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Poèmes de ce thème

Vie et existence

Jean Racine

Jean Racine

Acte IV, Scène 4.

IPHIGENIE
Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n’êtes point trahi.
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre
Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.
D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis,
Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance,
Paraît digne à vos yeux d’une autre récompense,
Si d’une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J’ose vous dire ici qu’en l’état où je suis
Peut-être assez d’honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d’Agamemnon, c’est moi qui la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
C’est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n’avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà d’Ilion présageant la conquête,
D’un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m’attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup, dont je suis menacée,
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous,
Et si je n’avais eu que ma vie à défendre,
J’aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s’estimait heureux, vous me l’aviez permis.
Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Jean Racine

Jean Racine

Acte V, scène vi (récit de Théramène)

À peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes.
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes Coursiers, qu’on voyait autrefois
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
L’œil morne maintenant, et la tête baissée
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri sorti du fond des flots
Des airs en ce moment a troublé le repos.
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé.
Des Coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide
S’élève à gros bouillons une montagne humide.
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux
Parmi des flots d’écume un Monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes.
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes.
Indomptable Taureau, Dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce Monstre sauvage,
La terre s’en émeut, l’air en est infecté ;
Le flot, qui l’apporta, recule épouvanté.
Tout fuit, et sans s’armer d’un courage inutile
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne Fils d’un Héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au Monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le Monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée,
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maître se consume.
Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.
On dit qu’on a vu même en ce désordre affreux
Un Dieu, qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux.
À travers les rochers la peur les précipite.
L’essieu crie, et se rompt. L’intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J’ai vu, Seigneur, j’ai vu votre malheureux Fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraye.
Ils courent. Tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s’arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques,
Où des Rois ses Aïeux sont les froides reliques.
J’y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle, et me tendant la main
Il ouvre un œil mourant, qu’il referme soudain.
Le Ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
Cher Ami, si mon Père un jour désabusé
Plaint le malheur d’un Fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang, et mon Ombre plaintive,
Dis-lui, qu’avec douceur il traite sa Captive,
Qu’il lui rende… À ce mot ce Héros expiré
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré,
Triste objet, où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l’œil même de son Père.
Jean Racine

Jean Racine

SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS

SUR LE BONHEUR DES JUSTES ET SUR LE MALHEUR DES RÉPROUVÉS

Heureux, qui de la Sagesse
Attendant tout son secours,
N’a point mis en la Richesse
L’espoir de ses derniers jours.
La mort n’a rien qui l’estonne ;
Et dès que son Dieu l’ordonne,
Son ame prenant l’essor
S’eleve d’un vol rapide
Vers la demeure, où réside
Son veritable thresor.

De quelle douleur profonde
Seront un jour penetrez
es insensez, qui du monde,
Seigneur, vivent enyvrez ;
Quand par une fin soudaine
Détrompez d’une ombre vaine,
Qui passe, et ne revient plus,
Leurs yeux du fond de l’abîme
Près de ton thrône sublime
Verront briller tes Elus !

Infortunez que nous sommes,
Ou s’égaroient nos esprits ?
Voilà, diront-ils, ces hommes,
Vils objets de nos mépris,
Leur sainte et pénible vie
Nous parut une folie.
Mais aujourd’huy triomphans,
Le Ciel chante leur louange,
Et Dieu luy-même les range
Au nombre de ses Enfans.

Pour trouver un bien fragile
Qui nous vient d’estre arraché,
Par quel chemin difficile
Hélas ! nous avons marché !
Dans une route insensée
Nostre ame en vain s’est lassée,
Sans se reposer jamais,
Fermant l’œil à la lumière,
Qui nous monstroit la carriere
De la bien-heureuse Paix.

De nos attentats injustes
Quel fruit nous est-il resté ?
Où sont les titres augustes,
Dont nostre orgueil s’est flatté ?
Sans amis, et sans défense,
Au thrône de la vengeance
Appelez en jugement,
Foibles et tristes victimes
Nous y venons de nos crimes
Accompagnez seulement.

