des jours qu’elle m’a tissus :
Mon dernier soleil se lève
Et votre souffle m’enlève
De la terre des vivants,
Comme la feuille séchée,
Qui, de sa tige arrachée,
Devient le jouet des vents…
Ainsi, de cris et d’alarmes,
Mon mal semblait se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
Étaient lassés de s’ouvrir.
Je disais à la nuit sombre :
Ô nuit, tu vas dans ton ombre
M’ensevelir pour toujours !
Je redisais à l’aurore :
Le jour que tu fais éclore
Est le dernier de mes jours !
Jean-Baptiste Rousseau
Stances
Que l’homme est bien, pendant sa vie
Un parfait miroir de douleurs !
Dès qu’il respire, il pleure, il crie
Et semble prévoir ses malheurs.
Dans l’enfance, toujours des pleurs.
Un pédant porteur de tristesse,
Des livres de toutes couleurs,
Des châtiments de toute espèce.
L’ardente et fougueuse jeunesse
Le met encore en pire état.
Des créanciers, une maîtresse
Le tourmentent comme un forçat.
Dans l’âge mûr, autre combat.
L’ambition le sollicite ;
Richesses, dignités, éclat,
Soins de famille, tout l’agite.
Vieux, on le méprise, on l’évite.
Mauvaise humeur, infirmité.
Toux, gravelle, goutte, pituite,
Assiègent sa caducité.
Pour comble de calamité,
Un directeur s’en rend le maître.
Il meurt enfin, peu regretté.
C’était bien la peine de naître !
Un parfait miroir de douleurs !
Dès qu’il respire, il pleure, il crie
Et semble prévoir ses malheurs.
Dans l’enfance, toujours des pleurs.
Un pédant porteur de tristesse,
Des livres de toutes couleurs,
Des châtiments de toute espèce.
L’ardente et fougueuse jeunesse
Le met encore en pire état.
Des créanciers, une maîtresse
Le tourmentent comme un forçat.
Dans l’âge mûr, autre combat.
L’ambition le sollicite ;
Richesses, dignités, éclat,
Soins de famille, tout l’agite.
Vieux, on le méprise, on l’évite.
Mauvaise humeur, infirmité.
Toux, gravelle, goutte, pituite,
Assiègent sa caducité.
Pour comble de calamité,
Un directeur s’en rend le maître.
Il meurt enfin, peu regretté.
C’était bien la peine de naître !
Jean-Claude Renard
Exercice de l’identité
Dans quelle eau de nuit, dans quel corps secret
m’en aller de moi, m’en aller d’ici,
dans quelle eau de feu, dans quel corps d’Ailleurs
m’en aller sans moi du mal de la Terre,
aller incanter celui que je suis ?
Qui a lu mes mains, qui a lu les signes
que de grands soleils ont tracés sur moi,
qui me rend mon sang, qui m’en dit le nombre,
qui connaît le nom que j’ai dans le Christ
et ouvre ma chair et transmue la mort ?
Car venu d’ailleurs je m’en vais ailleurs,
je m’en vais vers l’Ouest, je vais vivre la
ou celui qui aime est celui qui sait,
où celui qui sait est celui qui aime,
je m’en vais de moi pour étre avec moi.
Celui qui me fut, celui qui sera
n’est issu du dieu, n’a quitté la Mère
que pour étre en moi la vigne unifiante,
que pour que je sois la vigne unifiée
et les raisins mars et la tour qui brile.
j’ai tant traversé de planètes mortes
et tant de cogs noirs et dans tant de soifg
que j’entre aux pays de feuilles et d’anges
ou sont les Chanteurs, oi est le Corps Blanc
dont la profondeur ne s’épuise pas.
Et j’entre en amour, et j’entre en esprit
dans les pays d’air, les pays fluides
du troisième jour qui naît sur la mer,
et j entre dans lor, et j’entre dans l’arbre
des pays qui sont et qui ne sont pas.
