Poèmes de ce thème
Mort et deuil
Casimir Delavigne
Les limbes
Comme un vain rêve du matin,
Un parfum vague, un bruit lointain,
C’est je ne sais quoi d’incertain
Que cet empire ;
Lieux qu’à peine vient éclairer
Un jour qui, sans rien colorer,
A chaque instant près d’expirer,
Jamais n’expire.
Partout cette demi-clarté
Dont la morne tranquillité
Suit un crépuscule d’été,
Ou de l’aurore
Fait pressentir que le retour
Va poindre au céleste séjour,
Quand la nuit n’est plus, quand le jour
N’est pas encore !
Ce ciel terne, où manque un soleil,
N’est jamais bleu, jamais vermeil ;
Jamais brise, dans ce sommeil
De la nature,
N’agita d’un frémissement
La torpeur de ce lac dormant,
Dont l’eau n’a point de mouvement,
Point de murmure.
L’air n’entr’ouvre sous sa tiédeur
Que fleurs qui, presque sans odeur,
Comme les lis ont la candeur
De l’innocence ;
Sur leur sein pâle et sans reflets
Languissent des oiseaux muets :
Dans le ciel, l’onde et les forêts,
Tout est silence.
Loin de Dieu, là, sont renfermés
Les milliers d’êtres tant aimés,
Qu’en ces bosquets inanimés
La tombe envoie.
Le calme d’un vague loisir,
Sans regret comme sans désir,
Sans peine comme sans plaisir,
C’est là leur joie.
Là, ni veille ni lendemain :
Ils n’ont sur un bonheur prochain.
Sur celui qu’on rappelle en vain,
Rien à se dire.
Leurs sanglots ne troublent jamais
De l’air l’inaltérable paix ;
Mais aussi leur rire jamais
N’est qu’un sourire.
Sur leurs doux traits que de pâleur !
Adieu cette fraîche couleur
Qui de baiser leur joue en fleur
Donnait l’envie !
De leurs yeux qui charment d’abord,
Mais dont aucun éclair ne sort,
Le morne éclat n’est pas la mort,
N’est pas la vie.
Rien de bruyant, rien d’agité
Dans leur triste félicité !
Ils se couronnent sans gaîté
De fleurs nouvelles
Ils se parlent, mais c’est tout bas ;
Ils marchent, mais c’est pas à pas ;
Ils volent, mais on n’entend pas
Battre leurs ailes.
Un parfum vague, un bruit lointain,
C’est je ne sais quoi d’incertain
Que cet empire ;
Lieux qu’à peine vient éclairer
Un jour qui, sans rien colorer,
A chaque instant près d’expirer,
Jamais n’expire.
Partout cette demi-clarté
Dont la morne tranquillité
Suit un crépuscule d’été,
Ou de l’aurore
Fait pressentir que le retour
Va poindre au céleste séjour,
Quand la nuit n’est plus, quand le jour
N’est pas encore !
Ce ciel terne, où manque un soleil,
N’est jamais bleu, jamais vermeil ;
Jamais brise, dans ce sommeil
De la nature,
N’agita d’un frémissement
La torpeur de ce lac dormant,
Dont l’eau n’a point de mouvement,
Point de murmure.
L’air n’entr’ouvre sous sa tiédeur
Que fleurs qui, presque sans odeur,
Comme les lis ont la candeur
De l’innocence ;
Sur leur sein pâle et sans reflets
Languissent des oiseaux muets :
Dans le ciel, l’onde et les forêts,
Tout est silence.
Loin de Dieu, là, sont renfermés
Les milliers d’êtres tant aimés,
Qu’en ces bosquets inanimés
La tombe envoie.
Le calme d’un vague loisir,
Sans regret comme sans désir,
Sans peine comme sans plaisir,
C’est là leur joie.
Là, ni veille ni lendemain :
Ils n’ont sur un bonheur prochain.
Sur celui qu’on rappelle en vain,
Rien à se dire.
Leurs sanglots ne troublent jamais
De l’air l’inaltérable paix ;
Mais aussi leur rire jamais
N’est qu’un sourire.
Sur leurs doux traits que de pâleur !
Adieu cette fraîche couleur
Qui de baiser leur joue en fleur
Donnait l’envie !
De leurs yeux qui charment d’abord,
Mais dont aucun éclair ne sort,
Le morne éclat n’est pas la mort,
N’est pas la vie.
Rien de bruyant, rien d’agité
Dans leur triste félicité !
Ils se couronnent sans gaîté
De fleurs nouvelles
Ils se parlent, mais c’est tout bas ;
Ils marchent, mais c’est pas à pas ;
Ils volent, mais on n’entend pas
Battre leurs ailes.
Cécile Sauvage
Destin (fragment)
Quand j’aurai bien souffert de mon âme muette
Qui contenait le rythme et les rayons humains,
Sans l’avoir jamais vue, en des planches secrètes,
Des hommes la cloueront, ironique destin !
Car ce que j’ai chanté n’est encor que silence,
Et mon cœur et mes yeux, mon élan contenu,
À travers la torpeur de la matière immense,
Sombreront sans un mot, à jamais inconnus.
Quand le fier mouvement sera le froid rigide,
Quand les beaux yeux pleins d’univers seront creusés,
Quand la danse des pieds, quand le baiser humide
Seront le sec, l’immobile, le décharné,
C’est cela, c’est cela, ô ma pure lumière,
Lumière interne, ô ma musique des confins,
Quand il faudra que, citadin au cimetière,
Ton pauvre cœur pourrisse avec tes jeunes mains !
