Poèmes de ce thème
Enfance
Arthur Rimbaud
Les Chercheuses de poux
Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,
Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Elles assoient l’enfant devant une croisée
Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Il écoute chanter leurs haleines craintives
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,
Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
Soupir d’harmonica qui pourrait délirer
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Elles assoient l’enfant devant une croisée
Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Il écoute chanter leurs haleines craintives
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,
Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
Soupir d’harmonica qui pourrait délirer
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
Arthur Rimbaud
Les Effarés
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
À genoux, cinq petits, — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond…
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.
Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune,
On sort le pain ;
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons ;
Quand ce trou chaud souffle la vie ;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre !
— Qu’ils sont là, tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses,
Entre les trous,
Mais bien bas, — comme une prière…
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,
— Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
— Et que leur lange blanc tremblotte
Au vent d’hiver…
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
À genoux, cinq petits, — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond…
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.
Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune,
On sort le pain ;
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons ;
Quand ce trou chaud souffle la vie ;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre !
— Qu’ils sont là, tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses,
Entre les trous,
Mais bien bas, — comme une prière…
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,
— Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
— Et que leur lange blanc tremblotte
Au vent d’hiver…
Arthur Rimbaud
Les poètes de sept ans
Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour il suait d’obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s’illunait,
Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son œil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots !
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,
La mère s’effrayait ; les tendresses, profondes,
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.
C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment !
À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes,
— Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté,
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
— Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait la saveur de sa peau dans sa chambre.
Il craignait les blafards dimanches de décembre,
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.
Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour
Font autour des édits rire et gronder les foules.
— Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !
Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
— Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
Tout le jour il suait d’obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s’illunait,
Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son œil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots !
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,
La mère s’effrayait ; les tendresses, profondes,
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.
C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment !
À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes,
— Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté,
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
— Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait la saveur de sa peau dans sa chambre.
Il craignait les blafards dimanches de décembre,
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.
Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour
Font autour des édits rire et gronder les foules.
— Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !
Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
— Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !
Barbara
Mon enfance
J’ai eu tort, je suis revenue dans cette ville au loin perdue
Où j’avais passé mon enfance
J’ai eu tort, j’ai voulu revoir le coteau où glissait le soir
Bleu et gris, ombres de silence
Et j’ai retrouvé comme avant
Longtemps après
Le coteau, l’arbre se dressant
Comme au passé
J’ai marché les tempes brûlantes
Croyant étouffer sous mes pas
Les voies du passé qui nous hantent
Et reviennent sonner le glas
Et je me suis couchée sous l’arbre
Et c’étaient les mêmes odeurs
Et j’ai laissé couler mes pleurs
Mes pleurs
J’ai mis mon dos nu à l’écorce, l’arbre m’a redonné des forces
Tout comme au temps de mon enfance
Et longtemps j’ai fermé les yeux, je crois que j’ai prié un peu
Je retrouvais mon innocence
Avant que le soir ne se pose
J’ai voulu voir
La maison fleurie sous les roses
J’ai voulu voir
Le jardin où nos cris d’enfants
Jaillissaient comme source claire
Jean-Claude et Régine et puis Jean
Tout redevenait comme hier
Le parfum lourd des sauges rouges
Les dahlias fauves dans l’allée
Le puits, tout, j’ai tout retrouvé
Hélas
La guerre nous avait jetés là, d’autres furent moins heureux je crois
Au temps joli de leur enfance
La guerre nous avait jetés là, nous vivions comme hors la loi
Et j’aimais cela quand j’y pense
Oh mes printemps, oh mes soleils, oh mes folles années perdues
Oh mes quinze ans, oh mes merveilles
Que j’ai mal d’être revenue
Oh les noix fraîches de septembre
Et l’odeur des mûres écrasées
C’est fou, tout, j’ai tout retrouvé
Hélas
Il ne faut jamais revenir aux temps cachés des souvenirs
Du temps béni de son enfance
Car parmi tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires
Ceux de l’enfance nous déchirent
Oh ma très chérie, oh ma mère, où êtes-vous donc aujourd’hui ?
