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Poèmes de ce thème

Nature et éléments

Saint-John Perse

Saint-John Perse

Vents: Chant II, i

… Des Terres neuves, par là-bas, dans un très haut parfum d’humus et de feuillages,
Des terres neuves, par là-bas, sous l’allongement des ombres les plus vastes de ce monde,
Toute la terre aux arbres, par là-bas, sur fond de vignes noires, comme une Bible d’ombre et de fraîcheur dans le déroulement des plus beaux textes de ce monde.
Et c’est naissance encore de prodiges, fraîcheur et source de fraîcheur au front de l’homme mémorable.
Et c’est un goût de choses antérieures, comme aux grands Titres préalables l’évocation des sources et des gloses,
Comme aux grands Livres de Mécènes les grandes pages liminaires – la dédicace au Prince, et l’Avant-dire, et le Propos du Préfacier.
… Des terres neuves, par là-haut, comme un parfum puissant de grandes femmes mûrissantes,
Des terres neuves, par là-haut, sous la montée des hommes de tout âge, chantant l’insigne mésalliance,
Toute la terre aux arbres, par là-haut, dans le balancement de ses plus beaux ombrages, ouvrant sa tresse la plus noire et l’ornement grandiose de sa plume, comme un parfum de chair nubile et forte au lit des plus beaux êtres de ce monde.
Et c’est une fraîcheur d’eaux libres et d’ombrages, pour la montée des hommes de tout âge, chantant l’insigne mésalliance,
Et c’est une fraîcheur de terres en bas âge, comme un parfum des choses de toujours, de ce côté des choses de toujours,
Et comme un songe prénuptial où l’homme encore tient son rang, à la lisière d’un autre âge, interprétant la feuille noire et les arborescences du silence dans de plus vastes syllabaires.
Toute la terre nouvelle par là-haut, sous son blason d’orage, portant cimier de filles blondes et l’empennage du Sachem,
Toute la terre nubile et forte, au pas de l’Etranger, ouvrant sa fable de grandeur aux songes et fastes d’un autre âge,
Et la terre à longs traits, sur ses plus longues laisses, courant, de mer à mer, à de plus hautes écritures, dans le déroulement lointain des plus beaux textes de ce monde.
∗
Là nous allions, la face en Ouest, au grondement des eaux nouvelles. Et c’est naissance encore de prodiges sur la terre des hommes. Et ce n’est pas assez de toutes vos bêtes peintes, Audubon! qu’il ne m’y faille encore mêler quelques espèces disparues: le Ramier migrateur, le Courlis boréal et le Grand Auk…
Là nous allions, de houle en houle, sur les degrés de l’Ouest. Et la nuit embaumait les sels noirs de la terre, dès la sortie des Villes vers les pailles, parmi la chair tavelée des
Et nous vous dérobions, ô filles, à sortie des salles, ce mouvement encore du soir dans vos chevelures libres – tout ce parfum d’essence et de sécheresse, votre aura, comme une fulguration d’ailleurs… Et vos jambes étaient longues et telles qu’elles nous surprennent en songe, sur les sables, dans l’allongement des feux du soir… La nuit qui chante aux lamineries des Villes n’étire pas chiffre plus pur pour les ferronneries d’un très haut style.
Et qui donc a dormi cette nuit? Les grands rapides sont passés, courant aux fosses d’un autre âge avec leur provision de glace pour cinq jours. Ils s’en allaient contre le vent, bandés de métal blanc, comme des athlètes vieillissants. Et tant d’avions les prirent en chasse, sur leurs cris!…
Les fleuves croissent dans leurs crues! Et la fusée des routes vers l’amont nous tienne hors de souffle!… Les Villes à sens unique tirent leur charge à bout de rues. Et c’est ruée encore de filles neuves à l’An neuf, portant, sous le nylon, l’amande fraîche de leur sexe.
Et c’est messages sur tous fils, et c’est merveilles sur toutes ondes. Et c’est d’un même mouvement à tout ce mouvement lié, que mon poème encore dans le vent, de ville en ville et fleuve en fleuve, court aux plus vastes houles de la terre, épouses elles-mêmes et filles d’autres houles…
Théophile de Viau

Théophile de Viau

Contre l’hiver

Plein de colère et de raison
Contre toi barbare saison
Je prépare une rude guerre,
Malgré les lois de l’Univers,
Qui de la glace des hivers
Chassent les flammes du tonnerre :
Aujourd’hui l’ire de mes vers
Des foudres contre toi desserre.