Quand le plaisir a fui de la bouche muette,
Le sourire ignoré ne vit que sur le front,
Lumière de l’esprit et de l’âme secrète,
Appel mystérieux de l’aurore aux rayons…
Qui contenait le rythme et les rayons humains,
Sans l’avoir jamais vue, en des planches secrètes,
Des hommes la cloueront, ironique destin !
Car ce que j’ai chanté n’est encor que silence,
Et mon cœur et mes yeux, mon élan contenu,
À travers la torpeur de la matière immense,
Sombreront sans un mot, à jamais inconnus.
Quand le fier mouvement sera le froid rigide,
Quand les beaux yeux pleins d’univers seront creusés,
Quand la danse des pieds, quand le baiser humide
Seront le sec, l’immobile, le décharné,
C’est cela, c’est cela, ô ma pure lumière,
Lumière interne, ô ma musique des confins,
Quand il faudra que, citadin au cimetière,
Ton pauvre cœur pourrisse avec tes jeunes mains !
Quand le plaisir a fui de la bouche muette,
Le sourire ignoré ne vit que sur le front,
Lumière de l’esprit et de l’âme secrète,
Appel mystérieux de l’aurore aux rayons…
Charles Baudelaire
Don Juan aux enfers
Quand Don Juan descendit vers l’onde souterraine
Et lorsqu’il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,
D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l’époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir ;
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
Et lorsqu’il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l’œil fier comme Antisthène,
D’un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l’époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir ;
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
Charles Baudelaire
L’imprévu
Harpagon qui veillait son père agonisant,
Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :
« Nous avons au grenier un nombre suffisant,
Ce me semble, de vieilles planches ? »
Célimène roucoule et dit : « Mon cœur est bon,
Et naturellement, Dieu m’a faite très belle. »
— Son cœur ! cœur racorni, fumé comme un jambon,
Recuit à la flamme éternelle !…
L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est m¹r,
Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.
L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
Qu’habite et que ronge un insecte ! »
Et puis, quelqu’un paraît que tous avaient nié,
Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire,
Vous avez, que je crois, assez communié
À la joyeuse Messe noire ?
Chacun de vous m’a fait un temple dans son cœur ;
Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !
Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
Énorme et laid comme le monde !
Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
Qu’on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche,
Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix,
D’aller au Ciel et d’être riche ?
Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
Qui se morfond longtemps à l’affût de la proie.
Je vais vous emporter à travers l’épaisseur,
Compagnons de ma triste joie
À travers l’épaisseur de la terre et du roc,
À travers les amas confus de votre cendre,
Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc
Et qui n’est pas de pierre tendre ;
Car il est fait avec l’universel Péché,
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! »
— Cependant, tout en haut de l’univers juché,
Un ange sonne la victoire
De ceux dont le cœur dit : « Que béni soit ton fouet,
Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !
Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie. »
Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.
Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :
« Nous avons au grenier un nombre suffisant,
Ce me semble, de vieilles planches ? »
Célimène roucoule et dit : « Mon cœur est bon,
Et naturellement, Dieu m’a faite très belle. »
— Son cœur ! cœur racorni, fumé comme un jambon,
Recuit à la flamme éternelle !…
L’Horloge à son tour, dit à voix basse : « Il est m¹r,
Le damné ! J’avertis en vain la chair infecte.
L’homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
Qu’habite et que ronge un insecte ! »
Et puis, quelqu’un paraît que tous avaient nié,
Et qui leur dit, railleur et fier : « Dans mon ciboire,
Vous avez, que je crois, assez communié
À la joyeuse Messe noire ?
Chacun de vous m’a fait un temple dans son cœur ;
Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !
Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
Énorme et laid comme le monde !
Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
Qu’on se moque du maître, et qu’avec lui l’on triche,
Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix,
D’aller au Ciel et d’être riche ?
Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
Qui se morfond longtemps à l’affût de la proie.
Je vais vous emporter à travers l’épaisseur,
Compagnons de ma triste joie
À travers l’épaisseur de la terre et du roc,
À travers les amas confus de votre cendre,
Dans un palais aussi grand que moi, d’un seul bloc
Et qui n’est pas de pierre tendre ;
Car il est fait avec l’universel Péché,
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! »
— Cependant, tout en haut de l’univers juché,
Un ange sonne la victoire
De ceux dont le cœur dit : « Que béni soit ton fouet,
Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !
Mon âme dans tes mains n’est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie. »
Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.
Charles Baudelaire
La Mort des Pauvres
C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C’est le but de la vie –et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;
À travers la tempête, et la neige, et le givre,
C’est la clarté vibrante à notre horizon noir
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;
C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;
C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,
C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !
C’est le but de la vie –et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;
À travers la tempête, et la neige, et le givre,
C’est la clarté vibrante à notre horizon noir
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;
C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;
C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,
C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !
Charles Baudelaire
Le Portrait
La Maladie et la Mort font des cendres
De tout le feu qui pour nous flamboya.
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
De cette bouche où mon cœur se noya…
De tout le feu qui pour nous flamboya.
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
De cette bouche où mon cœur se noya…
Charles Baudelaire
Le Rêve d’un curieux
Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »
— J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.
J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…
Enfin la vérité froide se révéla :
J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait. — Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j’attendais encore.
Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »
— J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.
J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…
Enfin la vérité froide se révéla :
J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait. — Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j’attendais encore.
Charles Baudelaire
Remords posthume
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,
Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
— Et le ver rongera ta peau comme un remords.
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,
Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
— Et le ver rongera ta peau comme un remords.
Charles Baudelaire
Un Voyage à Cythère
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l’entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages ;
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
Quelle est cette île triste et noire ? — C’est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
— Ile des doux secrets et des fêtes du cœur !