Vous dormez au chaud de la terre
Et moi je suis venue ici
Pour y retrouver votre rire
Vos colères et votre jeunesse
Je suis seule avec ma détresse
Hélas
Pourquoi suis-je donc revenue ? et seule au détour de ces rues
J’ai froid, j’ai peur, le soir se penche
Pourquoi suis-je venue ici, où mon passé me crucifie ?
Elle dort à jamais mon enfance
Où j’avais passé mon enfance
J’ai eu tort, j’ai voulu revoir le coteau où glissait le soir
Bleu et gris, ombres de silence
Et j’ai retrouvé comme avant
Longtemps après
Le coteau, l’arbre se dressant
Comme au passé
J’ai marché les tempes brûlantes
Croyant étouffer sous mes pas
Les voies du passé qui nous hantent
Et reviennent sonner le glas
Et je me suis couchée sous l’arbre
Et c’étaient les mêmes odeurs
Et j’ai laissé couler mes pleurs
Mes pleurs
J’ai mis mon dos nu à l’écorce, l’arbre m’a redonné des forces
Tout comme au temps de mon enfance
Et longtemps j’ai fermé les yeux, je crois que j’ai prié un peu
Je retrouvais mon innocence
Avant que le soir ne se pose
J’ai voulu voir
La maison fleurie sous les roses
J’ai voulu voir
Le jardin où nos cris d’enfants
Jaillissaient comme source claire
Jean-Claude et Régine et puis Jean
Tout redevenait comme hier
Le parfum lourd des sauges rouges
Les dahlias fauves dans l’allée
Le puits, tout, j’ai tout retrouvé
Hélas
La guerre nous avait jetés là, d’autres furent moins heureux je crois
Au temps joli de leur enfance
La guerre nous avait jetés là, nous vivions comme hors la loi
Et j’aimais cela quand j’y pense
Oh mes printemps, oh mes soleils, oh mes folles années perdues
Oh mes quinze ans, oh mes merveilles
Que j’ai mal d’être revenue
Oh les noix fraîches de septembre
Et l’odeur des mûres écrasées
C’est fou, tout, j’ai tout retrouvé
Hélas
Il ne faut jamais revenir aux temps cachés des souvenirs
Du temps béni de son enfance
Car parmi tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires
Ceux de l’enfance nous déchirent
Oh ma très chérie, oh ma mère, où êtes-vous donc aujourd’hui ?
Vous dormez au chaud de la terre
Et moi je suis venue ici
Pour y retrouver votre rire
Vos colères et votre jeunesse
Je suis seule avec ma détresse
Hélas
Pourquoi suis-je donc revenue ? et seule au détour de ces rues
J’ai froid, j’ai peur, le soir se penche
Pourquoi suis-je venue ici, où mon passé me crucifie ?
Elle dort à jamais mon enfance
Marceline Desbordes-Valmore
Rêve intermittent d’une nuit triste
. . . . . .
Vers vos nids chanteurs laissez-les donc aller :
L’enfant sait déjà qu’ils naissent pour voler.
Déjà son esprit, prenant goût au silence,
Monte où sans appui l’alouette s’élance,
Et s’isole et nage au fond du lac d’azur
Et puis redescend le gosier plein d’air pur.
Que de l’oiseau gris l’hymne haute et pieuse
Rende à tout jamais son âme harmonieuse !
Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m’ont parlé,
Humectent sa voix d’un long rythme perlé !
Avant de gagner sa couche de fougère,
Laissez-la courir, curieuse et légère,
Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l’arbre qui tremble inondé de ses pleurs,
Afin qu’en dormant sous vos images vertes
Ses grâces d’enfant en soient toutes couvertes.
. . . . . .
Vers vos nids chanteurs laissez-les donc aller :
L’enfant sait déjà qu’ils naissent pour voler.
Déjà son esprit, prenant goût au silence,
Monte où sans appui l’alouette s’élance,
Et s’isole et nage au fond du lac d’azur
Et puis redescend le gosier plein d’air pur.
Que de l’oiseau gris l’hymne haute et pieuse
Rende à tout jamais son âme harmonieuse !
Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m’ont parlé,
Humectent sa voix d’un long rythme perlé !