Je veux que la postérité
Au rapport de la vérité
Juge ton crime par ma haine,
Les Dieux qui savent mon malheur
Connaissent qu’il y va du leur,
Et d’une passion humaine,
Participant à ma douleur
Promettent d’alléger ma peine.

La Parque retranchant le cours
De tes Soleils bien que si courts,
Rien que nuit sur toi ne dévide ;
Puisses-tu perdre tes habits,
Et ce qu’au parc de nos brebis
Peut souhaiter le loup avide
T’arrive, et tous les maux d’Ibis
Comme le souhaitait Ovide.

Cérès ne voit point sans fureur
Les misères du laboureur,
Que ta froidure a fait résoudre
À brûler même les forêts ;
Les champs ne sont que des marais,
L’été n’espère plus de moudre
Le revenu de ses guérets,
Car il n’y trouvera que poudre.

Tous nos arbres sont dépouillés,
Nos promenoirs sont tout mouillés,
L’émail de notre beau parterre
A perdu ses vives couleurs,
La gelée a tué les fleurs,
L’air est malade d’un caterre,
Et l’œil du Ciel noyé de pleurs
Ne sait plus regarder la terre.

La nacelle attendant le flux
Des ondes qui ne courent plus,
Oisive au port est retenue ;
La tortue et les limaçons
Jeûnent perclus sous les glaçons ;
L’oiseau sur une branche nue
Attend pour dire ses chansons
Que la feuille soit revenue.

Le Héron quand il veut pêcher,
Trouvant l’eau toute de rocher,
Se paît du vent et de sa plume,
Il se cache dans les roseaux,
Et contemple au bord des ruisseaux,
La bise contre sa coutume,
Souffler la neige sur les eaux,
Où bouillait autrefois l’écume.

Les poissons dorment assurés,
D’un mur de glace remparés,
Francs de tous les dangers du monde,
Fors que de toi tant seulement,
Qui restreins leur moite élément,
Jusqu’à la goutte plus profonde,
Et les laisses sans mouvement,
Enchâssés en l’argent de l’onde.

[…]

Aujourd’hui mille matelots,
Où ta fureur combat les flots,
Défaillis d’art et de courage,
En l’aventure de tes eaux,
Ne rencontrent que des tombeaux,
Car tous les astres de l’orage,
Irrités contre leurs vaisseaux,
Les abandonnent au naufrage ;

Mais tous ces maux que je décris
Ne me font point jeter des cris,
Car eusses-tu porté l’abîme
Jusques où nous levons les yeux,
Et d’un débord prodigieux
Trempé le Ciel jusqu’à la cime,
Au lieu de t’être injurieux,
Hiver je louerais ton crime.

Hélas ! le gouffre des malheurs,
D’où je puise l’eau de mes pleurs,
Prend bien d’ailleurs son origine :
Mon désespoir dont tu te ris,
C’est la douleur de ma Cloris,
Qui rend toute la Cour chagrine ;
Les Dieux qui tous en sont marris
Jurent ensemble ta ruine.

Ce beau corps ne dispose plus
De ses sens dont il est perclus
Par la froideur qui les assiège :
Épargne, Hiver, tant de beauté,
Remets sa voix en liberté,
Fais que cette douleur s’allège,
Et pleurant de ta cruauté,
Fais distiller toute la neige.

[…]

Mais si ta crainte ou ta pitié
Veut fléchir mon inimitié,
Sois-lui plus doux que de coutume,
Ronge nos vignes de muscats,
Dont les Muses font tant de cas,
Mais à la faveur de ma plume,
Dans ses membres si délicats
Ne ramène jamais le rhume.