De l’antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d’amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses
Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
— Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L’avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s’agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
— Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
— Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Et planait librement à l’entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages ;
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
Quelle est cette île triste et noire ? — C’est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
— Ile des doux secrets et des fêtes du cœur !
De l’antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d’amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses
Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
— Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L’avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s’agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
— Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
— Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Charles Baudelaire
Une Charogne
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.
– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.
– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!
Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!
Charles Baudelaire
Une Martyre
DESSIN D’UN MAÎTRE INCONNU
Au milieu des flacons, des étoffes lamées
Et des meubles voluptueux,
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
Qui traînent à plis somptueux,
Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
L’air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,
Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l’oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
Avec l’avidité d’un pré.
Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l’amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,
Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S’échappe des yeux révulsés.
Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don ;
Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,
Darde un regard diamanté.
Le singulier aspect de cette solitude
Et d’un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
Révèle un amour ténébreux,
Une coupable joie et des fêtes étranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se réjouissait l’essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux ;
Et cependant, à voir la maigreur élégante
De l’épaule au contour heurté,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu’un reptile irrité,
Elle est bien jeune encor ! — Son âme exaspérée
Et ses sens par l’ennui mordus
S’étaient-ils entr’ouverts à la meute altérée
Des désirs errants et perdus ?
L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
Malgré tant d’amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L’immensité de son désir ?
Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
Te soulevant d’un bras fiévreux,
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Collé les suprêmes adieux ?
— Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
Dans ton tombeau mystérieux ;
Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort ;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.
Au milieu des flacons, des étoffes lamées
Et des meubles voluptueux,
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
Qui traînent à plis somptueux,
Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
L’air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,
Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l’oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s’abreuve
Avec l’avidité d’un pré.
Semblable aux visions pâles qu’enfante l’ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l’amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,
Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S’échappe des yeux révulsés.
Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don ;
Un bas rosâtre, orné de coins d’or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe,
Darde un regard diamanté.
Le singulier aspect de cette solitude
Et d’un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
Révèle un amour ténébreux,
Une coupable joie et des fêtes étranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se réjouissait l’essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux ;
Et cependant, à voir la maigreur élégante
De l’épaule au contour heurté,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu’un reptile irrité,
Elle est bien jeune encor ! — Son âme exaspérée
Et ses sens par l’ennui mordus
S’étaient-ils entr’ouverts à la meute altérée
Des désirs errants et perdus ?
L’homme vindicatif que tu n’as pu, vivante,
Malgré tant d’amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L’immensité de son désir ?
Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
Te soulevant d’un bras fiévreux,
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Collé les suprêmes adieux ?
— Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
Dans ton tombeau mystérieux ;
Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort ;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.
Charles Cros
Nocturne
Le rossignol se plaint dans la ramure noire.
Je t’ai donné mon corps, et mon âme, et ma gloire.
Les arbres élancés sont noirs sur le ciel vert.
Vois cette fleur qui meurt dans mon corsage ouvert.
Le vent est parfumé ce soir comme de l’ambre.
Tu sais qu’on a trouvé ton poignard dans ma chambre.
Embrasse-moi. La lune a des teintes de sang.
Mon père est mort, dit-on, hier en me maudissant.
Là-haut le rossignol pleure et se désespère.
La cloche qu’on entend, c’est le glas de mon père.
Les parfums de ce soir font ployer mes genoux,
Je suis lasse. Un instant, ami, reposons-nous.
Que je t’aime! Au château vois-tu cette lumière ?
C’est un cierge allumé près du lit de ma mère.
Ah! les étoiles! — On dirait un sable d’or.
Ne t’avais-je pas dit que mon père était mort?
Levons-nous. Allons près du lac. Je suis plus forte.
Ne t’avais-je pas dit que ma mère était morte ?
Entends le bruit de l’eau… C’est comme des chansons,
C’est comme nos baisers, quand nous nous embrassons.
Je ne veux pas savoir d’où tu nous vins, ni même
Savoir quel est ton nom. Que m’importe ? Je t’aime.
Le rossignol se tait au bruit de ce beffroi.
Ma mère me disait que ton cœur était froid.
La lune fait pâlir le cierge à la fenêtre.
Mon père me disait que tu n’étais qu’un traître.
Écoute ce grillon. Vois donc ce ver luisant.
Assez de cloche. Assez de cierge. — Allons-nous en.
J’ai pris des diamants autant qu’on voit d’étoiles,
Partons. Sens le bon vent, qui va gonfler nos voiles.
Viens. Qu’est-ce qui retient ta parole et tes pas? Ÿ
Lui
Mademoiselle, mais. Je ne vous aime pas.
Je t’ai donné mon corps, et mon âme, et ma gloire.
Les arbres élancés sont noirs sur le ciel vert.
Vois cette fleur qui meurt dans mon corsage ouvert.
Le vent est parfumé ce soir comme de l’ambre.
Tu sais qu’on a trouvé ton poignard dans ma chambre.
Embrasse-moi. La lune a des teintes de sang.
Mon père est mort, dit-on, hier en me maudissant.
Là-haut le rossignol pleure et se désespère.
La cloche qu’on entend, c’est le glas de mon père.
Les parfums de ce soir font ployer mes genoux,
Je suis lasse. Un instant, ami, reposons-nous.
Que je t’aime! Au château vois-tu cette lumière ?
C’est un cierge allumé près du lit de ma mère.
Ah! les étoiles! — On dirait un sable d’or.
Ne t’avais-je pas dit que mon père était mort?
Levons-nous. Allons près du lac. Je suis plus forte.
Ne t’avais-je pas dit que ma mère était morte ?
Entends le bruit de l’eau… C’est comme des chansons,
C’est comme nos baisers, quand nous nous embrassons.