Avant de gagner sa couche de fougère,
Laissez-la courir, curieuse et légère,
Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l’arbre qui tremble inondé de ses pleurs,
Afin qu’en dormant sous vos images vertes
Ses grâces d’enfant en soient toutes couvertes.
. . . . . .
O. V. de L. Milosz
Dans un pays d’enfance...
Dans un pays d’enfance retrouvée en larmes,
Dans une ville de battements de cœur morts,
(De battement d’essor tout un berceur vacarme,
De -battements d’ailes des oiseaux de la mort,
De clapotis d’ailes noires sur l’eau de mort.)
Dans un passé hors du temps, malade de charme,
Les chers yeux de deuil de l’amour brilent encore
D’un doux feu de minéral roux, d’un triste charme ;
Dans un pays d’enfance retrouvée en larmes...
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Pourquoi m’as-tu souri dans la vieille lumière
Et pourquoi, et comment m’avez-vous reconnu
Étrange fille aux archangéliques paupières,
Aux riantes, bleuies, soupirantes paupières,
Lierre de nuit d’été sur la lune des pierres ;
Et pourquoi et comment, n’ayant jamais connu
Ni mon visage, ni mon deuil, ni la misére
Des jours, m’as-tu si soudainement reconnu
Tiède, musicale, brumeuse, pâle, chère,
Pour qui mourir dans la nuit grande de tes paupières ?
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Quels mots, quelles musiques terriblement vieilles
Frissonnent en moi de ta présence irréelle,
Sombre colombe des jours loin, tiède, belle,
Quelles musiques en écho dans le sommeil ?
Sous quels feuillages de solitude trés vieille,
Dans quel silence, quelle mélodie ou quelle
Voix d’enfant malade vous retrouver, ô belle,
O chaste, ô musique entendue dans le sommeil ?
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Dans une ville de battements de cœur morts,
(De battement d’essor tout un berceur vacarme,
De -battements d’ailes des oiseaux de la mort,
De clapotis d’ailes noires sur l’eau de mort.)
Dans un passé hors du temps, malade de charme,
Les chers yeux de deuil de l’amour brilent encore
D’un doux feu de minéral roux, d’un triste charme ;
Dans un pays d’enfance retrouvée en larmes...
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Pourquoi m’as-tu souri dans la vieille lumière
Et pourquoi, et comment m’avez-vous reconnu
Étrange fille aux archangéliques paupières,
Aux riantes, bleuies, soupirantes paupières,
Lierre de nuit d’été sur la lune des pierres ;
Et pourquoi et comment, n’ayant jamais connu
Ni mon visage, ni mon deuil, ni la misére
Des jours, m’as-tu si soudainement reconnu
Tiède, musicale, brumeuse, pâle, chère,
Pour qui mourir dans la nuit grande de tes paupières ?
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Quels mots, quelles musiques terriblement vieilles
Frissonnent en moi de ta présence irréelle,
Sombre colombe des jours loin, tiède, belle,
Quelles musiques en écho dans le sommeil ?
Sous quels feuillages de solitude trés vieille,
Dans quel silence, quelle mélodie ou quelle
Voix d’enfant malade vous retrouver, ô belle,
O chaste, ô musique entendue dans le sommeil ?
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Pierre Dhainaut
C’était à qui riait le plus ou se taisait…
C’était à qui riait le plus ou se taisait,
ils s’immobilisaient, ils allaient, ils tournaient
au fil des saisons du matin au soir
inséparables : l’ivresse, la pure ivresse,
ils nous la transmettaient spontanément,
nous ne fermions jamais les portes,
nous les laissions mener à bien leur rôle
loin de nous, avec nous. Notre âge d’or,
tout s’appelait alors par des noms d’arbres
ou des prénoms d’enfants.
ils s’immobilisaient, ils allaient, ils tournaient
au fil des saisons du matin au soir
inséparables : l’ivresse, la pure ivresse,
ils nous la transmettaient spontanément,
nous ne fermions jamais les portes,
nous les laissions mener à bien leur rôle
loin de nous, avec nous. Notre âge d’or,
tout s’appelait alors par des noms d’arbres
ou des prénoms d’enfants.