[…]

Sa maison comme le saint lieu
Consacré par le nom d’un Dieu :
Rien que pluie d’or ne possède !
Ta neige fonde sur son toit
Un sacré Nectar qui ne soit
Ni brûlant, ni glacé, ni tiède,
Mais tel que Jupiter le boit
Dans la coupe de Ganymède.

Si tu m’accordes ce bonheur,
Par cet œil que j’ai fait Seigneur
D’une âme à l’aimer obstinée,
Je jure que le ciel lira
Ton nom qu’on n’ensevelira
Qu’au tombeau de la destinée,
Et par moi ta louange ira
Plus loin que la dernière année.
Théophile de Viau

Théophile de Viau

La maison de sylvie

Dans ce parc un vallon secret,
Tout voilé de ramages sombres,
Où le soleil est si discret
Qu’il n’y force jamais les ombres,
Presse d’un cours si diligent
Les flots de deux ruisseaux d’argent,
Et donne une fraîcheur si vive
A tous les objets d’alentour,
Que même les martyrs d’amour
Y trouvent leur douleur captive.

Un étang dort là tout auprès
. . . . . .

Zéphyre en chasse les chaleurs.
Rien que les cygnes n’y repaissent ;
On n’y trouve rien sous les fleurs
Que la frescheur dont elles naissent ;
Le gazon garde quelquefois
Le bandeau, l’arc et le carquois
De mille amours qui se despouillent
A l’ombrage de ces roseaux,
Et dans l’humidité des eaux
Trempent leurs jeunes corps qui bouillent.

L’estang leur preste sa frescheur,
La Naïade leur verse à boire ;
Toute l’eau prend de leur blancheur
L’esclat d’une couleur d’yvoire.
On voit là ces nageurs ardents,
Dans les ondes qu’ils vont fendants,
Faire la guerre aux Nereydes,
Qui, devant leur teint mieux uni,
Cachent leur visage terni
Et leur front tout coupé de rides.

Or ensemble, ores dispersez,
Ils brillent dans ce crespe sombre
Et sous les flots qu’ils ont percez
Laissent esvanouir leur ombre,
Par fois dans une claire nuict,
Qui du feu de leurs yeux reluit
Sans aucun ombrage de nues,
Diane quitte son berger
Et s’en va là-dedans nager
Avecque ses estoilles nues.

Les ondes, qui leur font l’amour,
Se refrisent sur leurs espaules,
Et font danser tout à l’entour
L’ombre des roseaux et des saules.
. . . . . .
Théophile de Viau

Théophile de Viau

Le matin

L’Aurore sur le front du jour
Sème l’azur, l’or et l’ivoire,
Et le Soleil, lassé de boire,
Commence son oblique tour.

Ses chevaux, au sortir de l’onde,
De flamme et de clarté couverts,
La bouche et les naseaux ouverts,
Ronflent la lumière du monde.

La Lune fuit devant nos yeux ;
La nuit a retiré ses voiles ;
Peu à peu le front des étoiles
S’unit à la couleur des Cieux.

Déjà la diligente avette
Boit la marjolaine et le thym,
Et revient riche du butin
Qu’elle a pris sur le mont Hymette…

Je vois les agneaux bondissants
Sur les blés qui ne font que naître ;
Cloris, chantant, les mène paître
Parmi ces coteaux verdissants.

Les oiseaux, d’un joyeux ramage,
En chantant semblent adorer
La lumière qui vient dorer
Leur cabinet et leur plumage.

La charrue écorche la plaine ;
Le bouvier, qui suit les sillons,
Presse de voix et d’aiguillons
Le couple de bœufs qui l’entraîne.

Alix apprête son fuseau ;
Sa mère, qui lui fait la tâche,
Presse le chanvre qu’elle attache
À sa quenouille de roseau.

Une confuse violence
Trouble le calme de la nuit,
Et la lumière, avec le bruit,
Dissipe l’ombre et le silence.

Alidor cherche à son réveil
L’ombre d’Iris qu’il a baisée,
Et pleure en son âme abusée
La fuite d’un si doux sommeil.

Les bêtes sont dans leur tanière,
Qui tremblent de voir le Soleil.
L’homme, remis par le sommeil,
Reprend son œuvre coutumière.