Je ne veux pas savoir d’où tu nous vins, ni même
Savoir quel est ton nom. Que m’importe ? Je t’aime.
Le rossignol se tait au bruit de ce beffroi.
Ma mère me disait que ton cœur était froid.
La lune fait pâlir le cierge à la fenêtre.
Mon père me disait que tu n’étais qu’un traître.
Écoute ce grillon. Vois donc ce ver luisant.
Assez de cloche. Assez de cierge. — Allons-nous en.
J’ai pris des diamants autant qu’on voit d’étoiles,
Partons. Sens le bon vent, qui va gonfler nos voiles.
Viens. Qu’est-ce qui retient ta parole et tes pas? Ÿ
Lui
Mademoiselle, mais. Je ne vous aime pas.
Charles d'Orléans
En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse
En la forêt d’Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m’advint qu’à par moi cheminoye,
Et rencontrai l’Amoureuse Déesse
Qui m’appela, demandant où j’alloye.
Je répondis que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu’à bon droit appeler me pouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
En souriant, par sa très grand humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savoye
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t’aideroye ;
Car, jà piéça, je mis ton cœur en voye
De tout plaisir, ne sais qui l’en ôta ;
Or me déplaît qu’à présent je te voye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous diroye ?
C’est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m’a tollu celle que tant amoye,
En qui était tout l’espoir que j’avoye,
Qui me guidait, si bien m’accompagna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
« Aveugle suis, ne sais où aller doye ;
De mon bâton, afin que ne fourvoye,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C’est grand pitié qu’il convient que je soye
L’homme égaré qui ne sait où il va ! »
Un jour m’advint qu’à par moi cheminoye,
Et rencontrai l’Amoureuse Déesse
Qui m’appela, demandant où j’alloye.
Je répondis que, par Fortune, estoye
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu’à bon droit appeler me pouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
En souriant, par sa très grand humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savoye
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t’aideroye ;
Car, jà piéça, je mis ton cœur en voye
De tout plaisir, ne sais qui l’en ôta ;
Or me déplaît qu’à présent je te voye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous diroye ?
C’est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m’a tollu celle que tant amoye,
En qui était tout l’espoir que j’avoye,
Qui me guidait, si bien m’accompagna
En son vivant, que point ne me trouvoye
L’homme égaré qui ne sait où il va.
« Aveugle suis, ne sais où aller doye ;
De mon bâton, afin que ne fourvoye,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C’est grand pitié qu’il convient que je soye
L’homme égaré qui ne sait où il va ! »
Charles d'Orléans
Las ! Mort, qui t’a fait si hardie
Las ! Mort, qui t’a fait si hardie
De prendre la noble Princesse
Qui était mon confort, ma vie,
Mon bien, mon plaisir, ma richesse !
Puisque tu as pris ma maitresse,
Prends-moi aussi son serviteur,
Car j’aime mieux prochainement
Mourir que languir en tourment,
En peine, souci et douleur !
Las ! de tous biens était garnie
Et en droite fleur de jeunesse !
Je prie à Dieu qu’il te maudie,
Fausse Mort, pleine de rudesse !
Si prise l’eusses en vieillesse,
Ce ne fût pas si grand rigueur ;
Mais prise l’as hâtivement,
Et m’as laissé piteusement
En peine, souci et douleur !
Las ! je suis seul, sans compagnie !
Adieu ma Dame, ma liesse !
Or est notre amour departie,
Non pourtant, je vous fais promesse
Que de prières, à largesse,
Morte vous servirai de cœur,
Sans oublier aucunement ;
Et vous regretterai souvent
En peine, souci et douleur !
Dieu, sur tout souverain Seigneur,
Ordonnez, par grâce et douceur,
De l’âme d’elle, tellement
Qu’elle ne soit pas longuement
En peine, souci et douleur !
De prendre la noble Princesse
Qui était mon confort, ma vie,
Mon bien, mon plaisir, ma richesse !
Puisque tu as pris ma maitresse,
Prends-moi aussi son serviteur,
Car j’aime mieux prochainement
Mourir que languir en tourment,
En peine, souci et douleur !
Las ! de tous biens était garnie
Et en droite fleur de jeunesse !
Je prie à Dieu qu’il te maudie,
Fausse Mort, pleine de rudesse !
Si prise l’eusses en vieillesse,
Ce ne fût pas si grand rigueur ;
Mais prise l’as hâtivement,
Et m’as laissé piteusement
En peine, souci et douleur !
Las ! je suis seul, sans compagnie !
Adieu ma Dame, ma liesse !
Or est notre amour departie,
Non pourtant, je vous fais promesse
Que de prières, à largesse,
Morte vous servirai de cœur,
Sans oublier aucunement ;
Et vous regretterai souvent
En peine, souci et douleur !
Dieu, sur tout souverain Seigneur,
Ordonnez, par grâce et douceur,
De l’âme d’elle, tellement
Qu’elle ne soit pas longuement
En peine, souci et douleur !
Charles Péguy
Êve
… Et moi je vous salue ô première mortelle.
Vous avez tant baisé les fronts silencieux,
Et la lèvre et la barbe et les dents et les yeux
De vos fils ‘descendus dans cette citadelle.
Vous en avez tant mis dans le chêne et l’érable,
Et la pierre et la terre et les marbres plus beaux.
Vous en avez tant mis sur le seuil des tombeaux.
Vous voici la dernière et la plus misérable.
Vous en avez tant mis dans de pauvres linceuls,
Couchés sur vos genoux comme aux jours de l’enfance.
On vous en a tant pris qui marchaient nus et seuls
Pour votre sauvegarde et pour votre défense.