Pierre Mac Orlan
Manège d’enfants
Encore une chanson populaire annotée par Gérard de Nerval. On y rencontre des personnages charmants avec des cerveaux à un cylindre : des lapins russes venus de l’Ukraine par les airs, des autos en forme de sabots de Noël et les cygnes qui conduisirent Lohengrin quand il eut consommé toute gloire.
Les enfants adorent les choses compliquées. C’est pourquoi ils ‘aiment d’un amour qui nous échappe les lapins savants du pays de la neige toujours neuve et les cygnes dont le col harmonieux se courbe sur la baignoire, qui reçoit le corps peint par Renoir d’une Léda de la petite bourgeoisie.
Les lapins tournent dans un sens, et les enfants tournent dans l’autre. Les mamans crient et la vapeur siffle, un orgue, sentimental comme un petit ramoneur, joue : « Il était une bergère ! »
Le marchand reçoit les sous. C’est le désordre d’un jeune jardin, la première matinée d’été d’une jeune guerre.
Les enfants adorent les choses compliquées. C’est pourquoi ils ‘aiment d’un amour qui nous échappe les lapins savants du pays de la neige toujours neuve et les cygnes dont le col harmonieux se courbe sur la baignoire, qui reçoit le corps peint par Renoir d’une Léda de la petite bourgeoisie.
Les lapins tournent dans un sens, et les enfants tournent dans l’autre. Les mamans crient et la vapeur siffle, un orgue, sentimental comme un petit ramoneur, joue : « Il était une bergère ! »
Le marchand reçoit les sous. C’est le désordre d’un jeune jardin, la première matinée d’été d’une jeune guerre.
Robert Desnos
La fourmi
Une fourmi de dix-huit mètres
Avec un chapeau sur la tête,
Ca n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canards,
Ca n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi parlant frartgais,
Parlant latin et javanais,
Ca n’existe pas, ça n’existe pas.
Eh! Pourquoi pas?
30 Chantefables pour les enfants sages
Avec un chapeau sur la tête,
Ca n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canards,
Ca n’existe pas, ça n’existe pas.
Une fourmi parlant frartgais,
Parlant latin et javanais,
Ca n’existe pas, ça n’existe pas.
Eh! Pourquoi pas?
30 Chantefables pour les enfants sages
Saint-John Perse
Eloges
J’ai aimé un cheval – qui était-ce? – il m’a bien regardé de face, sous ses mèches.
Les trous vivants de ses narines étaient deux choses belles à voir – avec ce trou vivant qui gonfle au-dessus de chaque œil.
Quand il avait couru, il suait: c’est briller! – et j’ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d’enfant…
J’ai aimé un cheval – qui était-ce? – et parfois (car une bête sait mieux quelles forces nous vantent)
il levait à ses dieux une tête d’airain: soufflante, sillonnée d’un pétiole de veines.
XIV
Silencieusement va la sève et débouche aux rives minces de la feuille.
Voici d’un ciel de paille où lancer, ô lancer! à tour de bras la torche!
Pour moi, j’ai retiré mes pieds.
O mes amis où êtes-vous que je ne connais pas?… Ne verrez-vous cela aussi?…des havres crépitants, de belles eaux de cuivre mol où midi émietteur de cymbales troue l’ardeur de son puits…O c’est l’heure
où dans les villes surchauffées, au fond des cours gluantes sous les treilles glacées, l’eau coule aux bassins clos violée des roses vertes de midi…et l’eau nue est pareille à la pulpe d’un songe, et le Songeur est couché la, et il tient au plafond son œil d’or qui guerroie…
Et l’enfant qui revient de l’école des Pères, affectueux longeant l’affection des Murs qui sentent le pain chaud, voit au bout de la rue où il tourne
la mer déserte plus bruyante qu’une criée aux poissons. Et les boucauts de sucre coulent, aux Quais de marcassite peints, à grands ramages, de pétrole
et des nègres porteurs de bêtes écorchées s’agenouillent aux faïences des Boucheries Modèles, déchargeant un faix d’os et d’ahan,
et au rond-point de la Halle de bronze, haute demeure courroucée où pendent les poissons et qu’on entend chanter dans sa feuille de fer, un homme glabre, en cotonnade jaune, pousse un cri: je suis Dieu! et d’autres: il est fou!
et un autre envahi par le goût de tuer se met en marche vers le Château-d’Eau avec trois billes de poison: rose, verte, indigo.