Et je suis moi-même et je suis un autre
dans un corps nouveau, dans un corps ancien,
et je suis celui de lune et d’oiseaux
le même en mystére, un autre en mémoire
que le coeur de Jean sur le cœur du Roi.
MÉTAMORPHOSE DU MONDE, Points et
Contrepoints, 1951.
m’en aller de moi, m’en aller d’ici,
dans quelle eau de feu, dans quel corps d’Ailleurs
m’en aller sans moi du mal de la Terre,
aller incanter celui que je suis ?
Qui a lu mes mains, qui a lu les signes
que de grands soleils ont tracés sur moi,
qui me rend mon sang, qui m’en dit le nombre,
qui connaît le nom que j’ai dans le Christ
et ouvre ma chair et transmue la mort ?
Car venu d’ailleurs je m’en vais ailleurs,
je m’en vais vers l’Ouest, je vais vivre la
ou celui qui aime est celui qui sait,
où celui qui sait est celui qui aime,
je m’en vais de moi pour étre avec moi.
Celui qui me fut, celui qui sera
n’est issu du dieu, n’a quitté la Mère
que pour étre en moi la vigne unifiante,
que pour que je sois la vigne unifiée
et les raisins mars et la tour qui brile.
j’ai tant traversé de planètes mortes
et tant de cogs noirs et dans tant de soifg
que j’entre aux pays de feuilles et d’anges
ou sont les Chanteurs, oi est le Corps Blanc
dont la profondeur ne s’épuise pas.
Et j’entre en amour, et j’entre en esprit
dans les pays d’air, les pays fluides
du troisième jour qui naît sur la mer,
et j entre dans lor, et j’entre dans l’arbre
des pays qui sont et qui ne sont pas.
Et je suis moi-même et je suis un autre
dans un corps nouveau, dans un corps ancien,
et je suis celui de lune et d’oiseaux
le même en mystére, un autre en mémoire
que le coeur de Jean sur le cœur du Roi.
MÉTAMORPHOSE DU MONDE, Points et
Contrepoints, 1951.
Jean-Claude Renard
O corps pétrifiés
O corps pétrifiés dans la dernière mort,
corps qui vous étes seuls scellés et condamnés
a n’étre plus sans Dieu que l’absence des corps,
que des corps interdits, que des corps étrangers,
que des corps de refus refusés à la vie,
ô grands corps descendus dans votre éternité
hors de la vigne mire et du seul corps qui lie
pour n’avoir fait de vous que des corps possédés,
que des corps investis du terrible pouvoir
de diviser la chair, la lumière et le monde,
corps maintenant pareils à des corps sans espoir,
à cette nuit de corps que plus rien ne féconde
et pour qui même Dieu, Père, ne peut plus rien,
corps absolus, corps séparés des corps vivants,
corps fixés dans la mort, corps sans eau et sans pain,
voici que maintenant vous n’avez plus de sens,
voici que vous dormez d’un sommeil infini,
de l’effrayante paix d’un sommeil sans amour
comme des arbres morts et des corps sans esprit,
voici que vous dormez comme des corps si lourds,
voici que vous dormez d’un sommeil si profond
que vous ne voyez plus le Père qui vous voit,
corps qui vous étes seuls scellés et condamnés
a n’étre plus sans Dieu que l’absence des corps,
que des corps interdits, que des corps étrangers,
que des corps de refus refusés à la vie,
ô grands corps descendus dans votre éternité
hors de la vigne mire et du seul corps qui lie
pour n’avoir fait de vous que des corps possédés,
que des corps investis du terrible pouvoir
de diviser la chair, la lumière et le monde,
corps maintenant pareils à des corps sans espoir,
à cette nuit de corps que plus rien ne féconde
et pour qui même Dieu, Père, ne peut plus rien,
corps absolus, corps séparés des corps vivants,
corps fixés dans la mort, corps sans eau et sans pain,
voici que maintenant vous n’avez plus de sens,
voici que vous dormez d’un sommeil infini,
de l’effrayante paix d’un sommeil sans amour
comme des arbres morts et des corps sans esprit,
voici que vous dormez comme des corps si lourds,
voici que vous dormez d’un sommeil si profond
que vous ne voyez plus le Père qui vous voit,
Joachim Du Bellay
Astres cruels, et vous dieux inhumains…
Astres cruels, et vous dieux inhumains,
Ciel envieux, et marâtre nature,
Soit que par ordre ou soit qu’à l’aventure
Voise le cours des affaires humains,
Pourquoi jadis ont travaillé vos mains
À façonner ce monde qui tant dure ?