Vous en avez tant mis dans d’augustes linceuls,
Pliés sur vos genoux comme des nourrissons.
On vous en a tant pris de ces grêles garçons
Qui marchaient à la mort téméraires et seuls.
Vous en avez tant mis dans ces lourdes entraves,
Les seules qui jamais ne seront déliées,
De ces pauvres enfants qui marchaient nus et graves
Vers d’éternelles morts aussitôt oubliées.
Vous en avez tant mis dans ce lourd appareil,
Le seul qui de jamais ne sera résolu,
De ce jeune troupeau qui s’avançait pareil
A des agneaux chargés d’un courage absolu.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
Le seul qui jamais plus ne sera dévoilé,
Le seul qui de jamais ne sera révélé,
De ces enfants tombés comme des hécatombes,
Offerts à quelque dieu qui n’est pas le vrai Dieu,
Frappés sur quelque autel qui n’est pas holocauste,
Perdus dans la bataille ou dans quelque avant-poste,
Tombés dans quelque lieu qui n’est pas le vrai Lieu.
Vous en avez tant mis au fond des catacombes,
De ces enfants péris pour sauver quelque honneur.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
De ces enfants sombrés aux portes du bonheur.
Vous en avez tant mis dans les plis d’un long deuil,
D’entre ceux qui marchaient taciturnes et braves.
On vous en a tant pris jusque sur votre seuil,
D’entre ceux qui marchaient invincibles et graves.
Vous en avez tant mis le long des nécropoles,
Vous en avez tant pris sur vos sacrés genoux,
De ces fils qui venaient le long des métropoles,
Et marchaient et tombaient et qui mouraient pour vous.
Vous avez tant baisé les fronts silencieux,
Et la lèvre et la barbe et les dents et les yeux
De vos fils ‘descendus dans cette citadelle.
Vous en avez tant mis dans le chêne et l’érable,
Et la pierre et la terre et les marbres plus beaux.
Vous en avez tant mis sur le seuil des tombeaux.
Vous voici la dernière et la plus misérable.
Vous en avez tant mis dans de pauvres linceuls,
Couchés sur vos genoux comme aux jours de l’enfance.
On vous en a tant pris qui marchaient nus et seuls
Pour votre sauvegarde et pour votre défense.
Vous en avez tant mis dans d’augustes linceuls,
Pliés sur vos genoux comme des nourrissons.
On vous en a tant pris de ces grêles garçons
Qui marchaient à la mort téméraires et seuls.
Vous en avez tant mis dans ces lourdes entraves,
Les seules qui jamais ne seront déliées,
De ces pauvres enfants qui marchaient nus et graves
Vers d’éternelles morts aussitôt oubliées.
Vous en avez tant mis dans ce lourd appareil,
Le seul qui de jamais ne sera résolu,
De ce jeune troupeau qui s’avançait pareil
A des agneaux chargés d’un courage absolu.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
Le seul qui jamais plus ne sera dévoilé,
Le seul qui de jamais ne sera révélé,
De ces enfants tombés comme des hécatombes,
Offerts à quelque dieu qui n’est pas le vrai Dieu,
Frappés sur quelque autel qui n’est pas holocauste,
Perdus dans la bataille ou dans quelque avant-poste,
Tombés dans quelque lieu qui n’est pas le vrai Lieu.
Vous en avez tant mis au fond des catacombes,
De ces enfants péris pour sauver quelque honneur.
Vous en avez tant mis dans le secret des tombes,
De ces enfants sombrés aux portes du bonheur.
Vous en avez tant mis dans les plis d’un long deuil,
D’entre ceux qui marchaient taciturnes et braves.
On vous en a tant pris jusque sur votre seuil,
D’entre ceux qui marchaient invincibles et graves.
Vous en avez tant mis le long des nécropoles,
Vous en avez tant pris sur vos sacrés genoux,
De ces fils qui venaient le long des métropoles,
Et marchaient et tombaient et qui mouraient pour vous.
Charles Saint-Beuve
Le Creux de la vallée
Au fond du bois, à gauche, il est une vallée
Longue, étroite ; à l’entour, de peupliers voilée ;
Loin des sentiers battus ; à peine du chasseur
Connue, et du berger ; l’herbe en son épaisseur
N’agite sous vos pas couleuvre ni vipère ;
A toute heure, au mois d’août, un zéphyr y tempère,
A l’ombre des rameaux, les cuisantes chaleurs
Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs.
Mais vers le bas surtout, dans le creux, où la source
Se repose et sommeille un moment dans sa course,
Et par places scintille en humides vitraux,
Ou murmure invisible à travers les sureaux,
Que le vallon est frais ! l’alouette y vient boire,
La sarcelle y baigner sa plume grise et noire,
La poule d’eau s’y prendre au branchage mouvant.
En me promenant là je me suis dit souvent :
« Pour qui veut se noyer la place est bien choisie.
On n’aurait qu’à venir, un jour de fantaisie,
A cacher ses habits au pied de ce bouleau,
Et, comme pour un bain, à descendre dans l’eau :
Non pas en furieux, la tête la première ;
Mais s’asseoir, regarder ; d’un rayon de lumière
Dans le feuillage et l’eau suivre le long reflet ;
Puis, quand on sentirait ses esprits au complet,
Qu’on aurait froid, alors, sans plus traîner la fête,
Pour ne plus la lever, plonger avant la tête. »
C’est là mon plus doux vœu, quand je pense à mourir.
J’ai toujours été seul à pleurer, à souffrir ;
Sans un cœur près du mien j’ai passé sur la terre.