Pour moi, j’ai retiré mes pieds.
Les trous vivants de ses narines étaient deux choses belles à voir – avec ce trou vivant qui gonfle au-dessus de chaque œil.
Quand il avait couru, il suait: c’est briller! – et j’ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d’enfant…
J’ai aimé un cheval – qui était-ce? – et parfois (car une bête sait mieux quelles forces nous vantent)
il levait à ses dieux une tête d’airain: soufflante, sillonnée d’un pétiole de veines.
XIV
Silencieusement va la sève et débouche aux rives minces de la feuille.
Voici d’un ciel de paille où lancer, ô lancer! à tour de bras la torche!
Pour moi, j’ai retiré mes pieds.
O mes amis où êtes-vous que je ne connais pas?… Ne verrez-vous cela aussi?…des havres crépitants, de belles eaux de cuivre mol où midi émietteur de cymbales troue l’ardeur de son puits…O c’est l’heure
où dans les villes surchauffées, au fond des cours gluantes sous les treilles glacées, l’eau coule aux bassins clos violée des roses vertes de midi…et l’eau nue est pareille à la pulpe d’un songe, et le Songeur est couché la, et il tient au plafond son œil d’or qui guerroie…
Et l’enfant qui revient de l’école des Pères, affectueux longeant l’affection des Murs qui sentent le pain chaud, voit au bout de la rue où il tourne
la mer déserte plus bruyante qu’une criée aux poissons. Et les boucauts de sucre coulent, aux Quais de marcassite peints, à grands ramages, de pétrole
et des nègres porteurs de bêtes écorchées s’agenouillent aux faïences des Boucheries Modèles, déchargeant un faix d’os et d’ahan,
et au rond-point de la Halle de bronze, haute demeure courroucée où pendent les poissons et qu’on entend chanter dans sa feuille de fer, un homme glabre, en cotonnade jaune, pousse un cri: je suis Dieu! et d’autres: il est fou!
et un autre envahi par le goût de tuer se met en marche vers le Château-d’Eau avec trois billes de poison: rose, verte, indigo.
Pour moi, j’ai retiré mes pieds.
Saint-John Perse
Éloges
… Or ces eaux calmes sont de lait et tout ce qui s’épanche aux solitudes molles du matin. Le pont lavé, avant le jour, d’une eau pareille en songe au mélange de l’aube, fait une belle relation du ciel. Et l’enfance adorable du jour, par la treille des tentes roulées, descend à même ma chanson.
Enfance, mon amour, n’était-ce que cela ?.….
Enfance, mon amour. ce double anneau de l’œil et l’aisance d’aimer…
Il fait si calme et puis si tiède, il fait si continuel aussi, qu’il est étrange d’être là, mêlé des mains à la facilité du jour.
Enfance, mon amour! il n’est que de céder. Et l’ai-je dit, alors? je ne veux plus même de ces linges
à remuer là, dans l’incurable, aux solitudes vertes du matin. Et l’ai-je dit, alors? il ne faut que servir
comme de vieille corde. Et ce cœur, et ce cœur, là ! qu’il traîne sur les ponts, plus humble et plus sauvage et plus, qu’un vieux faubert,
exténué…
Enfance, mon amour, n’était-ce que cela ?.….
Enfance, mon amour. ce double anneau de l’œil et l’aisance d’aimer…
Il fait si calme et puis si tiède, il fait si continuel aussi, qu’il est étrange d’être là, mêlé des mains à la facilité du jour.
Enfance, mon amour! il n’est que de céder. Et l’ai-je dit, alors? je ne veux plus même de ces linges
à remuer là, dans l’incurable, aux solitudes vertes du matin. Et l’ai-je dit, alors? il ne faut que servir
comme de vieille corde. Et ce cœur, et ce cœur, là ! qu’il traîne sur les ponts, plus humble et plus sauvage et plus, qu’un vieux faubert,
exténué…