Cette chandelle semble morte,
Le jour la fait évanouir ;
Le Soleil vient nous éblouir :
Vois qu’il passe au travers la porte !

Il est jour : levons nous, Philis ;
Allons à notre jardinage,
Voir s’il est, comme ton visage,
Semé de roses et de lys.
Victor Hugo

Victor Hugo

Abîme

LA VOIE LACTÉE
Millions, millions, et millions d’étoiles !
Je suis, dans l’ombre affreuse et sous les sacrés voiles,
La splendide forêt des constellations.
C’est moi qui suis l’amas des yeux et des rayons,
L’épaisseur inouïe et morne des lumières,
Encor tout débordant des effluves premières,
Mon éclatant abîme est votre source à tous.
O les astres d’en bas, je suis si loin de vous
Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles,
Que mon tas de soleils n’est, pour vos yeux débiles,
Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit,
Qu’un peu de cendre rouge éparse dans la nuit !
Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante
Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante,
Pour qui verrait de près mon nuage vermeil !
Chaque point est un astre et chaque astre un soleil.
Autant d’astres, autant d’humanités étranges,
Diverses, s’approchant des démons ou des anges,
Dont les planètes font autant de nations ;
Un groupe d’univers, en proie aux passions,
Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes ;
Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes,
Miroirs profonds ouverts à l’œil universel,
Dans chaque cœur l’amour, dans chaque âme le ciel !
Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie.
La lumière en regorge et l’ombre en est remplie.
Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis,
Globes, grains de lumière au loin épanouis,
Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues,
Tremblants, vous traversez les blêmes étendues,
Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons,
Et j’ai plus de soleils que vous de moucherons.
Mon immensité vit, radieuse et féconde.
J’ignore par moments si le reste du monde,
Errant dans quelque coin du morne firmament,
Ne s’évanouit pas dans mon rayonnement.

LES NÉBULEUSES
À qui donc parles-tu, flocon lointain qui passes ?
À peine entendons-nous ta voix dans les espaces.
Nous ne te distinguons que comme un nimbe obscur
Au coin le plus perdu du plus nocturne azur.
Laisse-nous luire en paix, nous, blancheurs des ténèbres,
Mondes spectres éclos dans les chaos funèbres,
N’ayant ni pôle austral ni pôle boréal :
Nous, les réalités vivant dans l’idéal,
Les univers, d’où sort l’immense essaim des rêves,
Dispersés dans l’éther, cet océan sans grèves
Dont le flot à son bord n’est jamais revenu ;
Nous les créations, îles de l’inconnu !

L’INFINI
L’être multiple vit dans mon unité sombre.