Ainsi que j’ai vécu, mourons avec mystère,
Sans fracas, sans clameurs, sans voisins assemblés.
L’alouette, en mourant, se, cache dans les blés ;
Le rossignol, qui sent défaillir son ramage,
Et la bise arriver, et tomber son plumage,
Passe invisible à tous comme un écho du bois :
Ainsi je veux passer. Seulement, un. deux mois,
Peut-être un an après, un jour, une soirée,
Quelque pâtre inquiet d’une chèvre égarée,
Un chasseur descendu vers la source, et voyant
Son chien qui s’y lançait sortir en aboyant,
Regardera : la lune avec lui qui regarde
Éclairera ce corps d’une lueur blafarde ;
Et soudain il fuira jusqu’au hameau, tout droit.
De grand matin venus, quelques gens de l’endroit,
Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable,
Cette chair en lambeaux, ces os chargés de sable,
Mêlant des quolibets à quelques sots récits,
Deviseront longtemps sur mes restes noircis,
Et les brouetteront enfin au cimetière ;
Vite on clouera le tout dans quelque vieille bière,
Qu’un prêtre aspergera d’eau bénite trois fois ;
Et je serai laissé sans nom, sans croix de bois !
Et durant ces beaux plans d’un bonheur que j’espère,
Que devient, croyez-vous, et l’herbe sans vipère,
Et le zéphyr, et l’onde aux mobiles vitraux,
Et l’abeille qui chante et picore aux sureaux,
Et, de longs peupliers tout à l’entour voilée,
A gauche, au fond du bois, la tranquille vallée ?
Longue, étroite ; à l’entour, de peupliers voilée ;
Loin des sentiers battus ; à peine du chasseur
Connue, et du berger ; l’herbe en son épaisseur
N’agite sous vos pas couleuvre ni vipère ;
A toute heure, au mois d’août, un zéphyr y tempère,
A l’ombre des rameaux, les cuisantes chaleurs
Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs.
Mais vers le bas surtout, dans le creux, où la source
Se repose et sommeille un moment dans sa course,
Et par places scintille en humides vitraux,
Ou murmure invisible à travers les sureaux,
Que le vallon est frais ! l’alouette y vient boire,
La sarcelle y baigner sa plume grise et noire,
La poule d’eau s’y prendre au branchage mouvant.
En me promenant là je me suis dit souvent :
« Pour qui veut se noyer la place est bien choisie.
On n’aurait qu’à venir, un jour de fantaisie,
A cacher ses habits au pied de ce bouleau,
Et, comme pour un bain, à descendre dans l’eau :
Non pas en furieux, la tête la première ;
Mais s’asseoir, regarder ; d’un rayon de lumière
Dans le feuillage et l’eau suivre le long reflet ;
Puis, quand on sentirait ses esprits au complet,
Qu’on aurait froid, alors, sans plus traîner la fête,
Pour ne plus la lever, plonger avant la tête. »
C’est là mon plus doux vœu, quand je pense à mourir.
J’ai toujours été seul à pleurer, à souffrir ;
Sans un cœur près du mien j’ai passé sur la terre.
Ainsi que j’ai vécu, mourons avec mystère,
Sans fracas, sans clameurs, sans voisins assemblés.
L’alouette, en mourant, se, cache dans les blés ;
Le rossignol, qui sent défaillir son ramage,
Et la bise arriver, et tomber son plumage,
Passe invisible à tous comme un écho du bois :
Ainsi je veux passer. Seulement, un. deux mois,
Peut-être un an après, un jour, une soirée,
Quelque pâtre inquiet d’une chèvre égarée,
Un chasseur descendu vers la source, et voyant
Son chien qui s’y lançait sortir en aboyant,
Regardera : la lune avec lui qui regarde
Éclairera ce corps d’une lueur blafarde ;
Et soudain il fuira jusqu’au hameau, tout droit.
De grand matin venus, quelques gens de l’endroit,
Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable,
Cette chair en lambeaux, ces os chargés de sable,
Mêlant des quolibets à quelques sots récits,
Deviseront longtemps sur mes restes noircis,
Et les brouetteront enfin au cimetière ;
Vite on clouera le tout dans quelque vieille bière,
Qu’un prêtre aspergera d’eau bénite trois fois ;
Et je serai laissé sans nom, sans croix de bois !
Et durant ces beaux plans d’un bonheur que j’espère,
Que devient, croyez-vous, et l’herbe sans vipère,
Et le zéphyr, et l’onde aux mobiles vitraux,
Et l’abeille qui chante et picore aux sureaux,
Et, de longs peupliers tout à l’entour voilée,
A gauche, au fond du bois, la tranquille vallée ?
Charlotte Delbo
Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.
Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
Je reviens
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.
Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.
Émile Verhaeren
Chanson de fou
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé,
Jamais aucun des trépassés
Ne répondra à vos clameurs amères.
Ils sont bien morts, les morts,
Ceux qui firent jadis la campagne féconde;
Ils font l’immense entassement de morts
Qui pourrissent, aux quatre coins du monde,
Les morts.
Alors
Les champs étaient maîtres des villes,
Le même esprit servile
Ployait partout les fronts et les échines,
Et nul encor ne pouvait voir
Dressés, au fond du soir,
Les bras hagards et formidables des machines.
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé:
Ceux qui jadis étaient les trépassés
Sont aujourd’hui, jusqu’au fond de la terre,
Les morts.
La bouche dans le fossé,
Jamais aucun des trépassés
Ne répondra à vos clameurs amères.
Ils sont bien morts, les morts,
Ceux qui firent jadis la campagne féconde;
Ils font l’immense entassement de morts
Qui pourrissent, aux quatre coins du monde,
Les morts.