Ou que ne fut de matière aussi dure
Le brave front de ces palais romains ?
Je ne dis plus la sentence commune,
Que toute chose au-dessous de la lune
Est corrompable et sujette à mourir :
Mais bien je dis (et n’en veuille déplaire
À qui s’efforce enseigner le contraire)
Que ce Grand Tout doit quelquefois périr.
Ciel envieux, et marâtre nature,
Soit que par ordre ou soit qu’à l’aventure
Voise le cours des affaires humains,
Pourquoi jadis ont travaillé vos mains
À façonner ce monde qui tant dure ?
Ou que ne fut de matière aussi dure
Le brave front de ces palais romains ?
Je ne dis plus la sentence commune,
Que toute chose au-dessous de la lune
Est corrompable et sujette à mourir :
Mais bien je dis (et n’en veuille déplaire
À qui s’efforce enseigner le contraire)
Que ce Grand Tout doit quelquefois périr.
Joachim Du Bellay
Comme le champ semé en verdure foisonne
Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant,
Du tuyau se hérisse en épi florissant,
D’épi jaunit en grain que le chaud assaisonne :
Et comme en la saison le rustique moissonne
Les ondoyants cheveux du sillon blondissant,
Les met d’ordre en javelle, et du blé jaunissant
Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne :
Ainsi de peu à peu crût l’empire Romain,
Tant qu’il fut dépouillé par la Barbare main,
Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,
Que chacun va pillant : comme on voit le glaneur
Cheminant pas à pas recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.
De verdure se hausse en tuyau verdissant,
Du tuyau se hérisse en épi florissant,
D’épi jaunit en grain que le chaud assaisonne :
Et comme en la saison le rustique moissonne
Les ondoyants cheveux du sillon blondissant,
Les met d’ordre en javelle, et du blé jaunissant
Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne :
Ainsi de peu à peu crût l’empire Romain,
Tant qu’il fut dépouillé par la Barbare main,
Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,
Que chacun va pillant : comme on voit le glaneur
Cheminant pas à pas recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.
Joachim Du Bellay
Comme on passe en été le torrent sans danger
Comme on passe en été le torrent sans danger,
Qui soulait en hiver être roi de la plaine,
Et ravir par les champs d’une fuite hautaine
L’espoir du laboureur et l’espoir du berger :
Comme on voit les couards animaux outrager
Le courageux lion gisant dessus l’arène,
Ensanglanter leurs dents, et d’une audace vaine
Provoquer l’ennemi qui ne se peut venger :
Et comme devant Troie on vit des Grecs encor
Braver les moins vaillants autour du corps d’Hector
Ainsi ceux qui jadis soulaient, à tête basse,
Du triomphe Romain la gloire accompagner,
Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace,
Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner.
Qui soulait en hiver être roi de la plaine,
Et ravir par les champs d’une fuite hautaine
L’espoir du laboureur et l’espoir du berger :
Comme on voit les couards animaux outrager
Le courageux lion gisant dessus l’arène,
Ensanglanter leurs dents, et d’une audace vaine
Provoquer l’ennemi qui ne se peut venger :
Et comme devant Troie on vit des Grecs encor
Braver les moins vaillants autour du corps d’Hector
Ainsi ceux qui jadis soulaient, à tête basse,
Du triomphe Romain la gloire accompagner,
Sur ces poudreux tombeaux exercent leur audace,
Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner.