DIEU
Je n’aurais qu’à souffler, et tout serait de l’ombre.
Victor Hugo

Victor Hugo

L’ange

. . . . . .
Fouille l’air, l’onde, l’herbe ; écoute l’affreux bruit
Des broussailles, le cri des Alpes dans la nuit,
Le hurlement sans nom des jungles tropicales ;
Quelle vaste douleur ! Les hyènes bancales
Rôdent ; sur la perdrix le milan tombe à pic ;
La martre infâme mord le flanc du porc-épic ;
La chèvre, les deux pieds de devant dans la haie,
Voit la couleuvre et bêle avec terreur, l’orfraie
S’agite dans l’effroi du problème inconnu ;
Sur le crâne pelé du mont sinistre et nu
Le trou de l’aigle est plein de carnage et de fiente ;
La chouette, en qui vit la nuit terrifiante,
Tout en broyant du bec l’oiseau qu’elle surprit,
Songe ; le vautour blanc lui prend sa proie, et rit ;
L’éléphant marche avec un fracas d’épouvante ;
L’affreux jararrara, comme une onde vivante,
Autour des hauts bambous et des joncs tortueux
Se roule et les roseaux deviennent monstrueux ;
Le museau de la fouine au poulailler se plonge ;
Sur la biche aux yeux bleus le léopard s’allonge ;
Le bison sur son dos emporte le conquard
Qui lui suce le sang pendant qu’il fuit hagard ;
La baudroie erre et semble un monstre chimérique ;
Quand le grand-duc cornu dans les bois d’Amérique
Plane, l’essaim fuyard des ramiers prend son vol.
Vois. L’oblique hibou guette le rossignol.
Le loup montre sa gueule, et l’homme son visage,
Le désert frémit. Vois, les pigeons de passage
Qui vont, pillant le houx et le genévrier,
L’ours qui sort de son antre au mois de février,
Le phoque au poil luisant qui semble frotté d’huile,
Tout le fourmillement des brutes, le reptile,
Le nid, le scorpion tapis dans les lieux frais,
Le renard, le puma, ce grand chat des forêts
Qui fait en miaulant le bruit d’un bœuf qui gronde,
Le lynx, l’impur condor à la prunelle ronde,
Brigands que la nuit cache en son vaste recel,
Le jaguar à l’affût près des sources de sel,
Les files de chameaux des horizons arabes,
L’ibis mangeur de vers, le rat mangeur de crabes,
Les musquas rongeurs, pris au fond des lacs vitreux
Par la glace, et, l’hiver, se dévorant entre eux,
Et les boas nageurs et les boas énygres,
Et tous les crânes plats des serpents et des tigres,
Le mulot, la bigaille, et, sortant du ruisseau,
L’horrible caïman à tête de pourceau,
Méduse, cachalot, orphe, requin, marbrée,
Baleine à la mâchoire infecte et délabrée,
Mouches s’engloutissant au gouffre engoulevent,
L’unau, le fourmilier traître, lent et bavant,
L’once au jurement fauve, aux moustaches roidies,
Bêtes de l’ombre errant comme des Canidies,
Tout souffre ; grand, petit, le hardi, le prudent,
Tout rencontre un chasseur, une griffe, une dent !
Une sorte d’horreur implacable enveloppe
L’aigle et le colibri, le tigre et l’antilope.
L’eau noire fait songer le grave pélican.
Partout la gueule s’ouvre à côté du volcan ;
Partout les bois ont peur, partout la bête tremble
D’un frisson de colère ou d’épouvante ; il semble
A celui qui ne voit l’être que d’un côté
Qu’une haine inouïe emplit l’immensité.
. . . . . .
Victor Hugo

Victor Hugo

LE BLEU

LE BLEU

Quand le satyre fut sur la cime vermeille,
Quand il vit l’escalier céleste commençant,
On eût dit qu’il tremblait, tant c’était ravissant !
Et que, rictus ouvert au vent, tête éblouie
A la fois par les yeux, l’odorat et l’ouïe,
Faune ayant de la terre encore à ses sabots,
Il frissonnait devant les cieux sereins et beaux ;
Quoique à peine fût-il au seuil de la caverne
De rayons et d’éclairs que Jupiter gouverne,
Il contemplait l’azur, des pléiades voisin ;
Béant, il regardait passer, comme un essaim
De molles nudités sans fin continuées,
Toutes ces déités que nous nommons nuées.
C’était l’heure où sortaient les chevaux du soleil ;
Le ciel, tout frémissant du glorieux réveil,
Ouvrait les deux battants de sa porte sonore ;
Blancs, ils apparaissaient formidables d’aurore ;
Derrière eux, comme un orbe effrayant, couvert d’yeux,
Eclatait la rondeur du grand char radieux ;
On distinguait le bras du dieu qui les dirige ;
Aquilon achevait d’atteler le quadrige ;
Les quatre ardents chevaux dressaient leur poitrail d’or ;
Faisant leurs premiers pas, ils se cabraient encor
Entre la zone obscure et la zone enflammée ;
De leurs crins, d’où semblait sortir une fumée
De perles, de saphirs, d’onyx, de diamants,
Dispersée et fuyante au fond des éléments,
Les trois premiers, l’œil fier, la narine embrasée,
Secouaient dans le jour des gouttes de rosée ;
Le dernier secouait des astres dans la nuit.
. . . . . .