Ainsi d’une voix plaintive
Exprimera ses remords
La Penitence tardive
Des inconsolables Morts.
Ce qui faisoit leurs delices,
Seigneur, fera leurs supplices.
Et par une égale loy,
Tes Saints trouveront des charmes
Dans le souvenir des larmes
Qu’ils versent icy pour toy.
Jean Racine

Jean Racine

Sur les vaines occupations des gens du siècle

Quel charme vainqueur du monde
Vers Dieu m’élève aujourd’hui ?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui.
Leur gloire fuit, et s’efface
En moins de temps que la trace
Du vaisseau qui fend les mers,
Ou de la flèche rapide,
Qui loin de l’œil qui la guide
Cherche l’oiseau dans les airs.

De la Sagesse immortelle
La voix tonne, et nous instruit.
Enfants des hommes, dit-elle,
De vos soins quel est le fruit ?
Par quelle erreur, Âmes vaines,
Du plus pur sang de vos veines
Achetez-vous si souvent,
Non un pain qui vous repaisse,
Mais une ombre, qui vous laisse
Plus affamés que devant ?

Le pain que je vous propose
Sert aux Anges d’Aliment :
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le Monde que vous suivez.
Je l’offre à qui me veut suivre.
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.

Ô Sagesse, ta parole
Fit éclore l’Univers,
Posa sur un double Pôle
La Terre au milieu des Mers.
Tu dis. Et les Cieux parurent,
Et tous les Astres coururent
Dans leur ordre se placer.
Avant les Siècles tu règnes.
Et qui suis-je que tu daignes
Jusqu’à moi te rabaisser ?

Le Verbe, image du Père,
Laissa son trône éternel,
Et d’une mortelle Mère
Voulut naître homme, et mortel.
Comme l’orgueil fut le crime,
Dont il naissait la Victime,
Il dépouilla sa splendeur,
Et vint pauvre et misérable,
Apprendre à l’homme coupable
Sa véritable grandeur.

L’âme heureusement captive
Sous ton joug trouve la paix,
Et s’abreuve d’une eau vive
Qui ne s’épuise jamais.
Chacun peut boire en cette onde.
Elle invite tout le monde.
Mais nous courons follement,
Chercher des sources bourbeuses,
Ou des citernes trompeuses
D’où l’eau fuit à tout moment.
Jean-Claude Renard

Jean-Claude Renard

Exercice de l’identité

Dans quelle eau de nuit, dans quel corps secret
m’en aller de moi, m’en aller d’ici,
dans quelle eau de feu, dans quel corps d’Ailleurs
m’en aller sans moi du mal de la Terre,
aller incanter celui que je suis ?

Qui a lu mes mains, qui a lu les signes
que de grands soleils ont tracés sur moi,
qui me rend mon sang, qui m’en dit le nombre,
qui connaît le nom que j’ai dans le Christ
et ouvre ma chair et transmue la mort ?

Car venu d’ailleurs je m’en vais ailleurs,
je m’en vais vers l’Ouest, je vais vivre la
ou celui qui aime est celui qui sait,
où celui qui sait est celui qui aime,
je m’en vais de moi pour étre avec moi.

Celui qui me fut, celui qui sera
n’est issu du dieu, n’a quitté la Mère
que pour étre en moi la vigne unifiante,
que pour que je sois la vigne unifiée
et les raisins mars et la tour qui brile.
j’ai tant traversé de planètes mortes
et tant de cogs noirs et dans tant de soifg
que j’entre aux pays de feuilles et d’anges
ou sont les Chanteurs, oi est le Corps Blanc
dont la profondeur ne s’épuise pas.

Et j’entre en amour, et j’entre en esprit
dans les pays d’air, les pays fluides
du troisième jour qui naît sur la mer,
et j entre dans lor, et j’entre dans l’arbre
des pays qui sont et qui ne sont pas.

Et je suis moi-même et je suis un autre
dans un corps nouveau, dans un corps ancien,
et je suis celui de lune et d’oiseaux
le même en mystére, un autre en mémoire
que le coeur de Jean sur le cœur du Roi.

MÉTAMORPHOSE DU MONDE, Points et
Contrepoints, 1951.