Joachim Du Bellay
Qui a vu quelquefois un grand chêne asséché
Qui a vu quelquefois un grand chêne asséché,
Qui pour son ornement quelque trophée porte,
Lever encor au ciel sa vieille tête morte,
Dont le pied fermement n’est en terre fiché,
Mais qui dessus le champ plus qu’à demi penché
Montre ses bras tout nus, et sa racine torte,
Et sans feuille ombrageux, de son poids se supporte
Sur son tronc nouailleux en cent lieux ébranché :
Et bien qu’au premier vent il doive sa ruine,
Et maint jeune à l’entour ait ferme la racine,
Du dévot populaire être seul révéré :
Qui tel chêne a pu voir, qu’il imagine encore
Comme entre les cités, qui plus florissent ore,
Ce vieil honneur poudreux est le plus honoré.
Qui pour son ornement quelque trophée porte,
Lever encor au ciel sa vieille tête morte,
Dont le pied fermement n’est en terre fiché,
Mais qui dessus le champ plus qu’à demi penché
Montre ses bras tout nus, et sa racine torte,
Et sans feuille ombrageux, de son poids se supporte
Sur son tronc nouailleux en cent lieux ébranché :
Et bien qu’au premier vent il doive sa ruine,
Et maint jeune à l’entour ait ferme la racine,
Du dévot populaire être seul révéré :
Qui tel chêne a pu voir, qu’il imagine encore
Comme entre les cités, qui plus florissent ore,
Ce vieil honneur poudreux est le plus honoré.
Joachim Du Bellay
Si notre vie est moins qu’une journée
Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaitre l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaitre l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
Joachim Du Bellay
Songe
Ayant tant de malheurs gémi profondément,
Je vis une cité quasi semblable à celle
Que vit le messager de la bonne nouvelle,
Mais bâti sur le sable était son fondement.
Il semblait que son chef touchât au firmament,
Et sa forme n’était moins superbe que belle :
Digne, s’il en fut onc, digne d’être immortelle,
Si rien dessous le ciel se fondait fermement.
J’étais émerveillé de voir si bel ouvrage,
Quand du côté du nord vint le cruel orage,
Qui soufflant la fureur de son cœur dépité
Sur tout ce qui s’oppose encontre sa venue,
Renversa sur-le-champ, d’une poudreuse nue,
Les faibles fondements de la grande cité.
Je vis une cité quasi semblable à celle
Que vit le messager de la bonne nouvelle,
Mais bâti sur le sable était son fondement.
Il semblait que son chef touchât au firmament,
Et sa forme n’était moins superbe que belle :
Digne, s’il en fut onc, digne d’être immortelle,
Si rien dessous le ciel se fondait fermement.
J’étais émerveillé de voir si bel ouvrage,
Quand du côté du nord vint le cruel orage,
Qui soufflant la fureur de son cœur dépité
Sur tout ce qui s’oppose encontre sa venue,
Renversa sur-le-champ, d’une poudreuse nue,
Les faibles fondements de la grande cité.
Joachim Du Bellay
Telle que dans son char la Bérécynthienne
Telle que dans son char la Bérécynthienne
Couronnée de tours, et joyeuse d’avoir
Enfanté tant de dieux, telle se faisait voir
En ses jours plus heureux cette ville ancienne :
Cette ville, qui fut plus que la Phrygienne
Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir
Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir
Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne.
Rome seule pouvait à Rome ressembler,
Rome seule pouvait Rome faire trembler :
Aussi n’avait permis l’ordonnance fatale
Qu’autre pouvoir humain, tant fût audacieux,
Se vantât d’égaler celle qui fit égale
Sa puissance à la terre, et son courage aux cieux.
Couronnée de tours, et joyeuse d’avoir
Enfanté tant de dieux, telle se faisait voir
En ses jours plus heureux cette ville ancienne :
Cette ville, qui fut plus que la Phrygienne
Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir
Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir
Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne.