Alors
Les champs étaient maîtres des villes,
Le même esprit servile
Ployait partout les fronts et les échines,
Et nul encor ne pouvait voir
Dressés, au fond du soir,
Les bras hagards et formidables des machines.
Vous aurez beau crier contre la terre,
La bouche dans le fossé:
Ceux qui jadis étaient les trépassés
Sont aujourd’hui, jusqu’au fond de la terre,
Les morts.
Eustache Deschamps
Ballade sur la mort de Du Guesclin
Estoc d’honneur et arbre de vaillance,
Cœur de lion épris de hardement,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en vos faits et bien entreprenant,
Souverain homme de guerre,
Vainqueur de gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant qui jamais fût en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre :
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
O Bretagne, pleure ton espérance !
Normandie, fais son enterrement,
Guyenne aussi, et Auvergne, or t’avance,
Et Languedoc, quier lui son monument !
Picardie, Champagne et Occident
Doivent pour pleurer acquerre
Tragédiens, Arethusa requerre
Qui en eaue fut par pleur convertie,
Afin qu’à tous de sa mort les cœurs serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Hé, gens d’armes, ayez en remembrance
Votre père, vous étiez ses enfants,
Le bon Bertrand, qui tant eut de puissance,
Qui vous aimait si amoureusement :
Guesclin priait : priez dévotement
Qu’il puist Paradis conquerre.
Qui deuil n’en fait et qui n’en prie, il erre,
Car du monde est la lumière faillie.
De tout honneur était la droite serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Cœur de lion épris de hardement,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en vos faits et bien entreprenant,
Souverain homme de guerre,
Vainqueur de gens et conquéreur de terre,
Le plus vaillant qui jamais fût en vie,
Chacun pour vous doit noir vêtir et querre :
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
O Bretagne, pleure ton espérance !
Normandie, fais son enterrement,
Guyenne aussi, et Auvergne, or t’avance,
Et Languedoc, quier lui son monument !
Picardie, Champagne et Occident
Doivent pour pleurer acquerre
Tragédiens, Arethusa requerre
Qui en eaue fut par pleur convertie,
Afin qu’à tous de sa mort les cœurs serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Hé, gens d’armes, ayez en remembrance
Votre père, vous étiez ses enfants,
Le bon Bertrand, qui tant eut de puissance,
Qui vous aimait si amoureusement :
Guesclin priait : priez dévotement
Qu’il puist Paradis conquerre.
Qui deuil n’en fait et qui n’en prie, il erre,
Car du monde est la lumière faillie.
De tout honneur était la droite serre.
Pleurez, pleurez, fleur de chevalerie !
Francis Jammes
Les cinq Mystères douloureux
[…]
Agonie.
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
tandis que des enfants s’amusent au parterre ;
et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
son aile tout à coup s’ensanglante et descend ;
par la soif et la faim et le délire ardent :
Je vous salue, Marie.
Flagellation.
Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre,
par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
par l’humiliation de l’innocent châtié,
par la vierge vendue qu’on a déshabillée,
par le fils dont la mère a été insultée :
Je vous salue, Marie.
Couronnement d’épines.
Par le mendiant qui n’eut jamais d’autre couronne
que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,
et d’autre sceptre qu’un bâton contre les chiens ;
par le poète dont saigne le front qui est ceint
des ronces des désirs que jamais il n’atteint :
Je vous salue, Marie.
Portement de Croix.
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,
s’écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras
ne purent s’appuyer sur une amour humaine
comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ;
par le cheval tombé sous le chariot qu’il traîne :
Je vous salue, Marie.
Crucifiement.
Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,
par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
par le malade que l’on opère et qui geint
et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.
Agonie.
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
tandis que des enfants s’amusent au parterre ;
et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
son aile tout à coup s’ensanglante et descend ;
par la soif et la faim et le délire ardent :
Je vous salue, Marie.
Flagellation.
Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre,
par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
par l’humiliation de l’innocent châtié,
par la vierge vendue qu’on a déshabillée,
par le fils dont la mère a été insultée :
Je vous salue, Marie.
Couronnement d’épines.
Par le mendiant qui n’eut jamais d’autre couronne
que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,
et d’autre sceptre qu’un bâton contre les chiens ;
par le poète dont saigne le front qui est ceint
des ronces des désirs que jamais il n’atteint :
Je vous salue, Marie.
Portement de Croix.
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,
s’écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras
ne purent s’appuyer sur une amour humaine
comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ;
par le cheval tombé sous le chariot qu’il traîne :
Je vous salue, Marie.
Crucifiement.
Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,
par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
par le malade que l’on opère et qui geint
et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.
Francis Jammes
Lorsque je serai mort, toi qui as des yeux bleus
Lorsque je serai mort, toi qui as des yeux bleus
couleur de ces petits coléoptères bleu de feu
des eaux, petite jeune fille que j’ai bien aimée
et qui as l’air d’un iris dans Les fleurs animées,
tu viendras me prendre doucement par la main.
Tu me mèneras sur ce petit chemin.
Tu ne seras pas nue, mais, Ô ma rose,
ton col chaste fleurira dans ton corsage mauve.
Nous ne nous baiserons même pas au front.
Mais, la main dans la main, le long des fraîches ronces
où la grise araignée file des arcs-en-ciel,
nous ferons un silence aussi doux que du miel;
et, par moments, quand tu me sentiras plus triste,
tu presseras plus fort sur ma main ta main fine
— et, tous les deux, émus comme des lilas sous l’orage,
nous ne comprendrons pas… nous ne comprendrons pas…
couleur de ces petits coléoptères bleu de feu
des eaux, petite jeune fille que j’ai bien aimée
et qui as l’air d’un iris dans Les fleurs animées,
tu viendras me prendre doucement par la main.