Au-dessus de l’Olympe éclatant, au delà
Du nouveau ciel qui naît et du vieux qui croula,
Plus loin que les chaos, prodigieux décombres,
Tournait la roue énorme aux douze cages sombres,
Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux
Douze spectres tordant leur chaîne dans les cieux ;
Ouverture du puits de l’infini sans borne ;
Cercle horrible où le chien fuit près du capricorne ;
Orbe inouï, mêlant dans l’azur nébuleux
Aux lions constellés les sagittaires bleus.

Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine
Ajoutât des clous d’or à sa conque d’ébène,
Ces êtres merveilleux que le Destin conduit,
Étaient tout noirs, ayant pour mère l’âpre Nuit ;
Lorsque le Jour parut, il leur livra bataille ;
Lutte affreuse ! il vainquit ; l’Ombre encore en tressaille ;
De sorte que, percés des flèches d’Apollon,
Tous ces monstres, partout, de la tête au talon,
En souvenir du sombre et lumineux désastre,
Ont maintenant la plaie incurable d’un astre.

. . . . . .
L’humble ægipan, figure à l’ombre habituée,
Alla s’asseoir rêveur derrière une nuée,
Comme si, moins voisin des rois, il était mieux,
Et se mit à chanter un chant mystérieux.

. . . . . .
La flûte que, parmi des mouvements de fièvre,
Il prenait et quittait, importunait sa lèvre ;
Le faune la jeta sur le sacré sommet ;
Sa paupière était close, on eût dit qu’il dormait,
Mais ses cils roux laissaient passer de la lumière.
. . . . . .

« Toute la force obscure et vague de la terre
Est dans la brute, larve auguste et solitaire ;
La sibylle au front gris le sait, et les devins
Le savent, ces rôdeurs des sauvages ravins ;
Et c’est là ce qui fait que la thessalienne
Prend des touffes de poil aux cuisses de l’hyène,
Et qu’Orphée écoutait, hagard, presque jaloux,
Le chant sombre qui sort du hurlement des loups. »

. . . . . .
Tout en parlant ainsi, le satyre devint
Démesuré ; plus grand d’abord que Polyphème,
Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème
Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux,
Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l’Athos
L’espace immense entra dans cette forme noire ;
Et, comme le marin voit croître un promontoire,
Les dieux dressés voyaient grandir l’être effrayant ;
Sur son front blêmissait un étrange orient ;
Sa chevelure était une forêt ; des ondes,
Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes ;
Ses deux cornes semblaient le Caucase et l’Atlas ;
Les foudres l’entouraient avec de sourds éclats ;
Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes,
Et ses difformités s’étaient faites montagnes ;
Les animaux qu’avaient attirés ses accords,
Daims et tigres, montaient tout le long de son corps ;
Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres ;
Le pli de son aisselle abritait des décembres ;
Et des peuples errants demandaient leur chemin,
Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main ;
Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante ;
La lyre, devenue en le touchant géante,
Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris,
Les ouragans étaient dans les sept cordes pris
Comme des moucherons dans de lugubres toiles ;
Sa poitrine terrible était pleine d’étoiles.

Il cria :

« L’avenir, tel que les cieux le font,
C’est l’élargissement dans l’infini sans fond,
C’est l’esprit pénétrant de toutes parts la chose !
On mutile l’effet en limitant la cause ;
Monde, tout le mal vient de la forme des dieux.
On fait du ténébreux avec le radieux :
Pourquoi mettre, au-dessus de l’Être, des fantômes ?
Les clartés, les éthers, ne sont pas des royaumes.
Place au fourmillement éternel des cieux noirs,
Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs !
Place à l’atome saint, qui brûle ou qui ruisselle !
Place au rayonnement de l’âme universelle !
Un roi c’est de la guerre, un dieu c’est de la nuit.
Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit !
Partout une lumière et partout un génie !
Amour ! tout s’entendra, tout étant l’harmonie !
L’azur du ciel sera l’apaisement des loups.
Place à Tout ! Je suis Pan ; Jupiter ! à genoux. »
Victor Hugo

Victor Hugo

Les djinns

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit.

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! — Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! — Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des Arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres.
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : —
Tout fuit,
Tout passe ;
L’espace
Efface Le bruit.