Rome seule pouvait à Rome ressembler,
Rome seule pouvait Rome faire trembler :
Aussi n’avait permis l’ordonnance fatale
Qu’autre pouvoir humain, tant fût audacieux,
Se vantât d’égaler celle qui fit égale
Sa puissance à la terre, et son courage aux cieux.
Joachim Du Bellay
Tombeau de marguerite de navarre
. . . . . .
Devant le Siege eternel
Du grand Throne de viâoire
Au SEUL qui est supernel
Tu chantes salut et gloire.
Ores tu as en ta main
Les offrandes qui sont sainctes,
Le vrai encens, le vrai pain,
Et les prieres non faintes.
La fain, la soif, et le chault,
Et les froidures malignes
Ne te suyvront point la hault
Parmy les trouppes divines.
. . . . . .
Ja l’AIGNAU qui va devant
Te guide aux fontaines vives.
Ja du Pain qui est vivant
L’ETERNEL veult que tu vives.
Qui contera les plaisirs
De la couche composée
Qui joinct d’eternelz désirs
Et l’EPOUX et l’EPOUSÉE ?
Qui contera les baisers
Conjoinctz d’une saincte flâme,
Et les delices tant chers
De l'ETERNEL et de l’AME ?
Qui dira combien seront
De faveurs applaudissantes,
Qui par tout resonneront
Aux salles resplendissantes ?
Tu orras la saincte voix
De la feste nuptiale,
Et le SAINCT dit par trois fois
Sera la voix geniale.
Chante Lumiere et Honneur,
Grace, Vertu et Sagesse,
Ainsi qu’elle est au SEIGNEUR,
Estoit, et sera sans cesse.
Devant le Siege eternel
Du grand Throne de viâoire
Au SEUL qui est supernel
Tu chantes salut et gloire.
Ores tu as en ta main
Les offrandes qui sont sainctes,
Le vrai encens, le vrai pain,
Et les prieres non faintes.
La fain, la soif, et le chault,
Et les froidures malignes
Ne te suyvront point la hault
Parmy les trouppes divines.
. . . . . .
Ja l’AIGNAU qui va devant
Te guide aux fontaines vives.
Ja du Pain qui est vivant
L’ETERNEL veult que tu vives.
Qui contera les plaisirs
De la couche composée
Qui joinct d’eternelz désirs
Et l’EPOUX et l’EPOUSÉE ?
Qui contera les baisers
Conjoinctz d’une saincte flâme,
Et les delices tant chers
De l'ETERNEL et de l’AME ?
Qui dira combien seront
De faveurs applaudissantes,
Qui par tout resonneront
Aux salles resplendissantes ?
Tu orras la saincte voix
De la feste nuptiale,
Et le SAINCT dit par trois fois
Sera la voix geniale.
Chante Lumiere et Honneur,
Grace, Vertu et Sagesse,
Ainsi qu’elle est au SEIGNEUR,
Estoit, et sera sans cesse.
José María de Heredia
Fleurs de feu
Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,
La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
Et le panache igné du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les Chimborazos.
Nul bruit n’éveille plus la cime sans échos.
Où la cendre pleuvait l’oiseau se désaltère ;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
Pourtant, suprême effort de l’antique incendie,
A l’orle de la gueule à jamais refroidie,
Éclatant à travers les rocs pulvérisés,
Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroîment d’or du pollen qu’elle lance
S’épanouit la fleur des cactus embrasés.
La flamme par torrents jaillit de ce cratère,
Et le panache igné du volcan solitaire
Flamba plus haut encor que les Chimborazos.
Nul bruit n’éveille plus la cime sans échos.
Où la cendre pleuvait l’oiseau se désaltère ;
Le sol est immobile et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.
Pourtant, suprême effort de l’antique incendie,
A l’orle de la gueule à jamais refroidie,
Éclatant à travers les rocs pulvérisés,
Comme un coup de tonnerre au milieu du silence,
Dans le poudroîment d’or du pollen qu’elle lance
S’épanouit la fleur des cactus embrasés.