Tu me mèneras sur ce petit chemin.
Tu ne seras pas nue, mais, Ô ma rose,
ton col chaste fleurira dans ton corsage mauve.
Nous ne nous baiserons même pas au front.
Mais, la main dans la main, le long des fraîches ronces
où la grise araignée file des arcs-en-ciel,
nous ferons un silence aussi doux que du miel;
et, par moments, quand tu me sentiras plus triste,
tu presseras plus fort sur ma main ta main fine
— et, tous les deux, émus comme des lilas sous l’orage,
nous ne comprendrons pas… nous ne comprendrons pas…
Francis Ponge
Assèchement de la plaie
Aux morts
La lune, pas délicate, ne touchait que des choses mûres.
La lune, à force, n’entend plus le chuchotement.
Le soleil a peur des sources rouies des yeux.
Le soleil s’apure au sommeil des évanouis.
Le feu a fait bombance dans les poils et les cuisses.
Le feu a fait sa part, il a lâché les cendres.
La terre a récuré tout ce qui reluisait.
La terre s’est requinquée et sourit d’une mousse.
L’eau molletonnée s’empâtait de graisses chaudes.
L’eau se mire, ne rougit plus, glisse, flâne.
Le vent a bien flairé que ce n’était pas propre.
Il va, jette les graines, le vent oublie les noms.
La lune, pas délicate, ne touchait que des choses mûres.
La lune, à force, n’entend plus le chuchotement.
Le soleil a peur des sources rouies des yeux.
Le soleil s’apure au sommeil des évanouis.
Le feu a fait bombance dans les poils et les cuisses.
Le feu a fait sa part, il a lâché les cendres.
La terre a récuré tout ce qui reluisait.
La terre s’est requinquée et sourit d’une mousse.
L’eau molletonnée s’empâtait de graisses chaudes.
L’eau se mire, ne rougit plus, glisse, flâne.
Le vent a bien flairé que ce n’était pas propre.
Il va, jette les graines, le vent oublie les noms.
François Coppée
La Mort des oiseaux
Le soir, au coin du feu, j’ai pensé bien des fois
A la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois.
Pendant les tristes jours de l’hiver monotone,
Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne,
Se balancent au vent sur le ciel gris de fer.
Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l’hiver !
Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes
Dans le gazon d’avril où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
A la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois.
Pendant les tristes jours de l’hiver monotone,
Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne,
Se balancent au vent sur le ciel gris de fer.
Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l’hiver !
Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes
Dans le gazon d’avril où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
François De Malherbe
Consolation à M. du Périer sur la mort de sa fille.
Ta douleur, Du Perier, sera donc eternelle,
Et les tristes discours
Que je te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront tousjours !
Le malheur de ta fille au tombeau descenduë
Par un commun trespas,
Est-ce quelque dedale où ta raison perduë
Ne se retreuve pas ?
Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine,
Et n’ay pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mespris.
Mais elle estoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vescu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Puis quand ainsi seroit, que selon ta priere,
Elle auroit obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carriere,
Qu’en fust-il advenu ?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison celeste
Elle eust eu plus d’accueil ?
Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste
Et les vers du cercueil ?
Non, non, mon Du Périer, aussi-tost que la Parque
Oste l’ame du corps,
L’âge s’évanoüit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts.
Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale,
Et Pluton aujourd’huy,
Sans égard du passé, les mérités égale
D’Archemore et de luy.
Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes,
Mais sage à l’advenir,
Aime une ombre comme ombre, et de cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .
De moy, desja deux fois d’une pareille foudre
Je me suis vu perclus,
Et deux fois la raison m’a si bien fait resoudre
Qu’il ne m’en souvient plus.
Non qu’il ne me soit grief que la tombe possede
Ce qui me fut si cher ;
Mais en un accident qui n’a point de remede,
Il n’en faut point chercher.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix,
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre
N’en défend point nos rois.
De murmurer contr’elle et perdre patience,
Il est mal à propos :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.
Et les tristes discours
Que je te met en l’esprit l’amitié paternelle
L’augmenteront tousjours !
Le malheur de ta fille au tombeau descenduë
Par un commun trespas,
Est-ce quelque dedale où ta raison perduë
Ne se retreuve pas ?
Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine,
Et n’ay pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mespris.
Mais elle estoit du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vescu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Puis quand ainsi seroit, que selon ta priere,
Elle auroit obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carriere,
Qu’en fust-il advenu ?
Penses-tu que, plus vieille, en la maison celeste
Elle eust eu plus d’accueil ?
Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste
Et les vers du cercueil ?
Non, non, mon Du Périer, aussi-tost que la Parque
Oste l’ame du corps,
L’âge s’évanoüit au deçà de la barque,
Et ne suit point les morts.
Tithon n’a plus les ans qui le firent cigale,
Et Pluton aujourd’huy,
Sans égard du passé, les mérités égale
D’Archemore et de luy.
Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes,
Mais sage à l’advenir,
Aime une ombre comme ombre, et de cendres esteintes
Esteins le souvenir.
. . . . . .
De moy, desja deux fois d’une pareille foudre
Je me suis vu perclus,
Et deux fois la raison m’a si bien fait resoudre
Qu’il ne m’en souvient plus.
Non qu’il ne me soit grief que la tombe possede
Ce qui me fut si cher ;
Mais en un accident qui n’a point de remede,
Il n’en faut point chercher.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses loix,
Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre
N’en défend point nos rois.
De murmurer contr’elle et perdre patience,
Il est mal à propos :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.